‹ Comme on devient un hommeChapitre 19 sur 20 · ER, LE · texte numérisé non relu

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faire passer, et j'en avais en même temps préparé un autre pour établir et discipliner une milice volontaire : je le fis adopter par l'assemblée sans beaucoup de difficulté, parce que j'avais eu soin de ne pas gèner la liberté des quakers. Afin d'accélérer l'association nécessaire pour former la milice, j'écrivis un dialogue dans lequel j’établissais toutes les objectionsque je pus imag'iner contre ce projet, et j y répondais ensuite. Il fut imprimé et produisit, à ce que je crus, beaucoup d'effet. Tandis que les diverses compagnies de la ville et de la campagne se formaient et apprenaient l'exercice, le gouverneur me détermina à me charger de notre frontière du nord-ouest qui était infestée par l'ennemi, et de la défense des habitants, des troupes et de la construction d’une ligne de forts. Je me chargeai de cette opération militaire, quoique je ne m'y crusse pas très-propre. Il me donna une commission avec de pleins pouvoirs, ét des commissions d'officiers en blanc, que je pouvais délivrer à qui bon me semblait: Je trouvai peu de difficulté à lever des hommes, et j'en eus bientôt cinq cent soixante sous mon commandement. Mon fils qui, dans la guerre précédente, avait été officier dans l’armée levée contre le Canada, fut mon aide-de-camp et me rendit de

grands services. Les Indiens avaient brûlé Gnadenhut, village établi par les frères Moraves, et en avaient massacré les habitants; mais cet endroitparaissaitune bonne situation pour y élever un fort : je résolus d'y marcher, et j’assemblai les compagnies à Bethléem, chef-lieu de l’établissement des frères Moraves. Je fus surpris de trouver cette place en sibonne posture de défense ; la destruction de Gnadenhut les avait mis sur léurs gardes; les principaux bâtiments étaient défendus par une estacade ; ils avaient tiré de New-York une grande quantité d'armes et de munitions, et avaient placé entre les fenêtres de leurs maisons des amas de petites pierres à paver, pour que leurs femmes les jetassent sur la tête des Indiens qui se présenteraient pour en forcer l'entrée. Les frères armés montaient aussi la garde et se relevaient les uns les autres avec autant de régularité que dans une ville de g'arnison. En causant avecleurévêque Spangenberg, je lui témoignai mon étonnement ; car, sachant qu'ils avaient obtenu du parlement un acte qui les dispensait de tout service militaire dans les colonies, j'avais supposé qu'ils se faisaient un scrupule de conscience de porter les armes:Il me répondit que ce n’était point un de leurs principes fondamentaux ; mais que, lorsqu'ils avaient

obtenu cet acte d'exemption, ils pensaient que cette opinion régnait parmi un grand nombre de leurs frères, et qu'ils avaient été surpris euxmêmes de voir en cette occasion que très-peu l’eussent adoptée. Il semble donc qu'ils s'étaient trompés eux-mêmes, ou qu’ils avaient trompé le parlement. Mais le bons sens fortifié par le danger l'emporte quelquefois sur des opinions bizarres. |

Ce fut au commencement de jan ier que nous commençâmes nos travaux pour construire des forts. J'envoyai un détachement vers le Minisink, avec ordre d’en élever-un pour protéger la frontière supérieure; j en dirig'eai un autre vers la partie inférieure avec les mêmes instructions; et je finis par me rendre moi-même, avec le reste de mes forces, à Guadenhut, où l'érection d'un fort paraissait plus immédiatement nécessaire. Les frères Moraves me fournirent cinq chariots pour le transport de nos outils, de nos provisions et de nos bagages. A l'instant où nous allions quitter Bethléem, onze fermiers, qui avaient été chassés de leurs plantations par les Indiens, vinrent me prier de leur donner des armes à feu, afin de pouvoir rentrer dans leurs habitations et y ramener leurs bestiaux. Je leur donnai un fusil à chacun, avec les munitions con-

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venables. Nous n'avions encore fait que quelques milles quand il commença à pleuvoir, et la pluie continua pendant toute la journée. ILn’y avait sur la route aucune habitation pour nous mettre à l'abri, et il était presque nuit quand nous arrivâmes chez un cultivateur allemand, dans la grange duquel nous couchâmes tous, aussi mouillés qu'il est possible de l'être. Nous fûmes très-heureux de ne pas être attaqués sur la route, car nos armes étaient de l'espèce la plus commune, et nous n'avions pu préserver de l'humidité la platine de nos fusils. Les Indiens sont adroits à imaginer des moyens pour les garantir, et nous n'en trouvâmes aucun. Ils rencontrèrent ce jour-là les onze pauvres fermiers dont je viens de parler, et en tuèrent dix. Celui qui s’échappa nous dit que pas un des fusils de ses compagnons n'avait pu servir, la pluie. ayant mouillé l’'amorce. Le beau temps reparut le. lendemain : nous nous remîmes en marche et nous arrivâmes à Gnadenhut, quioffrait unescène de désolation. Il y avait à peu de distance un moulin, autour duquel on avait laissé des planches de sapin dont nous nous servîimes pour nous construire des cabanes. Cette opération était d'autant plus nécessaire dans cette saison rigoureuse, que nous n'avions pas de tentes. Notre premier soin

fut d'enterrer les morts que nous y trouvâmes : sur ces corps gîsants les gens de la campagne s'étaient contentés de jeter un peu de terre. Le lendemain matin, nous fimes le plan du fort et nous en traçâmes les lignes. Nous lui donnâmes une circonférence de quatre cent cinquante-cinq pieds, ce qui exigeait pareil nombre de pieux, d'un pied de diamètre l’un dans l’autre. Nous avions soixante-dix haches, qui furent mises à l'œuvre sur-le-champ; et, comme nos ouvriers étaient très-habiles à s’en servir, l'ouvrage alla grand train. En voyant les arbres tomber si vite, j'eus la curiosité de regarder à ma montre dans l'instant où deux hommes commençaient à abattre un pin, et il fut par terre en six minutes : il avait quatorze pouces de diamètre ! Chaque pin faisait trois pieux de dix-huit pieds, pointus par un bout. Pendant ce temps, mes autres gens ouvraient une tranchée de trois pieds de profondeur pour y planter les pieux. Nous démontâmes les corps de nos chariots ; en réunissant les trains de devant avec ceux de derrière, par les pins que nous y attachions , nous transportâmes nos arbres du bois jusqu’au fort. Quand les pieux furent plantés, nos charpentiers construisirent tout autour, intérieurement, une palissade en

planches à la hauteur de six pieds, pour que les

soldats pussent y monter et tirer par des barba-

canes, Nous avions une pièce de campagne que nous plaçâmes à un des coins, et nous fimes feu dès qu’elle fut placée, afin que les Indiens,

s’il s'en trouvait dans les environs, sussent que

nous avions du canon. Ainsi notre fort, si l'on

peut donner ce nom à une misérable palissade,

fut fini en une semaine, quoiqu'il tombât tous les

deux jours une pluie si forte qu’il était impossible

d'y travailler continuellement.

Cela me donna occasion de remarquer que les hommes ne sont jamais plus gais que lorsqu'ils sont occupés. Les jours où l’on travaillait, nos gens étaient contents, de bonne humeur, et passaient gaiement la soirée, satisfaits d’avoir fait une bonne journée de travail. Mais quand le mauvais temps les condamnait à l'oisiveté, ils devenaient mutins, querelleurs, étaient mécontents du pain, de la viande, et étaient continuellement de mauvaise humeur. Cela me rappela un Capitaine de marine, qui s'était fait une règle de tenir constamment tout son équipage occupé. Son lieutenant vint lui dire un jour que ses gens avaient fait tout ce qui était à faire, et qu'il n'avait plus d'ouvrage à leur donner :

« Eh bien, lui dit-il, faites-leur écurer les an-

CreS::»

Ce genre de fort, tout misérable qu'il est, suffisait pour nous défendre contre les Indiens, qui n’ont pas de canon. Ayant alors un lieu de sûreté qui pouvait au besoin nous servir de place de retraite, nous nous hasardâmes à sortir par détachements, pour nettoyer les environs. Mais nous ne rencontrâmes pas d’'Indiens ; nous vimes seulement, sur les montagnes voisines, les endroits qu'ils avaient occupés pour nous épier. Ils avaient une adresse remarquable pour cacher le séjour qu'ils y faisaient. Comme on était en hiver, le feu leur était indispensable; mais un feu ordinaire, allumé sur la surface de la terre, les aurait fait découvrir à une grande distance. Ils y creusaient donc des trous de trois pieds de diamètre, et d'une profondeur quelquefois plus considérable; ils détachaient avec leurs haches le charbon de grosses pièces de bois brûlées dans le fond des forêts; et, en faisant du feu dans le fond de ces trous, ils se couchaient à l’entour, en y laissant pendre leurs jambes pour avoir les pieds chauds, ce qui est très-important pour eux. Nous vimes encore sur la terre et sur l'herbe les traces de leur corps. Ce genre de feu ne produisant ni flamme ni étincelles, ni même de fumée, ne pouvait faire découvrir leurretraite. Il paraît qu'ils étaient en petit nombre, et qu'ils

nous trouvèrent trop en force pour nous attaquer avec espérance de succès.

- Nous avions pour chapelain un ministre presbytérien plein de zèle, M. Beatty. Il se plaignit à moi du peu d’assiduité de mes gens à assister à ses prières et à ses exhortations, On leur avait promis, en les enrôlant, indépendamment de la paie et des vivres, de leur donner tous les jours une certaine quantité de rhum, qu'on ne manquait pas de leur délivrer, moitié le matin, moi- | tié le soir : et ils étaient fort exacts à venir recevoir leur portion. Je dis à M. Beatty que s’il ne regardait pas comme au-dessous de sa dignité de se faire surintendant du rhum, et d'en faire la distribution immédiatement après ses prières, il ne manquerait pas d’auditeurs. Cette idée lui plut; il se chargea de cette besogne, l'exécuta à la satisfaction générale, avec le secours de quelques personnes pour mesurer la liqueur, et jamais prières ne furent suivies avec plus d'exactitude et de ponctualité. Je crois cette méthode préférable aux punitions infligées par quelques lois militaires à ceux qui manquent d'assister au service divin.

J'avais à peine terminé cette affaire et garni mon fort de provisions, que je reçus une lettre du gouverneur, qui m'informait qu'il venait de

convoquer l'assemblée, et qu'il m'invitait à m'y rendre, si la situation des choses sur la frontière n’y rendait plus ma présence nécessaire. Les

amis que j'avais dans la chambre m'écrivirent aussi pour me presser de m'y trouver, à l'ouverture, si cela m'était possible. La construction des trois forts était terminée; les habitants, satisfaits de cette protection, consentaient à rester dans leurs fermes. Je me décidai donc d'autant plus aisément à retourner à Philadelphie, qu'un officier de la Nouvelle-Angleterre, le colonel Clapham, plein d'expérience dans la guerre contre les Indiens, et qui était venu visiter notre établissement, consentit à en prendre le commandement. Je lui délivrai une commission dont je fis lecture en-tête de la garnison, et je le présentai à ma troupe comme un homme qui, d’après ses connaissances militaires, figurerait beaucoup mieux que moi à la tête de soldats armés. Enfin je partis, après les avoir exhortés à la discipline et à la soumission. On m'’escorta jusqu’à Bethléem, où je restai quelques jours pour me reposer de mes fatigues. La première nuit que je passai dans un bon lit, je pus à peine fermer l'œil, tant cela était différent de coucher sur la dure, dans une hutte à Gnadenhut, n'ayant qu'une ou deux couvertures pour m’envelopper.

Pendant mon séjour à Bethléem, je pris quelques renseignements sur les usages des frères Moraves, dont quelques-uns m'’avaient accompagné, et s'étaient très-bien conduits envers moi. Je trouvai qu'ils travaillaient pour le profit commun de toute la société, qu'ils mangeaient en commun, qu'ils dormaient en commun, toujoùrs réunis en grand nombre. Des trous étaient pratiqués dans les dortoirs, de distance en distance, au haut du plafond, fort judicieusement, à ce qu’il me sembla, pour le renouvellement de l'air. J'allai à leur église, où j'entendis de bonne musique : l'orgue était accompagné de violons, de hautbois, de flûtes, de clarinettes, etc. J’appris que leurs sermons ne se prononçaient pas ordinairement comme les nôtres, devant un auditoire composé d'hommes, de femmes et d'enfants, mais que chaque classe y assistait séparément: les hommes mariés, leurs femmes, les jeunes gens, les jeunes filles et l:s enfants. J’assistai à un sermon prêché à ces derniers, qui furent placés sur des bancs, sous la surveillance, les garçons, d’un jeune homme; et les filles, d'une jeune femme. Le discours me parut bien proportionné à leur intelligence, en style familier, et propre à leur inspirer l'amour du bien. Le plus grand ordre régnait parmi eux; mais je les

trouvai pâles, et ils n’avaient pas un air de santé. Je présumai qu’on les tenait trop renfermés, et qu'on ne leur laissait pas prendre assez d'exercice. Je m'informai s’il était vrai, comme on l’assurait, que les mariages se réglaient par le sort. On me répondit qu'on n'avait recours au sort que dans des cas particuliers. En général, quand un.jeune homme a envie de se marier, il en donne avis aux anciens de la classe, qui consultent les femmes âgées qui surveillent les jeunes filles. Les anciens des deux sexes, connaissant le caractère et les dispositions des jeunes gens, peuvent juger de la convenance des mariages, qui se font ordinairement d’après leur avis.

Mais s'ils jugent, par exemple, que deux ou trois jeunes filles conviennent également à un jeune homme, alors on a recours au sort. Je fis observer qu’il peut arriver que les mariages soient fort malheureux, quand ils ne se font point par le choix mutuel des parties. « N’en arrive-t- « il pas autant, me répondit-on, quand les par- « ties consultent leur inclination ? ? » Je ne pus nier cette vérité.

De retour à Philadelphie, je trouvai que l'association pour la milice avait fait de grands progrès. Presque tous les habitants (non quakers) en faisaient partie, s'étaient formés en compa-

gnies, et avaient nommé leurs capitaines, leurs lieutenants et leurs enseignes, conformément à la nouvelle loi. Le docteur Bond vint me voir, me raconta tout ce qu’il avait fait pour propager cet esprit, et attribua à ses efforts le succès qu'on avait obtenu. Ma vanité en fäisait entièrement honneur au dialogue que j'avais publié. Cependant, je ne pouvais pas être sûr qu’il se trompât : je le laissai jouir du plaisir de la bonne opinion qu'il avait de lui-même, ce que je regarde comme le plus sage en pareil cas. Les officiers assemblés me nommèrent colonel du régiment, et cette fois j’acceptai cette place. J'ai oublié de combien de compagnies il était composé ; mais je passai en revue douze cents hommes de bonne mine, et une compagnie d’artilleurs pour faire le service de six pièces de campagne en cuivré. Ils étaient devenus assez habiles pour tirer douze coups par minute. La première fois que je passai mon régiment en revue, il voulut me reconduire chez moi, et me salua devant ma porte de plusieurs décharges qui renversèrent et brisèrent plusieurs verres de mon appareil électrique. Mon nouveau grade ne fut pas moins fragile , car toutes nos commissions furent bientôt cassées : la loi fut rapportée en Angleterre.

Pendant le peu de temps que durèrent mes fonctions de colonel, au moment de partir pour la Virginie, les officiers de mon régiment se mirent dans la tête qu'il était convenable qu'ils m'escortassent hors de la ville, jusqu'au bac inférieur. Comme je montais à cheval, ils arrivèrent devant ma porte, au nombre de trente à quarante, tous à cheval et en uniforme. Je n'avais pas été informé de leur projet, sans quoi je les en aurais détournés : je n’ai jamais aimé à me . donner des airs d'importance. Je fus donc trèscontrarié de les voir; mais il était trop tard pour m’opposer à leur dessein. Ce qui rendit la chose encore pire, c'est que, dès notre mouvement en marche, ils tirèrent leur sabre hors du fourreau, et m'accompagnèrent ainsi tout le chemin. On en rendit compte au propriétaire, qui s’en trouva fort offensé. Il dit qu'on n’en avait .jamais fait autant, ni pour lui, quand il était venu . dans la province, ni pour aucun de ses gouverneurs, et que de tels honneurs n'étaient dus qu'aux princes du sang royal. Il est possible quil eût raison, car j'étais et je suis encore trèsignorant sur tout ce qui concerne l'étiquette. En définitive, cette sotte affaire augmenta beau- : coup son humeur contre moi; car, déjà, H était très-piqué de la conduite que j'avais tenue dans

l'assemblée, où je m'étais toujours fortement opposé à ce que ses biens fussent exempts de taxes; et j'avais accompagné mon opinion de réflexions sévères sur la bassesse et l'injustice d'une pareille prétention. Il me représenta au ministère comme l'homme qui apportait les plus grands obstacles au service du roi; qui empêchait, par son influence, les bills pour lever des fonds de passer dans la forme convenable : et il cita mon départ, sous l’escorte de mes officiers, comme une preuve de mon intention d'employer la force pour retirer de ses mains le gouvernement de la province. Il s'adressa aussi à sir Everard Faukener, maître général des postes, pour qu’il me retirât ma commission; mais cette démarche n'eut d'autre effet que de me valoir une petite remontrance de la part de sir Everard.

- Malgré les querelles perpétuelles entre le gouverneur et la chambre, et auxquelles je prenais une si graude part, comme membre de l’assemblée, il existait entre lui et moi un commerce d'amitié, et nous n'eùmes jamais un seul différend personnel. Il savait pourtant que je rédigeais les réponses qui étaient faites à ses messages ; et j'ai pensé plus d’une fois, depuis ce temps, que, s’il n’en concevait pas de ressentiment, c'était par suite de son ancienne profes-

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sion. Il avait suivi le barreau. et il ne nous regardait peut-être que comme deux avocats qui parlaient pour leurs clients dans un procès, lui pour le propriétaire, et moi pour l'assemblée. Il m'invitait quelquefois à l'aller voir en ami pour délibérer sur divers objets, et il suivait de temps en temps mon avis, quoique rarement. Nous agîmes de concert pour fournir des provisions à l’armée de Braddock ; et, lorsqu'il reçut la triste nouvelle de la défaite, il me fit appeler pour concerter les mesures à prendre, afin d'empêcher la désertion dans les comtés inférieurs. Je ne me rappelle plus très-bien l'avis que je lui donnai : je crois que ce fut d'écrire à Dunbar, pour tâcher de le déterminer à placer ses troupes sur les frontières pour les protéger, jusqu'à ce que des renforts des colonies le missent en état de continuer l'expédition. À mon retour de Gnadenhut, il m'engagea à marcher à la tête des troupes provinciales, pour m'emparer du fort de Duquesne, Dunbar et ses soldats étant alors occupés ailleurs ; et il me proposa une commission de géi.éral. Mais je n'avais pas de mes talents militaires une opinion aussi favorable qu’il paraissait en avoir conçue; et je crois même qu'il ne pensait pas à ce sujet tout ce qu'il me disait. Peut-être pensait-il que ma popularité détermi-

nerait plus de gens à me suivre, et que mon influence dans l'assemblée la déciderait plus facilement à voter la somme nécessaire pour cette expédition. Maïs, en voyant que j'étais peu disposé à accepter ses propositions, il ne m’en parla plus, et quitta bientôt le gouvernement. Il fut remplacé par le capitaine Denny.

Avant de parler de la part que je pris dans les affaires publiques, sous l'administration de ce nouveau gouverneur, il n’est pas hors de ;ropos de rendre compte ici du commencement et des progrès de ma réputation philosophique.

En 1746, je me trouvai à Boston avec un docteur Spence, qui venaït d'y arriver d'Écosse, et qui fit devant moi quelques expériences sur l’électricité. Elles étaient fort imparfaites, attendu qu'il n’était pas fort habile; mais ce sujet était tout à fait neuf pour moi; elles me surprirent et me plurent également. Peu de temps après mon retour à Philadelphie, notre association pour une bibliothèque publique reçut en présent de M. Pierre Collinson, membre de la Société royale de Londres, un tube de verre, avec quelques instructions sur la manière de s’en servir pour faire de pareilles expériences. Je saisis avec grand plaisir l’occasion de répéter celles que j’avais vues à Boston. À force de pratique, j'’ac-

quis une grande facilité pour celles dont la description nous était venue d'Angleterre, et j'en ajoutai de nouvelles. Je dis à force de pratique, car ma maison, pendant quelque temps, fut continuellement remplie de gens qui venaient voir ces nouvelles merveilles. Pour rejeter une partie de cetembarras sur quelques-uns de mes amis, je fis faire à notre verrerie un certain nombre de tubes semblables, dont ils se servirent; de manière que nous eûmes enfin plusieurs démonstrateurs. Le principal d’entre eux était M. Kinnersly, mon voisin, homme d'esprit, et qui s’était retiré des affaires. Je l’eng'ageai à faire voir ces expériences pour de l'argent, et je fis pour lui deux instructions, dans lesquelles les expériences étaient rangées dans un tel ordre, et expliquées avec une telle méthode, que la première aidait à comprendre celle qui l’allait suivre. Il se procura un élégant appareil, dans lequel toutes les machines que j'avais fabriquées grossièrement pour mon usage, étaient l'ouvrage de faiseurs d'instruments. Ses séances furent suivies et obtinrent du succès. Quelque temps après, il parcourut toutes les colonies, pour en faire autant dans toutes les capitales, et il y gagna quelque argent. Cependant, dans les îles des Indes

occidentales, il n'était pas aisé de faire les ex-

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périences, à cause de l'humidité ordinaire de l'atmosphère.

L'obligation que nous avions à M. Collinson du présent qu'il nous avait fait, me fit croire que je devais l’informer du succès que nous avions eu dans nos expériences. Je lui écrivis plusieurs lettres pour lui en rendre compte; il les lut à la Société royale; mais on ne jugea pas d’abord qu’elles méritassent assez d'attention pour être imprimées dans ses Zransactions. J'avais écrit pour M. Kinnersly un Æssai sur l'identité de l'éclair et de l'électricité. Je l'envoyai aussi à un de mes amis, M. Mitchel, membre de la Société royale. Il me répondit qu’il avait été lu dans une séance de la société, et que les connaisseurs en avaient ri. Cette pièce et mes lettres tombèrent sous les yeux du docteur Fothergill, qui ne les trouva pas si méprisables, et conseilla de les faire imprimer. M. Collinson les donna alors à Cave, pour qu'il les insérât dans son Gentleman's Magasine; mais celui-ci préféra en faire une brochure séparée, dont le docteur Fothergill écrivit la préface. Cave en jugea très-bien pour ses intérêts; car, avec les additions qui y furent faites par la suite, il parvint à en former un volume in-4°, qui eut cinq éditions, et pour lequel il ne paya jamais de droit d'auteur.

Il se passa pourtant un certain temps avant qu'on y fit grande attention en Angleterre. Mais un exemplaire tomba entre les mains du comte de Button, philosophe qui jouit à juste titre d’une grande réputation en France et dans toute l’Europe. Le comte engagea M. Dubourg à en faire la traduction en français,et elle fut imprimée à Paris. Cette publication offensa l’abbé Nollet, professeur de philosophie naturelle de la famille royale, homme habile dans l’art des expériences, qui avait écrit et publié une théorie de l’électricité, alors fort en vogue. Il ne put croire d’abord qu’un tel ouvrage vint d'Amérique, et dit qu'il avait été fabriqué à Paris, par ses ennemis, pour contredire son système. S'étant assuré ensuite qu'ilexistait réellement à Philadelphie un homme nommé Franklin, ce dont il avait douté, il écrivit et fit imprimer un volume de lettres qui m'’étaient principalement adressées, dans lesquelles il défendait sa théorie : il niait la vérité de mes expé-

riences et les conclusions que j’en tirais. J'eus un moment le dessein de répondre à l’abbé, et je commençai même une réponse. Mais je réfléchis que mes écrits contenaient la description de mes expériences, que chacun pouvait les répéter et les vérifier, et que ce qu’on ne pouvait vérifier ne pouvait être défendu; que mes observations

y étaient non pas débitées d’un ton dogmatique, mais présentées comme de simples conjectures que je n'avais pas besoin de défendre ; enfin, qu’une discussion entre deux personnes n'écrivant pas dans la même langue pouvait être considérablement prolongée par des erreurs de traduction, et faute de bien se comprendre l'un l’autre : une des lettres de l'abbé n'était fondée que sur un contre-sens du traducteur. Je finis par laisser mes écrits se défendre eux-mêmes : et je pensai qu'il valait mieux employer à de nouvelles expériences le temps que je pouvais dérober aux affaires publiques, plutôt que de disputer sur les expériences que j'avais déjà faites. Je ne répondis donc jamais à M. Nollet, et l'événement ne me fit pas repentir de mon silence, car mon ami M. Leroi, de l’Académie royale des sciences, se charg'ea de ma cause et le réfuta. Mon livre fut traduit en italien, en allemand et en latin ; et les principes qu'il contenait furent peu à peu généralement adoptés par les philosophes d'Europe, de préférence à ceux de l’abbé, qui vécut assez pour être le dernier de ses partisans, si l’on en excepte M, B...…. de Paris, son élève et son disciple immédiat.

Ce qui donna à mon livre une célébrité plus prompte et plus générale fut le succès d'une des

expériences que j y proposais, et qui fut faite à Marly par MM. Dalibard et Delor, pour attirer l'éclair d’un nuage. Elle fixa partout l'attention générale. M. Delor, qui avait un appareil pour la physique expérimentale, et qui était instruit dans cette science, entreprit de répéter ce qu'ilappelait les expériences de Philadelphie. Après qu'il les eut faites en présence du roi et de la cour, tous les curieux de Paris accoururent en foule pour les voir. Je ne grossirai pas ce récit du détail de cette expérience intéressante, ni du plaisir infini que j'éprouvai en réussissant dans une semblable que je fis ensuite à Philadelphie, avec un cerfvolant: tout cela se trouve dans les histoires de l'électricité. Le docteur Wright, médecin anglais, écrivit à un de ses amis, membre de la Société royale, pour lui rendre compte de la haute estime que les savants étrangers avaient pour mes expériences, et de la surprise que leur causait le peu d'attention qu’on avait faite à mes écrits en Angleterre. La société reprit alors en considération les lettres qui lui avaient été lues, et le célèbre docteur Watson en fit une analyse sommaire, ainsi que de tout ce que j'avais, depuis ce temps, envoyé en Angleterre à ce sujet, il y joignit quelques mots d’éloge de l'écrivain. Ce rapport fut imprimé dans les

Transactions de la Société, et quelques-uns de ses membres, entr’autres le savant M. Canton, vérifièrent l'expérience de tirer des nuages la matière électrique au moyen d’une verge de fer pointu. Ils informèrent de la réussite la société, qui me dédommagea amplement de la léœèreté avec laquelle elle m'avait d’abord traité. Elle me choisit pour un de ses membres, sans que j'eusse sollicité cet honneur, m’exempta des payements d'usage qui auraient monté à 25 guinées (631 fr. 25 c.),et m’envoya toujours, par la suite, un exemplaire de ses Transactions gratis. Elle me décerna aussi la médaille d’or de sir Godfrey Coley, pour l’année 1753, et la délivrance en fut accompagnée d'un discours trèsflatteur du président, lord Macclesfield : ce dont je me trouvai fort honoré.

Notre nouveau gouverneur, le capitaine Denny, m'apporta de la part de la Société la médaille dont je viens de parler, et il m'en fit la remise à une fête qui lui fut donnée par la ville. Il eut la politesse d'y joindre des expressions d'estime, et de me dire qu'il me connaissait de réputation depuis longtemps. Après le dîner, tandis que la compagnie, comme c'était alors l'usage, était occupée à boire, il me prit à part, me fit passer dans une autre chambre, et me

ditque sesamis d'Angleterre lui avaient conseillé de cultiver mon amitié, attendu que je pouvais lui donner les meilleurs avis, et contribuer à rendre plus facile la marche de son administration ; qu’il désirait, par-dessus toutes choses, s'entendre parfaitement avec moi; quil me priait d’être assuré du désir qu’il avait de me rendre service en toute occasion ; que le propriétaire avait les meilleures dispositions en faveur de la province; qu'il serait avantageux pour tout le monde, et pour moi en particulier, de ne point persister davantage dans l'opposition qu'on avait depuis si longtemps manifestée à toutes ses mesures, et de rétablir l'harmonie entre le peuple et lui; que personne ne pouvait y parvenir plus facilement que moi, et que je pouvais compter que j'en serais libéralement récompensé, etc., etc. Les buveurs, voyant que nous ne revenions pas à table, nous envoyèrent un flacon de Madère, dont le gouverneur fit amplement usage, et il n'en devint que plus chaud dans ses sollicitations, et plus prodigue de promesses. Je lui répondis que, grâce au ciel, ma fortune était suffisante pour que les faveurs du propriétaire me fussent peu nécessaires, et que d’ailleurs, comme membre de l'assemblée, je n’en pouvais accepter aucune;

que, cependant, je n'avais pas d’inimitié personnelle contre le propriétaire, et que, toutes les fois que les mesures qu’il proposerait me paraîtraient d'accord avec le bien public, personne ne les épouserait et ne les seconderait avec plus de zèle que moi; que le seul motif de mon ancienne opposition avait été que les mesures qui avaient été proposées, avaient évidemment pour but d’assurer les intérêts du propriétaire, au détriment de ceux du peuple. Je remerciai le gouverneur de Festime qu'il voulait bien m'accorder; je l’assurai que je ne négligerais rien de ce qui serait en mon pouvoir pour aplanir les voies de son administration; enfin, j'ajoutai que j’espérais qu'il n’était pas chargé des mêmes malheureuses instructions dont on avait g'arrotté ses prédécesseurs. Il ne s’expliqua point à ce sujet; mais, dès ses premiersrapports avec la chambre, les mêmes instructions reparurent, les mêmes querelles recommencèrent, et je me montrai aussi actif dans l'opposition, tenant toujours la plume, d’abord pour demander communication des instructions, et ensuite pour faire des observations sur leur contenu, comme on peut le voir dans le Times et dans la Xevue historique que je publiai ensuite. Il ne survint pourtant entre nous aucune inimitié personnelle, et nous étions souvent en-

semble. Il était homme de lettres, connaissait beaucoup le monde et avait une conversation agréable et instructive. Il m’informa que mon ancien ami Ralph vivait encore; qu'on le regardait.comme un des meilleurs écrivains politiques d'Angleterre ; qu’il avait étéemployé dans la querelle entre le prince Frédéric et le roi, et qu’il avait obtenu une pension de 300 livres par an (7,200 fr.) ; que sa réputation comme poète était fort mince, Pope lui ayant porté un coup mortel dans sa Dunciade; mais que sa prose était aussi estimée que celle de quelque auteur que ce fût.

L'assemblée, voyant enfin que le propriétaire persistait obstinément à brider les gouverneurs d'instructions, contraires non-seulement aux priviléges du peuple, mais aux intérêts de la couronne , résolut d'adresser au roi une pétition à ce sujet, et me nomma son commissaire pour me rendre en Angleterre, afin de la présenter. La chambre avait envoyé au gouverneur un bill qui accordait une somme de 60,000 Liv. (1,440,000fr.) pour le service du roi, sur laquelle somme 10,000 livres (240,000 fr.) devaient être mises à la disposition de lord Eoudon, alors général. Le . gouverneur, soumis à ses instructions, refusa

absolument de le sanctionner. J'étais convenu VE

es es

du prix de mon passage avec M. Morris, capitaine de paquebot, pour New-York, et j'avais déjà envoyé à bord mes provisions pour la traversée, quand lord Loudon arriva à Philadelphie, tout exprès, comme il me le dit, pour tenter d'effectuer un rapprochement entre le gouverneur et l'assemblée, et empêcher que le service du roi ne souffrît de leurs dissensions. En conséquence, il pria le gouverneur ainsi que moi de nous rendre chez lui, pour entendre ce qui pourrait être dit de part et d'autre. Nous nous réunîmes et nous discutâmes la question; je fis valoir en faveur de l'assemblée les’ motifs qu’on peut trouver dans les papiers publics de ce temps-là, motifs que j'avais rédigés moi-même, et qui sont imprimés dans les procès-verbaux de l'assemblée. Le gouverneur se retrancha dans ses instructions, déclara qu’il avait donné cautionnement de s’y. conformer, et qu’il serait ruiné, s’il s’en écartait. Il ne paraissait pourtant pas trop éloigné de se hasarder à le faire, si lord Loudon voulait en ouvrir l'avis; mais c’est ce qui n'entrait pas dans les intentions de celui-ci. Je crus un instant l’y voir disposé, mais il préféra solliciter la condescendance de l'assemblée, et il me supplia d'employer tous mes efforts pour l’y déterminer, en déclarant qu’il emploierait les troupes du roi

pour la défense de nos frontières, si nous lui fournissions les moyens d'y pourvoir: sinon, les frontières resteraient ouvertes à l'ennemi, J'informai la chambre de ce qui s'était passé dans cette conférence, et je lui proposai une série de résolutions que j'avais rédigées : je commençais par déclarer nos droits, auxquels nous ne renoncions pas, mais dont nous suspendions l'exercice pour cette fois, par force, et en protestant contre cette violence. La chambre consentit enfin à rapporter le premier bill, et en adopta un autre, conforme aux instructions du propriétaire, et que le gouverneur sanctionna sans difficulté. Rien alors ne s’opposait plus à mon voyage ; mais, pendant ce temps, le paquebot était parti avec mes provisions, ce qui fut une perte pour moi, et je n'eus pour toute récompense que les remercîments de lord Loudon, qui recueillit tout l'honneur de cette négociation.

Il partit pour New-York avant moi; et, comme le moment du départ des paquebots était à sa disposition, qu’il s’en trouvait deux dans ce port, et qu'il m'avait dit que l’un d’eux partirait prochainement, je le priai de me faire connaître l'époque précise où il mettrait à la voile, afin de ne pas manquer cette occasion par un trop long retard. « J'ai annoncé qu’il partirait samedi

« prochain, me répondit-il; maïs, entre nous, « je puis vous dire que si vous arrivez lundi « matin, vous serez encore à temps. Mais ne « tardez pas plus longtemps. » J’éprouvai quelque retard à un passage de bac, je n’y arrivai que le lundi après midi, et je craignais que le paquebot ne fût parti, le vent étant favorable. J’eus bientôt l'âme tranquille à ce sujet. J'appris qu’il était encore dans le port, et qu’il ne mettrait à la voile que le lendemain. On croirait que j'étais à la veille de partir pour l'Europe; je le pensais de même. Je ne connaissais pas encore le caractère de lord Loudon : l’indécision en formait le principal trait; j'en donnerai quelques exemples.

J'arrivai à New-York vers le commencement d'avril, et ce ne fut que vers la fin de juin que nous partimes. Il y avait dans le port deux paquebots prêts à mettre à la voile depuis longtemps; mais ils étaient retenus pour les dépêches du général, qui devaient toujours être remises demain. Un autre paquebot arriva : on le retint de même; et, avant notre départ, on en attendait un quatrième. Le nôtre devait partir le premier, comme étant le premier arrivé. Des passagers avaient retenu leurs places sur tous les paquebots, et attendaient avec impatience

le moment de partir. Les négociants étaient inquiets pour leurs lettres, pour les ordres d’assurance qu'ils avaient donnés (attendu que nous étions en temps de guerre), et pour les marchandises d'automne qu'ils demandaient. Leur inquiétude ne servait de rien; les dépêches de sa seigneurie n'étaient pas prêtes, et cependant tous ceux qui l’allaient voir“ le trouvaient à son bureau, la plume à la main : d’où l’on concluait qu'il devait avoir beaucoup à écrire. J’allai un matin lui rendre mes devoirs. Je trouvai dans son antichambre un nommé Innis, messager de Philadelphie, qui en arrivait avec un paquet du gouverneur Denny pour le général. Innis me remit des lettres de quelques-uns de mes amis. Je lui demandai quand il devait repartir et où il logeait, afin de le charger de mes réponses. Il me dit qu'il avait ordre de venir prendre celle du général pour le gouverneur, le lendemain à neuf heures du matin, et qu’il se remettrait en route sur-le-champ. Je lui remis mes lettres le jour même. Quinze jours après, je le retrouvai dans le même endroit. « Eh bien! Innis, lui dis-je, « vous voilà déjà de retour? — De retour? non; « je ne suis pas encore parti. — Par quel ha- « sard? — Je viens ici tous les matins, depuis « quinze jours, pour prendre les lettres de sa

« seigneurie, et elles ne sont pas encore prêtes. « — Comment cela se fait-il, lui qui écrit sans « cesse, que je vois toujours à son bureau ? — « Cela est vrai; mais il est comme Saint-Georges « sur ses portraits, toujours à cheval et n’avan- « çant jamais. » Cette observation du messager n’était pas mal fondée, car j'appris en Angleterre que M. Pitt (plus tard lord Chatham), avait donné pour motif du rappel de ce général, et de son remplacement par les généraux Wolf et Ambherst, que le ministre n’en recevait jamais de nouvelles, et qu’on ne savait ce qu'il faisait.

Les trois paquebots se rendaient à Sandy-Hook pour y joindre la flotte; les passagers, dans l'attente journalière de partir, craignaient qu'un ordre soudain ne forçât les bâtinrents de mettre à la voile sans eux : ils crurent que le plus prudent était de se rendre à bord. Nous y restâmes, si je m'en souviens bien, environ six semaines, employant les provisions que nous avions faites pour le voyage, et obligés ensuite d'en acheter de nouvelles. Enfin, la flotte mit à la voile pour transporter à Louisbourg le général et toute son armée, afin de faire le siége de cette forteresse, et de s’en emparer. Tous les paquebots eurent ordre de suivre le vaisseau qui portait le général, afin de recevoir ses dépêches quand elles seraient

prêtes. Nous fùmes encore cinq jours avant de recevoir une lettre et la permission de partir. Nous quittâmes alors la flotte, et fimes voile pour l'Angleterre. Lord Loudon retint les deux autres paquebots, et les emmena avec lui à Halifax, où il passa quelque temps à exercer ses troupes à la la petite guerre, à diriger de feintes attaques contre des forts supposés. Alors il changea d'avis sur le siége de Louisbourg, et retourna à New- York avec son armée, les deux paquebots dont j'ai parlé, et tous les passagers. Pendant son absence, les Français et les sauvages avaient pris le fort Saint-Georges sur la frontière de cette province, et les Indiens avaient massacré une partie de la garnison, après la capitulation. Je vis plus tard à Londres le capitaine Bound, qui commandait un de ces paquebots ; il me dit qu'après avoir été retenu encore un mois, il avertit le général que son bâtiment faisait eau, ne pouvait être bon voilier, qualité essentielle pour un paquebot; il demanda le temps de le radouber. Sa seigneurie lui demanda combien de temps exigerait cette opération. « Trois jours, répondit « le capitaine. — N'y songez qu'autant qu'elle « pourra se faire en vingt-quatre heures, lui dit « le général; car vous partirez bien certainement « après demain. » Jamais il ne put obtenir la

permission de se radouber, et il fut pourtant retenu ensuite, de jouren jour, pendant trois mois entiers. Je vis aussi, à Londres, un passager de Bonnell, si irrité contre le général qui l'avait trompé, retenu longtemps à New-York, conduit ensuite à Halifax, et ramené encore à New-York, qu'il jurait qu’il le poursuivrait en dommages et intérêts. Je n'ai jamais su s'il avait exécuté cette menace; mais il disait que tous ces retards lui avaient occasionné un tort considérable.

Au fait, je fus surpris qu’on eût confié à un tel homme des soins aussi importants que la conduite d’une armée. Mais, depuis ce temps, j'ai vu davantage ce grand monde; j'ai observé les causes et les moyens qui font obtenir et donner les places et les emplois : mon étonnement a diminué. Si le général Shirley, qui se trouvait à la tête de l’armée lors de la mort de Braddock, en eût conservé le commandement, il aurait, à mon avis, fait une campagne plus heureuse que celle de Loudon, en 1756 : elle fut coûteuse, mal conçue, et aussi honteuse qu'il est possible de se l’imaginer. Shirley n'avait pas pris de bonne heure le parti des armes, mais il avait du bon sens et de la sagacité ; il écoutait les bons avis, et il était aussi capable de former un plan sage que prompt et actif à l'exécuter. Loudon, au

lieu de défendre les colonies avec sa grande armée, les laissa exposées à l'ennemi, tandis qu'il s’amusait à faire des évolutions inutiles à Halifax : et c’est ainsi qu'on perdit le fort Saint- Georges. D'ailleurs, il dérangea toutes les opérations mercantiles, et jeta notre commerce dans le plus grand embarras, en mettant un long embargco sur l'exportation des provisions, sous le prétexte d'empêcher l'ennemi de recevoir des vivres; mais, dans la réalité, pour en faire tomber le prix, et favoriser ainsi les fournisseurs qui lui accordaient une part de leurs profits, à ce qu'on disait, peut-être sans en avoir la preuve. Lorsque enfin il leva cet embargo, il négligea d’en donner avis à Charlestown, où la flotte de la Caroline fut retenue près de trois mois : de sorte que la quille des bâtiments fut tellement endommagée par les vers, que plusieurs coulèrent à fond pendant la traversée. Je crois que Shirley fut sincèrement charmé de se trouver débarrassé de la conduite de l’armée, fardeau qui doit être désagréable pour un homme peu habitué aux affaires militaires. J’assistai à la fête donnée par la ville de New-York à lord Loudon, lorsqu'il prit le commandement. Shirley, quoique remplacé par lui, y était aussi présent. La compagnie était fort nombreuse. Militaires,

citoyens, étrangers, tout était réuni. On avait emprunté des chaises dans le voisinage, et parmi elles, il s’en trouvait une fort basse, qui échut en partage à M. Shirley. J'étais assis près de lui. « Je m'aperçois, lui dis-je, qu'on vous a « donné un siège bien bas. — N'importe, « M. Francklin, me répondit-il, je trouve quil « est plus facile de s’y asseoir. »

Tandis que j'étais retenu à New-York, comme je viens de le dire, je reçus les comptes des provisions, etc., envoyées à Braddock ; je n'avais pu obtenir plus tôt ces comptes des personnes qui m'avaient aidé dans cette affaire. Je les présentai à lord Loudon, et le priai d'en solder la balance. Il les fit examiner, ainsi que les pièces à l’appui, par un commissaire qui lui en certifia l'exactitude : et sa seigneurie me promit une ordonnance sur le payeur de l’armée, pour me faire payer. Il me remettait pourtant de jour en jour; et, quoique j'allasse souvent lui rappeler sa promesse, il ne l’exécutait point. Enfin, la veille de mon départ, il me dit qu'après y avoir bien réfléchi, il préférait ne pas mêler ses comptes avec ceux de son prédécesseur, et que, comme j'allais en Angleterre, je n'aurais qu'à montrer mes comptes au trésor public pour être payé sur le champ. Je lui parlai des dépenses inatten-

dues que m'avait occasionnées mon séjour forcé à New-York, comme d'un motif qui me faisait désirer d’être payé sur le champ, et j'ajoutai qu'il n’était pas juste d'apporter des délais et de me causer de l'embarras pour le recouvrement d’une somme que j'avais avancée sans intérêt ni bénéfice. « Oh! s’écria-t-il, ne cherchez pas à « me persuader que vous n'avez rien gagné « dans ce service. J'entends les affaires un peu « mieux, et je sais que tous ceux qui font des « fournitures pour l’armée, trouvent le moyen « d’emplir leurs poches. » J’eus beau l’assurer que je n'avais pas agi ainsi, que je n'avais pas mis en poche une obole : tout fut inutile. Je vis clairement qu'il n'en croyait rien; et j'appris effectivement, dans la suite, qu'on fait par ce moyen des fortunes considérables. Quant à la balance de mon compte, elle m'est encore due.

Avant notre départ, le capitaine de notre paquebot se vantait d'avoir le bâtiment le meilleur voilier qu’il fût possible, Il arriva pourtant, lorsque nous fûmes en mer, que nous nous trouvâmes la dernière des quatre-vingt-seize voiles qui composaient la flotte. Le capitaine n’en fut pas peu mortifié. Après bien des conjectures sur les causes qui pouvaient retarder la marche de son bâtiment, comme il se trouvait peu éloigné

d'un navire presque aussi mauvais voilier que le nôtre, et qui pourtant nous précédait, il ordonna à tout ce qui composait l'équipage de se porter sur l'arrière du paquebot, le plus près de la poupe possible. Nous étions environ quarante, y compris les passagers ; et dès que cet ordre fut exécuté, le vaisseau marcha mieux, et ne tarda pas à se trouver en avant du bâtiment qui nous précédait. Cela nous prouva que le capitaine ne s'était pas trompé en pensant qu’on était trop chärgé, du côté de la proue. Toutes les tonnes d’eau avaient été placées de ce côté : on les fit reporter sur l'arrière, et le paquebot redevint ce qu'il était véritablement, le meilleur voilier de toute la flotte. Le capitaine nous dit qu'il avait quelquefois fait treize nœuds par heure, ce qui équivaut à treize milles. Nous avions, parmi les passagers, un certain Archibald Kennedy, capitaine de la marine royale, qui soutenait que la chose était impossible, que jamais vaisseau n’avait marché si vite, et que l'instrument dont on s'était servi pour mesurer sa course, était mauvais, ou qu'on avait commis quelque erreur en calculant les nœuds. Il en résulta une gageure entre les deux capitaines, et ils résolurent qu’elle serait décidée au premier bon vent. Kennedy examina l'instrument pour mesurer la course,

n’y trouva aucun défaut, et se chargea de fairet les calculs. Quelques jours après, le vent étant vif et favorable, le capitaine dit qu’il croyait que son paquebot marchait alors à raison de treize nœuds par heure. Kennedy en fit l'expérience, et convint qu'il avait perdu la gageure.

J'ai rapporté le fait qui précède pour avoir occasion de faire l'observation suivante : On a remarqué comme une imperfection dans l’art de la construction des vaisseaux, qu'on ne peut savoir, avant qu'il ne se trouve en mer, si un bâtiment nouvellement construit sera bon voilier ou nou. On a vu des navires construits exactement sur le modèle d’un vaisseau, excellent voilier, avoir, au contraire, la marche extrêmement lourde et pesante. Je crois que ce défaut peut venir en partie de la différence d'opinion des marins sur la manière de charger un bâtiment, et d'en disposer les agrès et les voiles. Chacun a sa méthode à cet égard: et le même navire, sous la conduite de tel capitaine, se trouvera moins bon voilier que sous les ordres de tel autre. Il arrive d’ailleurs bien rarement que le même homme construise un vaisseau, l’équipe, en dirige la course en mer. Lun bâtit la carcasse, l’autre s'occupe des agrès, un troisième fait le chargement : aucun d'eux n'a l’a-

a antage de connaître toutes les idées des autres, et de réunir leur expérience. Il ne peut donc tirer des conclusions justes de la combinaison du tout. Même dans ce qui concerne le simple maniement des voiles, j'ai vu divers officiers, étant de quart, donner des ordres différents par le même vent. L'un voulait que les voiles fussent plus tendues, l’autre qu’elles demeurassent plus làches : de sorte qu'il paraît qu’il n’existe pas de règle certaine à cet égard. Je crois pourtant quon pourrait faire une série d’expériences pour déterminer : d’abord, quelle est la forme qui peut rendre un bâtiment meilleur voilier; ensuite, quelles doivent être les dimensions et la place des mâts, la forme et la grandeur des voiles, et leur position, suivant la différence du vent; enfin, de quelle manière il faut disposer le chargement. Le siècle dans lequel nous vivons est un siècle d'expériences; et je pense que celles dont je parle, faites avec soin et bien combinées, seraient d’une grande utilité.

On nous donna la chasse plusieurs fois pendant notre traversée; mais aucune voile ne put nous atteindre, et, au bout de trente jours, nous commençâmes à sonder. Des observations furent faites avec soin, et le capitaine jugea que nous étions si près du port où nous devions aborder

Falmouth}), que, si nous avions un bon vent pendant la nuit, nous serions, lé lendemain matin, devant le Hâvre. Notre larrivée pendant les ténèbres nous offrait encore l'avantage de nous dérober aux corsaires ennemis, qui croisaient souvent à l'entrée du canal Britannique. Nous déployâmes donc toutes nos voiles, et le vent nous fovorisant, nous cinglâmes rapidement vert ce port. Le capitaine, d’après ses observations, dirigea sa course de manière à éviter, à ce qu'il croyait, les rochers des Sorlingues; mais il paraît qu'il règne dans le canal Saint-Georgesun courant très-violent, qui causa autrefois la perte de l’escadre de sir Cloudesley Shovel (en 1707), et qui fut probablement aussi la cause de ce qui nous arriva. On avait placé sur l’avant du navire un homme de garde à qui l’on criait souvent : « Attention! regardez bien devant vous. » Il répondait toujours : « Oui, oui. » Mais peut-être répondait-il ainsi les yeux fermés, ou à moitié endormi, et, comme l’on dit, machinalement.

Quoi qu'il en soit, il ne vit pas une lumière qui était positivement devant nous, et que les agrès avaient cachée aux yeux de celui qui était au gouvernail. Un mouvement accidentel du bâtiment la découvrit tout à coup. On donna l’alarme. Nous en étions fort près; elle me parut

de la grandeur d’une petite roue de voiture. Il était minuit, et notre capitaine était endormi; mais le capitaine Kennedy s’élança sur le pont, et vit le danger, ordonna de virer de bord sous toutes voiles, opération dangereuse pour les mâts, mais qui nous réussit: grâce à elle, nous évitèmes le naufrage, car nous allions directement sur le rocher où le fanal était allumé. Cet événement heureux me fit sentir bien vivement l'utilité des fanaux ; et je pris la résolution d’engager à en construire quelques-uns en Amérique, si la Providence me destinait à y retourner.

Dans la matinée, la sonde et les autres observations nous prouvèrent que nous étions près du port; mais un brouillard épais nous dérobait la vue de la terre. Vers neuf heures, le brouillard commença à se dissiper ; nous le vîmes s'élever comme la toile d’un spectacle, et nous découvrimes la ville de Falmouth, les vaisseaux dans le port, et les campagnes qui l’entourent. Quel agréable spectacle pour ceux qui, depuis longtemps, n’en avaient eu d’autre que la vue uniforme du vaste Océan ! Il nous faisait d’autant plus de plaisir, que nous venions d’éprouver de plus vives inquiétudes.

Je partis à l'instant pour Londres, avec mon fils. » ;

Le voilà parti pour Londres! Par lui-même s’est achevée son éducation.

Notre apprenti fabricant de chandelles est devenu un homme considérable dans son pays, et dans l'humanité. Ami lecteur, Franklin t'a tracé la route qui mène des ténèbres à la lumière : va de pied ferme : tu sais maintenant comme on devient un homme. Notre tâche est accomplie : la tienne commence.

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