SITUATION DU CANADA EN 1736. — MONTCALM Y EST ENVOYÉ
La découverte du Canada par Jacques Cartier, navigateur malouin, en 1534 et en 1535, avait doté la France d’une importante colonie. Une première expédition, conduite par le seigneur de Roberval en 1541, ne produisit aucun résultat ; et jusqu'à la fin du siècle, le Canada ne fut plus visité que par les pêcheurs de Terre-Neuve. En 1602, Samuel de Champlain s’embarqua pour le compte de quelques négociants de Saint-Malo. A son retour, il pré-
senta à Henri IV la carte du pays qu'il avait
exploré et le détail de ses observations. Le roi
comprit mieux que François [° l’importance de cette entreprise. Il donna au Canada le nom de
Nouvelle-France, encouragea le navigeteur, lui proœnit sæ protection. L'élan était imprimé, et bientôt les colons arrivèrent en Amérique. Ce n'est pas ici le lieu de suivre leurs traces au milieu des fatigues de toute espèce qu'ils eurent à endurer, de raconter leurs guerres contre Les Iroquois, ennemis des Hurons, dont ils étaient faits de fidèles alliés, de signaler les eforts des missionnaires catholiques pour conquénir d'une manière plus pacifique ces vastes contrées à la foi et à la civilisation. Il suffit d'observer que, dès 1613, l'Angleterre avait jeté sur sotre nouvelle colonie un regard de jalouse inquiétude. Ce ne devait pas être le dernier. Plusieurs fois, dans le courant du xvire et du xv sévle, le Canada fut le théâtre de luttes sapslamtes, que rendaient plus cruelles l’acharpement de deux peuples toujours rivaux et la férorté des peuplades sauvages.
Aprés la guerre de la succession d'Autriche, ue article du traité d’Aix-la Chapelle remet-
tait à l'examen des commissaires le règlement
48 LE MARQUIS DE MONiCALM.
définitif des limites de la Nouvelle-France et de la Nouvelle-Angleterre, sources de continuels démêlés. Mais l'influence de la diplomatie européenne ne se faisait que peu sentir en Amérique. Les colons anglais recommencèrent les hostilités sans attendre la décision des commi
saires qui, du reste, n’aboutirent à aucun résultat. La guerre fut soutenue de part et d'autre avec des succès divers. Au mois d'avril 1755, 3,000 hommes s’embarquèrent à Brest ; le baron Dieskau était chargé de conduire ce renfort en Canada, pendant que le général Braddock
quittait l'Angleterre avec deux régiments. A
peine débarqué, Braddock marchait contre |
fort Duquesne, rencontrait, à trois lieues fort, les 900 Français et sauvages du chevalier de Beaujeu, et, d'après Washington lui-même, alors officier dans les troupes anglaises, était « honteusement battu » par une armée inférieure de moitié à la sienne, Braddock périt dans l’action. La bataille de la Belle-Rivière,
comme plus tard celle de Québec, offrit cette
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un réd'autre 1 1755, le ba-
renfort
particularité de la mort des deux généraux ennemis. Beaujeu, en effet, trouvala mort dans
son triomphe. Pendant cetemps, Dieskau atta-
quait sur le lac Saint-Sacrement le colonel
Johnson, le 8 septembre, essayait d'enlever son camp; mais, abandonné par les sauvages, il fut repoussé, grièvement blessé et fait prisonnier.
Cette défaite aggravait la position si critique déjà de la colonie. « Elle menace ruine, écrivait M. de Montreuil, aide-major général de l’armée, le 10 octobre 1755 ; beaucoup d’Anglais à combattre ; les magasins dépourvus ; la terreur dans le pays; beaucoup de brigues .
La colonie a besoin d’un commandant doux, incorruptible, incapable de se laisser mener par personne, égal pour tout le monde. Il n’y aurait pas trop de deux commandants de ce caractère (1). » Le même mois, M. Doreil, com-
missaire des guerres, rendait, au marquis de
É 1. Le Canada, par M. Dussieux. Pièces justifica- Ives,
Paulmy, un compte analogue de la malheureuse situation du Canada. Il insiste, lui aussi, sur la nécessité où l'on est d’avoir un commandant « d’un esprit liant et d’un caractère doux », capable « de gouverner le gouverneur». M.le marquis de Vaudreuil-Cavagnal, Canadien de naissance, était alors gouverneur du Canada.
Il est difficile de porter sur ce personnage un jugement définitif. D’un côté, les documents français lui sont peu favorables; de l’autre, les témoignages canadiens le transforment en homme supérieur. « C'est un général, écrit Doreil, qui a les intentions bonnes, droites, qui est doux, bienfaisant, d’un abord facile et d'une politesse toujours prévenante, mais les circonstances et la besogne présente sont un peu trop fortes pour sa tête, il a besoin d'un conseiller dégagé de vues particulières et qui lui suggère le courage d'esprit. » Il le dépeint en même
temps comme faible et dénué de caractère,
n'osant pas faire d'éclat pour mettre un terme
alheu- EUCOR nmanractère neur».
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aux malversations de l’intendant Bigot, car « il veutse maintenir ». Plus tard, M. de Montreuil se plaint des préventions de M. de Vaudreui! contre M. Doreil et contre lui, « parce qu'il croit que nous rendons compte à la cour de ce qui ce passe ». À ces accusations, qui se reproduiront piusgraves dansce récit, un Canadien oppose le panégyrique suivant : « Il posséda à un haut degré le bon sens politique, il sut résister à toute proposition impolitique ou inconvenante ; il montra, dans ce que nous nous permettons d'appeler ses procédés diplomatiques, de l'énergie et de la dignité ; enfin, personne ne pourra lui refuser ce degré de prudence et cet empire sur soi-même qui per-
mettent à l’homme de choisit le meilleur parti
dans les cas à peu près désespérés (1)... » Mais
ne doit-on pas se tenir en garde contre ce panégyrique quand on voit l’auteur parler, sans correctif, « des talents et de l'expérience de
1, Le Panthéon canadien, par Bibaud jeune. Montréal, 1858, p. 288.
M. Bigot »,et refuser presquetout mérite au marquis de Montcalm ? Cette injuste sévérité etcette partialité flagrante ne sont, après tout, que l’écho des dissentiments qui existaient, à l’époque dont nous nous occupons, entre les colons et les nouveaux débarqués. Les troupes françaises oubliaient peut-être qu’elles ne devaient pas traiter les Canadiens autrement que comme des compatriotes, et ceux-ci sup, ‘taient avec peine, dans des hommes tout imbus des idées européennes, une manière de voir et d'agir différente de la leur Le malheur pour le Canada, une des causes véritables de sa pete, fut l’impossibilité où il se trouvait de se suffire à luimême. Tout devait lui arriver de France, secours en hommes et secours en nature. Une surveillance nécessaire sur l'administration de la colonie n'existant pas, la rapacité des agents subalternes avait libre carrière. La fortune de la mère-patrie se dissipait en pure perte entre
les mains d'administrateursinfidèles; et, comme dit Voltaire, « le Canada coûtait beaucoup et
| martcette
ue l’é-
l’épo-
colons s franvaient :omme at avec s idées gir dif-
anada,
rapportait peu. Si la dixième partie de l'argent englouti dans cette colonie avait été employé à défricher nos terres incultes en France, on aurait fait un gain considérable (1). » L’historien aurait été plus juste en affirmant qu'on eût pu en même temps et soutenir le Canada et encourager l’agriculture en France ; car cette époque n'est-elle pas celle des étranges et coupables prodigalités de Louis XV ?
Cependant, la nouvelle de la défaite du baron Dieskau avait un instant réveillé l’attention du roi de France et de ses ministres. Le marquis de Vaudreuil réclamait un prompt secours. Au mois de novembre 1755, d’Argenson avait cherché autour de lui un homme capable de relever les affaires en Canada. Son choix, d’abord incertain, s'arrêta enfin sur le marquis de Montcalm. Montcalm avait été sondé par le ministre, et une légitime ambition d'assurer à sa nom-
breuse famille une fortune proportionnée à son
à svt de Louis XIV. GEuvres de Voltaire, t, XXII,
nom l'avait rendu accessible aux intentions de la cour. Au commencement de 1756, il recevait
la lettre suivante :
A Versailles, 25 janvier (1756), à minuit,
« Peut-être ne vous attendiez-vous plus, Monsieur, à recevoir de mes nouvelles au sujet de la dernière conversation que j'ai eue avec vous
le jour que vous m'êtes venu dire adieu {c'était
le 19 novembre) à Paris. Je n’ai cependant per-
du un instant de vue, depuis ce temps-là, l’ouverture que je vous ai faite alors, et c’est avec le plus grand plaisir que je vous en annonce le succès. Le roi a donc déterminé sur vous son choix pour vous charger du commandement de
ses troupes dans l'Amérique septentrionale, et il vous honorera à votre départ du grade de maréchal de camp. Mai: “e qui vous sera en-
core plus sensible, c'est que Sa Majesté vous
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accordera en même temps, pour M. votre fils,
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l'agrément de votre régiment. C'est un avance-
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ment un peu différent de celui de capitaine que
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ine que
vous désiriez avec tant d’empressement pour lui, et il faut convenir que ce ne sera pas lui qui gagnera le moins au marché. Vous n'avez pas, au surplus, un instant à perdre pour venir remercier le roi de ses grâces et de la distinction qu'il fait de vous. L’applaudissement que vous en recevrez de la part du public ajou-
tera encore à la satisfaction que vous devez en
avoir. Sa Majesté vous donne en même temps,
pour commander en second sous vos ordres, M. le chevalier de Lévis, auquel elle accorde le grade de brigadier, et en troisième, M. de Bourlamaque, avec le grade de colonel. J'écris par le même courrier à M. le duc de Mirepoix pour lui faire part du choix de M. le chevalier de Lévis ; ainsi vous pouvez vous en ouvrir avec lui ; à l'égard des autres, je crois que vous ferez bien de vous tenir sur la réserve avec ce qui s’appelle le public et de n’en faire confidence qu'à vos plus proches parents et à vos intimes amis, et cela même au momentde votre départ
que vous ne pourrez tron précipiter, n'ayant
guère de temps pour venir recevoir ici vos instructions et vous rendre dans les premiers jours de mars au lieu de votre embarquement.
Soyez persuadé, Monsieur, qu’on ne peut rien ajouter aux sentiments d’estime et d'amitié
avec lesquels je, etc.