III
sur ce domaine et que les plumeaux ne devaient, sous aucuu prétexte, sortir de la cuisine.
— Vous avez de Tavauce, mon bon maître, ne put s'empêcher d'observer Camille.
— Oui, mes héritiers feront de bonnes affaires. Toutes ces toiles attendent que je sois mort pour devenir géniales.
— Vous en vendez tout de même...
— Oui, mais personne ne vient m'en acheter...
— Comment cela ?
— Quand j'ai vraiment besoin d'argent, je vais trouver quelque marchand et je lui donne une toile ; alors il me rend quelque menue monnaie. Aucun ne pourrait se vanter de m'avoir offert une somme seulement honnête.
— Et il y a tant de méchants peintres qui venilent ce qu'ils veulent...
— Il y -Il ^ aussi d'excellents qui se vendent très bien.. Le talent ne fait rien à l'affaire. Je suis un vieux bateau à voile qui a toujours eu le vent debout, c'est très mauvais pour avancer... Mais je parle de moi, je parle de moi, et tu n'es pas venu pour m 'entendre discourir. Tu as quelque chose à me demander...
— • Ma foi, non.
— Allons donc !
— Oui, cela m'a pris il y a une heure. J'étais au milieu d'idiots, et je me suis dit : Si j'allais voir le brave papa jNIanin ?
— C'est gentil, cela.
— Et puis, quand on n'a plus de voiture, il faut bien aller visiter les gens qui vont à pied.
— Tu n'as plus ta voiture, décidément?
— Ni voiture, ni amis, ni femme, ni enfant. Je suis tout seul et je me sens vidé comme une noix gâtée qui s'en va au fil de l'eai*...
— Attention, petit, le fil de l'eau, c'est une mauvaise route.
— On ne choisit pas sa route.
— Oui-dà ! Qui est-ce qui t'a fourré cette jolie théorie dans la caboche ?
— Il n'y a qu'à regai'der autour de soi. La vie est stupide.
— Raison de plus pour que les hommes ne le soient pas. Si ton grand-père avait écouté la vie, s'il était resté dans l'engrenage où il était né, il eût fait probablement un très mauvais épicier;
seulement il s'est gendarmé, il a travaillé, il s'est fait lui-même, selon la vieille expression, si juste, et il est devenu un très grand peintre.
— La chance a dû l'aider. Car enfin, à ce compte-là, vous devriez être, vous aussi, connu et riche...
— Pourquoi ? Ça n'a aucun rapport, la peinture et l'argent.
Le vieux peintre avait allumé, après maints efforts, sa lampe à huile et il venait de la poser sur la table ovi trônait un vaste pot à tabac, au milieu d'un fouillis de livres, de journaux, de pinceaux, de tubes de couleurs, les uns luisants de jeunesse, les autres aplatis, ridés, vidés.
— Et j'ajouterai, l'argent et le bonheur. Tiens, tu vois ce fauteuil, je lui ai cloué dernièrement une jambe de bois. Il n'a plus que trois roulettes. Ses ressorts sont très fatigués et les bras sont un peu gras. Qu'importe, c'est mon fauteuil. Nous sommes très bons amis. Ma pipe est une vieille pipe, qui n'a guère plus de dehors. Et puis après, si elle me procure d'excellentes rêveries? Je suis abonné à un cabinet de lecture qui me fournit, pour deiix francs par mois, une pâture intellectuelle très suffisante. Quand j'ai terminé ma journée, j'allume ma lampe et ma pipe, je me laisse choir dans mon fauteuil, après avoir préalablement mis mes pieds dans de bons chaussons de laine, j'ouvre un livre et je suis heureux. Bonheur de concierge, me diras-tu. Il n'y a pas de bonheixr de concierge. Le bonheur n'a pas de castes, pas plus que le malheur... Tant que j'aurai de bons yeux, de quoi m'acheter des couleurs et des pinceaux, que j'aurai de l'huile dans ma lampe et du tabac dans ma pipe, je serai heureux... Quand je forme des vœux, ils sont d'une désolante platitude : « Mon Dieu, ce que vous faites est bien fait ; je vous remercie. Donnez-moi encore quelques années toutes pareilles. »
Camille, à califourchon sur le pliant qu'il avait apporté, regardait le vieux maître avec étonnement. Il ne comprenait pas bien de quelle sorte de bonheur lui parlait Manin, car, pour le jeune homme, il y avait des bonheurs de toutes catégories et de tous les degrés. Il en arriva à penser que Manin se contentait de peu et qu'il était, .vraiment, d'une modestie exagérée et ridicule.
— Si vous gagniez cinquante mille francs par an, dit Camille, vous pourriez voyager, courir à Rome, visiter l'Espagne, aller voir un peu comment l'on vit aux Etats-X'nis.
— Bah ! ou y vit comme chez nous. Ni mieux ni plus mal. Les hommes ont beau y habiter des maisons de dix-huit étages, ils ont un nez, une bouche, deux yeux, des préoccupations, des embêtements, des joies et même de ce bonheur dont je parlais il y a un instant, et qui a exactement la même couleur que celui de Paris. Si je voyageais, ce serait pour me reposer, pour fumer dans le coin d'un wagon en regardant passer les pay-
. sages; j'aimerais assez ce genre de distractions. Mais je me connais : je ne serais pas plus tôt à Florence ou à New- York que je me faufilerais dans les bas quartiers, à la recherche des cardeuses de matelas, des cordonniers dans leur échoppe et des coiiis où les gamins jouent à la marelle ou au cliat perché... Tu ne fumes pas?
— Ma foi non !
— Ah!... Tu as tort... ça tient compagnie, une pipe !
Camille revint à son idée de voyages :
— Il y a aussi les musées dont vous êtes privé...
— Les musées ? oui, oni ! Parbleu, je les respecte. Ils font partie de la vie. Je vais au. Louvre : comme un bon paroissien du bon Dieu, mon église me suffit. Je ne sens pas le besoin d'aller prierdans les cathédrales du voisin...
— Et puis, à Rome, il y a toute l'antiquité, tous les souvenirs, tous les sujets des grands tableaux...
— Halte-là, petit. Je respecte la peinture d'histoire, mais je ne la pratique pas. Dieu merci ! Sapristi, on a déjà assez de mal à comprendre une porteuse de pain, un trottin et un petit télégraphiste, c'est-à-dire un être qu'on coudoie tous les jours. Quel mal on doit avoir à deviner les gestes et le regard d'un particulier mort depuis vingt siècles ! Chardin ne fnt pas un bien grand voyageur : né rue de Seine, il alla habiter rue du Four, dans la maison qui fait le coin de la rue Princesse. Elle existe encore. Va donc la voir. Il y a une cour, un peu comme ici, et, tout autour, il y avait de Sion temps des gens qui vivaient très simplement : petites gens et bourgeois sans faste. Chardin n'avait pas besoin de courir le monde
pour créer ses chefs-d'œuvre : la Rôtisseuse de navets, la Fontaine, la Gouvernante, la Pourvoyeuse et le Bénédicité. Il ne chercha pas ses modèles : ils vivaient devant lui, pour lui. Chardin les regarda et, de modestes passants, il fit d'immortels portraits. Seulement, voilà, Chardin était un grand artiste... Tu connais l'histoire de son fils : il alla à Rome, lui, mais il n'avait aucun talent et on croit que, de dépit, il se noya. Il eut tort, d'abord parce qu'il ne faut jamais se noyer, puis parce qu'il faillit tuer son père de douleur, et enfin parce que, à vingt ans, il ne convient pas d'avoir l'orgueil de se juger. Pauvre Chardin! quand je pense à sa peine, mon cœur bat comme s'il était là, devant moi, et qu'on vînt lui annoncer la fatale nouvelle. Chardin, pour moi, n'est pas seulement uu grand peintre, c'est un de mes plus chers amis. Nous nous entendons joliment bien. De la rue Blomet à la rne du Four, il y a juste la longueur de la-- rue de Sèvres. Je vais lui rendre visite de temps à autre. Puis il me reconduit. Quel brave homme !
Camille avait ouvert son pardessus et étendu ses pieds vers le poêle. Il écoutait avec plaisir parler le vieil impressionniste. Il ne perdait pas un seul de ses gestes. La pipe et la fumée, la barbe et la grande mèehe de cheveux, les yeux vifs et doux, formaient le plus amusant spectacle.
Machinalement, le jeune homme avait ramassé sur la table un crayon et, sur le dos d'un livre qui se trouvait Ut, à portée de sa main, il crayonna une charge du vieux maître.
Manin, tout à coup, s'interrompit :
— Mais voyons, assez parlé de moi et de mes manies. Dis-moi un peu ce que txi fais ?
— Moi ? rien !
— Et tu as l'intention de continuer?
— Mais que voulez-vous que je fasse ?
— Gagner ta vie, comme tout le monde.
— Et avec quoi?... Je ne sais rieu faire.
— Tous les métiers s'apprennent.
— Je n'ai de goût à aucun. Et puis, j'ai de quoi manger pendant uu an...
— Tu en as de la chance !
— D'ici à un an, il me viendra peut-être une idée.
— Je le souhaite. C'est très malsain de rester
inoccupé... Qu'est-ce que tu barbouilles là sur mon bouquin? La loueuse me grondera...
Le vieux Manin, depuis un moment, observait Camille; il se pencha et prit le volume.
— Galopin! tu as fait ma caricature. Tu es la vipère que j 'ai réchauffée sur mon sein ! Dis donc, mon petit, mais ce n'est pas mal du tout. Tu dessines quelquefois ?
— Jamais de la vie... quand ou est le petit-fils du vieux Joubert, on se tient tranquille...
— Pourquoi donc cela?... Tu as une vraie disposition pour la caricature...
— Au h'cée, je dessinais la tête des professeurs. Je n'ai pas tenu un crayon depuis...
Le vieil homme, rejetant sa mèche en arrière, dressa devant lui l'essai de Camille, le mettant en bonne lumière, l'examinant en critique sincère. Camille possédait-il vraiment un don ? Il y avait, dans ce croquis, des maladresses, mais aussi des traits nets qui ne trompent pas l'œil d'un bon dessinateur. Son examen achevé, Manin sourit, tira sa montre et dit :
— Petit, sais-tu quelle heure il est ? Sept heures moins dix... On ne s'ennuie donc pas, chez le vieil ermite de Vaugirard ?...
Camille n'en revenait pas :
— vSept heures moins dix?... Mais c'est impossible !
— C'est comme cela, mais nous avons à causer encore, je t'invite à dîner.
L'indolent visiteur se leva lentement du pliant. Il se demanda s'il ne devait pas inventer un prétexte pour partir. Puis, après s'être copieusement injurié, il boutonna son pardessus et regarda son vieil ami jeter sur ses épaules sa vaste pèlerine à capuchon. Camille suivit ses idées habituelles :
« Moi, dessiner? jamais de la vie! Je me suis trop souvent moqué des gens sans talent pour leur emboîter le pas. Laissons ses illusions à Manin. Le principal, en sorume, est que je ue dîne pas seul ce soir! »
« Si c'est pour présenter des dessins, lui avait dit le garçon sans bouger de sa chaise, sans même le regarder, c'est le lundi, de dix heures à raidi. » Et Camille Joubert revenait, un rouleau au fond de sa poche. Après avoir hésité pendant un mois, il s'était tout à coup décidé. Il avait fait d'une seule traite, sans baguenauder, le trajet du cjuai Bourbon à la rue du Croissant, où se trouvaient les « bureaux » de la Faites risette, la petite revue comique qui, lui avait-on dit, « demandait des collaborateurs ». Il savait le chemin. Il passa fièrement devant la loge de la concierge et grimpa deux étages d'un même élan. C'était au quatrième. L'escalier était étroit, poussiéreux et mal éclairé par des petites fenêtres aux vitres opaques. Avant de parvenir au troisième palier, Camille dut ralentir son allure, les marches étaient encombrées de gens assis. Ses longues jainbes lui permirent de se faufiler sans trop de clommages entre quelques groupes. Mais bientôt une rumeur s'éleva :
« A la queue! à la queue!... Empêchez-le de passer!... Conspuez la concurrence!... Il est trop bien habillé! C'est un actionnaire!... A la queue! à la queue ! »
Camille, d'abord, ne comprit pas à qui ces exclamations s'adressaient. Un homme d'un certain âge se leva de la marche où Camille allait parvenir et, portant poliment la main à son large feutre flétri, il adressa ce petit discours à l'intrus :
— Monsieur, je vois que vous ignorez les usages établis. Vous venez pour Faites risette ? Alors, il faut prendre la file et vous asseoir après ces messieurs, qui sont tous nos collègues. Ici, « les derniers sont les derniers », mais, eu revanche, « il y a beaucoup d'appelés et très peu d'élus ».
Camille s'efforça de sourire, salvia, remercia et, après avoir fait demi-tour et relevé les pans de sou pardessus, il descendit les marches illicitement conquises.
Et le murmure reprit :
— Pauvre type! Je le plains s'il a du talent... Et surtout s'il n'a pas déjeuné... Il est trop grand, il va être mal assis... Arthur sera furieux s'il le regarde.
Un des assistants chantonna :
« C'est un nouveau qui vient de France! » Parvenu au dernier gradin, Camille s'appuj'fi contre la rampe. Mais cela non plus n'était paev dans les habitudes, car vingt voix crièrent :
— Assis ! assis !
Camille en prit son parti, et gentiment répliqua :
— Voilà ! voilà !
Il s'installa du mieux qu'il put près d'un pauvre petit vieux à lunettes, qui mordait à lèvres retroussées dans un croûton de pain au milieu duquel on apercevait une mince tranche de jambon. Le vieil affamé, pour être plus à son aise, avait posé près de lui son carton, un énorme carton à dessin, couleur saumon, mais, de peur sans doute qu'on ne le lui chipât, il retenait entre ses jambes son parapluie en forme de carquois serré à la taille par \\n large élastique.
Sur une marche supérieure, il y avait un gros homme barbu et un adolescent à longs cheveux de jais. Assis en face l'un de l'autre, les genoux à hauteur du menton, ils fumaient chacun une énorme pipe et mêlaient leur fumée en plaisantant.
Camille regarda plus haut. Tous les âges, toutes les éducations surtout, étaient représentés dans l'escalier d'attente de Faites risette. L'incident étant clos, les conversations s'établirent de groupe à groupe. Les uns parlaient politique et les autres café-concert. Les gros mots étaient prononcés distinctement et, avec une certaine complaisance, les mots grivois. Le directeur du petit journal qui faisait ainsi attendre passa quelciues mauvais quarts d'heure. Camille compris vite qu'on donnait à ce personnage le nom d'Arthur pour en parler avec plus de liberté. Il y eut quelciues pugi-
îals à l'étage supérieur. Des chapeaux descendaient en spirale dans la cage, salués par les quolibets des assistants :
— Ils vont se tuer!... Bah! il en restera toujours pour la graine.
Cinquante minutes passèrent ainsi. Vers onze heures, la porte enfin s'ouvrit et le garçon appela :
— Les quatre premiers !
D'un seul mouvement automatique, et qui était sans doute dans la tradition hebdomadaire, les trente dessinateurs qui attendaient le bon plaisir du directeur de Faites risette avancèrent de deux marches, d'un coup de reins, comme s'ils étaient tous devenus soudain culs-de-jatte. Camille réprima un haussement d'épaules et un mouvement d'humeur. 11 consentait à prendre la file, comme au bureau de poste, il voulait bien sourire des quolibets de ces « potaches » que les artistes deviennent lorsqu'ils se trouvent réunis; tout de même il avait de la répugnance à suivre les rites en usage dans cet escalier. Mais, de peur de s'attirer de nouveaux sarcasmes, il continua, de cinq minutes en cinq minutes, à gravir l'escalier, au grand dommage de son fond de pantalon.
I^e vieil homme, son voisin, avait, depuis longtemps, terminé son repas. 11 avait pris son grand carton sur ses genoux et, de temps en temps, il l'entr 'ouvrait, plongeait un doigt pour écarter les feuillets intérieurs et souriait de.rrière ses lunettes. Il paraissait assez satisfait des dessins qu'il allait soumettre à « M. Arthur ».
lycs deux fumeurs de la marche supérieure ne semblaient pas plus inquiets, ni du reste aucun de ceux qu'apercevait Camille, ni avant ni après lui, car cinq ou six jeunes gens venaient d'arriver avec des rouleaux sous le bras. Ils paraissaient se connaître, et parlaient de leurs patrons, des heures de rentrée, de leur déjeuner comoromis. Camille le devina : il avait près de lui d^ j>?unes calicots du Sentier qui profitaient de leui sortie pour venir tenter la chance de vendre un dessin à Faites risette.
Mais si tous ceux qui faisaient antichambre montraient un visage gai et amusé, il n'en était pas ainsi de ceux qui descendaient et qui avaient passé par le cabinet directorial. Les uns, le chapeau en bataille, clamaient des jurons de charre-
tier.— D'autres, l'œil mauvais, vaticinaient pour rendre aux camarades le mal qu'on leur avait fait :
— Ah ! là, là, pas la peine d'attendre. Arthur s'est levé du pied gauche. Ce que vous allez prendre!...
L'un d'eux s'adressa directement à Camille :
— A votre place, je reviendrais un autre lundi! A quoi le nouveau venu répondit par un geste
évasif qui pouvait signifier : « Oh ! un jour ou l'autre, je suis sûr de mon affaire. Je n'ai aucun talent, et M. Arthur aura raison de m 'envoyer promener. »
Camille, d'ailleurs, s'évertuait à ne pas penser à soi-même, à s'intéresser à l'étrange spectacle qu'offrait ce piteux défilé. Une silhouette le frappa : un homme encore jeune, mais si décoloré, si maigre qu'il faisait mal à regarder. Il était vêtu d'une sorte de jaquette luisante, boutonnée, et coiffé d'une petite bombe en feutre à bord étroit.
— Eh bien ! mon petit ? demanda le gros homme à la pipe.
L'homme, qui descendait d'un pas mal assuré, cligna des yeux, remua la tête à droite, à gauche, et dit à mi-voix, dans le silence qui s'était établi :
— Toujours pareil. Il n'a rien voulu. Trois semaines qu'il ne me prend rien.
Il y avait tant de désolation dans la voix éteinte de cet homme déçu que Camille fronça le sourcil, comme si cette malchance l'atteignait personnellement.
Celui qui avait interpellé le malheureux se leva et le suivit jusqu'au bas de l'escalier. Il y a des gestes qui ont leur pudeur et qu'on retient en public. Le vieil homme à la pipe n'était pas riche, mais il connaissait la misère de son camarade et il voulait 5ui glisser une pièce de cent sous dans une poignée de main, sans témoins, de peur d'vme révolte bête.
Lorsqu'il monta reprendre sa place, il parut moins ridicule aux yeux de Camille.
Ces scènes, où le rire et le drame se mêlaient comme dans les jeux d'enfants, avaient, en quelques instants, mis Camille au diapason de toutes ces détresses. Ces nouveaux sentiments le quitteraient, sans doute, dès qu'il aurait perdu de vue cette bande de crève-la-faim, mais il îes subissait, dans la minute présente, sans trop d'étonnement,
comme on se fait parfois une âme nouvelle eu passant de la solitude docile à la foule qui hurle.
Et Camille gravissait les échelons du supplice qu'il s'était « sottement » imposé, sur la foi du vieux peintre. Il maniait, au foud de sa poche, le petit louleau de ses dessins. 11 les revoyait un à un. C'étaient des têtes, rien que des têtes, — il ne savait pas dessiner autre chose. Des têtes de gens connus : une Sarah avec le col de l'Aiglon en guise de collier qui l'enchaînait à un petit Guignol ; un minuscule Santos-Dumont, la cravate blanche figurant vaguement un aéroplane ; Guitry de qui la mâchoire énorme servait de piédestal ; un Alphonse XIII au sourire éclatant ; un Guillaume II en toupie, sur la pointe d'un casc|ue retourné. Il avait pris les têtes qu'il savait le mieux et, après avoir essayé pour chacune cinq ou six croquis, il avait abouti à ces compositions intelligentes où la caricature avait une signification. Il n'y avait dans ces visages ni la satire violente d'un Forain, ni l'esprit acerbe d'un Sem, ni la fantaisie cruelle d'un Jean Veber, ni l'humour malicieux d'uu Abel P'aivre, mais on y pouvait lire une préoccupation personnelle de saisir le côté comique du personnage avec un rappel du trait physique, caractère, cause première de son succès et de sa renommée.
A mesure que Camille voyait approcher son tour, il sentait toutes ses idées se brouiller. A un moment, il se deiuanda pourquoi il était là, comme un indigent à la porte d'un asile où l'on distribue des soupes. Puis il pensa à son <;,:andpère, — la Prairie, l'Institut, le Louvre, — il ricana tout bas et trouva tout à coup ses croquis stupides. Plusieurs fois, il fut sur le point de s'enfuir. Il eut peur des moqueries et demeura.
Enfin, à une heure moins le quart, il passa le seuil de la revue avec trois autres dessinateurs : le vieil homme à lunettes et deux jeunes gens qui ne cessaient de plaisanter et de prévoir le plus riant avenir. Il s'agissait d'une dernière station dans le vestibule de la petite revue, sous l'œil ironique du garçon installé dans un coin, derrière sa petite table et découpant des bonshommes en papier dans de vieux journaux.
Le directeur de Faites risette recevait les visiteurs deux par deux. Il avait besoin d'un témoin.
Camille entra avec l'homme au carton saumon, qui avait fini par se présenter.
— Je m'appelle Jupin.
— Et moi, Joubert, avait dit Camille, mais je prendrai un pseudonyme. Je signerai Joub, à cause de mon grand-père.
— Ah ! oui, les parents n'aiment pas la gaudriole !
La conversation ne s'était pas prolongée davantage.
Une assez grande fenêtre éclairait le cabinet du directeur, mais, par une fantaisie dont personne n'avait pu encore deviner le motif, M. Rob Saval — c'était le nom de celui que ses collaborateurs appelaient familièrement Arthur — avait installé à l'autre bout de la pièce, à contre-jour, son bureau directorial, au-dessus duquel une ampoule électrique verte restait sans cesse allumée.
Rob Saval était remarquablement petit. Il ne se levait jamais en présence d'un dessinateur. Assis sur deux Larousse, ses jambes se perdaient dans une propice obscurité. Il portait des lorgnons à verres noirs et avait perpétuellement au coin de la bouche une toute petite pipe en teiTc, qu'il remplissait tous les quaits d'heure. Après son lorgnon et sa pipe, ce qu'on remarquait surtout, c'était, au revers de son veston, un large nœud académique.
Il ne regardait jamais ses visiteurs, à leur arrivée. Il tendait sa main droite pour recevoir les dessins. Il les examinait un à un, sans que sa main gauche quittât sa pipe. Puis il les repassait, un à un, à leur propriétaire, parfois sans le plus mince commentaire. Il fallait deviner sa mimique. Les dessins qu'il retenait, il se contentait de les déposer, à l'envers, sur un coin de son bureau, après avoir griffonné un mot au crayon bleu : « page, demi, quart. » C'était l'indication de la « réduction » pour le graveur. Pour leur auteur, cela avait un autre sens : la demi-page était payée moitié moins que la page et le quart de page quatre fois moins. Aussi l'heureux dessinateur se penchait-il, autant qu'il le pouvait sans attirer l'attention facilement ombrageuse du « patron », pour lire le mot fatidique et le traduire immédiatement par un chiffre.
Rob Saval avait, du reste, toute une gamme de
prix selon la tête de ses collaborateurs. Il paj^ait assez bien les vedettes, qui envoyaient leurs œuvres à jour fixe. Il se rattrapait sur les tâcherons du dessin, qui n'avaient pu encore se faire de situation et qui venaient, le lundi, lui montrer leurs travaux de la semaine.
Jupin avait perdu son assurance de l'escalier. Il posa son carton couleur saumon sur rtne chaise, fourgonna dedans avec une précipitation maladroite, puis s'approcha avec son butin. Rob Saval faisait claquer les doigts de sa main tendue.
Enfin la main se referma sur le dessin que le directeur de Faites risette planta devant lui, sens dessus dessous ; après quelques secondes d'un examen attentif, il le rendit au vieil homme qui lui en confia un autre, en ayant soin de le présenter d'aplomb. Mais Rob Saval lui fit exécuter une cabriole qiii mit la légende en l'air. Le pauvre vieux Jupin assura ses lunettes sur son nez, hésita et allait parler, quand le directeur retira sa pipe de sa bouche en laissant échapper un « pouout ! pouout ! » significatif. J^e « pouout ! pouout ! » de Rob Saval était connu de tous les dessinateurs humoristes de Paris et de la banlieue. vSelon la façon de le lancer, avec ou sans fumée, il voulait dire : « Pas mal ! » ou bien « Idiot ! » ou encore : « Nul ! »
L,e père Jupin ne s'y trompa point. Le « pouout ! pouout ! » dont on venait de le gratifier disait :
« Nul ! Enlevez-moi ces horreurs, et plus vite que ça ! »
Un troisième dessin n'eut pas plus de succès. Cette fois, Rob vSaval le tourna dans tous les .sens, il le regarda même de dos avant de pousser un « pouout ! pouout ! » définitif.
Camille sentait remuer en lui les sentiments les plus contradictoires, qui allaient de l'envie de rire jusqu'à l'indignation. Il ne pensait plus du tout à lui-même ; il é'tait au théâtre, et la tragicomédie qui se jouait devant lui n'était pas pour l'encourager à songer à ce qui l'attendait.
Jupin, les lunettes glissées au bout de son nez, fouillait en vain son carton. Il ne trouvait plus rien. Les doigts du directeur claquaient de plus belle. Camille s'approcha et remit, en tas, ses essais. Cette façon de procéder fît froncer les sour-
cils du mj-stérieux directeur; cependant, il grogna un « Ah ! » qui signifiait : o Zut ! un nouveau ! » Il étala devant lui les cinq dessins de Joub, fit avec sa pipe quelques bruits que Camille ne comprit point et enfin daigna s'exprimer un peu plus clairement :
— Des jambes !
Camille se pencha. Aussitôt, le directeur le toisa du coin de l'œil et, sans aménité :
— Je vous dis de leur faire des jambes !
— Je ne sais si je saurai!...
— C'est votre nom, Joub ?
— Je m'appelle Joubert.
— M'est égal...
Camille, à cent lieues de penser à son grandpère, dit machinalement :
— Petit-fils du vieux Joubert, de l'Institut...
— Pasteur ? prononça i\I. Arthur.
Camille ne savait s'il devait rire. Il regardait les dessins que l'autre lui tendait et, comme il les roulait, le directeur lui répéta, en appu^-ant sur le timbre électrique :
— Faites-leur des jambes !
La porte s'ouvrit pour deux autres visiteurs, et Camille sortit, voûté, timide, empressé.
Il n'y avait plus personne dans l'escalier. Il y régnait une odeur de tabac, de poussière remuée et de cuisine violente. Camille se demanda s'il n'avait point rêvé, si cette horde affamée à laquelle il avait cru se mêler s'était bien vautrée sur ces marches, avait bien rempli ce silence de ses cris de bêtes et de ses réflexions saugrenues. Oui, non seulement tout cela avait existé, mais les mêmes scènes se reproduisaient ici tous les lundis. Dans maintes petites revues analogues, ces pauvres gens et d'autres, beaucoup d'autres sans doute, venaient mendier leur vie, en s 'exposant aux sarcasmes et à la goujaterie de tous les messieurs Arthur de la profession.
« Faites-leur des jambes !* » Ce conseil de Rob Saval tintait sans cesse dans les oreilles de Camille.
Dès les premiers pas sur le trottoir de la rue du Croissant, il commençait à maudire le vieil ermite de Vaugirard et se jurait de ne pas recommencer « cette plaisanterie. »
a Je me sens, se dit-il, parfaitement incapable
de fréquenter des êtres aussi mal embouchés que ce Rob vSaval, et aussi... bouchés. »
Il sourit de son mot, puis, relevant le front, il regarda autour de lui comme pour prendre le vent. Il avait très faim. Cette sensation qu'il connaissait mal lui fit songer tout à coup à cet homme qui n'avait pas vendu un dessin depuis trois semaines et qui, ayant sans doute déposé son pardessus au vestiaire du Mont-de-Piété, avait l'air si misérable. Celui-là, certes, devait souffrir vraiment de la faim, et peut-être avait-il chez lui une femme, des enfants, qui, les mains appuyées sur la table nue, attendaient son retour pour savoir s'ils mangeraient ce jour-là.
« La Faim ! » Alors, c'était vrai ? Il y avait dans Paris des êtres qui avaient régulièrement, perpétuellement faim ? Et non seulement des gens en, haillons, mais des gens en jaquette, -eu petits vestons bien taillés, des gens comme lui ! p;t ils étaient frôlés, repoussés par d'autres hommes qui promenaient des dyspepsies et autres maladies de satisfaits. Mars tout de suite Camille haussa les épaules par peur de paraître ridicule à ses propres yeux en tombant dans la critique sociale.
« Il ne faut pas se mettre dans le cas d'avoir faim! » conclut-il, et il entra dans le premier restaurant qu'il rencontra en descendant la rue Montmartre.
Une voix, au fond de la salle, le héla :
— Eh! le grand! par ici les places...
C'était le gros homme à la pipe, celui qui, il y avait quelques minutes, occupait si gaiement une marche au-dessus de celle où Camille était installé. Camille sourit, fit signe qu'il avait compris et alla s'asseoir près de .son confrère d'un moment. Ces deux heures passées en compagnie de tous ces gens de bonne humeur et dont les révoltes n'étaient que courtes et provisoires, avaient eu une singulière influence sur l'esprit de notre dévoyé. On s'était moqué de lui, mais il n'en gardait lancune à personne. Les brimades sont une manière qu'ont les hommes de se venger sur un plus faible des sévérités dont ils ont été et dont ils seront victimes de la part des plus forts. C'est à ceux-ci qu'elles s'adressent en fin de compte, et les taquineries sont souvent les escarmouches d'une amitié qui débute. Camille
8o COMME UNE TERRE SANS EAU...
ne fut donc nullement choqué par la familiarité de cet liomme qu'il avait rencontré, ce jour-là, pour la première fois. Il n'eut, du reste, qu'à, l'écouter :
— Il ne vous a rien pris ! Cela ne m'étonne pas, surtout si vous avez de l'originalité. Je parie que vous n'avez pas mis de légende. Grave erreur ! Arthur ne comprend rien au dessin. Ce qui l'intéresse, c'est la légende. Procurez-vous les Mille et un Calembours et pillez, pillez, pillez. Vous passerez vite pour avoir du génie. 11 prétend, — après tout, il a peut-être raison, — il prétend que le public ne i.egarde pas les dessins, mais seulement ce qu'il y a dessous. Une fois la légende trouvée, ajoutez-y deux bonshommes assis en face l'un de l'autre, ou debout, ou se tendant la main, enfin l'indication d'un dialogue : c'est la formule de la maison. Je vous livre mon secret. Seulement, pour exceller en ce genre de travail, il est absolument nécessaire de n'avoir, comme moi, par exemple, aucun talent. Moi, monsieur, voyez- vous, je suis caissier chez Marco-Polo. J'y passe le dimanche et j'ai congé le lundi. J'emploie le matin à fumer des pipes dans l'escalier de Faites risette et, le soir, je case à Ris Kiki mes laissés-pour-compte. Chaque semaine, l'une dans l'autre, je me fais une cinquantaine de francs, sur lesquels je prélève, ce jour-là, une pièce de quarante sous pour déjeuner...
— Si j'en crois la rumeur publique, interrompit CamiHe, vous avez quelquefois d'autres faux frais. Ainsi ce matin, au pauvre type qui...
— Turlututu. Ça, c'est de la vie privée. Benzine habite mon quartier, dans une mansarde, avec ses quatre gosses. De temps en temps, je lui donne de quoi acheter du papier. Voilà tout...
Et, appuyant sa main gauche sur sa large barbe grisonnante, il se pencha au-dessus de son assiette pour continuer de manger.
— Ce pauvre Benzine, voyez-vous, reprit-il bientôt, il a un défaut : il fait triste. Un triste de mansarde, de suicide au charbon, de plongeon dans la Seine un soir de brume... Il n'arrivera jamais à rien, s'il ne change pas de genre. Et il ne peut pas. Plus j'avance dans l'existence et plus je me dis qu^e le talent, le vrai, celui qui
COMME UNE TERRE SANS EAU... 8l
ne transige pas, est la pire des calamités. Eu a\ez-vous ?
— Uu peu, à ce qu'où m'a dit; très peu, à ce que je crois ! avoua Camille eu souriant.
— Allons, tant mieux. Ainsi, vous ne mourrez peut-être pas de faim.
^uand Camille reprit le chemin de sou île, il portait avec lui tout un bagage de préoccupations nouvelles. Il était d'abord convaincu que Manin s'était trompé et que ses dessins à lui, Camille, ne valaient rien. vSeulement, ils n'étaient pas assez mauvais pour plaire à Rob Saval. Ils étaient quelconques, c'est-à-dire pis que médiocres. vS'il voulait vraiment gagner sa vie, il fallait trouver autre chose, et il se mit à fouiller dans sa mémoire les uonis des gens qui pouvaient lui donner un conseil et, au besoin, uu coup d'épaule, gens de bourse ou de sport. Mais il se fatigua vite à évoquer toutes ces silhouettes d'indifférents. Il avait si bien vécu en marge de la société, avec ses amis exotiques, qu'il devait être parfaitement inconnu et, par conséquent, ])eu digne d'intérêt.
Rentré chez lui, il s'iustalla à sa table. Il ouviit les cahiers sur lesquels il avait « dessiné ses bonshommes » et, en les feuilletant, il haussait les épaules ou souriait avec indulgence. Arrivé au bout, il songea à Rob Saval, avec sa pipe courte, ses lunettes uoires et sou crâne pelé, et l'envie le prit de faire la charge de l'homme à qui il devait un des plus vilains quarts d'heure cîe son existence. Ce fut ensuite le tour du vieil homme à lunettes, sou voisin de marche, en Jupin déçu. Il essaya encore de croquer, de mémoire, le pauvre visage, mangé par la misère, de Benzine, oii se lisaient la faim, la fatigue et la résignation hébétée.
Camille se sentait de plus en plus maître de son crayon. Il lui avait suffi de quelques semaines pour reprendre possession de sa facilité de collégien...
« Mais c'est très amusant, murmura-t-il. Je m'y mets! je m'y mets! Ah! si j'avais travaillé! »
Et il se résolut à tenter, de nouveau, la chance.
« Faites risette n'est pas seul au monde ! Et, puisque le directeur de la Marotte reçoit cet aprèsmidi, je serais fou de n'y point aller. »
La Marotte, comme^son nom l'indiquait, était
une revue un peu folle, où se coudoyaient le meilleur et le pire. Le texte y avait le pas sur l'illustration. Cependant, les dessins n'y étaient pas sans valeur. Nos peintres les plus connus y collaboraient. Camille y serait en meilleure compagnie. Et un nouvel espoir pénétra dans son esprit.
Les bureaux de la Marotte se trouvaient boulevard Haussmann, dans un somptueux appartement. L'escalier ne ressemblait guère à celui de la rue du Croissant. D'abord, il y avait un ascenseur capitonné et, pour ceux qui préfèrent se servir de leurs jambes et réfléchii avant d'arriver à destination, il y avait le plus moelleux tapis et la rampe en fer forgé la plus artistique.
L'n domestique en livrée ouvrait la porte, accompagnait à travers une longue galerie ornée de toiles d'un farouche modernisme, et introduisait dans un salon d'attente où de profonds fauteuils offraient le refuge le plus confortable. Une discféte pancarte posée sur une table avertissait que M. le directeur recevait de cinq à sept. Des journaux, des revues, et même toute une bibliothèque étaient à la disposition des visiteurs.
A l'arrivée de Camille, le salon était à peu près vide, quoiqu'il fût déjà six heures. Mais le nouveau dessinateur était à peine assis que le défilé commença. Il reconnut quelques silhouettes du matin, quoique chacun, dans ce salon, affectât une nouvelle tenue. Enfoncé dans un grand fauteuil de cuir rouge, ses longues jambes croisées, les mains aux poches du gilet, Camille, que ce luxe replongeait dans son ancien état de larve, considéra ces visiteurs comme des étrangers, comme des êtres qui ne lui seraient jamais rien. Puis il ferma les yeux, non pas pour mieux penser, mais pour essa^-er de dormir. Il n'était d'ailleurs pas le seul à .subir l'écrasement de ce salon surchauffé et dont les lumières, trop intenses, fatiguaient.
Vers .'jept heures, un grand jeune homme rasé, le pardessus flottant ouvert sur un frac, le chapeau haut de forme nosé en arrière, traversa le salon rapidement en saluant de la canne :
— Bonsoir, messieurs. Je suis à vous dans un iîistant.
Mais la porte du cabinet directorial tarda encore à s'ouvrir.
— Frémine lit soii, courrier, dit un initié. Nous en avons pour une bonne demi-lieure encore.
Camille, cette fois, était d'avance résigné. La 5-ilhouette du jeune directeur ne lui avait pas déplu. « Avec cet homme-là, on pourra peut-être causer, » se dit-il, et il attendit, rassui'é.
Huit heures sonnaient quand il fut admis à comparaître. Comme il le prévo3-ait, le cabinet du directeur de la Marotte était un vrai boudoir. Le mobilier était d'un moderne échevclé, et il y avait aux murs d'audacieux tableautins. La vivacité ces ampoules électriques était atténuée par les abat-jour roses et aussi par une buée bleuâtre de tabac d'Orient :
— Une cigarette, cher monsieur ?
Tel fut le mot d'accueil du charmant directeur. Camille sourit, complètement conquis, et s'assit dans le fauteuii qu'on lui désignait.
— Camille Joubert, dites-vous ? Parent du vieux Joubert ?
— Son petit-fils.
— ■ Compliment. C'est un ancêtre. Aujourd'hui, il peindrait autrement. Nous ne pouvons lui reprocher d'avoir vécu il y a cinquante ans. D'ailleurs, je ne sais pas si vous êtes comme moi, tout ce qui n'est pas d'aujourd'hui m'est complètement indifférent. Ceci dit, je suis charmé de faire la connaissance du petit-fils d'un grand homme. Moi c'.ussi, je suis le petit-fils de qiielqu'un ; seulement c'était un grand banquier, et il m'a laissé, outre son nom, sa fortune. Je lui en suis reconnaissant. Mais j'ai également hérité d'un sale estomac, et coci me gâte cela. Avez-vous un bon estomac, înonsieur Joubert ?
— Quelconque : un de ces estomacs dont on ne dit rien.
— Les estomacs heureux n'ont pas d'histoire. Je vous envie. Le matin, j'ai des aigreurs jusqu'à la première cigarette et la tasse de thé. A midi, cela va assez bien. Je mange a\-ec appétit, comme si j'allais pouvoir digérer. Mais je me repens vite d'avoir cédé à la nature... Quelle heure est-il? îluit heures dix. Vous voyez : huit heures dix et je n'ai pas faim. Cette nuit, après les Variétés, j'irai probablement souper. J'aurai tort. Je ne dormirai pas. C'est ce qui m'est arrivé la nuit dernière. A trois heures, j'ai dû me lever et je me
rnis fait chauffer des serviettes pour me les appliqiter sur la partie malade. Par bonheur, je n'ai pas besoin de beaucoup de sommeil... Je vois à votre hochement qxi'il n'en est pas de même pour vous.
— Dormir, avoua Camille, est le seul véritable plaisir que je connaisse.
— Moi, reprit Fréniine, dormir m.'assomme. Je suis enchanté lorsqu'un accident me force à me jeter hors des draps, sauf le matin où le corps se venge et ne veut plus rien savoir poitr reprendre son service . Mais se lever vers cinq heures, constater qu'on existe encore est délicieux,.. Dans la saison de mes douleurs... car je n'ai pas seulement un mauvais estomac, je suis, par période, perclus de rhumatismes : mon excellent aïeul devait adorer le bon vin et les apéritifs. Avez- vous des rhumatismes ?
— Quelquefois.
Ce n'était pas l'histoire des rhumatismes de Camille Joubert qui intéressait le directeur de la Marotte, mais bien l'histoire de ses propres douleurs. Et quand il entreprenait cette chronicjue-là, il était intarissable. Heureux de trouver un auditeur attentif, il lui offrit une seconde cigarette et commença l'énumération des méfaits de l'arthritisme, résultat des longs festins et des copieuses libations des bourgeois de jadis. Il y avait, dans ce récit, une anecdote classique :
— Autant j'aime à me lever, autant déranger les autres me répugne. Il est agréable de faire tout seul ses petits trafics. Une nuit, je fus pris d'une violente douleur de l'avant-bras. Au bout d'une heure, je n'y tins plus. Les bains d'eau chaude me sont très favorables, j'aurais pu me servir de mon chauffe-bain, mais j'avais mon idée. C'est vers la cuisine que je me dirigeai. Une fois l'eau à 40 degrés, j'en remplis aux trois quarts une grande poissonnière de cuivre. Puis j'allai me recoucher après avoir posé ma poissonnière sur une chaise de telle façon qv^^ je pus y tremper mon avant-bras commodément. vSi jamais vous êtes pris de ce côté, je vous recommande mon procédé. Il est original... et peu dispendieux...
— Il suffit de posséder une poissonnière...
— Voilà tout! Mais qui n'a pas sa poisson-
— Eu effet... conclut Camille, qui était prêt à tout approuver, à tout accorder, pourvu qu'on er arrivât à lui-même et à ses dessins.
Cependant, il songea cju'il n'avait plus de poissonnière et que la plupart de ceux qui se morfondaient derrière la porte du brillant directeur n'en possédaient probablement pas davantage. Alors il osa montrer le rouleau qu'il avait jusque-là tenu soigneusement caché dans sa poche.
— Est-ce que vous m'apporteriez des dessins? s'écria l'élégant discoureur en se renversant dans son fauteuil à bascule. Quelle drôle d'idée ! J'ai mon équipe qui me suffit. C'est bien pour vous faire plaisir que je regarderai vos petits croquis. Mettez-les là, sur cette table à votre gauche. C'est cela. Merci. Revenez lundi. Voixlez-vous une cigarette ?
Camille accepta une troisième cigarette, salua et s'en alla.
En traversant le salon, il eut un succès de grognement et il allait s'excuser quand il reconnut, sur le dernier fauteuil, Saiut-Cliinard qui leva les bras au ciel :
— Tiens ! Camille. En voilà une rencontre. Estce que vous travaillez pour le petit Frémine ?
— Je vais essayer.
— Texte ?
— Non, dessins.
— Ah! je ne votis croyais pas de la partie... Le ton de Saint-Chinard s'était refroidi. Camille
dessinant, c'était un concurrent nouveau, une sorte d'ennemi, et Saint-Chinard n'avait aucune raison pour conserver des relations avec ce Camille-là auquel, en guise d'adieu, il tendit une main flasque et distante. Camille feignit de ne rien remarquer :
— Vous allez attendre bien longtemps...
— Ça m'est bien égal, répliqua le peintre pra-^ tique, j'ai dîné.
Et Camille se trouva de nouveau dans la rue, à une longue distance de son logis. Cependant, il ne songea pas à entrer dans un restaurant. Il acheta un petit pain et se mit en route, à pied, vers son quartier, persuadé que le pèi'e Ravion lui servirait une bonne soupe qui le réchaufferait mieux que tous les potages anonymes de ces res-' taurants de luxe.
Camille, en effet, était gelé. Il venait de vivre une journée absurde, sa première journée d'artiste et d'homme occupé cherchant à gagner sa vie. Cet essai, vraiment, ne présageait rien de bon. Il se remémorait les phrases lapidaires qu'on lui avait servies :
— Faites-leur des jambes !
— Si vous avez du talent, vous crèverez de faim ! . . .
— Il suffit d'avoir une poissonnière... Qui n'a pas sa poissonnière?... Oh! vous m'apportez des dessins! quelle drôle d'idée!...
Il marchait dans la nuit, le long du jardin des Tuileries, par peur, s'il avait suivi les arcades de la rue de Rivoli, d'être rencontré et dérangé dans sa course. Cependant, c'était l'heure où Paris est le plus désert. Tout le monde dînait en famille ou avec des amis dans la foule animée dès restaurants et des brasseries. Et Camille continuait de battre le pavé sans parvenir à se dégeler. Ce r. 'était pas son corps seul qui frissonnait : jamais il n'avait senti si cruellement le désert d'ingratitude et d'indifférence dont il était entouré...
I,orsqu'il arriva enfin rue des Deux-Ponts, le bouillon Saint-Louis avait éteint ses lumières, tiré ses volets. Le père Ravion, dit « Couche-Tôt », devait ronfler le sommeil du Marchois qui a conscience d'avoir bien rempli sa tâche.
Camille écarta les bras, haussa les épaules. Pourquoi se révolter ? Cela complétait la journée. 11 eût été trop beau vraiment de finir ce jour-là devant un bon feu, le nez au-dessus d'une assiette qui fume! Camille lit quelques pas dans la rue, à la recherche d'un boulanger; mais les boulangers ferment boutique de bonne heure. Alors, il prit la résolution de ne pas entraver le destin et il alla se coucher sans dîner.
Camille n'osa pas retourner voir Manin de toute la semaine. Que lui aurait-il dit? Il convenait d'attendre la décision de Frémine. En somme, ce Frémiue ne l'avait pas mal reçu. Il était de son monde. Il connaissait le « vieux Joubert ». Il aurait quelque bienveillance pour le débutant. Et Camille attendit le lundi avec une impatience telle qu'il lui eût été impossible de s'intéresser à qui et à quoi que ce fût. Il s'enferma chez lui, essaya de lire, de dessiner. Mais rien ne le retenait. Il
restait des heures prostré dans son fauteuil ou 'couché sur sou lit. Puis, tout à coup, il était repris de sa fièvre de marcher. Il allait du côté de Bercy, de la Salpêtrière, dans les petites rues populeuses où il pouvait se livrer à lui-même, s'exalter, se donner mille raisons d'espérer et de désespérer. Le soir, il s'assagissait en dînant chez Iq papa Eavion, toujours prévenant.
Enfin, le lundi arriva. Lesté d'un solide sandwich, il vint prendre son rang dans le salon de la Marotte. vSaint-Chinard était là, qui fit semblant de ne pas le voir. Le jeune Frémine devait, par exception, être pressé. Les dessinateurs ne faisaient c[u'entrer et sortir. Presque tous traversaient le salon avec des mines surprises ou furieuses. Saint-Chinard ne fut pas retenu plus lougtdttiips que les autres, mais il se cambra en passant devant Camille et, son large chapeau enfoncé sur son gros crâne, il fit tourner sa canne d'un air satisfait.
Lorsc^ue Camille entra, Frémine d'abord ne le reconnut pas :
— Monsieur ?
— Camille Joubert.
— Ah ! parfaitement. Vous allez bien ?
Le directeur de la Marotte était en habit, comme de coutume, mais il n'était point seul. Il y avait même, dans son boudoir de travail, une très brillante assemblée, jeunes hommes et jeunes femmes, causant avec nonchalance, les uns debout, la plupart assis, tous habillés pour dîner. Frémine était sans doute leur hôte.
— Mais je vous dérange, monsieur, dit Camille. Voulez-vous que je revienne ?
— Pas du tout. Qu'est-ce qui vous amène?
— J'étais venu vous demander des nouvelles des dessins que je vous ai apportés lundi dernier.
— Des dessins ? lundi dernier ? Ah ! sapristi, je les ai complètement oubliés... oij. donc les avezvous mis ?
-- Là, dit Camille en s'efforçant de sourire. Les voici.
— Eh bien, nous allons les regarder ensemble. Vous pouvez approcher, Finette, et vous, chères. Tabol, viens voir, tu donneras ton avis. Tabol, mon cher Joubert, est caustique, mais il a du goût.
Camille dut donc dérouler ses essais devant cet étrange aéropage.
— Ah! que c'est laid! fit Mlle Finette.
— Qui c'est, dis? s'enquit une autre jeune personne.
— Il y a le nom dessous répondit l'un des homn^s.
— Moi, je ne trouve pas ça mal du tout, prononça un jeune godelureau. Ça ferait un joli jeu de boules.
Les dessins passèrent de main en main.
— Eh bien, Tabol ? interrogea Frémiue.
M. Tabol, qui avait un visage de poupée et au milieu de ses cheveux noirs une raie qui semblait dessinée à la craie, se caressait le menton avec son index et ne trouvait pas le mot caustique. Cependant, d'avance, il en riait.
— Eh bien, Tabol?
Enfin l'oracle daigna ouvrir la bouche.
— Pardon... Est-ce que M. Joubert... fils... exécute ses dessins... lui-même?
La compagnie poufîa sans trop comprendre. Tabol, l'auteur du mot, ne ^ connaissait, sans doute, de l'histoire des Joubert que le scandale très parisien de novembre, mais cela lui suffisait. A Paris, comme en province, on n'a pas besoin de plus longs renseignements pour exercer son esprit. Camille, surpris, regarda cet homme qui l'insultait, serra les poings, puis sourit. Il venait de se reconnaître en Tabol. Oui, ce Tabol stupide et insolent, c'était lui-même, Camille Joubert, il \ a quelques mois à peine. Comment en vouloir à soi-même ? Camille haussa les épaules et se retourna vers Frémi ne.
Celui-ci cependant, de peur d'un esclandre, écourta la séance, reprit les dessins, un à un, des mains de ses amis, les roula, et allait les tendre à Camille, quand il se ravisa :
— C'est fâcheux, cher monsieur, que tous ces personnages soient si peu d'actualité, mais ils pourront m 'être utiles, à l'occasion. Vous me les laissez, n'est-ce pas ?
A la fois terrassé et énervé, Camille sortit avec empressement de ce guêpier.
— I^es sales bonshommes ! murraura-t-il sans sooger à plastronner pour la galerie. Ils me paielont cela. J'ai leur tête.
Ce soir-là, il dîna en toute hâte; puis, saisissant son bloc-notes, il ébaucha de mémoire les traits de « ses juges ». Il n'est pas mauvais de iravailler parfois dans la fièvre d'une déconvenue et dans l'inciuiétude de l'avenir.
I,e lendemain, l'inspiration était tombée. Camille se demanda sérieusement s'il devait, s'il pourrait poursuivre une carrière aussi malaisée, où il s'expo.^ait à tant d'avanies. Et il faillit succomber à la tentation de ne plus rien essayer, d'aller au bout de son argent et de voir ce que la vie ferait de lui c^uand il n'aurait plus de quoi se nourrir. Puis il se sentit piqué par la curiosité de pénétrer davantage dans ce milieu d'artistes pauvres qu'il connaissait si peu et qui avait ses « sales types » et ses braves gens, comme tous les milieux du r:onde.
Un soir, dans une modeste librairie-papeterie de son quartier, ils se mit à feuilleter toutes les petites revues à dessins. Puis il se rendit aux renseignements.
Quelques « têtes du jour » en poche, il alla frapper à de nouvelles portes. A Nique et Nargue, il reçut des mains d'un vieux larbin sourd un numéro d'ordre avec prière de repasser deux jours plus tard, pour avoir des nouvelles des dessins qu'on le priait de laisser. I^e directeur était invisible. Les mauvaises langues prétendaient même qu'il n'existait pas et que c'était le vieux larbin sourd qui jugeait lui-même.
A la Plaisanterie, le directeur n'avait pas de jour. Il recevait quand il était là. Et comme justement « il était là », Camille fut reçu immédiatement. Camille présentait cinq dessins, moins poussés que ceux de la Marotte, mais trop ressemblants, résumant bien les « bonshommes » auxquels il s'attaquait.
Le directeur était un petit vieillard d'un blanc jaunâtre de cheveux et de barbe, qu'on n'avait jamais vu sortir de sa boutique. Car la revue était en boutique. Il jeta un rapide regard de connaisseur vers le nouveau venu, puis du côté du dessin qui recouvrait les autres.
— Foyons, méssieu, je suis bressé. Fous aussi sans toute. Je bense que fous afez du dalent. Je fous achète le tout. Combien foulez-vous du ba-
quet ? Sans toute, là tetans, il y a tu pon et tu maufais. On toit risquer sa mise.
Le vieux petit juif avait pris les dessins et il les tenait entre ses deux mains ouvertes, et allongées :
— Foyons, gombien en foulez-fous ? Fous ne safez bas ? Eh bien, moi, je fous en tonne sept francs cinquante... Et tenez, je ba^'e dont te suite: cinq et deux, sept. Dix, vingt, garante centimes. Je n'ai que garante centimes... Mais nous nous referrous. N'est-ce bas ?
Gisèle.
Ce jour-lâ, Camille Joubert ne se leva point.
Le dos tourné à la lumière, il chercha en vain à rentrer dans le sommeil : le sommeil ne voulait plus de lui. Les voix du quartier montaient, de la Seine et des rues, à travers l'air sec, pénétraient jusqu'au fond de l'alcôve : grondements rauques des sirènes de remorqueurs, coups sourds des battoirs des blanchisseuses, appels chantonnés des marchands ambulants, abois de roquets, trompes des autobus... Ses nerfs, comme s'ils eussent été à vif, recevaient directement le contact de tous ces bruits et, chaque fois, son mal singulier s'en trouvait augmenté. Il n'était pas jusqu'à l'hymne grandiose qui s'élançait des tours de Notre-Dame qui ne contribuât à lui faire maudire l'existence de ses semblables.
Il eût désiré être seul dans le silence engourdissant, afin de souffrir à son aise.
Depuis quelques jours, il ressentait une brisure de tous les membres qui, tout d'abord, lui fît dire: « Bon, je vais avoir la grippe. » Et il se résignait, d'avance, à une bonne semaine de lit. Etre dans l'obligation absolue de ne plus aller rôder autour des journaux à images, quelle joie ! INIais le corps n'était pas seul atteint. Il se rendit compte que sa souffrance dépassait ses membres, qu'il ne trouverait pas la guérisou en se cachant la tête sous ses draps.
Il avait beau fermer les yeux, il voyait ce groom de dix ans, la cigarette aux doigts, lui lançant d'une voix perçante :
— Nous n'avons besoin de rien cette semaine ! Il voyait ce vieillard myope, examinant ses dessins à la loupe, puis chevrotant :
— Je prends vos deux esquisses, jeune homme,
parce que ce sont probablement les premières qui soient sorties de votre cra\-ou et que j'aime à encourager les débutants. Mais je ne les publierai pas. Je vous avertis même que, si vous ne faites pas de rapides progrès, je serai dans l'obligation de ne plus rien vous prendre... Vous avez bien compris ?
Il voyait le caissier d'un journal lui rendre brutalement un bon de vingt francs sous prétexte que la caisse était fermée depuis dix minutes et qu'il aurait, lui, Camille, à revenir le mois suivant.
Il se voyait, sur le palier de Faites risette, en face d'un grand bonhomme, sans âge, parcheminé, jaunâtre, aux vêtements décolorés, chargé d'un énorme pac{uet de dessins enfantins, rébus, concours, devinettes, et avouant d'une voix enrouée :
— Je ne peux pas venir chaque semaine. Il y a des lundis où je ne me réveille pas. Je me couche si tard...
— Vous avez un emploi dans un théâtre ?
— Oh ! non, je suis porteur aux Halles !
Camille sentait encore le frémissement de révolte de tout sou corps à ce mot qui aurait dû le laisser indifférent... Porteur aux Halles! Il ne se demanda pas comment ce malheureux pouvait endurer une double vie aussi contradictoire. Il ne songea qu'à lui-même : il lui sembla qu'on lui adressait une injure personnelle ; est-ce qu'il allait falloir que, lui aussi, cherchât quelque bas emploi pour remédier aux insuffisances du métier d'artiste ? Porteur aux Halles ! Pourcpioi pas boueur ou chiffonnier?
Tout lui devenait prétexte à découragement : si personne ne lui adressait la parole, les lundis, il en souffrait. Son malaise était égal si on lui parlait, et de quelque façon qu'on s'y prît, familièrement ou avec une politesse qui était si rare qu'elle lui paraissait toujours ironique.
Il souffrait dans ses habitudes d'inertie, dans son amour-propre, dans son penchant à la moquerie et jusque dans son égoïsme qui manquait d'aliment et de sécurité.
Cependant, une douleur atroce lui déchirait les reins. Impossible de s'asseoir dans son lit. »Ses bras étaient si lourds qu'il ne parvenait pas à les
t, lever jusqu'à sou front derrière lequel il sentait sa cervelle en bouillie.
Tout le jour, il demeura ainsi, comme ulu naiifragé siiir une épave, les yeux grands ouverts sur l'immeusité déserte, les oreilles bourdonnantes du vacarme de la tempête, avec l'angoisse de la descente irrémédiable au fond du gouffre. Il glissait sur les reins, d'étage en étage, contre les marclies de grès, dans une chute sans tin.
Parfois la douleur l'empêchait de réfléchir et il restait un long moment prostré dans le vague. Puis il avait comme iin sursaut de pensée. Il évoquait Rigal : « Mon petit Camille, il faut recommencer ta vie ! » Eh bien ! il la recommençait, sa vie! C'était joli, encourageant. Il évoquait son père, toujours satisfait. Il évoquait le vieux Manin. Ah ! celui-là, c'était le bouquet. Quel vieux sot malfaisant ! Ah ! elle était propre, sa carrière de caricaturiste, elle était gaie ! Et le malade se jurait solennellement de ne plus remettre le pied dans aucun journal, dans aucune revue...
Ce qu'il adviendrait de lui ? Ce n'est pas ce que nous tentons qui conduit notre destinée!...
vSa concierge, habituée à ses longues paresses, ne devina rien et le laissa, toute cette journée, sans secours. Cependant, le soir, comme elle montait allumer le gaz de l'escalier, elle poussa jusqu'à l'appartement. C'est" ainsi que Camille fut contraint, ce soir-là, à boire quelque tisane.
Pendant trois jours encore son mal ne le quitta pas. Il se soigna selon la règle de toute sa vie, par la nonchalance, l'apathie. Seulement, peu à peu, ses forces diminuèrent et, au lieu de trouver l'anéantissement qu'il rêvait et l'oubli de tout, un tourment inconnu le pénétra. Il se sentait redevenir un tout petit enfant malade. Il se mit à geindre, à tourner la tête à droite, à gauche, se demandant d'où viendrait le secours. Ce ne fut pas à sa femme, ni à son père qu'il pensa, — qu'avaient-ils de commtxu l'un et l'autre avec la souffrance? ils n'auraient pas compris la sienne, — il pensa à celle qui n'était plus et qui ne l'aurait jamais abandonné, à sa mère. Elle aussi avait été malade, longtemps, usée avant l'âge par mille chagrins, mille déceptions, mille angoisses. Cependant elle n'avait jamais cessé de sourire, jamais désespéré. Elle possédait la force d'âme que pro-
< cure la foi. Elle croyait à la justice divine. Il la revo^'ait dans ce fauteuil où elle aimait à se retirer avec ses livres de pieuses méditations. Près d'elle, se penchait le docteur Bureau qui l'avait si admirablement soignée, réconfortée, le docteur Bureau devenu un ami de la famille, et que Camille, l'indifférent Camille, n'avait jamais cherché à revoir, ne fût-ce que pour le remercier des soins qu'il avait prodigués à sa mère...
Les rues de Paris se divisent en une myriade de sentiers qui se côtoient, se frôlent et parfois se croisent sans que ceux qui les suivent se rencontrent jamais. Camille ne se doutait guère que le docteur Bureau vînt trois fois par semaine dans la maison qu'il habitait. Ce jour-là, sa visite achevée, le docteur Bureau s'apprêtait à remonter dans sa voiture lorsqu'il s'enquit, près de la concierge, de la santé de tous les siens.
— Nous n'allons pas mal, monsieur le docteur, mais, au cinquième, il y a un pauvre jeune homme qui ne se lève pas depuis quatre jours.
— Qui est-ce qui le soigne ?
— Personne. C'est à croire qu'il n'a pas de famille. On ne vient jamais le voir.
Le docteur, un peu myope, se pencha vers sa montre, haussa les épaules, puis se décida.
— Rlarchez devant; avec vous, il me recevra peut-être.
Puis, chemin faisant :
— Comment s'appelle-t-il ?
— Camille Joubert.
— Camille Joubert? Mais je le connais. Très grand, blond, l'air triste?
— C'est lui.
— Oh ! alors, vous pourrez me laisser entrer tout seul. J'en fais mon affaire...
Quand il entendit le bruit de la clef tournant dans la serrure, Camille fronça le sourcil et resta le visage tourné vers le fond de l'alcôve.
— Bonjour, mon ami, dit le docteur en s'approchant du lit, avec une chaise qu'il avait saisie au passage.
Camille se retourna lentement, puis :
— Oh! docteur, je pensais à vous...
— Oui, cela arrive quelquefois. Il y avait de la sj'mpathie dans Pair entre nous deux.
Camille n'eut pas plus tôt laissé échapper sou
exclamation qu'il regretta de s'être dévoilé ainsi et, pour atténuer sa maladresse, il ajouta :
— Je pensais à vous parce que je pensais à maman.
— Voilà. C'est votre maman qui m'envoie vers vous. Voj-ons, mon ami, qu'est-ce que nous avons ?
Camille dégagea son bras pour serrer la main que le docteur lui tendait. La surprise de cette visite lui fit oublier un moment son mal. Le docteur ne perdait pas son temps, il avait déjà tiré sa montre et examinait le pouls de son malade, dont le visage avait repris un peu de couleur.
Au bout d'i:n long corps maigre, une petite tête à figure ingrate oir la barbe poussait mal, où la petite vérole avait laissé ses stigmates déplaisants ; derrière un lorgnon sans élégance, deux tout petits yeux qui se pinçaient pour mieux voir; des cheveux en broussaille au-dessus d'un front droit qui se ridait, puis offrait aux regards son champ d'alvéoles, pour se rider encore. Comment se fit-il qu'en présence d'un tel visage et dès la première grimace du sourire d'accueil, Camille, comme jadis, se sentit attiré vers cet «. intrus » ? C'est que la bonté, comme certaines fieurs dépourvues d'avantages extérieurs, dégage un véritable parfum.
Le docteur Bureau était la charité même. Il ne faisait pas le bien pour la récompense : mais telle était sa nature, qu'il avait d'ailleurs cultivée avec conscience et méthode. Et puis sa voix était douce, chaude, caressante.
— Qu'est-ce que noiis avons? Hein! Hein! pas grand 'chose.
— Je ne sais pas. J'ai mal à peu près partout : les reins, le dos, les jambes, les bras, la tête...
— La tête surtout, hein ? Et comme c'est elle qui commande, tout reste en panne. Est-ce que ce ne serait pas elle, par hasard, qui aurait commencé ?
— Peut-être, avoua Camille qui hésita avant d'ajouter : j'ai de grands soucis.
— Ah! ah! et vous n'avez pas l'habitxide. Il y a des gens qui vivent au milieu des soucis comme le poisson dans l'eau. C'est devenu leur élément. Vous, au contraire, vous ne savez pas nager. Vous vous raidissez. Attention à la noyade... Nous allons vous tirer de là.
— Vous croyez, docteur? Il me semble^ que mon corps n'est plus bon à rien...
— A trente ans ! Mâtin ! je voudrais bien être dans votre carcasse.
Le mot fit sourire Camille.
— Oh ! docteur, quel vilain cadeau je vous ferais !
— Vous riez, c'est bon signe. Un malade qui rit est à moitié guéri...
Le docteur avait sorti de sa poche un gros portefeuille sur lequel il plaça un papier blanc et déjà, avec son stylograplie, il écrivait le nom du malade et la date de la visite. Puis il s'efforça de faire parler Camille qui, d'abord, s'y prêta mal. Malgré la joie confuse qu'il ressentait de la présence du docteur, Camille était hanté par la peur des conseils qu'on allait lui donner. Et d'abord il allait falloir agir, se remuer, quand il n'aspirait qu'à s'en garder définitivement.
— Jadis, votre mère me racontait sa vie, insista le docteur. Un médecin doit tout savoir. Oui, sa vie. Ecrire ce qui peut être lu, se souvenir du reste. Qu'est-ce que vous êtes devenu depuis la mort de votre excellente mère ? J'ai appris que vous aviez une fille. Un point, c'est tout. Quel est votre genre de vie ?
Jamais personne ne lui avait demandé compte de son existence. Cependant le docteur était là qui clignait des yeux tour à tour vers le lit et vers sou carnet de notes. Alors, à petites phrases hachées, Camille avoua la débâcle, la séparation et cette espèce de pauvreté provisoire à laquelle il ne pouvait s'accoutumer et qui était peut-être l'avant-garde de la misère.
Le docteur hochait son visage apitoyé. Quand Camille eut achevé, le docteur dit à mi-voix :
— Je me souviens que, lorsque vous étiez enfant, tout vous était égal...
— Oh ! cela continue.
— En êtes-vous sûr? Cela vous est indifférent de n'avoir plus de fortune, plus de voiture, plus de femme ?...
Camille esquissa un geste qu'aucune parole ne traduisit.
— Cela vous est indifférent de souffrir tout seul dans cette chambre sans feu ?
— Docteur, je vous demande pardon, mais tout le monde me dégoi'ite.
— Vous faites, j'espère, exception pour vousmême ?
— Ma foi non ! A\t conu-aire !
— Alt contraire. Cela veut dire que vous n'êtes pas très satisfait de vous-même, que vous désireriez mieux employer votre intellii^ence...
— J'ai essayé; cela ne m'a mené à rien...
Et Camille raconta Manin et les essais de collaboration.
— Excellent, cela. Excellent. Il faut continuer.
— Mais, docteur, vous voyez dans quel état cela m'a mis. Je vivais bêtement, j'en conviens. Je m'ennuyais, mais au moins je n'étais pas malade. Aujourd'hui, tout mon corps n'est que douleur, et ma pauvre tête est incapable de supporter davantage les rebuffades de la carrière que j'ai tentée.
— Excellent, cela. Excellent. Il faut continuer...
— De souffrir? s'écria Camille étonné.
— Mais oui, mon enfant, de. souffrir. Jusqu'à présent la vie vous a ])aru si fade que vous en avez des nausées. Puissent vos souffrances ■ — du corps comme de l'esprit — être pour vous le grain de sel qui assaisonne et qui révèle ce merveilleux goût qu'a naturellement la vie pour les âmes privilégiées !
Camille fit une moue d'incrédulité. Mais le docteur ne voulut pas la voir. Il avait encore à interroger son malade, à sonder ce passé trouble dont il devinait toutes les sottises, c^ présent confus qui se dénonçait par un désordre nerveux d'oii pouvait sortir le bien ou le mal.
— Résumons, dit à un moment le docteur. Qui est-ce qui vous a marié? C'est votre mère, ce qui était naturel. Qui menait la barque de votre ménage? Votre femme, ce qui n'est pas régulier. Qui a eu l'idée de la séparation et qui l'a accomplie ? Madame votre belle-mère. Qui vous a loué un appartement ? Cet excellent Rigal. Qui vous a poussé à chercher un métier? M. Manin. Eh bien ! maintenant, voyez-vous, mon enfant, c'est votre tour. A vous d'avoir des idées, à vous d'en poursuivre la réalisation. N'oubliez-pas que vous êtes un homme. Il n'est pas bon de laisser rouiller ses facultés. Vous n'êtes pas très bien armé pour