‹ Comme une fantaisieChapitre 12 sur 22 · LA GEOGRAPHIE SENTIMENTALE · texte numérisé non relu

LA GEOGRAPHIE SENTIMENTALE

A professer la géographie, auprès de Médée, M. l'Egiantin apportait des façons bien à lui. Oh le voyait, au risque de glisser, bondir d'un peuple à un promontoire, ainsi que, de roc en roc, s'élance le pêcheur aux goujons. Tantôt il écrivait son cours sur des bouts de papyrus, dont Jason, l'on ne sait pourquoi, s'irritait. Tantôt il l'inculquait par des discours à sa royale élève. Mais toujours, il s'efforçait de mêler l'utile à l'agréable.

Ce jour-là, — tandis que la fille d'^étès

vêtue, comme la flamme du soufre, de bleu changeant, se tenait si haut le genou dans les mains qu'on lui pouvait voir, jusqu'au filigrane d'or de sa jarretelle, ses bas de soie blanche à jours — ni Arles, déclama M. l'Eglantin, — Arles où le Rhône pourrit parmi des ruines violettes, — ni cette île de Goutt, sur le Danube, hantée des brouillards et d'une population de goitreux, ne rivalisent les splendeurs funestes de la Nouvelle-Guinée. Là se rencontre, sur la côte Nord-Ouest, un peuple imaginaire, étudié par M. de Quatrefages, et qui, parmi les fleurs — les plus éblouissantes fleurs — se réjouit à dévorer des vierges grasses mais crues. Abandonné du reste à toutes sortes de sup^rfluités : la boulgrerie, le parricide, l'alcool, ce peuple, — amolli de baisers et de bains, comme aussi par le délice des mille fruits qu'enfantent dans la fièvre les marais de ses rives versicolores — ce peuple...

— Et bien quoi, ce peuple?... interrompit la princesse. Vous l'avez dit trois fois.

— ... Ce peuple, continua-t-il, qui ne porte que trop justement le nom de Papouas-à-tête-de-vaudrouille. . .

Médée avait déjà l'esprit ailleurs : a Qui saura me dire, songeait-elle, pourquoi J'aime cet imbécile de Jason ? Fille du sel, Vénus, et de l'écume, n'es-tu point lasse d'envenimer nos cœurs? »

Et elle se mit à siffler un air d'Offenbach, un air bien connu. Pour ramener à lui l'attention de la princesse, M. l'Eglantin jugea qu'il fallait changer de région. Et laissant là l'Océanie :

— Le Dahomey, s'écria-t-il, a pour capitale Sierra -Leone, ville bâtie par une Anglaise du même nom sur les bords vaseux du fleuve Gacongo, que d'aucuns appellent Zambèze, à cause des eaux noires qu'il emprunte d'un affluent carbonifère de l'Amazone. Il n'est point vrai, quoi qu'ait

dit M. Ingres, que les naturels en aient deux nombrils à la place des yeux...

— Sans doute, dit Médée, en tâchant de ne bâiller point, sans doute tout cela est fort exact, mais

— Fort exact ! s'exclama le professeur. Fort exact î î Mais qu'est-ce que l'exactitude peut avoir à voir à la géographie ? C'est une science, mademoiselle, une science de pure imagination ! ! î

Et il s'en fut indigné, non sans laisser à la princesse quelques petits papiers qu'elle devait apprendre par cœur pour la prochaine leçon.

— Les Danois, y était-il écrit, ont l'âme fière et aristocratique. Dans leur pays, il y a des pies, des intelligences, des clochers en forme de courges. Mais les Suédois, nourris d'esthétique et de morue parmi les rocs arides, ont une âme de saleurs de poisson, une âme faite à souhait pour le commerce et la République. Aussi le per-

sonnage de Séraphitus-Séraphita ne repose t-il sur pas beaucoup de fondement.

— Elle était donc maigre, se demanda la Princesse, et elle reprit sa leçon.

— Les Philippines, disait le texte, sont entourées d'eau de tous côtés, d'une eau bleue pailletée d'or, que parfois, à sa nage rapide, raye un requin. Ces îles, nombreuses et dentelées, sont habitées par un peuple appelé : Tagals, qui joue continuellement du trombone. .On y fait de bons Martinicocktails.

— Le Japon est un pays pluvieux, où l'on admire une montagne pareille à un bicorne. Les habitants en sont braves, et ils aiment les bottines vernies que d'habitude, allant pieds nus, ils portent au bout d'un bâton. Un Américain du nom de Lœfcadio qui, de son vivant, enseignait l'anglais dans une école primaire de Poméranie, en a fait mille contes impertinents empruntés pour la plupart aux Jésuites du xvni® siècle.

C'est ainsi qu'il prétend que les femmes s'y baignent sans nuls vêtements, devant leur |)orte, dans des jattes de porcelaine à fleurs bleues. Mais il y a longtemps qu'elles ont, grâce aux missions protestantes, tourné à la pudeur, sans pour cela, du reste, devenir vicieuses ; ce qui est une détestable contradiction.

Jason n'approuvait pas — on l'a déjà fait entendre — la manière dont M. l'Eglantin enseignait la géographie.

— D'abord il ne la sait point, assurait-il. Et puis ce n'est pas mnémotechnique.

— Quel vilain mot, observa Médée.

— Comment voulez-vous que je m'exprime ? Je ne puis pourtant pas prononcer : magnolia, ou : Naplouse, sous prétexte d'euphonie. Mais, tenez, voici un petit traité, que j'ai écrit pour vous. Il a, tout au moins, le mérite de parler précisément de choses précises.

Et il tendit le manuscrit à Médée.

— Ah ! dit-elle, ce sont des vers. Lisezles vous-même, voulez-vous?

Car il déclamait avec un ridicule qui la mettait toujours en joie.

— (( Le Japon », commença l'Explorateur. J'ai écrit cette pièce un jour que je souffrais de mon ongle. Vous savez qu'il m'oblige le plus souvent à ne me chausser que du pied gauche.

— Je sais, je sais. Pourquoi ne vous faites-vous pas opérer ?

— On me l'a arraché deux fois. Et comme c'étaient des amis, ça m'a fait très mal, mais ça ne m'a pas guéri. Je vous l'ai déjà conté, du reste.

— Oui, oui. Mais ça fait toujours plaisir.

— Merci. Je reprends, ou plutôt je commence par :

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