LA JEUNESSE DU PRINCE CŒUR DE FRAISE
Le prince Gœur-de-Fraise tirait son nom d'un rêve qu'avait eu jadis sa mère. Aussi portait-il sous l'oreille droite comme une fraise qu'une guêpe aurait commencé d'ouvrir, une petite fraise, de celles que les villageoises descendues des monts et la tête appesantie sous une corbeille odorante balancent le long des chemins. Les oiseaux eux-mêmes y faisaient erreur et ne se pouvaient tenir de la picorer quand le prince, dans l'herbe, à l'ombre des arbres, se laissait prendre de sommeil.
Tout jeune il s'était montré sensible aux beautés de la nature. Le murmure des eaux, une branche où le soir palpite et ces plages humides de la mer qu'on regarde changer devant ses yeux, tout cela lui offrait plus de sens que les plus belles paroles. Au comble brûlant de l'été, quand l'âme des prairies s'évapore dans le soleil, pareille à une moire transparente, il aimait à s'étendre Sur un penchant que des platanes dérobaient à l'ardeur du soleil. Au loin, sur la plaine, les papillons versicolores semblaient le réseau qu'une invisible main sans cesse tisse et démêle. Le prince laissait sa pensée avec -eux se balancer sur les fleurs, ou bien, relevant la tête, il contemplait au-dessus de lui le dôme de feuillage, l'appareil des branches, çà et là un lambeau d'azur. A la longue il finissait par s'assoupir, et l'air immobile, troué du seul cri des cigales, s'animait de rêves autour de lui.
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Gomme il était de compleixioii' délicate, on liii imposa peu d'étude. Entre la reine, son précepteur Sylbergius et Maya, son amie d'enfance, il avait grandi en un lieu nommé Glairevallées, loin dés guerres, sous le ciel le plue indulgent. Le roi, sans cesse occupé de gouverner ou de combattre, menait loin des siens une existence pleine de grandeur et d'agitation.
Assuré du dévouement de la petite cour qui entourait le prince, il le laissait vivre en paix auprès de sa mère.
C'est ainsi que s'étaient écoulés les jours de Gœur-de-Fraise, parmi des horizons choisis. Le palais n'était point vaste, mais, fait de marbre et de brique rose, il
"souriait au centre d'un jardin à la française, dont les allées dessinaient une étoile. Plus d'un bassin reluisait parmi les ifs, et des
' statues penchaient sur les eaux tachées de mousse leur face dédorée. Mais plus loin
•c'était la campagne aux mille feuillages.
quelque secrète rive où s'évapore sous les pas l'odeur des menthes d'eau ; plus loin encore, le mont et l'horreur silencieuse des forêts.
Les fées, dont beaucoup étaient les marraines de Gœur-de-Fraise, lui avaient, à l'époque où Ton réclame une petite sœur, fait présent de cette Maya, dont elles ne se soucièrent jamais beaucoup de dévoiler l'origine... Plus âgée que le prince de deux ou trois ans, elle avait grandi avec lui, et il l'aimait en effet comme une sœur, n'en ayant point d'autre.
L'existence de Maya n'est point exempte de singularité. Tout enfant, on eût dit qu'un secret dormait en elle moins pauvre de sens que celui des autres êtres ; toujours elle parut en savoir un peu plus qu'on ne lui en enseignait, et c'est deux yeux de vieillard, dans une face pâle et charmante, qu'elle ouvrait déjà sur le monde. Peutêtre lui était-il réservé d'autres professeurs
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([lie ceux de Gœur-de-Fraise, peu actifs ([u'étaient ceux-ci et en petit nombre. Au moins, depuis l'enfance, lui arrivait-il de disparaître parfois sans en donner aucun avertissement, ni que Ton sût en quels lieux. Un jour, elle revenait, aussi à l'improviste qu'elle était partie, et il n'en était plus question autour d'elle, car les fées, en prédisant qu'elle ferait ainsi, avaient recommandé qu'on n'eût pas l'air d'y prendre garde. A mesure que Maya devint grande, ses absences se prolongèrent, se firent plus nombreuses, en sorte que, de sa dix-huitième année, qui s'achevait aujourd'hui, il s'en était écoulé à peine le tiers à Glairevallées ; et Gœur-de-Fraise en était inconsolable, encore qu'il ne semblât pas l'aimer autrement que n'aime un frère. N'était-ce point Maya qui tout jeune l'avait bercé de contes, de rêves, de chansons ? Le monde autour d'elle semblait attentif et vivant, sa parole animer toute
chose ;, les fleurs, avaient un regard quand Maya parlait d'elles. Cœur -de -Fraise n'était point le seul à lui découvrir ces dons, et Sylbergius, le précepteur, l'avait souvent qualifiée d'évocatrice.
— Elle est (disait encore cet homme nourri aux argots modernes) suggestive.
C'est à la voir entrer en danse qu'il s'écriait surtout et prétendait découvrir le plus de mystères. Aussi ce divertissement lui apparaissait-il comme l'art par excellence, un abrégé du monde et la mouvante représentation de l'Idée. Plus de choses, pensait le pédant, y sont enfermées que seuls la guerre et l'amour, comme les hommes s'imaginent à l'ordinaire. Les pas de Maya, légers comme un vol d'abeilles, n'écrivaient-ils point sur le parquet les signes d'une profonde kabbale ? L'ondulation de son jeune torse était comme les mouvements irrésistibles de la nature ; et Sylbergius, à voir ses bras, ses mains, ses f)ha-
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langes tour à tour agités ou se suspendre frémissants, pensait y embrasser l'àme même des choses invariables et changeantes, delà forêt, de la mer.
Maya écoutait ce pathos sans s'émouvoir. Gœur-de-Fraise, lui, ne disait rien : blotti contre la danseuse, il écoutait battre sa gorge, battre, et peu à peu s'apaiser. Que la vie eût été douce à passer là tout entière î
Un jour, ils coururent le risque d'être séparés. Maya, qui venait d'avoir treize ans, peu soucieuse de cette maturité, ni qu'on eût rallongé ses cotillons, se divertissait avec le prince au fond des jardins. Les gentilshommes de service et Sylbergius, confiants dans la sécurité du pays, les avaient laissés peu à peu s'éloigner et disparaître dans le parc. Tout à coup ils entendirent des cris, et coururent. A travers les arbres, quelques hommes d'aspect étrange et une vieille femme entraînaient Maya. Le prince, d'un pas inégal, tâchait à les poursuivre,
ayant dégainé sa petite épée; et, perdant déjà sa distance, il n'eût fait sans doute que montrer un inutile courage si les courtisans et Sylbergius lui-même, se souvenant qu'il avait été cavalier, ne se fussent hardiment jetés sur la trace des ravisseurs. Heureusement que la femme était vieille, en sorte qu'empêchée encore par la résistance de sa captive, elle fut bientôt rejointe. Ses compagnons alors firent face : l'un deux même avait encoche une flèche, quand il fut prévenu dans son dessein par l'épée de Sylbergius, qui lui perça la gorge, tant ce précepteur apportait de rapidité à défendre Maya. Les autres combattirent un moment ; mais leurs armes, faites pour la plus grande part de bois ou de pierre et plus épouvantables que dangereuses, ne surent empêcher qu'on en couchât deux de plus à terre : le reste enfin prit la fuite.
Cependant la vieille n'avait pas encore lâché Maya, qui continuait de se débatlr
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avec plus de courroux, semblait-il, que de frayeur, lorsque Sylbergius, se jetant sur elle et levant sa dague, allait l'immoler à sa colère, si Gœur-de-Fraise n'eût détourné le coup avec son épée.
— Gardons-la prisonnière, — dit-il.; — cela ne vaut-il pas mieux que de frapper une femme sans défense ?
Sylbergius s'écarta en grommelant, et comme déjà on allait lier la vieille :
— Prince, — dit-elle, — vous avez été généreux. En remerciement, acceptez ceci.
Elle ôta un collier de son cou maigre et l'offrit au prince, qui ne se put empêcher de le recevoir avec un peu de doute, tant il semblait rouillé et de valeur nulle.
— Prenez, prenez, — ajouta-t-elle : — vous n'avez point lé pareil.
Et, elle-même ayant tendu ses bras à l'attache, on répartit pour le palais, dont ces événements avaient beaucoup éloigné la
petite troupe. Tout cela n'avait pas été sans ((uelque fatigue ; la vieille surtout semblait avoir peine à se traîner, en sorte que, le soleil n'étant point encore couché, on se reposa à l'ombre d'un hêtre, tandis que.les cavaliers blessés lavaient leurs plaies dans l'onde d'un ruisseau voisin.
— Mais au moins, Madame, — dit Sylbergius en s'adressant à la vieille, — nous direz-vous la cause de cet attentat? Si j'ni d'abord pris vos amis et vous-même poin des égyptiaques voleurs d'enfants, quelqnr chose dans votre personne me dit maintenant que je me suis trompé et qu'il y ;i d'autres causes à ce (jue vous avez tenté dr faire.
— Et telles. Seigneur, — répondit la vieille femme avec un air soudain de dignité, — qu'il me vaudra mieux de les taire, sans doute, comme à vous de ne les entendre point. Mais vous semblez déçu par mon silence, et puisque je ne me
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saurais tirer d'embarras sans quelque conte, ainsi qu'il est d'usage, je vous en dirai donc un, encore qu'il n'ait peut-être pas un rapport très intime à notre aventure.
— Mais, — dit Sylbergius, cela est-il bien nécessaire ?
— Gela est d'usage, répéta la vieille. Et elle commença sans plus attendre :
Histoire du marchand., de ses deux filles et de la marâtre.
Dans une ville dont le nom est trop barbare pour qu'il m'en souvienne avec exactitude, vivait un riche marchand de pastèques, veuf et père de deux filles, dont l'une était jolie et grasse à faire plaisir. L'aînée, maigre au contraire, était si laide que l'on ne se pouvait retenir de la reprendre ou de la battre tout le long du jour, comme d'ailleurs faisaient les servantes, pour qui c'était devenu un passe-temps.
Mais le marchand ayant pris une seconde
femme, il arriva que celle-ci fit preuve de sentiments bien opposés, en sorte que la plus jolie des sœurs...
Mais — s'interrompit la vieille en s'inclinant vers Maya — je crains que mon récit n'arrive à vous attrister. Mademoiselle, et il vaudra peut-être mieux que j'en fasse un autre.
Sylbergius bâilla à part lui. Gœur-de- Fraise parut plus attentif que jamais, et la conteuse :
Histoire dit-elle,
(le lajille auœ trois glaïeuls,
11 existe, Prince, une contrée si secrète qu'elle Test jusqu'à ce jour demeurée à la postérité d'Adam. On l'appelle le royaume sans soleil ; et si le hasard, ce qu'à Dieu ne plaise, ou un rêve seulement vous en découvrait l'approche, vous la pourriez
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reconnaître sans peine à ce que les jaunes yeux de midi n'y pénètrent jamais. Le feuillage, les fleurs et jusqu'au pelage des bêtes y sont d'une éclatante blancheur ; et l'on ne s'y guide que confusément à certaines lueurs qui palpitent au-dessus des eaux.
Là vivait jadis un cordonnier borgne et misérable, avec sa fille Zyte, une enfant de la plus grande beauté, dont les yeux dans l'ombre brillaient comme font ceux des chats : charme fort apprécié dans ce pays de ténèbres. Elle eût été malheureuse néanmoins, son père ne l'aimant point et la nourrissant peu, si elle n'avait possédé un trésor en réserve : c'était trois caïeux de glaïeul que lui avait légués sa nourrice.
Si jamais — lui avait dit cette bonne femme à son lit de mort — tu désirais une chose au point d'y tout sacrifier^ sème un de ces glaïeuls, et, en même temps qu'il fleurira, ton désir sera réalisé. En cas que
la plante ne croîtrait pas assez vite, pour en hâter la venue, fais-lui boire de tes larmes : la fleur n'en sera que plus belle et plus durable, comme ta joie ; mais son^e aussi que tu n'en as que trois à faire éclore, et là s'arrêtera ton bonheur.
Il V aurait de l'indiscrétion à rechercher
comment Zyte perdit son premier glaïeul,
n'y ayant être si pur qui ne rougisse parfois
dans la solitude à se rappeler quelqu'un
de ses anciens désirs.
Quoi qu'il en soit, elle venait d'atteindre ses quinze ans, et si bien le comble de sa beauté que, mince, dorée, éclatante, elle ressemblait au fond de l'échoppe paternelle à quelque épée glorieuse mise en gage chez les juifs.
Or, comme son père demeurait environ le palais, dont les gardes et les pages faisaient presque toute sa pratique, le plus jeune des fils du roi, qui était le septième et le plus beau, — aussi disait-on que son
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père l'avait eu sous le soleil, d'une fille d'Adam, — le jeune prince, dis-je^ qui s'appelait Jorge, d'un nom inconnu parmi les siens, passait presque tous les jours devant l'échoppe en faisant pialïer son cheval dans l'étroite rue. Mais la boutique était si noire, enfumée plut(5t qu'éclairée d'un seul lampion, que le prince n'y pouvait apercevoir Zyîe, dont les yeux seuls apparaissaient dans l'ombre, plus luisants que le lumignon ; et sans doute les prenait-il pour ceux d'un chat. Mais Zyte ne le voyait que trop, avec des plumes de couleur à sa toque, et si fier. Elle y pensait ensuite, guettait de l'oreille le pas de son cheval, et enfin elle connut qu'elle en était amoureuse.
Longtemps la jeune fille essaya de se faire, comme on dit, une raison ; si c'en est une d'étouffer ses premiers rêves, comme le petit Hercule faisait au berceau des serpents qui l'y venaient caresser. Mais enfin
Zyte n'en vint point à bout ; et puis nV avait-il passesglaïeuls, qui lui murmuraient secrètement : Eh quoi, puisque tu peux ce que tu désires ? Aussi ne résista-t-elle point davantage à l'envie d'en planter un deuxième, et, pour le faire croître et fleurir, elle n'eut pas besoin de ses larmes. Peutêtre d'ailleurs qu'elle y eût été malhabile, car les espérances d'un jeune amour sont comme les matinées de votre printemps, moins riches en pleurs qu'en sourires.
Enfin le glaïeul entr'ouvrit ses corolles, et ce même jour le prince Jorge, une boucle de sa selle ayant sauté, entra chez le père de Zyte et la vit elle-même avec ses cheveux lourds et rouges, ses yeux de flamme.
Il revint sous divers prétextes, la vue de la jeune fille l'ayant ému. Tout de suite il l'avait jugée belle ; bientôt il la sentit aimable, et l'amour de plus en plus se fortifiait dans son cœur. Zyte, que son père, par
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indifierence ou cupidité, laissait maintenant à peu près libre, ne fut pas longtemps hélas ! à s'enhardir, et c'est ainsi qu'ils s'enseignaient Tun à l'autre à tromper l'ennui de l'heure par la douceur des embrassements.
Bientôt, las de l'échoppe, où le père à leur gré ne les laissait pas seuls assez longtemps, ils commencèrent de s'égarer loin de la ville, sous les feuillages pareils aux flocons delà neige, le long des eaux phosphorescentes. Parfois le vol éclatant d'un oiseau battait sur leur passage ; il s'éloignait, et leur parole demeurait seule à violerla solitude. Car ils avaient choisi, pour s'y aimer mieux, des bois qu'une religion antique a consacrés au Silence, lieux profonds que les vivants n'abordent pas sans horreur.
Mais le prince, qui était de sa nature fort éloigné du secret, défaut qu'il tenait sans doute de sa mère, les peuples dont je parle
étant au contraire fort mystérieux, ne resta pas beaucoup qu'il ne voulût rendre leur union publique et légitime. Zyte, à qui la modestie de son cœur ne permettait pas d'oublier celle de son origine, n'y voulut d'abord pas consentir ; mais on devine si son père se montra opposé à ces vues et la sut presser de tant de laçons qu'il fallut à la lin se rendre. Le prince Jorge rencontra chez le roi plus de résistance ; et je ne sais de quelle façon il réussit à la vaincre, encore que sa naissance, du côté maternel, ne- fut sans doute pas sans l'y aider. Et voilà comment Zyte devint princesse.
— Mais fut-elle heureuse ? — interrompit Maya, que le conte semblait émouvoir.
— Elle le fut moins que Zyte ne l'avait été, Mademoiselle. La fleur des glaïeuls ne dure pas toujours, ni l'amour des princes; et Jorge, au bout d'un an de mariage, donnait déjà des signes non équivoques de
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cette indifférence qu'il n'est que trop ordinaire de voir succéder au sacrement. Or, comme, à mesure qu'il avait moins aimé sa femme, il s'était mis à la mépriser, celle-ci, tenue à l'écart de la cour, étrangère aujourd'hui à ses anciennes compagnes, honnie par son époux, devint une des plus malheureuses créatures du royaume.
Le pire traitement sans doute que le prince lui fît éprouver, ce fut qu'il s'empara du dernier caïeu, un jour qu'elle était sortie. Car Zyte avait eu la faiblesse de lui tout avouer là-dessus au temps de leur tendresse ; et maintenant Jorge craignait de laisser aux mains de sa femme un talisman aussi redoutable, dont elle pouvait tourner la vertu contre lui.
On jugera sans peine que Zyte ne nourrissait guère les criminels projets que lui prêtait son mari ; mais enfin n'était-ce pas son dernier recours contre l'adversité ? Aussi sa douleur fut-elle grande à s'aper-
cevoir de ce lâche larcin ; elle supplia, se traîna aux genoux de Jorge ; tout cela en vain ; et lui se contentait de répondre avec un mauvais souris :
— Je l'ai jeté dans la basse-cour, pour qu'il soit mangé aux volailles.
Ainsi les chagrins de Zyte ne faisaient que s'aggraver, et bientôt môme ils la réduisirent à ce point où l'on goûte je ne sais quelle cruelle délectation dans un malheur irréparable et qui va s'augmentant. En sorte qu'elle en vint à raffiner sur l'abandon où la laissait le prince, et à fuir la compagnie de ses femmes, dont elle appréhendait toujours que sa peine ne leur fût à divertissement. Un après-dîner que, seule ainsi, elle errait dans ses jardins, sans chercher même à retenir les larmes qu'elle versait, elle remarqua sur un tertre fort négligé un glaïeul qui semblait y croître à l'abandon, et dont un bouton germait déjà. Le rapprochement qu'elle fit de cette plante à son triste destin
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lui fît redoubler les marques qu'elle donnait de sa peine. Elle ne laissait pas non plus de penser au glaïeul qui lui avait été ravi, et, prise d'une sympathie obscure, elle s'assit à côté du sauvageon. Le hasard fit que ses pleurs l'humectèrent ; il lui sembla alors le voir tressaillir, et qu'il murmurait. Car toutes choses où se cache un sortilège ont une espèce d'âme et souvent Zjte avait cru entendre ses glaïeuls exhaler une faible voix. Mais non, celui-ci n'était point un des siens ; il était bien plus sombre, presque noir ; il se taisait.
Et puis, que demander qu'elle n'eût demandé déjà ? En dehors de son prince, plus ne lui était rien, la vie elle-même... la vie. Au fond de son cœur germait un désir obscur, redoutable, qu'elle-même n'aurait pas su formuler. Elle se sentait si lasse.
Aussitôt rentrée, elle se dut mettre au lit, prise de fièvre. Puis vint le délire. Les médecins de la cour, autour d'elle, hochaient
leur barbe, d'où s'échappaient en bourdonnant des mots liérissés ; et Zyte agitait les mains comme pour les écarter de sa pauvre chair, pour en écarter aussi ces regards pleins d'une anxiété attentive dont le prince, debout à son chevet semblait couver son mal.
Beaucoup de temps passa. Enfin, comme un plongeur qui lutte contre les courants et peu à peu remonte à la surface des eaux, elle se sentit échapper à ses cauchemars, mais épuisée ,et toujours lasse, ah î si lasse de la vie. Tandis qu'une à une les choses de son appartement se débrouillaient à ses yeux, elle s'aperçut qu'elle était presque seule. Une garde dormait au pied de son lit ; on entendait les autres rire dans une chambre voisine, et le jour phosphorique de ces tristes contrées palpitait aux fenêtres. Zyte se leva, mit un vêtement, sortit.
D'instinct elle gagna les jardins, marcha ; et soudain lui apparut le glaïeul où elle avait
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versé des larmes, le glaïeul même, elle ne s'y trompait plus, qu'on lui avait ravi. S'il était sombre, c'est que sans doute aucune joie avec lui ne devait éclore ; et peu à peu Zyte comprit ce qu'elle était venue chercher.
La plante avait grandi depuis qu'elle ne l'avait vue : un bouton en était près de s'ouvrir. Zyte se pencha comme pour lui parler bas ; et peut-être la plante réponditelle, mais elle ne savait pas les mots qui consolent, car la jeune femme de nouveau s'abandonna à ses larmes ; Tune d'elles, une seule, claire, brûlante, toucha la corolle, qui lentement s'ouvrit. Et Zyte du même coup tomba morte sur l'herbe sauvage.
C'est ainsi que le glaïeul avait réalisé son dernier désir, le plus profond, celui qu'elle n'avait osé se dire, celui qui dort au fond de tous les cœurs.
La conteuse se tut.
— L'histoire est finie, dit Maya avec un ton de soulagement.
— Déjà, — fit Cœur-de-Fraise ; — et le prince ?
— H ne fut pas heureux, — continua la vieille. — L'histoire de Zyte courut, je ne sais comment. On accusa même son mari d'avoir lui-même planté le glaïeul et souhaité sa mort. La sienne fut étrange. Il fut dévoré une nuit par une bête fauve qui parut alors dans le pays ; un monstre qui ne Ta plus quitte et qu'on appelle...
— Qu'avez-vous, Maya, — s'écria Sylbergius, — vous frissonnez.
— Le froid me gagne, — dit la jeune fille, — et il se fait tard, ne rentre-t-on point ?
Tout le monde se dirigea vers le palais.
— Cette petite histoire est charmante, — dit le précepteur à Cœur-de-Fraise. — Mais il y en a de plus jolies dans Andersen.
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— Il y en a toujours de plus jolies dans Andersen, répondit le prince.
Cependant on avait gagné les jardins royaux. Quelqu'un alors voulut parler à la vieille : elle avait disparu.