LA CHUTE
Ensuite de sa harangue sur le Guerrier Pacificateur, Jan-Ghicaille, mandarin civil, fut placé par la Sagesse de l'Empire à la tête des armées chinoises.
Aussitôt il médita de les passer en revue, suivit des cours d'équitation, et se fît faire un vêtement de cérémonie. Mais la véhémence de Tété, qu'on avait attendu selon l'usage pour cette espèce de gala, lui fit réduire ce costume à une chemise de lin sous une robe dont l'azur était rehaussé de cigognes d'or. Par ces oiseaux, gardiens vigilants des foyers où nul ne s'attaque, mais qu'on voit fuir leurs cités assiégées, et
loin (le la patrie, en général, dès qu'il y fait trop chaud, le ministre de la guerre signifiait son horreur des combats, et tout le mépris qu'il portait à ces barbares pour qui vertu veut encore dire courage.
Son étoile voulut que le Palefrenier en chef des Ecuries Impériales lui fît préparer une des bêtes réservées d'habitude aux capitaines tartares, soudards qui n'ont crainte d'aucune chose. Ces chevaux courent très vite, beaucoup trop vite ; se cabrent pour un rien, pour peu que le cavalier se retienne à leurs flancs par ses éperons ; bref, ne semblent pas destinés à des hommes de méditation, ou de finance.
Celui-là était couleur chair : on eut dit de sa robe le pétale des camélias ; et elle était si fine, si pénétrée de frissons et de lumière, qu'il avait l'air d'une princesse nue. Mais, aujourd'hui, un harnais lourd et magnifique emprisonnait sa beauté.
Aidé de deux infirmiers et du tao-ja
(capitaine d'habillement) qui composaient son état-major, Jan-Chicaille — a-t-on dit son obésité ? — se hissa sur son coursier, et gagna le lieu de la revue. Il était midi, et la poussière, autour de lui, toute dorée du soleil. Sa robe le gênait pour se tenir à califourchon.
Entre la tribune de l'Empereur et un pavillon plus couvert où se tenaient les dames de la Cour, le ministre s'arrêta. Entouré bientôt, comme d'un cercle étincelant, par les Mandchous de la garde et quelques lieutenants étrangers, il commença de réciter un discours sur les moyens les moins meurtriers de faire retraite devant l'ennemi. Ses paroles étaient répétées à mesure par les généraux aux capitaines, et de ceux-ci passaient aux soldats, qui les devaient à leur tour apprendre par cœur ; les officiers eux-mêmes ne faisant pas autre chose depuis huit jours. On travaillait beaucoup dans l'armée chinoise.
Cependant, la belle Doliah, Tépouse de Jan-Chicaille, qui se tenait à gauche de rim|)ératrice, fut incommodée par une mouche qui bourdonnait autour de son visage, tant que, la chassant enfin du bout de son éventail : a Va-t-en trouver mon mari », lui dit-elle. La mouche y fut, par hasard, et piqua le cheval qui, d'un écart, jeta son cavalier par terre. Jan-(ihicaille tomba sans se faire mal, mais de façon trop immodeste, vêtu comme on sait qu'il était, pour que personne autour de lui, ni des plus graves dans les tribunes, et jusques à l'Empereur, pût tenir son sérieux. Cet éclat universel gagna de proche en proche jusqu'aux simples soldats et aux goujats de cuisine qui, sans savoir pourcpioi, firent un tel rire que des oiseaux en tombèrent du ciel. Tandis que Doliah, cpii se sentait, en <|uel<|ue façon, éclaboussée du ridicule de son mari, disait dans son cœur :
« .Aujourd'hui ne |)assera point, Jan-
LES OMBRES CHIiNOISES J7
Ghicaille, sans que j'aie contre vous vengé votre épouse, en laissant voir d'elle, à votre exemple, autant que vous avez fait ».
Et, dès le soir, elle se donna au poète Fô, qu'elle chérissait secrètement. De ce kiosque où il la reçut, au bord du Fleuve, les pendantes fleurs, et la nuit qui tombait lourde d'orage ; le ciel même, palpitant d'éclairs silencieux, — tout semblait n'être autour de leur retraite qu'un décor fait à
î souhait pour la tendresse, et pour la
j volupté.