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LE PAPILLON

L'Imj)cratrice Oima, que son époux avait apjjelée à lui des contrées brumeuses de l'Ouest, ne ressemblait point à ses sujets ; et la Chine obéissait sans les comprendre aux caprices dictés sans doute de ses mêmes dieux.

Elle professait, entre autres préjugés, le goût des barbares pour la bienfaisance, ne pouvant concevoir que ce fût l'aumône qui entretient la |)auvreté en conservant les pauvres. Et elle aimait aussi l'art des vers.

Aussi le poète Fô avait-il part à ses faveurs. Un jour qu'il rêvait dans son jardin, dont les pivoines rassasient l'œil comme

du sang répandu, il vit un cortège approcher sa porte, après avoir franchi le pont étroit et recourbé dont les arches de porphyre enjambent le fleuve voisin.

C'était des cochons de Castille ; et des onagres, sur deux rangs, dont les joqueys j)ortaient des auriflammes de sang et d'or ; des autruches montées de négrillons au langouti vert ; c'était trois jeunes filles, du Caucase venues — et nues : trois jeunes filles qui jouaient du tambour ;

Et puis un hippopotame [)resque mort de gras fondu : monstre aveugle, plein de mugissements, que hissaient des babiroussas sur une plateforme à roulettes ; c'était aussi cent Suisses des Pays-Bas, très-bas, et qui criaient: « J'ai peur! » cej)endant qu'un cinœde du Brandebourg les faisait courre à coups de pied dans le derrière une girafe couronnée d'or ; c'était trois jeunes filles qui jouaient du tambour ;

Et que suivaient des chameaux d'An-

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gora : un millier peut-être, et de castrats à la voix (le cristal ; un paon couleur de soleil ; des ânes rouges avec de ces muletiers de Zanzibar à qui, tant ils se grattent, il leur pousse un bras dans le dos ; c'était un troupeau de zibelines, et des onces liées de Heurs ; trois chats moirés de Tîle d'Ouac-vvac, des licornes, des phacochères et des dodos, suivis de quelques animaux bizarres : c'était trois jeunes filles du Caucase venues — et nues.

La dernière bête était un éléphant, dont la taille se haussait de tout un édifice de vermeil et de cristal, où se tenait accroupi le nain de l'Impératrice, Bog aux cheveux verts.

Quand cette procession fut arrêtée, Bog, aidé par des eunuques, descendit de son trône, et, s'avançant vers le poète, lui remit une chose qu'il tenait à la main, fit trois cabrioles, remonta sur le monstre — ... et tout disparut.

Fô, cependant, considérait le présent de la souveraine. C'était une cage de gaze, où palpitait un papillon, dont les ailes couleur d'émeraude faisaient voir un dessin d'or. Et son corps aussi était d'or ; espèce merveilleuse qu'on ne rencontre qu'au tombeau des Empereurs (^hang, dynastie fabuleuse.

Mais ne sachant après tout qu'en faire, Fô ouvrit la porte de la cage. Un instant, le papillon agita la gloire de ses ailes, comme pour mesurer l'effort d'un voyage sublime. Et, tout à coup, prenant son vol, il alla se poser sur une ordure.

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