LA FAVORITE
Parmi le myrle et les safran-sauvages, l'onde fuyait si claire qu'on eût pu voir, sur le sable couleur de nacre, les pieds de Doliah, étroitement, laisser leur empreinte. Une demoiselle nue folâtrait à ses côtés, et le ruisseau, en l'enveloppant de mille plis, semblait, environ son jeune corps, de la mousseline sur l'ivoire.
— Petite Grâce, demanda l'épouse de Jan-(^hicaille en «»^agnant le l)ord, m'aimes-tu ?
— Eh quoi, Madame... Pouvez-vous le
demander, quand vous m'avez tirée du fond de l'hospice, pour faire de moi une de vos suivantes.
— Ajoute : la plus chérie. J'ai envie de pleurer, quand je te vois près de partir.
— Partir ?
— Oui. Par l'appui de mon père, tu vas entrer chez les novices du Temple-aux- Gent-Génies, et, un jour, tu seras prêtresse.
— Hélas, Madame, et si je n'ai pas la vocation. G'est de loin que je révère les Dieux.
— Que tu es bête ! Les prêtresses des Gent-Génies ont d'autres affaires, Dieux merci, que les Dieux. G'est pourquoi, petite Grâce, rendez-moi grâces.
La suivante s'agenouilla, et, les mains renversées, remercia selon les Rites.
— Et dites que je suis jolie.
— Oh ! oui... jolie.
— Et dites comment est le seigneur Fô,
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Grâce-d'en-haul linissait d'essuyer sa maîtresse.
— Le seigneur Fô ? répondit-elle en rougissant un peu ; il est plus beau que le seigneur Jan-Chicaille.
Doliah éclata de rire.
— Ah î petite masque. Mais ne va pas au moins le regarder trop. Si tu l'aimais plus que moi, ou que je ne l'aime, ou s'il t'aimait autant qu'il m'aime, ou si encore...
Ah! rien (jue d'v penser, vois-tu je
me meurs...
Et la sensible épouse de Jan-(JhicaiIle se laissa choir, à demi-vêtue, sur le gazon.
— Grâce-d 'en-haut, murmura-t-elle au bout d'un instant, viens m'embrasser.
— Ce sera donc par obéissance, répondit la future prêtresse, en tendant à Doliah le sourire dangereux de ses lèvres obliques.
LA DEVOTION AMOIJREUSP]
Le mandarin Jan-Chicaille, qui appartenait à la classe des lettrés, pratiqiuiil la secte de Confucius, la plus éclairée de toutes, comme on sait, puisque ce Sage la fonda sur un pur athéisme : n'y ayant, à la vérité, de mystères en elle que celui dont ses adeptes couvrent leur politique, et dérobent l'art de se pousser l'un l'autre jusqu'aux honneurs où ils semblaient le moins destinés par leur naissance comme par leur génie.
Aussi est-ce à tort qu'on les soupçonne
d'adorer le Diable ; et lui-même a, pour le souffrir d'eux, trop de spiritualisme.
Mais Jan-Ghicaille, depuis ce jourfuneste qui le vit choir d'un même coup et de cheval et du ministère, dégoûté des places qu'on ne songeait plus à lui offrir — sa vie était pleine de loisirs. Il n'en employa aucun à découvrir que sa femme le trompait, près au contraire d'attester jusqu'au Néant Divin que Doliah était fidèle. Et certes elle l'était, mais à son amant, ne livrant plus d'elle-même au mandarin, quand les Rites lui en faisaient contrainte, que le cadavre de la volupté dans une couche fastidieuse.
Ce n'est pas que cet aveugle et malheureux époux estimât sa femme, ni du reste les femmes; indigence d'esprit assez commune à ces gens de médiocre sagacité (jui tiennent Tintervalle entre les êtres tout à fait bornés et les hommes d'esprit. Non, c'était en soi-même que reposait sa foi,
comme si ce lut, pour lui, hors nature d'être cocu : tels les héros abordent la bataille sans songer qu'ils y pourraient périr. Et enfin, sans plus de raisons, Jan-Chicaille était pareil à tant de maris trompés, qui ne le savent pas ; ou, s'ils le savent, ne le croient point.
C'est à la philosophie qu'il dévoua la plupart de son temps, écrivant des traités pour le peuple, où il décriait le culte des ancêtres et des héros, les cérémonies, les images. Gomme on lui avait dit souvent que le ridicule tue, en Chine, il usait surtout d'arguments ironiques. Avec cela, ces petits livres ne se vendirent point, dont le mandarin conclut à la décadence de l'Empire, et tomba dans le découragement, l'inertie, le marasme, voire la mélancholie. En vain méditait-il pour lui-même les symboles en rond dont Confucius découvre peu à peu le néant des choses ; sortes de boîtes l'une dans l'autre contenues, et dont
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la dernière est vide. Il cessa même les soins qu'il avait pris jusque-là d'un temple élevé par lui à ce Sa|^e.
C'est au temps de sa faveur qu'il l'avait fait bâtir et orner de tableaux de laque, où il était écrit :
« Il faut avoir des rloir/ts a sa croyance. y> (( Lave ton esprit avant ton corps, y»
(( Ceux qui prêchent la honte auœ dépens de la justice sont pareils à un jardinier qui attendrait des fruits dont il n'aurait pas planté rarhre.»
a Ce n'est pas dans .ses créatures quil faut adorer le Créateur. y*
et bien d'autres choses encore pleines d'infj^éniosité. Mais le temple, aujourd'hui, était envahi d'herbes et de branches.
Par un mol après-midi d'automne, Doliah et Fô, (jui couraient les champs, y cherchèrent un abri contre l'averse prochaine.
Déjà le ciel n'était plus qu'une nue indistincte où perle la lumière. Comme pour annoncer la géométrie, des grues, assemblées en triangles, passaient en jetant une étrange voix. On respirait la Heur mouillée, la feuille, les fruits trop mûrs ; et cela faisait autour du jardin un réseau d'odeurs où s'emprisonnait le vol des dernières abeilles. Cependant, les gouttes de la pluie sur le dôme des badamiers, résonnèrent, grossirent. Un murmure enveloppa le sanctuaire : voix multiple et confondue, qui naissait de toutes parts.
— O poète, dit la belle Doliah, l'épouse <ie Jan-Chicaille, j'aimerais à m'asseoir sous cet arbre, là bas. Une herbe molle en tapisse les abords, et le feuillage n'en laisse percer jamais ni le soleil, ni l'orage.
— ... Regarde, Doliah : auprès de ce tombeau en forme de tortue qui abrite un lettré, des iris fleurissent ; de ces
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iris bleus dont sans doute il ne regarda jamais Tazur de son vivant. Et plus loin, sur le perron, est tombée une pêche mûre qui embaume, à son propre parfum, ses dernières heures. Ainsi, partout le plaisir et la mort... Mais va, laissons ces similitudes, et donne-moi ta bouche, Doliah.
Quand ils furent las de ce couvert, et peut-être d'eux-mêmes, la pluie avait cessé. Le soleil, à travers une fenêtre en ruines, agitait sur les murs l'ombre des bambous, et Doliah, revenue dans le temple, se faisait expliquer par son amant ce qu'il y avait d'écrit ^sur les tablettes. Une d'elles disait :
« Ici, O ConfiiciuSy moi, Jan-(jliicnHle, dont r Empereur (fan peu de sa (j foire s*est plu à vêtir la modestie, je me suis tenu debout devant tes autels, pour honorer la vertu. »
LES OMBRES CHINOISES 3t
— O poète, dit la jeune femme, écris ce que je vais te dire, à la suite de ces mots orgueilleux.
Alors, Fô, avec un morceau de plâtras, traça sur le laque écarlate ces paroles qu'à mesure elle lui dictait :
— <i Et moi, Confuciiis, moi Uépouse de Jan-Chicaille, Doliah que son amant se plaît à mettre nue, nous nous sommes, devant tes autels, couchés ensemble, pour y faire Vamour sous le feuillage harmonieux. »
Au contraire de son gendre, le riche banquier Liong-Tich observait le culte des ancêtres, dont l'antiquité rend les cérémonies si respectables qu'on n'en démêlait déjà plus le sens au temps que la Chine les adopta. Cette secte incline vers une
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émouvante et pompeuse idolâtrie ; mais Conlucius, uniquement à la morale. On sent qu'il peut naître de là deux hypocrisies fort opposées : celle de Jan-Chicaille, néj^ative en quelque sorte, tristement ardente à proscrire, à interdire, à s'abstenir ; tandis que le zèle de Liong-Tich allait surtout aux cortèges d'un apparat symbolique, aux publiques aumônes, au luxe des sanctuaires ; et aussi à l'entretien des lilles.
C'est une coutume dans l'Empire d'en prendre soin, de celles tout au moins qui se peuvent arracher à la dent des cochons. ( )ii sait (ju'ils se nourissent, à la Chine, d'enfants trouvés, ce qui en fait une chère délicate. Quand à celles qu'un pieux souci dispute à la gourmandise, elles sont destinées, les unes à entrer dans le domesti(jue des grandes maisons, et, habituées, dans ce but, à servir, à Sourire et à n'exhaler sous les coups que des plaintes
LES OMBRES flHINOISES '.VA
harmonieuses ; les autres à faire métier de courtisanes, les familles n'en formant pas toujours un assez grand nombre ; et les plus belles, enfin, à l'office de prêtresses.
C'est de ces dernières surtout que Liong-Tich prenait souci. Souvent, au sortir d'affaires où il avait déployé tout le jour une gravité admirable, il gagnait, dans une modeste litière, le Temple-aux-Gent-Génies, antique demeure des dieux qu'habitaient aujourd'hui ces novices, avec les matrones chargées de leur enseigner la vertu. Au milieu d'un troupeau aussi bien fait sans doute pour lui faire oublier les corruptions de la vie, Liong-Tich semblait un autre homme devenu. Et rien n'était [)lus touchant que leur familiarité à son endroit, comme aussi la tendresse paternelle qu'il leur rendait : les vieillards ont toujours aimé les petites fdles.
Parfois, la nuit le surprenait dans le Temple, et il l'y passait tout entière.
Certain soir qu'il avait prié Lao-Tseu et Fô, le poète, à une soirée d'intimes, elle se prolongea trop avant pour leur permettre de retourner à la ville. C'était merveille cependant de voir régner parmi eux cette gaîté de bon aloi et cette délicatesse qui rehaussent le diverlissement des personnes distinguées par le rang ou l'intelligence. Lao-Tseu, couché non loin d'une lampe à opium, faisait préparer des pipes à une novice vêtue de soie gorge-de-pigeon ; tandis qu'une autre, qui n'avait retenu de ses ajustements que ses babouches à perles et une couronne de bougainvilleas, écoutait, assise sur les genoux de Liong- Tich, les vers que Fô récitait d'une voix hésitante encore que mélodieuse.
— Oh que c'est joli, s'écria-t-elle tout à coup en battant des mains ; aussi joli (pie vos yeux î
Mais le bancjuier lui donna une tape pour la faire taire, et M'*^ Grâce-d'en-Haut,
laissant là son cresson à la crème, s'élança sur elle en criant :
— Si tu ne veux pas que je te crève les tiens, tâche de t'occuper de ton vieux, n'est-ce pas, espèce de pâtée-aux-chiens î
]y[iie Aurore, présentement dite Patéeaux-Ghiens, tira une longue épinple de ses cheveux et se jeta sur M^^^ Grâce-d'en- Haut, en la traitant de Bouche-à-tout-faire, d'Ourite-pourrie,etc. L'un et l'autre spectateur intervenant alors pour pousser à ia querelle, le tapage devint si haut que Lao-Tseu lui-même en fut troublé, et se souleva à regret sur sa natte.
A ce moment, on frappa et, la porte s'ouvrant sans attendre de réponse, les €onvives virent entrer, avec autant de respect que d'ennui, Ti-Ho-Lenni-Ha, oncle de l'empereur, et célèbre pour la sévérité de sa vertu.
— Ciel, et vénération! s'écria l'auguste visiteur, quoi ! Liong-Tich en ces lieux !
O scandale ! Vos cris sont tels que de la route ou je passais, Téclat m'en a fait poursuivre jusqu'ici la cause et le sacrilège. Quoi ! c'est vous, un des personnages les plus qualifiés de l'Empire — vous et deux lettrés dont la Chine entière admire les talents, que je... Messieurs, n'avez vous point de honte... dans un temple ! Quoi ! Quoi !
Et le prince branla trois fois la fourche de sa barbe, tandis qu'Aurore, ne pouvant dissimuler qu'elle était nue, avait mis une main devant son visage, et souriait au travers.
— Monseigneur, balbutia Liong-Tich tout chancelant d'un émoi qui ressemblait à l'ivresse. Monseigneur... justement, nous... louions les dieux.
STUPRE î
Le mandarin Jan-Ghicaille entra sans s'annoncer chez sa femme, la belle Doliah. Elle était en train de se faire polir les ongles, et son sein gauche, qui avait jailli hors de sa tunique, ressemblait à une coupe de la famille rose. Mais, à reconnaître qui venait, elle le cacha ; et presque aussitôt sa bouche, comme si elle eût déjà bâillé.
— Ce qui arrive n'est pas tolérable, ( ommença l'ancien ministre ; ni votre père, de compromettre sans cesse ainsi mon avenir politique.
— Serait-il tombé de cheval ? demanda la jeune femme.
— Il ne s'agit point de rire.
— Ah ! Dieux non, fit-elle, en bâillant une seconde fois. Qui parle de rire ?
— Votre père, sans doute, reprit le mandarin avec une sombre ironie. Savezvous ce qui lui arrive ? On l'accuse de stupre...
— De stupre !...
Doiiah tomba dans un abîme d'incertitudes et de terreur. Quel crime pouvait-on bien entendre par stupre ? Sacrilège, bêterie, magie noire ? Tout cela peut-être ensemble... car enfin : stupre !... Mais pour son rouge, elle en fut devenue tout pâle.
— Quoi, enfin ? soupira-t-elle.
— Vous ne savez donc rien, ma chère amie. C'est avec les chastes vestales du Temple-aux-Gent-Génies, cet asile...
— Vous allez encore dire du mal de la Religion...
— Je vous dis qu'il y en avait une à qui
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il ne restait qu'un chapeau de fleurs — et votre père — quand on les a surpris.
— Eh quoi î c'est tout cela, votre stupre ; faire l'amour, vous vouliez dire... Que ne disiez-vous: faire l'amour? Pauvre papa:
ça doit beaucoup l'essouffler, à son âge.
Et elle se retourna vers la manucure.
— Du reste, il n'était pas seul, continua Jan-Ghicaille. On y a surpris du même coup le philosophe Lao-Tseu...
— Ah ! ce vieux cynique.
— Et Fô, le poète.
— Vous avez dit ! cria la jeune femme.
— J'ai dit : Fô, le poète. Qu'avez-vous donc, ma chère amie ?
— Je n'ai rien, hurla Doliah ; que voulezvous que j'aie ? Et pensez-vous qu'il soit agréable d'entendre traîner son père dans la boue ? Que je les tienne, moi, ces petites sauteuses... Et bien entendu, il n'était pas seul ce... Fô ?
— Bien entendu. Pas ivre, paraît-il,
mais pas seul non plus ; et très intime, dans une chambre à côté, avec cette petite <|ui était de vos servantes naguère et toujours collée à vos jupes. Vous aimiez à la faire danser, disiez-vous. Et puis, vous l'avez mise dans les Novices. Grâce de... d'en... vous savez.
— Si je sais î Ce (jue je sais, c'est que je les ferai écorcher, je vous dis. Je ferai fermer le temple. Débaucher un vieillard î C'est une infamie ! Quoi ? que dites-vous ? Laissez-moi, tenez. Vous êtes une brute. Vous insultez mon père. Vous me ferez mourir ! Je... je divorcerai !
Déchirant sa tunique, et agitant ses belles jambes, Doliah, sur une chaise longue, tomba dans la plus dangereuse atta(jue de nerfs — dangereuse pour son entourage.