‹ Comme une fantaisieChapitre 5 sur 22 · AINSI CHANTE LAO-TSEU · texte numérisé non relu

AINSI CHANTE LAO-TSEU

Exilés pour quelque temps de la Cour, en suite de ces scandales, Lao-Tseu et le poète Fô cherchèrent dans le Midi un abri à leur disgrâce.

Certain jour que d'un penchant ils admiraient les variables tableaux que le printemps, à sa naissance, compose de soleil, de nuées et d'une tendre verdure, — des barques, au fil d'un fleuve blond, côtoyaient la province voisine qu'on eût cru voir se peindre aux yeux ; le capricieux

éclat (i'un astre voilé, ou découvert tour à tour, tour à tour en semblait rapprocher (piehjue fragment, ou le [)longer dans Toubli: collines dont une route de peupliers festonne la crête ; village un instant blanc de lumière; et, çà et là, quelque clocher aigu, avec un coq tout en haut, comme une étincelle.

— L'autre matin, dit Fô, de céans je vis fuir vers la mer, avec ces ondes, tout un vol de voiles, à Tencontre du soleil, qui sVnllaient et se coloraient comme la joue d'un enfant qui siffle. On eût dit de cette sorte de rêves, de désirs, de fuyantes images (pii jaillissent d'un amour heureux.

— Il n'en est point, répartit le philosophe. Et si tu les avais vues le soir, toutes ces barques, sous la tempête, revenir et laisser pendre leurs ailes blessées. C'est ainsi que l'on revient de chercher le bonheur. Et puis joyeuses ou non, elles troublent,comme tout ce (pii »ist en vie, ce secret accord <]!ii

résonne entre mon âme et le visage de la terre.

— O sophiste prétentieux, te vantes-tu de n'aimer que les paysages déserts? Pour moi, je n'y saurais rien entendre ; et, à vrai dire, ils ne m'offrent un sens que si une femme, de sa présence, les anime et les fleurit. N'en vis-tu jamais aucune, par un jour odorant de juin, toute rose parmi les roses ?

Ecoute: tu n'ignores point que Doliah est venue, au dèrnierautomne, se faire absoudre de bien des torts qu'elle me crovait envers elle. Je ne lui marchandai point son pardon. Notre dernier rendez-vous fût à l'orient de la ville, dans un lieu hérissé d'arbres, et dont la solitude, ô violon caduc, jouerait sans doute une musique sans pareille sur tes cordes raccornies. Je l'attendais au centre mystérieux de la forêt, sous les cèdres noirs, quand de loin, je la vis venir. Un manteau étroit pressait, comme pour les

mieux trahir, tous les fruits de son corps. Sous ce vêtement, de couleur violette, on eût dit un iris qui chemine ; et qu*autour de ses pieds maladroits, toute la nature n'était plus que le prolongement de sa beauté.

— Sans doute, reprit Lao-Tseu. Mais il n'est point de parure, ni de caresses, dont j'aime à violer la relip^ion des bois. Et d'ailleurs, les femmes, jusques aux moments les plus sacrés, jusques dans le plaisir, savent-elles autre chose que de briser le divin cristal du silence ?

— Bon, répliqua Fô, voici le silence en cause ; et ce ne sera pas au moins le premier discours que tu m'en tiendras. Je sais làdessus tes litanies, depuis : (( Harmonieux néant... » et « Parure de l'amour... » jus(|u'à : (( Toi qui charmes l'oreille... » Se peut-il, en vérité, qu'on mène un tel bruit autour du silence ?

— C'est, répondit Lao-Tseu la pudeur de notre |)ensée. C'est encore, comme on

l'a dit, le plus beau vêtement d'une femme, ni qu'elle doive violer plus que toute autre chemise. Quoi, si Mika, cette courtisane à qui tu as ouvert ta couche, et dont les cheveux sont pareils à un buisson qui brûle dans la nuit, découvrait devant tes hôtes les trésors délicieux de sa chair, ne la ferais-tu point châtier par les servantes ?

— Point, affirma le poète.

— Et si Doliah...

— Ah, laissons Dolialî. Et pour en revenir au silence, sache que je l'endure mal. Si ma maîtresse se tait, c'est qu'elle médite quelque perfidie ; si l'Océan se tait, sa torpeur annonce l'orage ; et si, quand j'aborde une compagnie, les gens se taisent... Mais cela ne te dirait rien. Tu n'es pas, d Lao- Tseu, l'homme des salons.

— Je ne le suis pas, conclut le philosophe. Je suis un Chinois de mon temps. Et souviens-toi qu'il n'est encore que 200 ans avant Jésus-Christ.

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(( Comme les cordes de la Iiar|)e Pho-hi, dont chacune a son timbre, et toutes ensemble leur concert ;

« Ainsi sont nos jours.

« O fils de Té-A, ils sont encore pareils aux doigts de ton amie, dont les caresses, dis-tu, surpassent le ravissement de l'opium. Chacun d'eux, en se posant sur ton corps, ce n'est à peine que le poids d'une feuille. Mais, un à un, ils te renversent bientôt sur le sofa aux belles fourrures... Et de même te couchera la dernière de tes heures...

(( Heures trop légères dont l'amas appesantit le cœur ; heures de rêve ou de mélancolie ; et vous toutes, heures identiques mais diverses, semblables aux mille pétales de cette pliante fleur, (jùe j'aperçus un matin, au sortir du quartier des courtisanes^

LES OMBRES CHINOISES 't /

et dont je ne me rappelle pas le nom ». Ainsi chante Lao-Tseu, ivre de vin cuit, tandis que la Rivière des Perles clapote contre le bateau de fleurs, et que l'aube se lève derrière Chamine.

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