‹ Comme une fantaisieChapitre 6 sur 22 · LE MASOUK L)K LA MORT · texte numérisé non relu

LE MASOUK L)K LA MORT

Le haut fonctionnaire qu'on venait d'introduire auprès du mandarin Jan-Chicaille, répoux de la belle Doliah, lui dit à brûle-j)Our[)oint :

— Votre femme vous trompe.

Cela plaît rarement d'ouïr, n'y croirait-on pas. Mais Jan-Chicaille que sa philosophie mettait bien au-dessus du frivole, ne fit que se carrer dans son fauteuil de marbre arborisé, en répondant :

— On dit toujours ça.

— (Comment: on «lil î... Mais (piaiid c'est vrai...

Jau-Ghicaille fit claquer sa langue.

— Allons, allons, ajouta-t-il du même ton dont on calme un enfant en colère.

— Et moi, je vous affirme que vous êtes...

— Là... là, pas de j^ros mots.

— Comment voulez-vous que je dise ?

<}ue vous avez mal de gorge ?

— Je veux que vous ne disiez rien.

Vous êtes trop mon ami pour que je ne N ous sache pas gré de cette confidence un peu bien brusque, et dont les motif secrets me touchent par dessus tout. Comment ne les saurais-je pas, quand personne, à la cour ni à la ville, n'ignore que vous avez recherché ma femme sans aucun succès.

— Oui, reprit cet homme de bon sens, iiis aucun succès. Car enfin, comme elle

me disait elle-même à votre propos, quand on s'attaque à une femme qui a de la vertu ^'t du monde, il faut au moins être moins laid que son mari.

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Et Jan-Ghicaille se contempla avec complaisance clans un miroir de poche venu de Germanie, dont son visage lunaire em[dissait la rondeur.

— Fort bien, reprit le haut fonctionnaire, à (|ui son courxDux avait communiqué pour un instant la couleur splendide de l'or ; mais en croirez- vous ceci ?

Il déployait un papier couvert d'écriture démotique. Car la belle Doliah, l'épouse de Jan-Chicaille, n'était point initiée au mystère presque divin des idéogrammes.

Et, avec beaucoup de fautes de chinois, elle disait:

(( Depuis que j'ai quitté les bords de l'heureuse Canton où s'entrechoquent des jonques, je songe aux sourcils de mon ami, qu'on dirait tracés au pinceau. Sa face est suspendue sur mes rêves, telle qu'un astre dans le ciel.

(( J'aime le poète Fô, mon ami. Quand il serait très béte, je le chérirais poui*

Mi'avoir révélée à moi-même dans Tamour. Je l'adorerais encore s'il ne m'avait point enseigné le plaisir, rien que pour avoir abrité de ses mains cette lampe parfumée qui était près de s'éteindre dans mon cœur. (( Incomparable Fô, devant toi Doliah oublie sa pudeur, (uomme une maison sans portes, elle est ouverte à tes désirs. »

— Ça doit être une plaisanterie, balbutia l'ancien ministre.

— Oui, c'en est une, mais à vos dépens. Ah î ne vous aveuglez pas vous-même. Songez plutôt... Je parle en ami (Jan-Chicaille grinça des dents). Songez plutôt à la vengeance : nos lois vous en donnent le pouvoir. Vous êtes maître de cette perfide, et son châtiment vous appartient tout entier. N'êtes-vous pas couvert par ce chiffon que je me fais un devoir de laisser entre vos mains.

Et il lui remit le papier de soie.

— Gomment vous remercier jamais assez,

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dit le mandarin. (Pour un peu il lui aurait offert les Mille Coupures).

— Ne parlons pas de ça, reprit le haut fonctionnaire : je l'ai fait de bon cœur. Parlons plutôt du plaisir que ce sera pour vous, au plus secret de vos appartements, de faire crier cette chair criminelle qu'un autre a réjouie, crier tour à tour sous le tranchant du couteau, sous les fers rougis... que sais-je ? Et d'avance, n'en pleurez-vous pas de plaisir ? Imaginez sa bouche pleine de plaintes ; son âme de terreurs. Tous deux seuls — et nn esclave — dans la nuit que trouble sa seule voix... jusqu'au tardif moment où il n'y aura plus que l'esclave et vous...

— Non, dit Jan-Chicaille, je ne suis pas un sadique, moi. Et il est doux de pardonner.

C'est peu de temps après qu'on apprit la mort de la belle Doliah, l'épouse de Jan-Ghicaille.

— 0 mort, s'écria Lao-Tseu, seul bien dont le Destin ne puisse frustrer les hommes ; le seul dont ils semblent appréhender de jouir. O mort, dont les mains caressantes nous berceront dans le néant...

— Certes, répartit Fô, tu as raison de louer la mort, ô philosophe ! quand, scellant à jamais nos cœurs instables, elle leur ouvre ce sommeil sans aurore, que peut- •Hre les dieux ont peuplé de rêves, et des sourires de l'illusion.

Mais il la faut louer surtout de se mêler a la vie, comme Todeur des cyprès épouse l'odeur des roses.

Il la faut louer pour ce (ju'elle rehausse de son épice ces quelques jours que nous traversons en chancelant ; il la faut louer quand elle porte des chapeaux de fleurs, et qu'elle cache à demi sa grimace derrière le masque de l'amour.

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