LARGO
Jeiin Moréas ass'ure que le naVire où Jason s'embarqua avait nom l'A'rgo. il dut le savoir, étant de des -pays-là et, déplus, éminerit* poète.
Quoi qu'il en sort, Jason était logé à tribord, où' ses yeux' se pouvaient '■ réjouir du soleil levafnt, aiors que ^e' crel, au tord des flots f)âles', rou-git comme la joue d'une vierge k:[ui' a honte. Mais sa cabine était trop prèâ' de' la' machinerie, dont rodeùr* lui augmentait son raal*de"mer.'
■PaHois, pour y faire aignade, dn s'arrê-
tait en d'étranges îles. Les habitants prenaient la fuite, et quelques-uns, de loin, offraient aux voyageurs de rouges fruits sur des plats de cuivre, des poissons en vie, des fleurs. Un passager qu'attirait tout cet éclat s'étant approché d'eux, ils s'en saisirent et l'entraînèrent à l'intérieur. On ne le revit plus, ayant levé l'ancre presque aussitôt, et les officiers se partagèrent ses bagages. C'était un nommé Lévy.
On fît aussi escale à Byzance, dont Jason n'admira que les cimetières. L'ombre spacieuse du platane lui fut douce à respirer, dans le .brûlant après-midi. Non loin deux Qu trois dames, aux robes d'aurore et de lilas, suçaient des sorbets en compagnie de quelques vieux hommes. Un peu de cendre, déjà, obscurcissait le ciel ; et tout à coup le cri des muezzins monta dans la solitude : tel, un glaïeul parce au regard les approches de la nuit. C'est ainsi que, parmi des prêtres gémissants, l'Islam enchante
sur les tombes sa voluptueuse caducité.
Enfin, par un soir traversé de lumières et de pesantes voix, l'Argo jeta l'ancre devant Golchis, où Ton sait que la famille de Jason, lasse de payer les dettes qu'il ne se lassait pas de faire pour la Corinthienne Lybissa, l'avait fait envoyer en mission. Le but de celle-ci est assez connu pour qu'on n'y insiste point.
Tout de suite, l'Explorateur se fit présenter à la Cour. On y trouvait beaucoup de bonhomie, et Jason fut invité pour le soir même à venir boire une tasse de nepenthès. Tout en se jurant de ne point toucher à cette boisson qui l'empêchait de dormir, il fut exact au rendez-vous, et bientôt introduit auprès du roi yEétès — beau vieillard aux joues de cinabre, qui jouait au bridge avec une dame en peau, et deux dignitaires sans conséquence. Sa fille Médée, appuyée sur son épaule, lui tirait la barbe en regardant son jeu. A la vue du
prince, qui était biel homme ^ elle approuva de la moue, et dit :
— 11 est costeau î
— Taisez-vous,, Médée, s'écria l'irascible monarque. Eu vérité, si vous n'étiez pas si grande fille...
— Achevez, Seigneur.
— J'achèverai, si je veux î
— Bon, je vous entends. Mais vu mon âge, en effet, laissez-moi vous dire,. Seigneur, que cette sollicitude, dont vous faites état, conviendrait mieux à mon amant qu'à mon père,
La pourpre devint telle sur les joues du roi qu'on eût dit, tout près d'éclater, une aubergine au soleil. Sa partenaire intervint :
— Voyons, sire, dit-elle, pas devant tout ce monde! Ils se croiraient au cinéma; et mieux vaudra, de votre courroux, lui marquer le reste tout à l'heure^ au bord du lit: c'est moins, désobligeant... N'est ce
pas, Médée ? A pai^ cela, nous jouons au bridge. Qu'est-ce que vous choisissez;, carreau, pique ?
— Sans atout, dit avec force ^étès, pareil aux dieux.
Médée, haussa les épaules :
— C'est toujours comme ça que ça finit, murmura-t-elle.
Jason avait écouté, non sans surprise, cette petite scène de famille.
— Voyez-vous, lui expliqua le chambellan Gyno de Gastelchouette en prenant son
y3ras, on est des patriarches, ici. Tout le 1 monde vous y met son cœur dans la main.
— Et cette dame aubeurne, là?
— Aubeurne ? C'est la fameuse milady Dennius. .. vous savez, qui a longtemps attelé le beau Thuringe avec un ténor. Car aucun jeu ne lui est étranger. Actuellement, elle s'est chargée de former notre jeune princesse.
— Mâtin ! Mais si elles sont toutes
comme ça, on ne doit pas s'ennuyer en Golchide.
— Oh moi, vous savez, répondit Gyno, en baissant les yeux vers le prince : les femmes cane m'amuse pas beaucoup...
Jason marchait d'étonnement en étonnement.
MONSIEUR L'EGLANTIN, GEOGRAPHE
La seconde Révolution, non moins que la première (la Grande), avait chassé des Gaules toute une écume de vieux gentilshommes au cœur fruste, au cerveau d'oiselles. Le plus possible, à l'étranger, ils vivaient en commun, pareils à des bengalis sur un barreau, nourris de peu, mais tout lépiants de controverses et discutant en- ►re la croix de M™® Sarah Bernhardt, l'affaire Piésec, ou s'il est utile de se faire iser avant d'aller à Ghantecler.
M. l'Eglantin qui avait longtemps, à l'ombre de l'Institut, où il était conservateur
de cartographie chimérique, sommeillé son existence, se vit bannir, de ces nobles demeures, par la Fraternité nouvelle, avec un peu d'or qu'il emportait sous ses chaussettes, à Tenvi d'un prince bien connu, la nuit. La sympathie des premiers étrangers où il fut chercher asile, l'affranchit bientôt des soucis du capital, en sorte que roulé de Portugal, comme un caillou tout nu, en Berbérie, et de Siciliotes en Boulgres, il apprit à connaître le monde (( jusqu'à la nausée », comme il disait luimême avec son pâle sourire.
Pour si géographe pragmatique qu'on soit devenu, ce n'est pas chose facile que de vivre aux dépens des rastaquouères, espèce de gens qui ont le louis facile, certes, mais seulement celui des autres. Aussi estce merveille si M. l'Eglantin débarqua vivant encore sur ces quais d'un noir porphyre coupés d'escaliers bleus où semblent s'enchâsser les bouches du Phase, et d'où.
çà et là, des bornes d'or, qui figurent des béliers, laissent pendre une chaîne de poulpre.
M. l'Eglantin accompagnait un traiteur, dont il était le secrétaire, — un traiteur de blanches, bien entendu, originaire de Bordeaux, et qui les traitait mal.
Quelques jours après, vous l'auriez vu écrivant sur un registre à serrure :
(( Donné à la fille Gléopatra Sosnovice, de Ruriksdorf, la somme de 7 fr. d
et une paire de bas bleus pour
l'engager à faire le voyage. . . 2 fr. 76
— Payé : pour le voyage (nourriture comprise) de la fille Vaprié, entre N... et Marseille
parle paquebot /?o^a//?a/?A«*o 70 fr. »
— Donné quarante sous : au matelot Akillos Sublimi, pour avoir infligé un blâme manuel
à la fille C. S. qui, feignant d'être an désespoir, se voulait abymer dans la mer 2 fr. *
— Reçu de la- chanoinesse de Noirmantel, la somme de 900 francs en témoignage de la sollicitude et des frais occasionnés par la fille V., à qui M^^ la chanoinesse prend intérêt 900 fr. »
etc., etc ».
M. l'Eglantin en était là de ses écritures, quand on frappa à la porte de la chambre qu'il occupait sous les toits de rhôtel du Double Etalon.
— Entrez, dit le géographe.
Il entra là-dessus un homme bel, et bien en chair, très dandyfié, et qui laissait pendre de sa poche un mouchoir groseille rayé de vert-pâle.
— Je suis, dit-il en baissant les yeux
SOUS ses longs cils, je suis le chambellan de première classe, baron Gyno de Castelchouette. S. M. le Roi ^étès...
— ... pareil aux dieux, interrompit M. l'Eglantin, avec politesse.
— ... s'est toujours intéressée aux Français de qualité qui visitaient ses Etats. Et son intérêt n'a fait que s'accroître, aux malheurs dont beaucoup d'entre eux sont importunés.
M. l'Eglantin rougit un peu et s'inclina.
— S. M., reprit le chambellan, en conséquence de l'idée favorable qu'on lui a fait prendre de vous, serait heureuse si vous considériez déjà que la dignité de gentilhomme de sa chambre, — qui donne le droit de porter l'épée, et de prendre ses repas à la table royale...
— Gentilhomme de la chambre, soupira le géographe, en jetant un regard de détresse sur ses tristes, tristes vêtements, et le sourire de ses chaussures: gentil-
homme à garder la mienne, tout au plus.
— J'ajoute, reprit Gyno, en posant sur la table, une bourse mélodieuse, que S. M. m'a fait la grâce de me charger pour vous de votre premier quartier. Elle a songé que, ne la connaissant pas, vous auriez plaisir à posséder de ses effigies.
Et il se mit à rire d'un air germanique. C'est un vilain air. M. l'Eglantin, pour la seconde fois, rougit un peu. Mais il se ravisa, et répondit : « Puis-je demander à quoi ou à qui je dois les faveurs du roi votre maître? »
— Mais... à vos mérites personnels. Vos talents de géographe...
— Sans doute. Maïs encore?
— J'avoue qu'on m'a conté que le roi avait ouï faire votre éloge par un sous-chef des cuisines qui avait reconnu, sur la liste des étrangers, votre nom. Le sien est:
Gyprien Trouille.
— Ah ! c'est le petit Trouille, s'écria
M. l'Eglantin. Son père était maître d'hôtel chez le mien, j'entends : chez mon père. Un brave garçon. Mais cela a donc de l'importance ?
— Tout importe, qui touche à la cuisine, dit Gastelchouette, d'un ton presque sévère, en prenant congé.
M. l'Eglantin le jugea pédantesque, et, dans l'escalier graisseux, étroit, escarpé, l'entendit, non sans plaisir, qui manquait pied, tombait avec force, et sans doute, en rebondissant, se raclait le dos contre l'arête des marches : quand elles sont en bois bordé de briques, cela fait très mal. Cependant, il s'était remis à ses écritures, sans même songer à compter son or.
(( — Cinq sous... (continua-t-il,) o fr. 25 pour avoir écrit à la fille, désormais soumise, Gléopâtra Sosnovice, à propos de cet héritage de Gracovie qu'il faudrait qu'elle abandonnât. Il est de 65.ooo roubles, et la Compagnie est d'avis de lui en donner la
32® partie, somme cruellement usuraire à notre égard, mais que la barbare législation des Gaules oblige à payer pour être à l'abri de toutes reprises. La fille Cléopâtra verse d'ailleurs fidèlement les 21 francs par semaine, qu'on lui a enseigné qu'elle nous doit )).