‹ Comment a péri la CommuneChapitre 10 sur 29 · ORDRE DU JOUR · texte numérisé non relu

ORDRE DU JOUR

« Le colonel Mathieu est nommé commandant supérieur de « toutes les forces réunies entre le Point-du-Jour et la porte « de Wagram.

« Il établira son quartier général au château de la Muette.

« Toutes les troupes cantonnées dans cet endroit recevront « les ordres du général par l’intermédiaire du colonel Mathieu ; « elles lui présenteront toutes réclamations concernant leur « organisation et leur administration.

« Tous les ordres de mouvement des troupes, les bons de « vivres, de munitions, d’habillements, ne seront valables que « timbrés du cachet du 4U régiment et signés par le colonel « Mathieu.

« Tous conseils de guerre et conciliabules d’officiers sont « interdits.

« Les ordres émanant d’en haut seront exécutés sans aucune

« observation, lis seront transmis par les voies régulières, à « savoir : par l’état-major de la première armée ou par le « colonel Mathieu.

« Toute contravention sera regardée comme un crime de « trahison et les coupables seront traduits immédiatement « devant un conseil de guerre.

« Château de la Muette, le 14 mai 1871.

« Le général commandant en chef la première armée ,

« Dombrowski. »

« Cet arrêté livrait toutes larges ouvertes à l’armée de Versailles les portes du Point-du-Jour, de Passy et d’Auteuil.

« Le 15 mai, toutes les mesures étaient prises. Hutzinger quitta Paris pour rejoindre Veysset à Saint-Denis, à l’hôtel du Lapin-Blanc , afin de se rendre avec lui auprès de M. Barthélemy Saint-Hilaire, qui devait l’aboucher avec le général Borel, chef d’état-major du commandant en chef, le maréchal de Mac-Mahon.

« La veille, malheureusement, Veysset avait eu avec MM. Thiers et Barthélemy Saint-Hilaire une entrevue de nuit à la présidence. Il avait dû coucher à Versailles, rue du Pain, n° 18, dans l’appartement qu’il avait loué, chez Mme Chrétien, afin de faciliter ses relations avec le gouvernement. Il ne put arriver à Saint-Denis que vers trois heures de l’après-midi.

« Hutzinger, après l’avoir longtemps attendu, perdit patience et partit vers deux heures, malgré les insistances de la femme Muller. Cet incident contraria vivement Veysset, qui ne se dissimulait pas combien il fallait le ménager. Il s’empressa de dépêcher la femme Muller, à l’aide-de-camp de Dombrowski, en lui assignant rendezvous pour le surlendemain 17 mai.

« Ce jour-là, l’imprudence de Hutzinger, qui tcepen-

dant devait se savoir surveillé, faillit tout compromettre. Il s’en allait au rendez-vous, insouciant de ce qui se passait autour de lui, se pavanant dans son brillant costume d’aide-de-camp, sur le superbe cheval arabe qu’il avait emprunté aux écuries de l’ex-empereur. Il fut arrêté par un officier fédéré, commandantde section, légèrement aviné et ayant le vin soupçonneux. Traité de mouchard, il ne put se défendre et ordre fut donné de le conduire devant le Comité central ; il y aurait été traîné pour s’expliquer si, chemin faisant, il n’eut rencontré un officier de Dombrowski, de ses amis. Il se fit reconnaître et obtint d’être conduit auprès du général. Celui-ci reçut fort mal les gardes, se plaignit vertement au Comilé de salut public de l’injure faite à son aide-de-camp et, payant d’audace dans un moment où l’on prenait conlre lui des mesures préventives disant assez les soupçons qu’il inspirait, il délivra à Hutzinger une passe visée par le Comité. Cette passe donnait à son aide-de-camp la faculté de sortir de Paris et d’y rentrer à toute heure du jour et de la nuit, et cela par la porte qui lui plairait le mieux...

« Ce laissez-passer permit à Hutzinger de rejoindre Veysset le lendemain, 18 mai. L’entrevue fut décisive, toutes les conventions furent définitivement arrêtées et signées. L’exécution du contrat fut fixée au 19 ou au 20 au plus tard. Ce jour-là, de bon matin, devait avoir lieu une dernière rencontre entre Hutzinger et Veysset. Ce dernier devait y porter 20,000 francs à titre d’arrhes et les saufs-conduits nécessaires au général, à Hutzinger et aux autres officiers de l’état-major.

« Tandis que ceci se passait entre Saint-Denis et Paris, Mm‘ de Forsans-Veysset était toujours détenue à Saint- Lazare. Le 18 et le 19, elle subit des interrogatoires qui n’aboutirent pas. La prévenue ne comprit pas alors ou ne

voulut pas comprendre que l’exemple du vertueux Cournet avait fait des prosélytes, et que tous ces intègres citoyens étaient capables des plus grands dévouements... proportionnellement aux offres qui leur seraient faites.

« De légères entraves firent retarder la dernière entrevue de Veysset et d’Hutzinger jusqu’au dimanche 20 mai1.

« Comme les précédentes, elle devait avoir lieu à l’hôtel du Lapin-Blanc , à Saint-Denis; mais, sur les conseils de la femme Muller, elle fut fixée sur le terrain neutre de Saint-Ouen, placé sous le protectorat de l’armée prussienne, qui assistait avec une joie contenue au spectacle de cette horrible guerre civile.

« Pourquoi la femme Muller avait-elle conseillé ce lieu de rendez-vous, et quel jeu jouait-elle alors? C’est aujourd’hui un fait avéré, elle trahissait Veysset et ses amis, après les avoir fidèlement servis les premiers jours. La nature de ses fonctions dans l’entreprise lui avait permis de surprendre beaucoup de choses; elle avait entendu parler du million promis à Dombrowski, des fortes sommes allouées à Hutzinger et aux autres. Persuadée que Veysset portait ces valeurs sur lui, elle lui réclamait tous les jours les dix mille francs qu’il lui avait laissé espérer pour ses bons services. Ne pouvant les obtenir, elle se décida à livrer « les Conspirateurs » à la Commune.

« Tout en se laissant aller avec trop de confiance peutêtre, à fixer le rendez-vous sur le terrain neutre de Saint- Ouen, Veysset ne négligeait aucunedémarche pour assurer le succès de son entreprise. Il fit donc demander au com-

i Mme Veysset dit, par erreur, « le dimanche 20 mai », car ce dimanche était le 21 mai : il faut donc lire 21 mai, partout ou M"e Veysset a écrit 20 mai. C’est en effet le dimanche 21 mai, et non le 20, que les troupes de Versailles sont rentrées dans Paris, en 1871, et que l’entrevue dont parle Mme Veysset a eu lieu, ainsi que les événements importants et décisifs qui l’ont suivie.

mandant prussien, si la plaine était sûre pour une entrevue toute de négociation, et s’il ferait respecter la neutralité au cas où on la violerait. Il lui fut répondu que, dans une guerre entre la France et la Prusse, l’armée prussienne sauvegarderait par tous les moyens, même extrêmes, toute zone déclarée neutre; mais qu’avec la Commune, on ne répondait de rien. La déclaration n’était pas rassurante, toutefois vivement pressé par la femme Muller, Veysset n’hésita pas à accepter le rendez-vous indiqué et il passa la journée du 19, dans les préparatifs indispensables de la dernière heure.

« Quelque chose cependant des agissements cauteleux de la femme Muller avait dû transpirer à Versailles ; car dans la soirée du 19 mai, tandis que Veysset se trouvait chez M. Planat, pour convenir avec lui des dernières mesures à prendre, un envoyé de la présidence se présenta à son domicile de la rue au Pain; ne l’y rencontrant pas, il chargea la femme Chrétien de recommander à M. Veysset « de ne pas trop s’exposer. »

« Le 20 de grand matin, fidèles à leurs engagements Dombrowski et Hutzinger firent leurs dispositions. Hutzinger se rendit aux trois portes qu’occupaient les troupes sous le commandementdirect de Dombrowski; il fit retirer les artilleurs et leur enjoignit de cesser le tir; les bataillons de fédérés qui gardaient les avancées devaient se replier et laisser les ponts-levis baissés, afin que le général en chef, qui allait pousser une reconnaissance put rentrer sans entraves par une des portes. Le colonel Mathieu était chargé de l’exécution de ces ordres.

« Après avoir transmis les commandements du général en chef Dombrowski, Hutzinger, monté sur son cheval arabe, se rendit à Saint-Ouen. Il rencontra aux avantpostes Veysset. Parti de Saint-Denis, celui-ci arrivait au rendez-vous avec M. Planat, ancien député, qui avait

obligeamment mis sa voiture et son cocher à sa disposition.

« La première parole de Hutzinger fut pour les saufsconduits de Versailles; il demanda ensuite à Veysset s’il avait les fonds nécessaires à son entourage. Sur la réponse affirmative de celui-ci, qui lui remit aussitôt les saufsconduits et lui montra les 20,000 francs convenus Hutzinger se déclara satisfait et fit connaître les dispositions prises avant son départ de Paris.

— « Fort bien, répondit Veysset, maintenant nous « n’avons plus qu’à partir, veuillez prendre place dans la « voiture. »

« Hutzinger refusa en alléguant qu’il tenait beaucoup à son cheval arabe, qu’il allait le reprendre où il l’avait laissé et qu’il suivrait à cheval. L’endroit où se trouvait le noble animal était éloigné du lieu du rendez-vous, de quatre-vingts mètres environ du côté de Paris.

« Veysset ne fit aucune objection à ce caprice et l’accompagna tout en causant. Comme ils s’éloignaient, M. Planat, resté dans le fonds de sa voiture, remarqua plusieurs hommes à mines assez suspectes roder autour de lui et l’un d’eux même s’approcha et lui demanda du feu pour allumer son cigare.

« Peu après, le cocher de M. Planat s'écria : — « Mon- « sieur, Monsieur, on arrête votre ami, sauvons-nous. »

« M. Planat ne comprenant pas ce que signifiait cette exclamation, descendit de sa voiture pour voir ce qui en était. Très myope malheureusement, il ne put rien distinguer, mais son cocher qui, du haut de son siège se rendait un compte exact de la situation lui cria de nouveau :

1 II y a une déclaration, aux pièces justificatives, signée de M. Planat, dans laquelle ce dernier certifie qu’il a vu les 20,000 fr. aux mains de Veysset, quand ce dernier les a montrés à Hutzinger, à Saint-Ouen.

— « Monsieur, montez vite, on court sur nous. »

a M. Planat ne l’écoutait pas, préoccupé de savoir ce qui se passait, le cocher ajouta en faisant le geste de fouetter :

— <£ Monsieur, Monsieur, nous sommes perdus, si vous « ne montez pas je fouette! »

« M. Planat, du reste, voyait maintenant qu’il n’y avait plus à attendre, les hommes qui accouraient vers lui se rapprochaient de plus en plus ; il ne fit qu’un saut dans sa voiture, qui partit ventre à terre dans la direction de Saint-Denis. Les fédérés saluèrent son départ d’une décharge de revolvers qui, fort heureusement, n’atteignirent que la caisse du coupé.

« Arrivé à Versailles, M. Planat se rendit à la présidence, où il fit part à MM. Thiers et Barthélemy de Saint- Hilaire de ce qui était arrivé. Ces Messieurs furent fort émus de la position grave de-tM. Veysset ; mais ils exprimèrent l’espoir que, au milieu du tumulte et du désordre, conséquences inévitables de l’entrée des Versaillais dans l’enceinte de Paris, les Fédérés oublieraient leur prisonnier et que la vaillante armée, à qui son dévouement avait épargné tant de sang, le retrouverait sain et sauf et le délivrerait.

« Malheureusement il n’en devait rien être, outre les 20,000 francs qu’il portait sur lui, il possédait des papiers trop compromettants pour pouvoir être sauvé. Il était en outre trop connu de quelques membres de la Commune qui, selon l’expression de Ferré lorsqu’il avoua, après l’avoir longtemps niée, son identité, sa participation au meurtre de Veysset, le considéraient « comme leur adversaire le plus redoutable. »

« Tandis que les fédérés conduisaient Veysset à la préfecture de police et que l’on écrouait Hutzinger, en sa qualité d’officier, à la prison du Cherche-Midi, on exécutait

aux remparts les ordres que ce dernier avait transmis le matin aux troupes échelonnées de la porte du Point-du- Jour à la porte de VVagram.

« Toutefois le succès de ces manœuvres, si habilement dirigées, parut un instant compromis par le fait même de l’arrestation de Veysset et de Hutzinger. Les chefs de l’armée de Versailles, ignorant les mesures prises pour leur livrer les portes, avaient engagé le feu à distance et perdaient un temps précieux. Ce fut alors que Ducatel se dévoua, et parvint en affrontant la grêle de balles qui tombaient autour de lui, à indiquer aux troupes de Versailles par des signaux répétés que les portes étaient libres.

« Que devenait alors Dombrowski? Il est facile de comprendre les transes dans lesquelles il vivait. Il voyait bien Paris envahi par les Versaillais, les fédérés reculant de barricades en barricades devant l’armée française...

« Il se disait sans doute qu’il avait contribué pour sa part à étouffer cette révolution sans précédents dans les fastes les plus sombres de l’histoire humaine... Mais ce sauf-conduit qui devait lui donner la vie sauve, cet argent qu’il avait réclamé pour les siens?... Hutzinger ne revenait pas... Veysset aurait-il manqué à sa parole?... Était-il lui, Dombrowski, trahi par son aide-de-camp?... Au milieu de ces incertitudes poignantes, il fallait pourtant agir, l’inaction eut été une faute... elle eut été un crime aux yeux des fédérés... et le général qui a livré Paris, poussé par la fatalité, se rend aux barricades, pour combattre son œuvre, en dirigeant la défense désespérée... Tandis que Dombrowski vide ainsi jusqu’à la lie la coupe amère des désillusions, son aide-de-camp est transféré de la prison du Cherche-Midi à la Préfecture de police pour subir un nouvel interrogatoire. Lorsqu’il y arrive, il est huit heures du soir; l’entrée des troupes de Versailles est connue, l’inquiétude mord au cœur de tous, les estafettes

se succèdent de minute en minute, les couloirs regorgent de gens effarés qui courent, gesticulent, hurlent. Les uns cherchent à fuir, les autres se préparent à résister, d’autres ne peuvent pas croire à un événement aussi inattendu, les ordres se croisent, l’un contredisant l’autre... C’est un tumulte indescriptible. Au milieu de ce désordre incapables de s’entendre, les membres de la Commune donnent l’ordre de réintégrer Hutzinger à la prison du Cherche- Midi. Personne ne les écoute, le prisonnier abandonné dans une des cours de la Préfecture de police, par ceux-là même qui le gardent, saute sur un cheval et peut, à la faveur du mot d’ordre, sortir de la Préfecture.

a En route, il rencontre plusieurs officiers de l’étatmajor de Dombrowski , auxquels il annonce l’entrée des troupes de Versailles. Rue Vivienne, il éprouve des difficultés pour passer. Le colonel fédéré qui y commande, prétend qu’il n’a pas le mot d’ordre. Hutzinger ne perd pas son sang-froid, comprenant qu’une journée aussi chaude doit avoir sensiblement altéré le colonel, il apaise ses inquiétudes au moyen d’une bouteille de champagne, qu’ils vident fraternellement chez le marchand de vin, situé au coin de la place de la Bourse et de la rue Vivienne. Cet argument paraît décisif au colonel, qui laisse l’aide-de-camp continuer sa route et se réfugier chez Mademoiselle Jeanne, rue Cadet, n°10.

« L’armée de Versailles bien qu’entrée dans Paris, n’était pas encore maîtresse de la situation. De ce moment commence la guerre meurtrière des barricades...

« Ce fut dans ces moments critiques que l’on put apprécier le dévouement de quelques bons citoyens restés sous les coups de la menace au service de la Commune. »

Mme Veysset appelle naturellement bons citoyens les fonctionnaires de la Commune qui l’ont aidée à se sauver, en trahissant la cause du gouvernement cjui les payait,

et sans doute que les mauvais citoyens étaient ceux qui, fidèles à leur promesse et à leur devoir servaient fidèlement la cause de la Commune. Ceci bien entendu nous poursuivons notre citation :

« Le directeur de la prison de Saint-Lazare, M. Mouton, reçut le 23 mai, un ordre venant du Comité de salut public, signé Dupont et Rigault, lui ordonnant de faire fusiller Mme Forsans-Veysset, aussitôt que les troupes approcheraient *. Il vint présenter l’ordre à cette dame, en lui disant :

— « Si je vous sauve la vie, me sauverez- vous; car je « n’ai accepté ce poste que pour ne pas me battre contre « Versailles? »

« Mme Forsans-Veysset, lui ayant promis de témoigner de sa généreuse conduite en haut lieu, M. Mouton déchira l’ordre, résolu à nier l’avoir reçu, si Raoul Rigault récriminait.

Le jour même où le malheureux Veysset avait été fusillé sur le Pont-Neuf, Saint-Lazare fut pris par les troupes de Versailles. Mme Forsans-Veysset ayant fait demander aussitôt des nouvelles de M. Veysset, M. Delrice, capitaine du 32m,) de ligne, fut envoyé auprès d’elle pour l'assurer que rien de fâcheux ne devait être arrivé à M. Veysset.

« Nous avons cependant vu comment Ferré et Würth avaient atteint ce courageux citoyen que leur avait vendu une malheureuse femme égarée par ses instincts de cupidité.

’ M"6 Veysset, qui n’est pas très au courant des choses de la Commune , confond sans doute le Comité de salut public , avec celui de sûreté générale , dont Dupont et Rigault étaient membres. En outre jamais la Commune, ni son Comité de salut public ou d’autres n’ont donné l’ordre de fusiller les prisonniers aux directeurs des prisons, qui n’étaient pas des militaires exécuteurs des sentences des cours martiales.

la commune

« Amenée devant le Comité par ceux qui avaient arrêté Veysset, elle déposa contre lui et révéla tout ce qu’elle savait delà « Conspiration. » Dans son interrogatoire qui ne dura pas moins d'une heure, elle fit preuve d’un tel cynisme, que Ferré se retournant vers Würth, ne put s’empêcher d’exprimer énergiquement son opinion :

— « Cette femme est une rude canaille, dit-il, mais elle nous rend bo. ..t service L « Veysset était mort sans avoir eu la consolation de connaître la réussite de son œuvre. Il l’avait laissée, et c’est le cas ou jamais de le dire, à la grâce de Dieu, au moment où il touchait au but. Dombrowski, lui, était mort avec l’amère persuasion de s’être vendu sans résulat.

« Le mardi 22 mai, comme il arrivait devant la barricade du boulevard Ornano, il tomba de son cheval, atteint au bas-ventre par une balle. Immédiatement relevé, quatre fédérés le portèrent sur une civière par le boulevard Magenta, à l’hôpital Lariboisière, un officier précédait le funèbre cortège, tenant à la main un drapeau rouge. Le général se tordait sur sa couche dans des convulsions terribles, causées par la douleur. A l'hôpital, il succomba après une agonie de deux heures.

« En rendant le dernier soupir, toutes les tortures morales, qu’il avait endurées depuis la fatale matinée du

1 La femme Multer écrouée au dépôt de la Préfecture le même jour que Veysset, s’est vantée devant Mme Autonier d’avoir servi MM. Veysset, Guttin frères et leurs amis, dans le but de les livrer tous à la Commune : « Cependant, ajouta-t-elle, si M. Veysset « m’avait donné ce matin les 10,000 francs que je lui demandais, « je ne l’aurais pas fait arrêter. Mais il me disait toujours : Ma- « dame, quand les troupes seront rentrées, vous aurez ce que je « vous ai promis, je vous en donne ma parole. » « Votre parole ! « Moi je n’y crois pas à la parole, et j’ai perdu patience. » Puis, après avoir réfléchi, elle reprit : « J'ai peut-être eu tort de faire

« arrêter celui-ci; c’est Pautre.dans la voiture, qui avait lesmil- « lions l Enfin ! » L’autre, c’était M. Planat. »

dimanche 21 mai, lui montèrent au cœur et s’épanchèrent dans ces amères paroles :

« Voilà comme on meurt , lorsqu'on est trahi! »

« Du moins, dit eusuite Mme Veysset, il eut de splendides funérailles.

« Le 24 mai, son corps fut porté au cimetière du Père- Lachaise, par un membre de la Commune, son frère, le colonel Dombrowski *, quelques officiers et un piquet d’honneur.

« Là au son du canon qui grondait, du pétillement de la fusillade qui éclatait de toutes parts, à la lueur fauve de l’incendie qui se propageait, devant un auditoire morne, consterné, sous le poids d’une émotion poignante et indescriptible, le citoyen Vermorel parle, s’agite comme un serpent, siffle avec une rage concentrée, non contre l’armée régulière, qui fait son devoir; mais contre « cette « horde d’ivrognes et de lâches , qui la veille encore accu- « saient leur chef de trahison b, et qui l’ont abandonné seul sur une barricade où il a trouvé la mort.

« En confiant les restes de Dombrowski à la terre, on procédait aux funérailles de la Commune.

« Ce fut seulement le 25 mai que M. Alphonse Guttin vint chercher Mme de Forsans-Veysset à Saint-Lazare. Il ignorait encore le sort de Veysset et le croyait toujours prisonnier. Mais le lendemain, comme sous une pluie de balles, il courait aux informations, il rencontra le sousbrigadier Bacon, surveillant au dépôt de la Préfecture de police. Celui-ci... lui apprit l’affreuse nouvelle...

« MM. Guttin frères furent atterrés en apprenant à n’en point douter, la fatale nouvelle. Le 28 mai, arriva bientôt, et il n’y eut plus moyen de cacher son malheur à Mmc de Forsans-Veysset. On comprend quelle fut sa dou-

1 Ce dernier a depuis été condamné au bagne en Angleterre pour fabrication de fausse-monnaie.

La commünè

leur, elle était de celles qui se sentent et ne se définissent pas... 1 »

Si on compare la première partie de la brochure de Mme Veysset, à la déposition de l’amiral Saisset devant, la Commission d’enquête parlementaire, on reconnaît facilement la similitude des déclarations contenues dans ces deux documents. Ainsi par exemple, l’amiral Saisset dit très positivement que Dombrowski « fit successivement retirer la majeure partie des troupes » qui gardaient les portes qu’il devait livrer. Mme Veysset raconte dans sa brochure « que fidèles à leurs engagements Dombrowski et Hutzinger firent leurs dispositions, le dernier se rendit aux trois portes qu’occupaient les troupes sous le commandement direct de Dombrowski, il fit retirer les artilleurs et leur enjoignit de cesser le tir; les bataillons de fédérés qui gardaient les portes devaient se replier et laisser les ponts-levis baissés, afin que le général en chef, qui allait pousser une reconnaissance, put rentrer sans entraves par une des portes... »

Ainsi ces documents constatent tous les deux l’abandon des portes par ordre de Dombrowski à l’armée de Versailles, et la déclaration de Mme Veysset, encore plus explicite que celle de l’amiral Saisset, ajoute que les artilleurs devaient cesser le feu et que les ponts-levis devaient être baissés, ce qui faciliterait beaucoup l’envahissement de Paris. Ainsi ces deux témoignages qui concordent si exactement et qui se confirment mutuellement avec tant de précision, ne laissent aucun doute sur leur exactitude et sur leur véracité, et par conséquent sur la trahison de Dombrowski.

Mais s’ils ne suffisaient pas, il y a d'autres preuves

1 Extrait de la brochure publiée en 1873, à llruxellcs, et ayant pour titre : Georges Veysset, un épisode de la Commune et du gouver* nement de M. Thiers , par Mme Forsans-Vcysset.

authentiques et même officielles qui confirment tous les faits constatés par la déposition de l’amiral Saisset et par la brochure de Mme Veysset, et qui se trouvent dans les pièces aussi curieuses que sérieuses, qui forment la seconde partie de la brochure de cette dame, qu’elle a publiée sous le titre : « Le gouvernement de M. Thiers » et dont nous citerons les principaux passages au fur et à mesure des besoins de notre récit.

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