‹ Comment a péri la CommuneChapitre 12 sur 29 · ARMÉE DE VERSAILLES ÉTAT-MAJOR GÉNÉRAL, PLACE DE PARIS · texte numérisé non relu

ARMÉE DE VERSAILLES ÉTAT-MAJOR GÉNÉRAL, PLACE DE PARIS

« Le chef de poste, à la porte Saint-Cloud, laissera sortir librement, monsieur Adrien Guttin et madame Forsans-Veysset se rendant à Versailles.

« Le présent laissez-passer n’est valable que pour la journée du 2 juin 1871.

« Pour le général commandant la place. Le colonel major. >

< Signé : E. Lamy. »

Une fois à Versailles il paraît que l’accueil fait à M. Guttin et à madame veuve Veysset n’a pas été aussi favorable qu’ils l’espéraient et qu’ils le désiraient, car cette dame a écrit de Versailles une lettre à M. l’amiral Saisset, dont sa brochure ne contient que les passages les plus importants, les autres renfermaient, paraît-il, des récriminations que les intéressés ont jugé utile de supprimer ; mais malgré cela la lettre de madame Veysset à l’amiral Saisset n’en est pas moins une preuve flagrante de la conspiration ourdie à Versailles contre la Commune , et de la trahison de Hutzinger, de Dombrowski, etc., et elle prouve aussi que des engagements avaient été pris à ce sujet entre le Chef du pouvoir exécutif et son gouvernement, d’une part, et les conspirateurs et les traîtres, d’autre part.

Voici la portion de la lettre expurgée de madame veuve Veysset, telle qu’elle a été publiée dans la brochure de cette dernière ;

« Versailles, le 3 juin 1871.

«AM. l’amiral Saisset, 24, rue de la Chancellerie, à Versailles.

« Monsieur l’Amiral Saisset,

« Au nom de mon mari qui vient de mourir si malheureusement victime de son patriotisme et de son dévouement, au nom de l’estime que vous lui avez témoigné, je viens vous supplier d'intercéder pour moi auprès de M. le Chef du pouvoir exécutif. Je vais vous expliquer aussi brièvement que possible ce que je réclame de M. Thiers.

« Pour tant de sacrifices quelle a été la récompense?

« Pour mon mari la mort, une mort affreuse, pour moi sa femme, l’emprisonnement, des traitements indignes, et enfin la ruine ; pour les amis qui prêtèrent leur concours à mon mari, l’emprisonnement et la ruine.

« Je vous demande donc maintenant instamment de voir M. le Chef du pouvoir exécutif. Je le dis hardiment mon mari a rendu trop de services pour qu’on refuse dientendre sa veuve. Ce que je demande, vous le savez ce n’est pas le prix du sang de mon mari, je ne veux rien, ni pour sa vie perdue sitôt, ni pour ses peines. Ce que je demande, c’est que ses amis soient désintéressés et que pour cela une somme de quinze a vingt mille francs me soit remise immédiatement, car le temps presse. Vous verrez ensuite, monsieur l’Amiral, s’il ne serait pas juste que le reste des déboursés de mon mari me fussent rendus.

« Je ne veux pas prétendre que mon mari ait été autorisé à faire ces dépenses, mais elles étaient indispensables au succès de l’entreprise. Elles ont produit un résultat heureux, il est juste qu’on nous en tienne compte. Nous ne pouvons pas avoir si cruellement souffert pour en arriver à la ruine, à la misère; non cela n’est pas possible.

« J’ai encore une chose à demander cette fois, c’est l’exécution d’une promesse sacrée, M. Hutzinger, l’ancien aide-de-camp de Dombrowski, qui avait réussi à échapper aux agents de la Com-

mune, s’est livré de son propre mouvement, à l’autorité militaire.

« Il est juste qu’il soit relâché, c’est un engagement pris par le représentant du gouvernement.

« Je vous remercie à l’avance, au nom de mon mari, de ce que vous ferez pour moi et je vous prie, monsieur l’Amiral d’agréer, etc.

« Signé : veuve Veysset, 62, rue Caumartin. »

De son côté M. Alphonse Guttin appuya cette demande par la lettre suivante, adressée à M. Barthélemy Saint- Hilaire.

« Versailles, le 3 juin 1871,

« A M. Barthélemy Saint-Hilaire, chef du Cabinet.

« Monsieur,

•4 Je vous en conjure, je vous en supplie, soyez favorable à la demande que madame Veysset a adressée aujourd’hui à Monsieur le Chef du pouvoir exécutif, par l’intermédiaire de M. l'Amiral Saisset et selon votre conseil. Considérez, Monsieur, que nous avons rendu des services, que nous avons exposé notre vie, que l’infortuné Veysset y a perdu la sienne; que nous avons été traqués et que nous avons cruellement souffert. Ne nous infligez pas une dernière douleur en nous déniant la justice qui nous est due.

« Madame Veysset vient de retrouver dans le logement que son mari occupait à Versailles, rue du Pain, 18, le reçu d’une somme de dix mille francs, (10,000 fr.) donnés pour Monlmartre1. Je vous l’envoie sous ce pli. D’autres quittances, qui se trouvaient à Paris, ont été détruites et ne peuvent être présentées pour les

1 Ce sont les 10,000 francs payés pour la trahison des artilleurs de Montmartre, auxquels il est fait allusion. Le reçu de ces 10,000 francs n’est-il pas une preuve de cette trahison?

autres versements, pas plus naturellement que pour les fonds saisis sur M. Veysset lors de son arrestation.

« Veuillez agréer, etc.

« Signé: Al. Guttin. »

Après l’envoi de ces lettres et les démarches qu’elles provoquèrent, les réclamations de Mme Forsans-Veysset et de MM. Guttin frères furent accueillies à Versailles avec une grande apparence de sympathies. On paraissait comprendre l’importance des services rendus par la victime du 24 mai. M. l’amiral Saisset du reste appuyait vivement cette simple revendication de sommes avancées; quelques jours après l’envoi delà requête de Mme Forsans- Veysset, il lui faisait parvenir le billet suivant :

« Le vice- amiral Saisset, membre de l’assemblée nationale, s’empresse de porter à la connaissance de Mme Veysset, que M. le Chef du pouvoir exécutif, président du conseil des ministres, le charge de dire à Mme Veysset toute sa sympathie pour son affreux malheur, et qu’il fera tout ce qui lui sera possible pour améliorer sa situation, que des ordres seront donnés pour qu’une indemnité , dont le chiffre sera ultérieurement indiqué, vienne en aide à M. Alphonse Guttin, pour le remboursement d’une partie des fonds prélevés par M. Veysset sur sa caisse, dans un but favorable à l’ordre.

« Prière d’aller voir le plus tôt possible M. Barthélemy Saint- Hilaire, secrétaire général du chef du pouvoir exécutif, avec ce mot d'écrit, qui est l’exacte communication qui lui a été faite par M. le Secrétaire général. »

Signé : < Vice-amiral Saisset, membre de l'assemblée nationale. »

Dans une lettre adressée par M. Alphonse Guttin à son frère Adrien, il l'informe de ce qu’il vient d’apprendre au sujet de leurs réclamations :

« Mon cher Adrien,

« Je sors de chez Mm0 Veysset, où j’ai appris une bonne nouvelle.

« Dans sa maison, demeure un certain M. Fournier, chef du cabinet du ministre de l’intérieur. Ce matin il a dit à la concierge de la rue Caumartin :

« Qu’est-il donc arrivé à ce pauvre M. Veysset? »

€ Et sur la réponse de la concierge il ajouta :

« Samedi, M. Thiers a fait demander au ministre s’il y avait « des fonds disponibles, et la lettre qui portait cette demande « mentionnait que les fonds dont s’enquerrait M. Thiers étaient « destinés à la veuve Veysset.

« Ceci ne peut pas avoir été inventé, c’est donc une excellente nouvelle ; reste à savoir le chiffre, et à ce sujet je pense qu’une fois la somme fixée il n’y aura pas à y revenir. Je regrette donc que nous n’ayons pas mis M. Bocher en campagne, parce que, avec son intervention, on aurait peut-être obtenu plus qu’on ne ne recevra. Songes-y et vois s’il ne serait pas utile de le voir ?

« Je n’ai pas encore reçu de réponse de l'amiral.

« Une chaude poignée de main.

« Al. Guttin. »

« Paris, le 12 juin 1871. »

Cette lettre est une preuve de plus de la réalité du complot Veysset, Guttin, Barthélemy Saint-Hilaire, Saisset et Thiers, puisque ce dernier s’est informé s’il y avait au ministère de l’intérieur des fonds secrets disponibles pour rembourser à la veuve Veysset une partie des fonds avancés par son mari pour payer les frais de la trahison.

« Des amis communs, dil Mmc Veysset dans sa brochure, avaient en effet mis M. Ad. Guttin en rapport avec M. Charles Bocher et, celui-ci, après avoir pris connaissance de la mission acceptée par M. Veysset et de ce que réclamaient MM. Guttin et Mme de Forsans-Veysset, avait

fort obligeamment offert ses bons offices pour aider à obtenir^ws^ce ». C’est pourquoi M. Alphonse Guttin, dès le lendemain de sa première lettre, insistait auprès de son frère, en lui écrivant la lettre suivante :

«Paris, le 13 juin 1871.

« Mon cher Adrien,

« Rien n’est encore arrivé à Versailles, aussi Mme Veysset et moi, nous sommes d'avis que tu ailles voir au plus tôt M. Bûcher. Je crains bien que si nous n’obtenons rien maintenant, nous n’obtenions jamais rien.

« Enfin le chiffre une fois fixé, il n’y aura peut-être plus moyen d’y revenir. Et puis l’avenir pourrait amener des complications qui seraient désastreuses pour nous.

« Profitons donc du bon vouloir de M. Bocher, tâche d’obtenir de lui qu’il fasse une démarche auprès de M. Thiers lui-même.

« J’espère beaucoup dans l’intervention de M. Bocher. Je n'ai pas de réponse de l’amiral.

« Tout à toi,

« Al. Guttin. »

M. Ad. Guttin ayant fait la démarche que son frère lui demandait reçut un accueil des plus gracieux ; M. Charles Bocher réclama un état de déboursés de Veysset, avec autant de pièces à l’appui que possible.

M. Ad. Guttin s’empressa de le satisfaire et, le 15 juin, il lui annonçait par une première lettre qu’il lui remettait ce compte détaillé. A celui-ci était jointe une lettre d’envoi et la missive de l’amiral Saisset que nous avons publiée plus haut.

Voici la lettre de M. Guttin et le compte détaillé qui l’accompagnait :

«AM. Charles Bocher, 7, rue Saint-Florentin, à Paris.

«Paris, le 15 juin 1871. — 5, rue Letellier.

« Monsieur,

« J’ai l’honneur de vous remettre l’état des sommes que sur la demande de M. Veysset, nous avons déboursées pour la cause de l’ordre et sur la promesse verbale d’être intégralement remboursés, même en cas de non-réussite.

« Ces déboursés s’élèvent à environ 36,000 francs.

« Je joins à cet état une lettre de M. l’amiral Saisset, dont le contenu vous fera voir que M. le Chef du pouvoir exécutif appréciant la situation, a bien voulu s’engager à donner suite à nos justes demandes.

« Ayant déjà trop abusé de votre bienveillant accueil, je n’entrerai dans aucun détail sur cette malheususe affaire dont vous avez pu suivre tous les fils.

« Comme l’a dit Mœ9 Veysset à M. le vice-amiral Saissset, dans sa lettre du 3 courant, ces dépenses étaient indispensables au succès de l’entreprise. Elles ont produit un résultat heureuse, il est juste qu’on nous en tienne compte.

« Nous ne pouvons pas avoir si cruellement souffert pour en arriver à une ruine d’autant plus complète que mon frère a été incendié par la Commune.

« Je vous en prie, Monsieur, faites qu’on me rende justice.

« Nous ne demandons de récompense d’aucune sorte.

« Qu’on nous rembourse nos déboursés et nous nous estimerons trop heureux d’avoir été utiles à notre pays, en contribuant à des manœuvres qui ont rendu facile l’entrée des troupes 1 ; qui ont énervé la résistance de l’insurrection et évité ainsi une grande effusion de sang 2.

« Veuillez agréer, etc.

« Signé : Ad. Guttin. »

1 « Ces manœuvres qui ont rendu facile l’entrée des troupes », ce sont la trahison de Dombrowski et la livraison des portes.

2 Ces manœuvres ou cette trahison ont en effet, épargné le sang des troupes de Versailles, mais pas celui des gardes nationaux défenseurs de Pari-;, puisque 40,000 d’entre eux ont été massacrés.

Voici encore la seconde lettre de M. Ad. Gullin à M. Bocher dont il a été parlé :

« Paris, le 15 juin 1871. — 41, rue Boursault.

« A M. Charles Bocher, 7, rue Saint-Florentin.

« Monsieur,

« Suivant ce qui a été convenu ce matin entre nous, je vous remets sous ce pli copie des pièces énoncées dans une lettre de ce jour, et dont j'ai l’honneur de vous communiquer les originaux.

« Il n’y a que vous, Monsieur, qui, par votre haute situation, et votre grande autorité, puissiez hâter la solution de notre instance auprès de M. Barthélemy Saint-Hilaire, puisque vous avez pu apprécier les services rendus et la position intolérable qui en résulte aujourd'hui pour nous.

« Je n’insisterai pas auprès de vous, Monsieur, et j'ose compter sur la très grande bienveillance que vous nous avez témoignée, pour espérer un très prochain règlement, et d’ici à la fin de ce mois au plus tard si possible.

« Nous accepterions volontiers un ou plusieurs bons du Trésor à longue échéance, si le paiement de l’indemnité à nous allouer devait en être facilité, étant à même, grâce à nos relations, de les escompter rapidement.

« Veuillez agréer, etc.

« Signé : Ad. Guttin. »

« P. S. — Selon votre désir, je vais m'occuper de réunir les documents relatifs à l'ouvrage dont vous m’avez entretenu et de me mettre à l’œuvre pour vous satisfaire de mon mieux. Mon frère et moi pourrons vous fournir des détails qui, j’aime à le croire, vous intéresseront ».

Parmi les pièces dont M. Ad. Guttin avait envoyé copie à M. Bocher, afin qu'il puisse faire des démarches auprès du gouvernement de Versailles, en son nom et en ceux de

son frère et de Mma veuve Veysset, il y avait le compte suivant :

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