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LA TRAHISON DE DOMBROWSK

AVOUÉE PAR TROIS DE SES COMPLICES, MEMBRES DES COMITES DE SALUT PUBLIC ET DE SURETE GÉNÉRALE

Malgré l’incontestable valeur des preuves que nous avons fournies de la trahison de Dombrowski, malgré l’authenticité des pièces que nous avons produites à son appui et le caractère officiel de quelques-unes, il y aura certainement un très grand nombre de partisans de la Commune qui refuseront de les accepter et qui, malgré tout, persisteront à croire à l’innocence du général Dombrowski et de ses complices, en disant que les accusations contenues dans la déposition de l’amiral Saisset et dans la brochure de Mme Yeysset sont fausses et calomnieuses, et ils ajouteront encore, en insistant beaucoup que ces accusations émanant de personnes ennemies de la Commune et de ses défenseurs, qui les avaient toujours combattus et calomniés, étaient sans grande valeur, qu’on ne pouvait avoir aucune foi, ancune confiance en elles et qu’ils récusaient leurs auteurs parce qu’ils étaient à la fois témoins et partie intéressée dans cette cause.

On pouvait bien répondre à ces observations et à cette récusation que les accusations de trahison formulées

contre Dombrowski et ses complices étaient appuyées dans la brochure de Mme Veysset sur des documents authentiques et officiels, qui les prouvaient d’une manière si certaine et si évidente, qu'il était impossible de les mettre en doute.

Mais, afin de convaincre complètement ceux qui seraient tentés de nier jusqu’à l’évidence, nous allons citer d’autres pièces beaucoup plus accablantes et qui n’émanent pas cette fois des ennemis de la Commune , mais au contraire de quelques-uns de ceux qui étaient réputés pour être ses défenseurs les plus dévoués et dont les témoignages ne peuvent être récusés.

Lorsque la déposition de l’amiral Saisset accusant formellement Dombrowski et quelques-uns de ses principaux aides-de-campde trahison fut publiée, elle souleva, comme nous l avons dit, de nombreuses et presque unanimes protestations parmi les partirans de la Commune, dont la plupart étaient alors proscrits, et qui considéraient le général polonais comme un héros et comme un martyr, cela se comprend du reste parfaitement; car, à l’époque dont nous parlons la brochure de Mmo Veysset n’était pas encore publiée, et ils ne conaissaient pas les documents authentiques et officiels prouvant cette trahison.

Alors trois membres de la Commune , les citoyens Ranvier, Gérardin et Dupont, les deux premiers faisant partie du Comité de salut public et le troisième appartenant au Comité de sûreté générale, sous prétexte de prendre la défense de Dombrowski et de réhabiliter sa mémoire publièrent trois lettres dans lesquelles ils avouèrent formellement sa trahison, et déclarèrent hautement « que des négociations eurent lieu et qu’il fut convenu entre les capitulards Versaillais et Dombrowski; le Comité de sûreté générale et le Comité de salut public, que deux portes seraient livrées moyennant la modique somme de

1,500,000 francs par lesquelles entreraient 10,000 hommes de cavalerie, etc. »

Ces lettres et les déclarations compromettantes qu’elles contenaient produisirent le plus mauvais effet et vinrent fournir des preuves accablantes contre le général Dombrowski et les deux Comités, confirmer la déposition de l’amiral et changer en certitude le doute soulevé par cette dernière au sujet de la trahison du plus renommé des généraux de la Commune.

Ces trois maladroits amis ont donné le coup de pied de l’âne, un véritable coup d’assommoir, à leur protégé Dombrowski, et ont prouvé la culpabilité des deux Comités qu’ils ont cherché à disculper à l’aide d’un prétexte stupide, celui de la capture de 10,000 cavaliers, ainsi qu’on le verra plus loin.

Voici ces trois missives qui ont été insérées par ordre de leurs auteurs dans le Vermersch Journal de Londres, des 10, 13 et 14 mars 1872.

a Londres, le 10 mars 1872. — Saint-John Street, 160.

« Cher citoyen1 2,

« C’est avec le plus grand plaisir que je me joins à vous pour élever la voix contre la déposition erronée de M. Saisset concernant votre frère, mort en combattant pour la Commune.

<t II n’est que nécessaire de connaître ce qui s’est passé à Paris et savoir comme nous comment il est mort, tué par les halles versaillaises, le mardi 23 mai pour réduire au silence, les allégations de M. Saisset.

1 Voir plus loin les lettres dont nous parlons et desquelles nous avons extrait les passages placés entre guillemets.

2 Cette lettre est adressée à Théophile Dombrowski, frère de Jeroslaw Dombrowski, général de la Commune, tué à Montmartre le 23 mai 1871. — Théophile Dombrowski a été un peu plus tard condamné à Londres aux travaux forcés, pour fabrication de fausse monnaie, et il est encore au bagne.

« Il est donc faux que la mort d’un traître, fusillé le mercredi ait eu lieu par l’ordre de Dombrowski.

« 11 fut en effet proposé à votre frère d’entrer en arrangement avec Versailles; mais il vint aussitôt nous en avertir, et dès ce moment il s’occupa sérieusement des avantages militaires qu'il en pourrait tirer contre nos ennemis.

« J’affirme que la conduite de Dombrowski est restée honorable, et qu’il est mort avec le courage qui lui était si connu.

« Puissent ces quelques lignes effacer ce que les accusations de M. Saisset ont d’offensant pour la mémoire de celui qui s’est conduit si vaillamment!

« Recevez mes bien sincères salutations.

« G. Ranvier, ex-membre du Comité de salut public. »

Les deux lettres suivantes signées par deux membres de la Commune sont également adressées au frère du général Dombrowski, commandant du premier corps d’armée de la Commune : voici la première, celle de Gérardin, membre du Comité de salut public.

« Mon cher ami,

« Si je comprends votre indignation à la lecture de la déposition du sieur Saisset, généralissime des gourdins réunis, je ne m’explique point votre étonnement.

« 11 est fort naturel, en effet, que les lieutenants de Foutriquet — ni morts ni vainqueurs — essayent de faire oublier leurs trahisons et leurs lâchetés en accusant ceux qui ont osé combattre ou su mourir.

« Quelques lignes d’histoire pour répondre aux calomnies :

« ... Cependant la Commune faisait des propositions ou rendait des décrets contre la prostitution, les jésuites et les armées permanentes, et réduisait à un maximum de 6,000 francs, les appointements des premiers fonctionnaires de la République.

« Ces résolutions exaspérèrent le parti des honnêtes gens.

« La trinité Goton-Bazile-Dumanet et le grand Saint-Cumul étaient en danger I

« Aristocrates, bourgeois, calotins, héros retour de Prusse, bref tout ce que la réaction compte d’imbéciles et de gredins accourut à la voix des derviches de l’assemblée et il fut décidé qu’il fallait vaincre ou mourir.

« C’est alors que le sieur Saisset se souvint fort à propos de quelle manière les Prussiens prenaient les villes, et ce genre d’assaut convenant infiniment mieux que tout autre à son courage et à la bravoure de ses collègues, on résolut d’entrer dans Paris par les mêmes portes par les mêmes moyens, dont jadis on était convenu avec les parlementaires de M. de Bismarck.

« La vénalité d’un général faisait si peu de doutes pour Foutriquet et son état-major de capitulards, que ledit Foutriquet annonça solennellement du haut de la tribune, que sa glorieuse armée entrerait dans Paris sans coup férir quand et comme il voudrait.

« Des négociations sérieuses où les garanties étaient loin de manquer furent entamées avec le général Dombrowski qui prévint immédiatement le Comité de salut public.

« Après sérieux examen le Comité de salut public d’accord avec le Comité de sûreté générale, décida que le général Dombrowski aurait à suivre les négociations pour les faire aboutir à un plan convenu entre le Comité de salut public, le Comité de sûreté générale, le délégué à la guerre, Rossel, et les généraux Dombrowski et Wroblewski, un commfssaire spécial nommé par le Comité de sûreté générale fut attaché à l’état-major du général Dombrowski, dont tous les actes furent ainsi soumis à un contrôle constant, contrôle que du reste, il avait exigé lui-même dès le début de l’affaire.

« Un membre du Comité de sûreté générale celui-là même qui a été le plus directement chargé de suivre les négociations complétera mon récit et le reprendra où je l’ai laissé.

« Salut et Égalité.

« Ch. Gérardin, membre de la Commune de Paris et du Comité de salut public.

« Londres, le 9 mars 1872. »

Enfin, voici la troisième lettre, celle de Dupont, membre du Comité de sûreté générale, « qui a été spécialement chargé de suivre les négociations », ainsi que l’a dit son beau-frère Gérardin.

« Mon cher citoyen, (cette lettre est également adressée au frère de Dombrowski .)

« Vous me demandez quelques mots de rectification au rapport d’un certain Saisset, soi-disant amiral, les voici :

« Dans le courant du mois d’avril (la date juste m’échappe), je fus prévenu par le Comité de salut public, que des propositions avaient été faites par l’insurrection versaillaise (un négociant du nom de Veysset servant d'intermédiaire) au général Dombrowski. Le même jour, j’allai rendre visite au général qui me raconta l’affaire dans tous les détails: il s'agissait de livrer deux portes de Paris moyennant la modique somme de quinze cent mille francs !...

« Comme j’avais pleins pouvoirs j’engageais fortement Dombrowski à accepter les propositions qui lui étaient faites. « Nous « n’avons qu’un moyen de vaincre, lui dis-je, avec les jésuites, la « fin justifie les moyens. Ayons la fin et Thiers lui-même justice fiera nos moyens. »

« Il fut donc convenu entre les capitulards versaillais et Dombrowski, le Comité de sûreté générale et le Comité de salut public1, que deux portes seraient livrées par lesquelles entreraient dix mille hommes de cavalerie , la date de l’entrée des troupes devait être fixée par Dombrowski, qui aurait eu le temps

1 Si on prenait acte du texte de la lettre de Dupont, il en résulterait que les deux Comités, celui de salut public et celui de Sûreté générale, auraient traité directement avec « les capitulards de Versailles » pour la livraison des portes, car c’est bien positivement ce que dit très clairement Dupont. Nous n'allons cependant pas aussi loin que ce Monsieur clans nos accusations et nous croyons que les Comités se sont seulement entendus avec Dombrowski pour la livraison des portes et qu’ils n’ont pas eu pour cela de convention directes avec le gouvernement de Versailles.

de prendre toutes les précautions stratégiques nécessaires pour les faire prisonnières sans presque coup férir.

« Un de mes secrétaires du Comité de sûreté générale avait été nommé aide-de-camp du général et me tenait constamment au courant des phases de l’affaire l.

a Je ne m’élenderai pas plus longuement, ce qui précède suffit pour prouver que Dombrowski, dans sa trahison prétendue , n’obéit jamais qu’aux ordres de la Commune représentée par ses deux principaux Comités.

« Les événements, à partir du mois de mai, se précipitèrent avec une telle rapidité, que le général, en dépit du plan combiné, n’eut que le temps de se faire tuer.

« Salut fraternel.

« A. Dupont,

« Membre de la Commune et du Comité de sûreté générale.

« Londres, le 9 mars 1872. •

« P. S. — Sur l’avis de Dombrowski et par ordre du Comité de sûreté générale, Veysset, « le pauvre diable », fut arrêté le 19 mai à Saint-Ouen, porteur d’une somme de 22,000 francs. Le mercredi 24 mai, Veysset était fusillé par un peloton de vengeurs de Flourens, au pied de la statue de Henri IV 2. »

Il nous sera bien difficile d’expliquer ici et de faire comprendre les violents sentiments d’indignation et de dégoût que nous inspira la lecture de ces trois lettres.

1 II paraît que les renseignements fournis à M. Dupont, ne lui ont pas été très utiles ou qu’il trahissait la Commune, puisqu’il a laissé entrer les troupes de Versailles sans rien dire et sans rien faire pour s’y opposer.

2 M. Dupont, avec la légèreté qui le caractérise, se trompe à la fois sur la date de l’arrestation de Veysset et sur la somme qu’il a saisie sur lui : C’est le 21 mai et non pas le 19 qu’il l’a arrêté, et seulement 20,000 francs qu’il lui a pris ; et cependant si quelqu’un doit être bien renseigné à ce sujet, c’est Dupont, puisque c’est lui qui a arrêté Veysset, qui a saisi sur lui son argent et qui l’a fait fusiller; ainsi qu’il nous l’a lui-même raconté.

Jusqu’alors nous n’avions soupçonné rien de pareil. Quand le 21 mai 1871, entre cinq ou six heures du soir, pendant la séance de la Commune , dont nous étions membre, nous apprîmes par le message de Dombrowski, que les troupes de Versailles étaient entrées dans Paris, par les portes du Point-du-Jour, de Saint-Cloud, d’Auteuil, de Passy, etc... nous n’avions jamais supposé qu’il y eut parmi les membres de la Commune et ses défenseurs des misérables capables de l’avoir trahie et vendue ; et, bien longtemps après sa chute, lorsque nous avions réussi à nous réfugier à Londres, nous étions toujours bien éloigné de soupçonner une telle infamie. Aussi, quand la déposition de l’amiral Saisset vint dévoiler cette dernière comme nous l’avons déjà dit, nous en fûmes indigné et nous ne la prîmes pas au sérieux.

Mais lorsque nous lûmes les prétendues lettres justificatives de Ranvier, Gérardin et Dupont, nous comprîmes toute l’affreuse vérité de cette déposition.

Le cynisme et l’immoralité de ces lettres, les révélations étranges qu’elles renfermaient sur l’abominable trahison de Dombrowski et de ses complices nous effrayèrent et nous éclairèrent. Nous ne pouvions plus douter de l’affreuse réalité puisque les coupables euxmêmes l’avouaient en déclarant « que des négociations sérieuses avaient eu lieu » entre Dombrowski et Veysset, l’espion, l’agent secret du gouvernement de Versailles, dans le but bien constaté et approuvé par les deux Comités de salut public et de sûreté générale de livrer plusieurs portes de Paris « moyennant 1,500,000 francs, sous le spécieux prétexte de tendre un piège à l’armée de Mac- Mahon, et de faire dix mille hommes de cavalerie prisonniers. »

Ce prétexte était si absurde, que nous ne pouvions pas le prendre au sérieux; plus nous relisions ces lettres,

plus nous devenions perplexe ; car nous ne pouvions comprendre la légèreté et l’inconscience avec lesquelles elles avaient été écrites.

Nous étions surtout bien étonné de voir M. Ranvier écrire que « c’est avec le plus grand plaisir qu’il élève la voix pour protester contre la déposition erronée de M. Saisset. L’accusation de trahison portée contre le général Dombrowski, qui passait alors pour être le plus héroïque défenseur de la Commune , nous semblait si invraisemblable, nous paraissait alors si odieuse, et elle soulevait chez nous un sentiment de si profonde tristesse que nous ne pouvions nous expliquer « le grand plaisir que M. Ranvier éprouvait à être forcé de protester contre elle.

Mais cela n’était rien encore, ce qui nous causait une stupéfaction bien plus profondément douloureuse, ce que nous ne comprenions pas, ce qui outrepassait selon nous tout bon sens, toute raison, c’est d’entendre M. Ranvier avouer d’une manière si inconsciente ou si immorale, comme étant la chose la plus naturelle et la plus simple du monde : « Qu’il fut, en effet, proposé au général Dombrowski d’entrer en arrangement avec Versailles.

Comment? le général en chef chargé de la défense d’une place de guerre assiégée par un ennemi implacable et redoutable, sous un prétexte absurde qui ne soutient pas l’examen, trahi la confiance que ses défenseurs ont mise en lui, il s’entend secrètement et traîtreusement avec les ennemis, pour leur vendre et leur livrer plusieurs portes de la ville qu’il a directement sous sa garde, afin d’introduire l’armée des assiégeants dans cette dernière et d’exposer ses habitants à toutes les horreurs d’un massacre, d’un pillage, et à la tendre merci d’une soldatesque ivre qui en a fusillé près de quarante mille et emprisonné encore davantage, et comme aggravation, ce général a ac-

compli son forfait dans l’espoir de toucher une prime d’un million et demi et de pouvoir se sauver et d’aller vivre à l’étranger avec le prix du sang. Eh bien, faire tout cela, préméditer, préparer et vouloir consommer jusqu’au bout toutes ces horreurs, ce n’était pour M. Ranvier et ses dignes collègues : « qu’entrer en arrangement avec Versailles. » C’était réellement, on en conviendra, une singulière manière de « s' arranger . »

Mais, d’un autre côté, qui donc leur avait donné le droit d’autoriser le général Dombrowski, chargé de la plus grande partie de la défense de Paris, de trahir et de livrer cette ville, de vendre ses portes à l’ennemi, de trafiquer de la liberté et de la vie de ses habitants ; ou comme le dit si légèrement M. Ranvier : qui donc l’avait autorisé « à entrer en arrangement avec Versailles? »

L’auteur de ces étranges paroles ne savait donc pas que tout rapport, tout pourparler avec l’ennemi, de la part des défenseurs d’une place de guerre, quand elle est attaquée ou assiégée, est un crime de haute trahison, puni de mort, et que son prétendu « arrangement » ayant pour but de livrer les portes de Paris, moyennant un million et demi, quelque soit le prétexte avec lequel il a cherché à le dissimuler ou à l’innocenter est le plus abominable forfait que l’on puisse imaginer.

M. Ranvier et ses collègues avaient donc la conscience morte, le sens moral éteint ; ils étaient donc les pires des criminels ou des crétins pour oser se faire les complices et les défenseurs d’une pareille trahison?

Mais ils ne comprenaient donc pas, qu’en présence de la proposition criminelle qui avait été faite par un espion ennemi à Dombrowski, le devoir impérieux de ce général était d’arrêter l’envoyé corrupteur, l’agent provocateur de trahison et de le faire fusiller en cette qualité, au lieu de l’écouter sous le dangereux ou stupide prétexte d’en tirer

« sérieusement contre nos ennemis tous les avantages militaires, » comme l’a dit si idiotement ou si hypocritement M. Ranvier. On sait que ces « sérieux avantages se sont résumés pour la Commune , dans le massacre de quarante mille de ses défenseurs, dans l’arrestation, l’emprisonnement, la transportation, les condamnations aux travaux forcés et à mort de soixante mille autres, dans les exécutions de Satory, de Vincennes, etc.. ; dans la misère, les souffrances et le désespoir de cent mille familles de prolétaires, dont les chefs et les soutiens avaient été frappés, condamnés ou fusillés, et qui restaient dénuées de tout et sans secours; dans l’anéantissement complet de la Commune et dans l’ajournement indéfini du triomphe de la Révolution et de l’émancipation des travailleurs. Voilà quels sont les déplorables, les épouvantables « avantages que l’arrangement » de Dombrowski et de ses complices avec Versailles a produits.

Et en présence du crime de Dombrowski et des désastres épouvantables qui en ont été le résultat immédiat. M. Ranvier a osé écrire : Dombrowski est resté honorable !

Après une pareille déclaration nous renonçons à stigmatiser son auteur comme il le mérite.

La lettre de Charles Gérardin est tout aussi immorale que celle de Ranvier, mais elle est beaucoup plus explicite, et dévoile la criminelle complicité des Comités de salut public, de sûreté générale et de quelques généraux de la Commune dans l’abominable trahison dont nous parlons.

Nous devons d’abord dire quelques mots de M. Charles Gérardin, dont personne n’avait trop entendu parler avant la guerre et la Commune, il était le beau-frère de A. Dupont, c’était son plus beau titre aux hautes positions politiques qu’il a occupées. Nous nous rappelons

La commune

que quand on a nommé le premier Comité de salut public, M. Charles Gérardin a pris la parole en disant :

— « Citoyens, je suis Alsacien, à ce titre je demande à faire partie du Comité de salut public, dans lequel ma province infortunée doit être représentée, si vous m’élisez cela prouvera à mes compatriotes que la Commune ne les oublie pas et qu’elle espère les délivrer du joug des Allemands. »

On applaudit ce patriote alsacien et il fut élu membre du premier Comité de salut public.

Quand le commandant Rossel fut décrété d’accusation et que la Commune lui octroya « la cellule à Mazas » qu’il avait demandée, Charles Gérardin, son ami, qui avait quelque peu conspiré avec lui et le Comité central contre la Commune demanda à être son geôlier, ce qui lui fut accordé.

Tous deux se retirèrent provisoirement dans une chambre voisine de celle des séances de la Commune. Nous avions été ce jour-là retenu un peu tard aux barricades du Point-du-Jour et lorsque nous arrivâmes à l’Hôtel de Ville, la séance de la Commune était commencée depuis longtemps et Rossel avait été mis en état d’arrestation; mais nous l’ignorions.

Nous montions tranquillement le grand escalier qui conduit au premier étage du palais municipal, lorsque nous rencontrâmes Rossel et Gérardin qui le descendaient, en passant près de nous, ils nous saluèrent, mais sans nous parler, ils avaient l’air très sombre; Rossel avait sa capote d’officier du génie soigneusement boutonnée et son képi enfoncé sur les yeux. C’est la dernière fois que nous l’avons vu.

Lorsque nous arrivâmes dans la salle des séances de la Commune , il y avait un grand brouhaha, nous en demandâmes la cause et on nous dit que Rossel avait été

mis en état d’arrestation, et qu’il venait de s’évader avec son gardien Gérardin.

Ignorant la cause de l’arrestation du premier et ne voulant pas contribuer à le faire arrêter de nouveau, nous ne dîmes pas que nous venions de le croiser dans l’escalier qu’il descendait, et pendant qu’on le cherchait dans les couloirs et dans les chambres de l’Hôtel de Ville, il eut le temps de s’évader.

La fuite de Rossel que nous n’apprécions pas, donne néanmoins une idée de la loyauté et de la bonne foi de Charles Gérardin; ce dernier avait sollicité la faveur de garder Rossel : la Commune avait eu confiance en lui et en sa parole d’honneur, qu’il avait donnée, de ne pas laisser évader son prisonnier, et à peine avait-il achevé son serment qu’il le violait outrageusement. Cet homme avait vingt-six ans, il avait été élevé sous le règne du parjure de décembre.

Maintenant que nous avons fait connaître les débuts et la fin de la vie politique pendant la Commune, de M. Gérardin, nous allons analyser sa lettre dans laquelle il a dit :

« Qu'après sérieux examen, le Comité de salut public d’accord avec le Comité de sûreté générale, décida que le général Dombrowski aurait à suivre les négociations pour les faire aboutir à un plan convenu entre le Comité de salut public , le Comité de sûreté générale , le délégué à la guerre Rossel et les généraux Dombrowskiet Wroblewski.

M. Charles Gérardin devait être bien informé en sa triple qualité d’ex-membre de la Commune et des Comités de sûreté générale et de salut public, et si on en croit ce qu’il dit dans sa lettre les deux plus importants Comités de la Commune; ceux de sûreté générale et de salut public; le délégué à la guerre Rossel et les généraux Dombrowski et Wroblewski étaient tous d’accord pour livrer les portes qui ont déjà été souvent désignées par nous, à

l’armée du gouvernement de Versailles, sous prétexte de faire 10,000 cavaliers prisonniers.

Nous avouons franchement que la première fois que nous avons lu la lettre de M. Gérardin, nous ne l’avons pas prise complètement au sérieux, nous n’avons pas pu croire tous les personnages désignés par M. Gérardin coupables d’un pareil crime et capables de prendre au sérieux le prétexte absurde qu’il avait donné pour l’excuser.

Cependant après avoir lu les deux autres lettres de Ranvier et de Dupont, et avoir entendu la déclaration, que Félix Pyat nous a faite, au sujet de la comparution de Dombrowski devant le Comité de salut public, il ne nous a pas été possible de nier plus longtemps la culpabilité des membres des deux Comités, nous avons été forcé de nous rendre à l’évidence.

Quant à la participation de Rossel et de Wroblewski, à la trahison de Dombrowski, elle nous a paru bien moins établie, car à l’exception de ce que M. Gérardin a dit de leur participation au complot, ayant pour objet la livraison des portes, nous n’avons absolument rien trouvé qui puisse faire supposer qu’ils y aient pris part.

Nous avons toujours cru et nous pensons encore aujourd’hui que Rossel était honnête, désintéressé et trop délicat, trop intelligent, trop instruit, trop bon militaire pour qu’il ait pu participer à une pareille et aussi stupide infamie et pour qu’il ait pu croire, pendant une seconde seulement que les généraux de l’armée de Versailles enverraient de la cavalerie pour s’emparer des portes qu’on devait leur livrer; il est certain qu’ils ne l’auraient pas fait, qu’ils n’auraient pas voulu l’exposer à une destruction possible et presque certaine si on l’eut entourée et attaquée de trois côtés à la fois; ils auraient envoyé, comme ils l’ont fait, de l’infanterie et se seraient empressés de s’emparer des positions que nous leurs aurions

abandonnées et de s’y établir solidement, sans que nous leur ayons fait un seul prisonnier et ils auraient cherché à continuer leur envahissement de Paris.

Nous croyons que Wroblewski, qui a fait preuve de beaucoup de capacité militaire dans la défense de Paris, qui s’est battu si intelligemment et avec tant de courage à la Butte-aux-Cailles, qui s’est toujours conduit si honnêtement, ait pu croire un seul instant à la ridicule histoire de la capture de 10,000 cavaliers, inventée après coup par Ranvier, Gérardin et Dupont, et qu’il ait voulu participer à leur complot aussi criminel que stupide. Mais, continuons l’étude des lettres étranges de ces trois coquins qui ont entrepris la justification de Dombrowski et qui n’ont fait que dévoiler sa trahison et celle des deux Comités en cherchant à les cacher.

La lettre écrite par A. Dupont à ce sujet est certainement la plus cynique et la plus explicite des trois. Son auteur est un ex-membre de la Commune, du Comité de sûreté générale et le digne beau-frère de Charles Gérardin. Celui-là ne pèche certainement pas par manque d’intelligence et d’instruction; c’est un individu qui a reçu une certaine éducation et qui est fort capable, même de tout.

Nous l’avons connu à la Commune où il était notre collègue et surtout à Londres où il s’était réfugié, mais nous ignorions alors qu’il était un traître, ce n’est que plus tard que nous l’avons su. Il était sous l’empire employé au Crédit foncier ; il fat compromis, il ne sait pas pourquoi, dans le complot de Blois, auquel il était complètement étranger, et dont il n’avait jamais entendu parler; du moins c’est ce qu’il nous a déclaré à plusieurs reprises. 11 a néanmoins été condamné pour sa prétendue participation à la susdite conjuration à quinze ans de prison, desquels il n’a fait que vingt-cinq jours, ayant été rendu à la liberté par la révolution du 4 septembre.

C’est un ambitieux, un besogneux, toujours à la recherche d’une position sociale bien plutôt qu’à celle de la meilleure des républiques, qui lui importe fort peu. Aussi, à sa sortie de prison, il s’empressa d’aller solliciter les faveurs du gouvernement, il lui demanda une place, en se prévalant des vingt-cinq jours de détention qu’il avait faits pour la République, et comme il avait des goûts policiers très prononcés, il réclama et obtint l’emploi de chef de la police municipale à la préfecture de police, Mais, comme il ne manque pas de flair, il ne tarda pas, en bon limier qu’il était, à s’apercevoir, dans sa nouvelle position de mouchard en chef, que le gouvernement de la Défense nationale branlait au manche et devenait de plus en plus impopulaire, il se ménagea adroitement des relations avec ses anciens collègues du prétendu complot de Blois, et après la révolution du 18 mars, il passa tout naturellement des rangs des agents de la préfecture de police dans ceux des candidats aux élections des membres de la Commune de Paris , et les électeurs naïfs, toujours confiants et très mal renseignés, ne manquèrent pas la bonne occasion qui leur était offerte de voter pour cet habile homme, et l’ex-chef des mouchards municipaux du gouvernement du 4 septembre, qui traquait et arrêtait si bien les futurs membres de la Commune , vint s’asseoir à côté de ceux qu’il avait fait écrouer, il y avait à peine quelques mois et même quelques jours, dont nous faisions partie, ayant fait quatre mois de prison et été condamné à mort sous le gouvernement de la Défense nationale.

C’est ainsi que les choses se pratiquent à notre époque de décadence, on ne regarde pas de si près à la conduite des hommes politiques, qui ont souvent un pied dans chaque camp, et sont tour à tour emprisonneurs ou emprisonnés, conspirateurs ou agents de police, avec les fusilleurs ou les fusillés. C’est à ce système facile et

immoral, à la portée de tous, que nous devons les beaux progrès d’écrevisses que nous avons faits depuis dix-neuf ans. Une fois élu membre de la Commune par le troisième arrondissement, Dupont retourna à ses premières amours de policier, et se fît élire membre du Comité de sûreté générale; c’est en cette qualité qu’il a été mêlé à la trahison de Dombrowski, et qu’il a écrit la jolie lettre que nous avons citée, dans laquelle il cherche à disculper son digne associé Dombrowski; mais, malheureusement pour Dupont et ses amis, ses habitudes et ses fréquentations policières l’ont tellement dégradé et lui ont si profondément gangrené le sens moral, qu'il ne sait plus bien distinguer le bien du mal, le juste de l’injuste et, en voulant innocenter son ami Dombrowski, il a dévoilé sans s’en douter toute la conspiration à l’aide de laquelle Paris a été vendu et livré à ses massacreurs.

M. Dupont déclare, qu’ayant été informé que le général Dombrowski entretenait des relations avec un agent du gouvernement de Versailles nommé Veysset, « il alla rendre une visite au général, qui lui raconta l’affaire dans tous ses détails. Il s’agissait de livrer deux portes de Paris moyennant la modique somme de quinze cent mille francs ! » dit tout naturellement le charmant Dupont, absolument comme s’il s’agissait de la chose la plus simple et la plus morale du monde. Des négociations ayant pour objet la plus abominable des trahisons ne lui inspirent pas la moindre indignation. Un général négocie avec l’ennemi pour lui vendre et lui livrer la place qu’il est chargé de défendre, il lui avoue et lui raconte sa criminelle machination dans tous ses détails, et l’honnête Dupont, chargé de le surveiller et de constater le forfait de ce traître, trouve tout cela très bien. « Et comme il avait pleins pouvoirs», au lieu d’arrêter le coupable général pris en flagrant délit de haute trahison, « il l’en-

gage fortement à continuer et à accepter les propositions qui lui sont faites. »

« Nous n’avons qu’un moyen de vaincre, lui dit-il encore, avec les jésuites; la fin justifie les moyens. Ayons la fin, et Thiers lui-même justifiera nos moyens. »

On connaît la fin à laquelle a abouti cette machina tion 40,U00 fédérés ont été massacrés.

Mais revenons à la lettre de M. Dupont dans laquelle il ajoute encore: « Il fut donc convenu entre les capitulards de Versailles et Dombrowski, le Comité de sûreté générale et le Comité de salut public , que deux portes seraient livrées, par lesquelles entreraient dix mille hommes de cavalerie ; la date de l’entrée des troupes devait être fixée par Dombrowski, qui aurait eu le temps de prendre toutes les précautions stratégiques nécessaires pour les faire prisonnières sans presque coup férir. »

Ainsi, si on en croit M. Dupont et si on prend à la lettre ce qu’il affirme, les Comités de salut public et de sûreté générale auraienl traité directement avec « les capitulards de Versailles » et fait une convention avec eux pour la livraison de deux portes, etc .. Nous avouons cependant, comme nous l’avons dejà dit, que nous n’avons jamais cru complètement aux déclarations de M. Dupont, et que nous avons pensé que les Comités de la Commune , dont il parle, n’ont pas dû traiter directement avec le gouvernement de Versailles, qui certainement aurait refuse dans la crainte de se compromettre, en le faisant même secrètement. Ce n’est que lorsque les membres des deux Comités ont appris les négociations clandestines de Dombrowski avec Yeysset, qu ils sont intervenus et ont fait partie de la conjuration, afin d’en profiler personnellement.

Quant aux prétendus dix mille hommes de cavalerie qui devaient être introduits par deux portes, Dombrowski ayant le choix de la date de leur- entrée et tout «le temps

de prendre toutes les précautions stratégiques nécessaires pour les faire prisonniers sans coup férir », c’était une invention aussi niaise et stupide que ridicule et invraisemblable de M. Dupont, qui ne fait pas honneur à son imagination et qui ne peut soutenir la discussion.

Quels sont, en effet, les chefs de gouvernements ou les généraux qui auraient été assez idiots pour consentir à une pareille condition. Ceux de Versailles ne savaient-ils pas tous que s’ils conduisaient dix mille cavaliers dans un pareil traquenard, entre le viaduc du Point-du-Jour, l’enceinte fortifiée, la Seine et la place forte de la Muette, cette cavalerie serait exposée de tous les côtés aux coups et au feu des défenseurs de la Commune qui pourraient l’entourer et l’écraser sous une grêle des projectiles de leurs fusils, de leurs canons, de leurs mitrailleuses, de leurs locomotives blindées et armées, et que ces troupes de cavaliers ainsi exposées au feu de toutes parts, ne pourraient pas même être protégées par l’artillerie ou dégagées par les troupes de Versailles, car si celles-ci voulaient le faire, les feux de leurs batteries et de leurs fusils frapperaient et massacreraient leurs infortunés cavaliers enfermés entre l’armée de la Commune et celle à laquelle ils appartenaient, dont les projectiles les frapperaient par devant et par derrière, à droite et à gauche, et ces malheureux dans cette terrible position n’auraient pour battre en retraite et chercher à s’échapper sous ces feux roulants que deux ou trois portes à moitié démolies et leurs ponts-levis brisés et effondrés, ils seraient donc aussi exposés aux balles, aux obus età la mitraille de leurs ennemis.

Ainsi, cette prétendue condition stipulant l’introduction de dix mille cavaliers dans la dangereuse position que nous avons mentionnée était certainement impraticable et inacceptable par le gouvernement et par les chefs de

l’armée de Versailles; mais elle l’était tout autant pour la Commune , car une fois les portes dégarnies de leurs défenseurs et livrées à l’ennemi, il est certain que ce dernier pouvait introduire de l’infanterieau lieu de la cavalerie dans la place et en telle quantité qu’il aurait voulu, et qu’il aurait pu s’y établir solidement, attaquer nos positions, forcer et franchir le viaduc, déborder sur la rive gauche, s’emparer des autres portes et faire entrer son armée tout entière dans Paris, comme il l’a fait. Qui donc aurait pu l’arrêter dans sa marche? Aurait-ce été le général Dombrowski et ses principaux aides-de-camp ? Mais alors, pourquoi ne l’ont-ils pas fait s’ils en avaient la volonté et si cela leur était possible? Pourquoi n’ontils pas même tenté de le faire?

D’abord, comme nous l'avons dit, cela était très difficile, une fois les portes livrées, d’empêcher une armée de 170,000 hommes bien pourvue de tout d’avancer. Mais cela eut-il été possible, Dombrowski ne voulait pas le faire; la preuve, c’est qu’il n’a pas marché contre les troupes de Versailles comme il l’avait promis dans sa dépêche du 21 mai adressée au Comité de salut public et qu’il n’a pas fait la moindre tentative pour les arrêter. Ce général et ses principaux officiers trahissaient la Commune et avaient tout intérêt à laisser entrer, agir à leur aise et à ne pas mécontenter ceux qui devaient leur payer 1,500,000 francs pour le prix de leur trahison, et leur fournir des saufs-conduits qui leur permettraient de s’échapper; tandis qu’ils n’avaient rien à attendre et tout à redouter des fédérés qui auraient pu soupçonner et découvrir leur infâme conduite et les fusiller; ce n’étaient pas non plus M. Dupont et ses honnêtes complices des Comités de salut public et de sûreté générale qui seraient venus s’exposer pour s’opposer à l’entrée des troupes d’infanterie, et s’ils avaient voulu le faire, à quoi cela

GOMMENT A PERI

aurait-il pu servir une fois les positions avancées et les portes évacuées par leurs défenseurs et livrées à l’ennemi? Tout ce que nous disons s’est réalisé lors de l’envahissement de Paris par l’armée de Versailles.

Cependant M. Dupont, tout en assurant que les troupes de Versailles qui entreraient dans Paris devaient être faiLes prisonnières « sans coup férir » par Dombrowski, ne dit pas comme ses collègues que ce général se soit empressé d’informer les Comités de la Commune de ses négociations avec l’ennemi et de ses projets de reddition ou d’abandon des portes. Non, il nous a dit au contraire en avoirété informé, non par Dombrowski, mais par ses agents qui avaient découvert les relations que Hutzinger avait avec Versailles et, qu’à la suite de cette découverte, il l’avait fait surveiller strictement, ainsi que son général, et qu’il avait surpris le secret de leurs rendez-vous avec Veysset, et que c’était lui, Dupont, qui en avait informé le Comité de salut public au commencement du mois de mai, que celui-ci l’avait chargé d’aller interroger Dombrowski et de le faire comparaître devant lui. Ce qu’il avait fait.

Le citoyen Pyat nous confirma une partie des déclarations de Dupont. Il nous dit qu’en effet le premier Comité de salut public, dont il faisait partie avec les citoyens Ant. Arnaud, Léo Meillet, Ranvier et Gérardin, avait été informé par des rapports de police et par Dupont que le général Dombrowski entretenait de criminelles intelligences avec des agents secrets de Versailles, etque le comité avait fait appeler Dombrowski devant lui, que ce dernier avait d’abord témoigné la plus grande inquiétude au sujet des accusations qui pesaient sur lui ; qu’il avait enfin avoué, avec beaucoup d’embarras et d’un ton piteux que ce qu’on disait de ses relations avec un agent versaillais était vrai, mais qu’il n’avait eu ces dernières que dans de bonnes

La commune

intentions et pour servir utilement la cause de la Commune.

— « La preuve que je ne suis pas un traître, disait-il, c’est que j’ai toujours eu l’intention d’informer le Comité de salut public des propositions qui m’étaient faites ; afin de le consulter sur la conduite que je devais tenir dans cette délicate circonstance, et c’est pour cela que je suis venu aujourd’hui près de lui. »

— « Alors, lui répondit te citoyen Félix Pyat, pourquoi avez-vous autant tardé à nous informer de vos démarches coupables? Pourquoi n’êtes-vous venu que sur notre demande ; quand vous avez été forcé de le faire, et quand vous aviez peur d’être arrêté et poursuivi comme traître?

« Comment voulez-vous que nous ayons confiance en vous? en vous qui avez prêté une oreille complaisante aux perfides propositions de Veysset, de l’agent corrupteur de l’ennemi ; en vous qui l’avez encouragé et laissé s’en retourner librement, en lui donnant d’autres rendez-vous, auxquels vous êtes allé ; quand votre devoir impérieux vous commandait de faire arrêter cet espion, agent de trahison, dès la première entrevue, aux premiers mots suspects qu’il vous a dits, et de nous en informer de suite, en nous le livrant pour que justice soit faite de ce traître? Comment pourrions-nous avoir après cela encore conlianceen vous? en vous qui ne croyez pas môme au succès de notre cause, et qui, en prévision d’une défaite de nos troupes dont vous êtes le général le plus renommé, avez déjà envoyé votre femme à Londres, pour la mettre à l’abri, afin de pouvoir fuir vous-même et aller la rejoindre plus facilement? Nous avons le droit et le devoir de vous demander où vous prenez l’argent nécessaire au voyage de votre femme, à son installation à l’étranger et à vos dépenses personnelles ; car outre vos chevaux de selle, vous avez encore une calèche à deux chevaux ; est-ce avec les 15 francs par

jour que vous paie la Commune que vous pouvez faire tous ces frais? Encore une fois, où prenez-vous donc l’argent, dont vous avez besoin pour cela ? Vous le puisez donc à une source impure, à celle de la trahison 1 ? »

Dombrowski très interdit, très effrayé par ces apostrophes et par ces accusations directes, balbutia quelques mots d’excuses puis il resta silencieux.

Alors les collègues du citoyen Pyat vinrent en aide au malheureux général et cherchèrent à l’excuser, en déclarant qu’ils n’accusaient pas le citoyen Dombrowski de trahison, quoiqu’il ait eu tort de ne pas prévenir de suite le Comité de salut public des propositions qui lui avaient été faites ; mais qu’ils espéraient qu’il n’en serait plus de même à l’avenir, qu’ils l’autorisaient à continuer ses négociations avec l’ennemi avec l’intention de le faire tomber dans le piège qu’il leur tendait et de s’emparer de l’argent et de l’agent provocateur du gouvernement de Versailles.

Et afin sans doute de calmer les craintes que le citoyen Félix Pyat avait témoignées au sujet de la loyauté, de la fidélité et de l’incorruptibilité du général Dombrowski, il fut convenu qu’un membre de la Commune serait délégué auprès de lui en qualité de commissaire civil, et en outre le Comité de sûreté générale envoya un de ses agents en surveillance spéciale à la Muette, afin de tenir les Comités au courant des démarches du général.

Ces résolutions, ayant pour objet la continuation des négociations de Dombrowski avec Veysset relatives à la vente et à la remise de plusieurs portes de Paris situées entre le Point-du-Jour et la porte de Wagram, au gouvernement de Versailles, furent approuvées et adoptées

* Le citoyen Pyat en nous disant cela a beaucoup accentué sa déclaration et nous a répété plusieurs lois qu’il a traité Dombrowski de traître.

par quatre membres du premier Comité de salut public, savoir : MM. Ranvier, Antoine Arnaud, Léo Meillet et Gérardin, malgré l'opposition du citoyen Félix Pyat, le seul membre de ce comité qui ait combattu cette décision criminelle si dangereuse.

Lorsque le citoyen Félix Pyat nous eut raconté tout cela, nous lui demandâmes encore quelle avait été l’attitude du second Comité de salut public dans ces mômes circonstances ?

11 nous répondit que la conduite de ce second Comité avait été tout aussi coupable que celle du premier et que tous scs membres Ranvier, Antoine Arnaud, Billoray, Eudes et Gambon avaient, eux aussi, approuvé, encouragé Dombrowski, et lui avaientégalementdonnél’ordrede continuer ses négociations pour la vente et la livraison des portes.

Celte réponse nous étonna beaucoup, car nous ne pouvions pas croire que Gambon dont le désintéressement, l’honnêieté et l’honorabilité ne pouvaient être soupçonnés ait consenti à l’exécution de ce plan infâme, si perfide et si dangereux.

— « Mais dans le second Comité de salut public, avonsnous dit à Félix Pyat, il y avait un honnête homme, le citoyen Gambon, qui certainement s’est opposé à celte abominable machination? »

Le citoyen Pyat nous a répondu : — « Certainement que Gambon est honnête, mais il était partisan comme les autres de la livraison des portes, on lui avait persuadé que c’était un piège que l’on tendait aux Versaillais, qu’on allait leur faire 10,000 prisonniers, et que l’on toucherait en outre une prime de un million et demi, et il coyait que c’était une très bonne affaire. Moi seul, je vous le répète , j’étais opposé à la livraison des portes.

— « Mais, alors s’il en est ainsi, pourquoi n’avez-vous

pas dénoncé à la Commune cette infâme trahison que vous connaissiez depuis deux ou trois semaines, on aurait fait arrêter les coupables et Paris eut été sauvé.

— « Vous vous trompez, nous dit-il, si j’avais dénoncé la livraison des portes, on ne m’aurait pas cru, je n’étais pas assez populaire, ou si on m'avait cru on en aurait été partisan, sous prétexte de capturer l’ennemi et son argent, et on m’aurait arrêté.

— « C’est égal, vous avez eu tort, il fallait me prévenir secrètement, j’aurais sans rien dire à personne et sans vous nommer, dénoncé cet infâme trahison dans le Journal officiel, dont j’étais rédacteur et directeur en chef, et le lendemain tout Paris en aurait été informé et aurait empêché de l’accomplir.

— « Vous êtes encore dans l’erreur, nous dit Pyat, on ne vous aurait pas plus cru que moi, on vous aurait fusillé comme calomniateur et comme traître, et moi aussi.

— « C’est possible, mais on n’aurait pas pu livrer les portes et la Commune eut été sauvée1. »

Ainsi les déclarations de Dupont et celles de Félix Pyat prouvent que ce n’est pas Dombrowski qui a le premier informé le Comité de salut public de ses intrigues et de ses entrevues avec Veysset, l’agent secret de Versailles, négociateur de trahison, et que c’est la police de la Commune qui les a découvertes la première et qui en a informé le Comité de salut public.

La brochure de Mme Veysset, comme on l’a vu, confirme les mêmes faits; elle contient des preuves certaines établissant que ce n’est pas Dombrowski qui a spontanément informé le Comité de salut public de ses négociations avec

1 Cette conversation entre le citoyen Pyat et nous est textuelle, nous la garantissons et nous sommes persuadé que le citoyen Pyat ne nous démentirait pas. Il était encore vivant quand nous écrivions cela.

M. Vcysset et qu’elles ont été découvertes par les espions de la Commune , qui en ont informé cette dernière : voici dans quelles circonstances :

Dombrowski exigeait de l'argent comptant pour la livraison des portes, mais M. Thiers ne voulait payer qu’en papier, avec des traites sur Londres et Bruxelles et le général n’en voulait pas.

« Le retard qu'amenaient fatalement ces discussions, dit Mme Veysset, était des plus fâcheux. Les soupçons s’éveillèrent au point de rendre dangereuses les entrevues qui avaient lieu à l’état-major de la place Vendôme. Elles eurent lieu dès lors dans une voiture condutite par le nommé Paul, homme entièrement dévoué à Veysset. Les rendez-vous étaient le plus souvent donnés sur la place de Courcelles et l’on rentrait à Paris, tirant chacun de son côté.

« Pour donner plus de poids à ses négociations, Veysset avait proposé de présenter Hutzinger à Versailles. Celui-ci conduit par le cocher Paul, dont nous avons parlé plus haut vint prendre Veysset à Saint-Denis, et avec lui se rendit ensuite à Versailles. Fut-ce imprudence de sa part ou fatalité? Mais — on l’a su plus tard, — il fut reconnu par des espions de la Commune...

... « L’entreprise si chaudement menée par Veysset, et ses amis était éventée et, sans qu’aucun put encore s’en douter, les comploteurs de trahison étaient espionnés, filés, gardés à vue et les mandats d’arrêt se signaient contre eux à la préfecture de police... »

Ainsi d’après Mmc Veysset, comme d’après Dupont et Pyat, ce seraient les agents secrets de la Commune qui auraient découvert la conjuration dé Veysset avec Hulzinger et Dombrowski et qui l’auraient signalée aux Comités de lu Commune , et non pas Dombrowski qui serait venu le premier, de sa propre initiative, révéler spontanément au Comité de salut public les propositions de trahison qui lui avaient été faites par Veysset avec l’intermédiaire de

Hulzinger. Devant toutes les preuves que nous venons de citer ce fait n’est pas douteux.

Voyons maintenant à quelle époque a eu lieu la comparution de Dombrowski devant le Comité de salut public et l’aveu de sa trahison.

La déposition de l’amiral Saisset et la brochure de Mme Veysset nous apprennent d’abord que c’est « vers la mi-avril » que commencèrent les relations intimes et criminelles entre Hutzingcr, lieutenant de Dombrowski, les frères Guttin et Veysset, et que « la première entrevue de Dombrowski avec Veysset, dit la femme de ce dernier fort bien informée, date des derniers jours d’avril. Elle eut lieu entre deux et quatre heures du matin à l’hôtel de la place Vendôme, où siégeait l’état-major de Dombrowski. Hutzinger vint prendre Veyssetchczlui, rueCaumartin, 62. Celui-ci fut accueilli par le général avec une certaine bienveillance qui n’excluait pas tout à fait la méfiance. »

Ces dates correspondent bien avec la déclaration que Félix Pyat nous a faite, et celui-ci nous a dit qu’il a assisté à la réunion du premier Comité de salut public, dont il faisait partie, dans laquelle Dombrowski avait été appelé pour rendre compte de sa conduite et de ses accointances avec un espion de Versailles. Or, le premier Comité de salut public a été formé le 1er mai 1871 et Félix Pyat a donné sa démission de membre de ce comité le 8 mai ; c’est donc entre ces deux dates que Dombrowski a comparu devant celui-ci, ce qui concorde avec la déclaration de Mme Veysset, qui dit que c’est dans les derniers jours d’avril que la première entrevue de Veysset et de Dombrowski a eu lieu ; ce n’est certainement que quelques jours après que Dombrowski a été appelé devant le Comité de salut public, mais avant le 8 mai, puisque Pyat assistait à cette comparution et que ce jour-là il cessait de faire partie de ce Comité.

Ainsi il est bien établi avec pièces à l’appui, que c’est au mois d’avril qu’ont commencé les négociations de trahison, entre Dombrowski et Hutzinger, d’une part; et Veyssetet ses complices, les agents de Versailles d’autre part, et il est également prouvé d’une manière incontestable qu’elles n’ont été avouées par Dombrowski qu’au mois de mai; et que ce n’est pas lui, comme le prétendent MM. Ranvier et Gérardin dans leurs lettres, qui a informé le Comité de salut public, lorsqu’il a comparu devant lui, du lor au 8 mai, de ses secrètes négociations avec les agents du gouvernement de Versailles, ce dont il s’était bien gardé; mais qu’au contraire sa trahison avait été découverte par les agents secrets du Comité de salut public, qui en avaient informé ce dernier, lequel avait alors fait comparaître Dombrowski devant lui, ainsi que nous l’avons raconté, pour lui demander des explications sur sa conduite coupable.

Le prétendu piège que Dombrowski disait avoir voulu tendre au gouvernement de Versailles, et qui consistait, comme Dupont l’a dit dans sa lettre, à faire entrer dix mille cavaliers de l’arméede Versailles, par une des portes livrées, et à les capturer, n’a jamais rien eu de sérieux ; et n’était qu’une grossière et stupide invention imaginée pour cacher la trahison ; aussi quand Dombrowski le 21 mai, a vu entrer de l’infanterie au lieu de la cavalerie, il ne s’en est nullement inquiété, il n’a pas cherché à s’opposer à son invasion, il n’a pas fait tirer un seul coup de fusil pour l’empêcher ; il ne se préoccupait que d’une chose ce jour-là; c’était de l’absence prolongée de son complice Hutzinger qui était allé à Saint-Ouen au rendez-vous que Veysset lui avait donné, pour lui remettre le prix de sa trahison, qu’il ne voyait pas revenir et dont il était très inquiet, car il l’attendait avec l’argent, les traites et les saufsconduits, sans lesquels il ne pouvait se sauver; il se dé-

sespérait et ne savait plus que penser ni quel parti prendre.

Aussi lorsque dans l’après-midi il se vit forcé d’aviser officiellement la Commune de l’entrée dans Paris des troupes de Versailles, il le fit bien à regret, et il dit dans sa dépêche qu’il allait marcher contre les envahisseurs et les repousser, quoiqu’il n’eut nulle intention de le faire et qu’effectivement il ne l’a pas fait. II est resté inactif pendant près de deux jours ainsi que ses dignes collègues des Comités de salut public et de sûreté générale, qui ont laissé tranquillement les troupes de Versailles envahir Paris jusqu’au rond-point des Champs-Elysées sans leur opposer la moindre résistance. Ces traîtres n’ont commencé à donner des ordres aux fédérés pour la défense de Paris, et à envoyer Brunei occuper la place de la Concorde, que vingt-quatre heures après l’entrée des troupes de Mac-Mahon dans Paris. Si ce dernier au lieu de rester aussi inactif au Trocadéro comme il l’a fait, avait marché de suite sur les Tuileries, l’Hôtel de Ville et tout le centre de Paris, il aurait tout pris pendant la nuit du 21 au 22 mai et la matinée de ce dernier jour. Le Comité de salut public n’avait rien préparé pour résister et il ne s’est, décidé à agir que quand il a vu qu’il ne pouvait pas fuir, n’ayant ni les saut's-conduits ni l’argent sur lesquels il comptait pour cela. Quant à Dombrowski se voyant pris dans son propre piège et sans moyen de fuite, il a abandonné lâchement son poste et s’est fait envoyer à Montmartre par ses complices, sous prétexte de défendre celte place forte, dont les artilleurs étaient depuis une dizaine de jours vendus à Versailles, comme on l'a déjà vu. Heureusement qu'une balle perdue ou celle d’un de ses complices mécontent de n’avoir rien reçu et qui croyait qu'il l’avait volé, ou la balle d’un justicier inconnu a fait justice de ce misérable, au moment où il allait faire un simu-

lacre de défense en attendant une occasion de trahir de nouveau, de se sauver ou d’aller se cacher.

Afin de mieux nous renseigner et de nous assurer le plus complètement possible sur tous ces détails, nous résolûmes d’interroger tous les coupables et tous nos anciens collègues de la Commune, qui voudraient bien nous éclairer sur ce sujet, et dans ce but, quelque temps après la déposition de l’amiral Saisset devant la commission d’enquête parlementaire en avril 1872, nous nous sommes adressé à A. Dupont, ex-membre de la Commune et du comité de sûreté générale qui avait fait arrêter et fusiller Veysset, et auteur de la lettre que nous avons citée et relative à la trahison de Dombrowski, et nous lui avons demandé des explications au sujet de cette dernière.

Dupont très communicatif et d’un caractère facile nous donna tous les détails que nous lui demandâmes et de la meilleure grâce du monde, avec entrain et plaisir, comme un homme qui n’a pas plus conscience de ce qu’il dit que de ce qu’il a fait. Il nous fit le récit de l’infâme trahison de Dombrowski, dans laquelle il a joué un grand et double rôle, des plus criminels et des plus louches. Il a en effet commencé à encourager Dombrowski à accomplir son forfail, puis au dernier moment, quand celui-ci a été consommé, quand les portes ont été livrées et que les soldats de Versailles se sont avancés dans Paris, il a arrêté deux des complices de Dombrowski : Hutzinger, son aidede-camp de confiance et Veysset, l’agent secret du gouvernement de Versailles, dans l’espoir de trouver sur eux le prix de la trahison et de s’en emparer, mais n’ayant découvert que 20,000 fr. sur Veysset, il l’a fait fusiller et jeter dans la Seine.

Dupont nous a raconté tout cela comme si c’était la chose la plus naturelle du monde, la plus honnête, la plus

louable et la plus honorable, et c’est avec une grande satisfaction qu’il s’est vanté d’avoir participé à ces crimes et à ces doubles trahisons.

Nous avons déjà signalé cette inconscience, cette absence complète de sens moral dans sa lettre et dans celles de ses collègues Ranvier et Gérardin; cette gangrène morale et intellectuelle est la marque distinctive d’un grand nombre de gens de la génération actuelle. Nous l’avons rencontrée à de rares exceptions près, chez tous nos ex-collègues, que nous avons interrogés alors, tous ont trouvé cette infâme trahison toute naturelle, louable même et les prétextes qu’on donnait pour la justifier, très valables. Cette manière de voir, de penser, de comprendre, d’apprécier, de juger et d’agir, nous ne l’avions jamais soupçonnée jusqu’alors et nous en avons été effrayé.

Lorsque Dupont nous eut ainsi raconté tout ce qui était relatif à sa participation à la trahison de Dombrowski, nous lui avons demandé comment le Comité de salut public avait été informé des rapports de Dombrowski avec les négociateurs de trahison du gouvernement de Versailles? Il nous a dit ce que nous avons déjà expliqué, que c’étaient les agents secrets de la Commune , qui avaient surpris les rapports de Hutzinger et de Dombrowski avec Veysset et les frères Guttin, et que c’était à la suite de cette découverte, qu’il était allé trouver Dombrowski et qu’il l’avait conduit devant le Comité de salut public, lequel avait approuvé sa conduite ainsi que lui.

Quand nous lui témoignâmes toute notre indignation au sujet d’une machination aussi criminelle et que nous lui fîmes part de notre étonnement de lui voir approuver ainsi que le Comité de salut public, la conduite coupable du général, il en parut bien étonné et fort surpris, il trouvait la manière d’agir de ce dernier très convenable et il

La commune

le considérait toujours comme un héros et un martyr de la Commune , et malgré le désastre survenu à la suite de la livraison des portes du Point-du-Jour, de Saint- Cloud, etc., à l’ennemi, il soutenait toujours comme parfaitement avantageux, le grossier projet consistant à livrer i les portes et à laisser entrer dix mille cavaliers sous préi texte de les capturer.

Il nous a ensuite raconté dans tous ses détails la capture de Veysset à Saint-Ouen, qu’il avait lui-même orga- ; nisée et opérée dans le but de s’emparer de son argent, des traites montant à 1,300,000 fr., acceptées par la maison Rotschild de Francfort et des saufs-conduits. Il nous a expliqué qu’il avait caché et embusqué des agents j secrets de la sûreté à son service sur la zone neutralisée,

] près de Saint-Ouen et qu’aussitôt que Veysset eut commis l’imprudence de s’avancer avec Ilutzinger du côté de i Paris, en dehors des avants-postes prussiens il avait fait j un signe convenu et que ses argousins se sont précipités sur l’agent versaillais Veysset et sur son compagnon Hutzingcr; qu’il les ont arrêtés et entraînés du côté de Paris.

Il nous dit aussi son désespoir quand ayant fouillé ses prisonniers, il n’a trouvé sur Veysset que 22,000 fr. en billets de banque et qu’il a inutilement cherché sur lui et sur Ilutzinger les 1,500,000 francs de traites et les lais- • sez-passer qu’il avait espéré y découvrir.

Mais malgré ce contre-temps, il s’est emparé des 22,000 fr. que son principal prisonnier, Veysset, avait sur lui et il a amené ce dernier à la Préfecture de police, pendant qu’il faisait conduire Ilutzinger à la prison du Gherchc-Midi, pour qu’il ne puisse pas ébruiter l’arrestation de Veysset et la sienne, ni raconter comment les portes avaient été livrées à l’ennemi.

Il nous a dit encore, qu’arrivé à la Préfecture de police,

il interrogea Veysset en l’accusant de conspiration et de complot contre la Commune; que Veysset nia d’abord et protesta de son innocence. Ensuite Dupont a ajouté qu’il confronta ce dernier avec la femme Muller, la concierge de la rue Pigalle, ancienne complice de Veysset, à laquelle celui-ci avait promis de payer 10,000 fr. de récompense lorsque les troupes de Mac-Mahon seraient entrées dans Paris; et comme il n’avait pas pu lui payer cette somme, cette femme l’avait dénoncé et fait arrêter. Lors de l’interrogatoire qu’on lui fit subir, elle donna tous les détails du complot ourdi contre la Commune , et elle accabla Veysset de ses révélations, ce dernier se décida alors à entrer dans la voie des aveux.

Dupont lui dit ensuite de tout lui raconter par écrit et de signer sa déclaration, s’il voulait éviter d’être fusillé de suite. Le prisonnier fit d’abord des difficultés pour confesser ainsi sa trahison par écrit, Dupont le fit mettre au secret dans une cellule en lui donnant vingt-quatre heures pour faire ce qu’il lui avait demandé s’il voulait éviter d’être exécuté.

Lorsque DuponL revint le lendemain, Veysset terrorisé par la menace qu’il lui avait faite, s’était décidé à faire ce qu’il lui avait demandé et il lui remit sa confession signée de lui.

Le membre du Comité de sûreté générale, après avoir lu la pièce contenant les aveux réclamés, dit à son auteur : « C’est bien vous reconnaissez que vous êtes un traître et un espion. Vous savez ce que vous méritez; vous allez être fusillé conformément à la loi et à l’usage, et il chargea le juge d’instruction Würth de surveiller l’exécution qui eut lieu sur le Pont-Neuf, au pied de la statue du roi Henri IV, le 24 mai 1871.

Nous devons ajouter encore que lorsque le citoyen Frankel, notre collègue, membre de la Commune de Paris,

est arrivé à Londres, et qu’il est venu nous voir, nous lui avons aussi adressé quelques questions au sujet de la livraison des portes du Poinl-du-Jour, de Saint-Cloud, d’Auteuil, etc., et qu’il nous a déclaré que le général Eudes, lui avait raconté cette affaire, et qu’il lui avait dit que Dombrowski avait été appelé devant le Comité de salut public au sujet de ses relations avecVeysset, l’agent secret de Versailles et que ce Comité l’avait autorisé à continuer ses démarches, ce qu’il avait fait, croyant pouvoir en tirer un parti avantageux pour la Commune. Comme nous nous sommes alors beaucoup récrié et que nous lui avons déclaré hautement que ces prétendues négociations étaient une infâme trahison, qui avait eu les plus terribles conséquences et que ceux qui s’en étaient rendus coupables étaient des scélérats, responsables de la chute de la Commune , le citoyen Frankel parut très contrarié de nous entendre traiter ainsi quelques-uns de ses amis, et nous nous sommes séparés très froidement.

La déclaration de Frankel confirme celle de Dupont et de Pyat, et elle est une preuve de plus de la trahison de Dombrowski et de la complicité des Comités dans cette dernière L

Ainsi il résulte de tous les témoignages que nous avons réunis, et ils sont nombreux, que Dombrowski, les officiers de son état-major ses complices et les membres des Comités de salut public et de sûreté générale, Pyat excepté, ont livré les portes de Saint-Cloud, du Point-du- Jour, etc., au gouvernement de Versailles moyennant la promesse du payement d’une somme de 1,1300,000 francs,

1 Nous avons rapporté ici très fidèlement ce que nous a dit Dupont au sujet de l’exécution de Veysset, cela diffère un peu de la version contenue dans la brochure de M™e Veysset, qui fait intervenir Ferré dans l’interrogatoire de Veysset ; comme Dupont ne nous a jamais parlé de ce dernier personnage nous ignorons s’il était présent à cet interrogatoire,

que M. Thiers leur avait faite, mais qu’il n’a pas tenue et que, pour excuser leur trahison, les coupables ont prétendu qu’ils avaient voulu tendre un piège à l’armée de Versailles et lui faire 10,000 prisionniers.

Nous avons vu comment cette trahison leur a réussi avec M. Thiers, mille fois plus intelligent et tout aussi canaille qu’eux ; il les a pris dans leur propre piège, sans même leur payer ce qu’il leur avait promis pour le prix de leur forfait, et il a profilé de leur stupide infamie pour s’emparer de la capitale.

Mais supposons pour un moment que ces traîtres idiots des deux Comités, dont nous parlons, aient été de bonne foi, aient voulu tendre un piège aux troupes de Versailles et jouer au plus fin avec le chef du pouvoir exécutif, ainsi que le disent MM. Ranvier, Gérardin et Dupont?

Eh bien, dans ce dernier cas, ne sont-ils pas encore la cause de l’entrée des troupes de Versailles dans Paris, des massacres et de tous les désastres qui l’ont suivie? Ne sont-ils pas toujours des criminels coupables d’avoir livré volontairement à l’ennemi les portes delà ville qu’ils étaient chargés de défendre? Il n’y a pour un pareil forfait aucun prétexte, aucune excuse qui puisse le faire pardonner. Les auteurs de ce crime sont et resteront dans l’histoire d’infâmes traîtres.

Malgré toutes les preuves de la trahison de Dombrowski, que nous avons déjà accumulées, on pourrait cependant nous dire encore que ce général n’a été que l’exécuteur des ordres des deux Comités de salut public et de sûreté générale, qui lui ont ordonné successivement de traiter avec le gouvernement de Versailles, de lui vendre et de lui livrer les portes d’Auteuil, du Point-du-Jour, de Saint-Cloud, etc..., et de faire retirer les troupes qui les gardaient. On pourrait même encore ajouter qu’ils avaient placé auprès de lui un membre de

la Commune, Dereur, et un agent du Comité de sûreté générale, chargés de le surveiller sous la direction de Dupont, afin d’assurer l’exécution de leurs ordres ; qu’en conséquence Dombrowski n’est responsable de rien et qu’il n’est pas un traître.

Nous répondrons à ceci : que Dombrowski, selon les déclarations écrites des membres des Comités, n’avait été autorisé à livrer les portes qu’à la condition de faire prisonnières ou de massacrer les troupes de Versailles qui entreraient dans Paris, et que comme il ne l’a pas fait, et qu’il n’a pas même tenté de le faire, il est un traître.

Les défenseurs de Dombrowski, nous diront encore pour l’excuser, que si ce général n’a rien entrepris contre les troupes de Versailles lorsqu’elles sont entrées dans Paris, c’est parce qu’il ne l’a pas pu, que la chose était impossible.

Alors si la chose était impossible, pourquoi, le 21 mai, Dombrowski, quand il eut appris l’entrée des troupes de l’armée de Versailles dans Paris, envoyait-il donc la dépêche suivante au Comité de salut public :

« Dombrowski à Guerre et au Comité de salut public :

« Les Versaillais sont entrés par la porte de Saint-Cloud.

« Je prends des dispositions pour les repousser.

« Dombrowski. »

Le général, comme on le voit, croyait donc ou voulait faire croire qu’il pouvait repousser les Versaillais lorsqu’ils étaient entrés dans Paris, le 21 mai, et qu’il allait le faire.

Eh bien, il n’a rien fait pour cela, au lieu de tenir la promesse qu’il avait faite dans sa dépêche qui précède, adressée au Comité de salut public, et de « prendre des dispositions pour repousser les Versaillais», soit en

COMMENÎ A PftRI

marchant au-devant d’eux, soit en envoyant des troupes pour les attaquer, pour les repousser ou, au moins, pour les arrêter. Ou bien encore, en mettant ses barricades, ses tranchées, ses batteries et toute la ligne du viaduc et des environs en état de défense, de manière à tenir, les troupes déjà entrées dans Paris, enfermées entre les portes et les fortifications qu’elles avaient franchies, d’une part; le viaduc et le] château de la Muette, qu’il occupait, et qui étaient de très fortes positions, d’autre part.

Le viaduc était muré et barricadé; le château de la Muette était entouré de fossés et armé d’une formidable artillerie ; il n’était pas difficile non plus d’y concenlrer des forces considérables puisqu’il y avait plus de dix mille hommes au Trocadéro et dans les environs qui ont été abandonnés sans commandement et sans ordres et dont un grand nombre sont tombés dans les mains des Versaillais, qui les ont massacrés ou faits prisonniers.

Dombrowski pouvait donc, s’il l’eut voulu, arrêter l’envahissement des troupes de Versailles dans Paris.

Les batteries de Versailles ne pouvaient pas canonner les lignes du viaduc et les alentours, tant qu’une partie de leurs troupes serait dans Paris, près de ces positions; car, si elles l’eussent fait, elles auraient tué leurs propres soldats.

Ainsi, on pouvait parfaitement arrêter les troupes de Versailles lorsqu’elles sont entrées dans Paris ; mais Dombrowski, au lieu de le faire, ainsi qu’il l’avait promis dans sa dépêche, laissa au contraire tranquillement accomplir l’envahissement et continuer le mouvement d’évacuation de ses positions et de ses troupes. Il accomplit ainsi jusqu’au bout scrupuleusement les engagements qu’il avait pris avec le gouvernement de Versailles, comme l’amiral Saisset et Mme Veysset l’ont constaté.

Eh bien, nous le demandons, une pareille conduite n’est-elle pas la plus effrayante des trahisons?

Mais, hélas! il n’était pas le seul coupable. Les lettres que nous- avons citées des trois membres des Comités de salut public et de sûreté générale, prouvent que ces deux Comités s’étaient faits les complices de la trahison de Dombrowski depuis le jour où ce dernier leur avait fait le récit forcé de ses machinations criminelles avec Veysset, l’agent du gouvernement de Versailles.

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