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LES MORTS DE VEYSSET ET DE DOMBROWSKI

Depuis le commencement de mai 1871, et surtout depuis qu’elles avaient pris le moulin Saquet et le fort d’Issy, les troupes de l’armée de Versailles faisaient de grands progrès, leur feu devenait tous les jours plus violent, leurs batteries de brèche achevées se préparaient à être mises en action, et on pouvait prévoir que bientôt l’assaut serait donné.

Les hommes qui étaient alors à la tête de la Commune , les membres du Cpmité de salut public, sentaient venir la fin de leur pouvoir, qui ne pouvait être bien long et dont la durée n’était plus pour eux qu’une question de jours. Aussi quand Dombrowski leur apprit que le gouvernement de Versailles lui avait fait promettre 1,500,000 francs et des saufs-conduits, par l’intermédiaire de Veysset, pour prix de la livraison de quelques portes de Paris, ils n’eurent plus qu’une pensée: toucher les 1,500,000 francs et s’approprier les laissez-passer, afin de se sauver avec. C’est certainement dans cet espoir secret qu’ils ont dit à Dom-

browski de continuer ses négociations avec le gouvernement de Versailles, et qu’ils ont placé près de lui des agents à leur service pour le surveiller et les tenir au courant de ses négociations, en se promettant bien de jouer au plus fin avec lui, de surprendreVeysset, le négociateur de la trahison au profit du gouvernement de Versailles, lorsqu’il viendrait au dernier jour avec l’argent, les traites et les saufs-conduits, au rendez-vous qui lui serait donné par Dombrowski, d’essayer de l’arrêter et de s’emparer des valeurs et des laissez-passer dont il serait porteur. C’est en effet ce qui a été tenté le dernier jour, ainsi que Dupont nous l’a raconté, que le vice-amiral Saisset en a déposé devant la commission d’enquête parlementaire et que Mme Veysset l’a très clairement expliqué dans sa brochure ; ces personnages ont en effet tous les trois par-

jfaitement expliqué l’arrestation de Veyssel et de son complice Hutzinger, ainsi que la saisie des valeurs et des papiers qu’ils avaient sur eux, par ordre des Comités de salut public et de sûreté générale. M. Planat présent à ces arrestations, a raconté les mêmes faits et il n’est pas douteux, surtout d’après les déclarations de Dupont, que ces arrestations et ces saisies avaient pour objet principal la recherche et la capturedes 1,500,000 francs et des saufsconduits dont Veysset devait être porteur ce jour-là, et dont les membres des deux Comités voulaient s’approprier.

Nous ne répéterons pas ici les déclarations de Dupont, de l’amiral Saisset et de Mme Veysset qui le prouvent d’une manière incontestable, que nous avons déjà citées, et que nos lecteurs connaissent, nous nous contentons de les leur rappeler.

Nous allons maintenant raconter ce que faisait Dombrowski, pendant que son lieutenant favori Ilulzinger et son complice Veysset étaient arrêtés et conduits prisonniers dans l'intérieur de Paris.

Le général polonais dont nous venons de raconter la trahison, après avoir tout bien préparé pour que les 1,500,000 francs, prix de celte dernière et les saufs-conduits lui fussent fidèlement remis, crut alors le succès de son entreprise complètement cerlain et s’en fut le long des remparts, aux environs des portes de la Muette, Dauphine, de Neuilly, etc., en attendant le retour de Hutzingcr, son aide-de-camp de confiance, qui devait lui rapporter l’argent, les traites et les saufs-conduits. Mais les heures se passaient et ce dernier ne revenait pas, et bientôt Dombrowski fut pris d’une grande inquiétude. Il regardait du côté de la route de la Révolte et de Saint- Ouen. Mais comme sœur Anne, il ne voyait toujours rien venir.

Fatigué d’errer ainsi, il retourna sur ses pas et se rendit à son état-major au château de la Muette, afin d’attendre le retour de Hutzinger, dont il ignorait l’arrestation, ainsi que celle de Veysset ; Dupont, en habile policier, qu’il était, les avait fait rentrer dans Paris par la porte de Saint -Ouen, de manière que Dombrowski, qui était alors aux environs de la Muette ne put pas les rencontrer et, pendant qu’il conduisait lui-même Veysset à la préfecture de police, il faisait diriger Hutzinger sur la prison du Cherche-Midi, où il donnait l’ordre de l’écrouer, de telle sorte que ces deux traîtres ne puissent pas se rencontrer.

Pendant ce temps-là, le criminel Dombrowski était plongé dans des transes mortelles, ainsi que Mme Veysset l’a raconté ; traître lui-même, il voyait la trahison partout. Il soupçonnait d’abord Hutzinger de s’être laissé séduire par les valeurs considérables qu’il avait dû toucher, d’avoir profité des saufs-conduits qu’il avait sans doute dans les mains et du voisinage de Saint-Denis près duquel il était alors, pour franchir les lignes prussiepne§

el se sauver avec tout son trésor à travers l’armée allemande, amie de celle de Versailles; puis, abandonnant cette idée, Dombrowski pensait que probablement Veysset n’avait pas pu venir au rendez-vous à l’heure indiquée, qu’il en avait été empêché par une cause fortuite; et, changeant encore une fois de manière de voir, il soupçonnait M. Thiers et son gouvernement de lui avoir tendu un piège, d’avoir profité de ce qu’il avait fait retirer tous les gardes nationaux qui garnissaient et défendaient les avancées et les portes vendues, pour s’en emparer et pour faire arrêter aux avant-postes allemands, près de Saint- Denis, et envoyer prisonnier à Versailles son aide-decamp Hutzinger.

Afin de se distraire, et, comme l’on dit vulgairement, de tuer le temps, Dombrowski et ses principaux officiers d’état-major, dont beaucoup étaient initiés au complot, s’étaient attablés, buvaient et mangeaient, en attendant les événements. Dombrowski affectait une gaieté qui n’était que factice et fébrile, afin de dissimuler l’inquiétude poignante dans laquelle il était ; ses complices partageaient son anxiété et buvaient force rasades pour se donner de l’aplomb et cacher l’incertitude cruelle qui les tourmentait ; d’autres allaient souvent à l’entrée ou dans le parc de la Muette, pour voir s’ils ne verraient pas venir Hutzinger, dont l’absence prolongée leur causait de vives alarmes ; mais ce dernier ne revenait toujours pas.

Cependant, entre deux et trois heures du 60ir, un officier fédéré, le capitaine Rink, arriva tout essoufflé des bastions de la porte de Saint-Cloud, où il était de garde et où il était resté jusqu’alors, malgré les ordres d’évacuation, qui lui avaient été donnés et qu’il avait refusé d’exécuter, mais à la fin il avait été forcé d’abandonner son poste par les troupes de Versailles, qui avaient occupé la porte de Saint-Cloud et qui le menaçaient de le tourner et de le

capturer avec ses hommes, quand il s’était hâté de battre en retraite vers le quartier général.

Lorsqu’il fît son entrée dans la salle où le général Dombrowski et son état-major était attablés, il fut bien étonné.

— Comment, leur dit-il, vous vous amusez ici à manger, à boire, à fumer et à faire bombance, pendant que l’ennemi entre dans Paris !

Cette apostrophe produisit un effet terrible sur les convives qui se levèrent en pâlissant.

— Que dites-vous ? demanda Dombrowski en feignant l’étonnement.

— Je dis, répéta le capitaine, que les Versaillais ont franchi les portes sans rencontrer de résistance, qu’ils occupent déjà les bastions 65 et 66 et qu’ils seront bientôt

— C’est bien, je vais m’assurer de la vérité de cette nouvelle et donner des ordres pour repousser les envahisseurs, si elle est vraie, dit le général en se levant et en se dirigeant vers une autre salle, lui servant de bureau, suivi par quelques-uns de ses officiers les plus intimes. Il envoya aussitôt l’un d’eux s’assurer de la vérité de la nouvelle qu’on venait de lui annoncer. Son messager revint bientôt et lui en confirma l’exactitude.

Dombrowski affecta le plus grand calme quoiqu’il fut plongé dans la plus vive anxiété, non pas par l’entrée des troupes de Versailles dans Paris, à laquelle il s’attendait et qu’il avait lui-même préparée, mais bien par l’absence de son aide-de-camp et principal complice, Hutzinger, qui n’élait toujours pas de retour de son importante mission avec les traites et les saufs-conduits qu’il attendait avec une grande impatience.

Il rédigea et envoya aussitôt au Comité de salut public la dépêche que nous avons déjà citée, et par laquelle il lui

annonçait l’entrée d’une partie des troupes de Mac-Mahon dans Paris, et dans laquelle il disait qu’il allait marcher contre elles et les « repousser ».

Donibrowski, lorsqu’il écrivait cela, n’avait nulle intention de le faire, il n’avait pas livré les portes de Paris, à l’armée de Versailles dans le but d’attaquer ensuite cette dernière ; mais bien dans l’espoir de toucher le prix de sa trahison et de s’échapper.

Il tint un conciliabule avec ceux de ses officiers qui faisaient partie du complot et délibéra sur le parti qu’ils auraient à prendre si Hutzinger n’était pas de retour avant que les troupes de Versailles viennent les attaquer à la Muette. Tous ces misérables étaient très effrayés, ils tremblaient que leur trahison, déjà soupçonnée, ne soit découverte avant le retour de Hutzinger, et qu’il ne leur eut apporté l’argent et les saufs-conduits dont ils avaient besoin pour fuir; car alors, si leur criminelle machination était connue avant qu'ils aient pu se réfugier derrière les lignes allemandes, ils couraient de grands risques d’être fusillés par les défenseurs de la Commune , qui auraient fait justice d’eux, et le même sort les attendait s’ils tombaient entre les mains de l’armée de Versailles avant d’être munis des précieux saufs-conduitsqu’ils attendaient toujours ; car il est certain que les officiers de cette armée ignoraient complètement le rôle secret joué par Dombrowski et ses associés au profit du gouvernement de Versailles, et qu’ils ne savaient pas que c’était grâce à la trahison de ces misérables qu'ils avaient enfin pu franchir les portes de Paris, que ces derniers leur avaient livrées, et si, dans ces circonstances, Dombrowski et ses complices avaient été faits prisonniers par eux, ils n’étaient pas douteux qu’ils auraient été immédiatement fusillés, en leur double et dangereuse qualité d’insurgés et d'étrangers, car la plupart d’entre eux étaient Polonais.

Ainsi ces traîtres en livrant Paris à l’ennemi, dans lvespoir d'une forte récompense, s’étaient pris dans leur propre piège.

Mais pendant qu’ils délibéraient et qu’ils hésitaient à prendre un parti décisif, un danger imminent venait les menacer, leurs sentinelles les plus avancées se repliaient sur la Muette et les chefs des avants-postes venaient les prévenir que plusieurs colonnes ennemies s’avançaient le long des fortifications et par les grandes avenues et menaçaient d’entourer le quartier général, de s’en emparer et de les faire tous prisonniers.

A cette nouvelle Dombrowski eut une grande peur de tomber entre les mains de quelqu’officier de l’armée de Versailles qui l’aurait fait fusiller avec ses compagnons, comme nous venons de le dire.

Il s’empressa de se faire amener son cheval, et ceux de ses officiers, ses complices, qui attendaient tout sellés depuis le matin, et tous ces traîtres enfourchèrent leurs montures et se sauvèrent par les rues qui longent le chemin de fer de ceinture, en se dirigeant du côté de la porte de Neuilly, dans l’espoir de rencontrer peut-être en route Hutzinger avec l’argent et les saufs-conduits, c’était leur dernière espérance; mais au lieu du messager de délivrance qu’ils attendaient, ils tombèrent au milieu de gardes nationaux fédérés, surpris et indignés de l’entrée des Versaillais dans Paris et qui criaient, avec raison, à la trahison. A la vue de Dombrowski se sauvant en tournant le dos à l’ennemi avec sa petite troupe d’officiers d’état-major les soupçons et la colère des fédérés augmentèrent encore, ils arrêtèrent le général et son escorte en les accusant de les abandonner et de les trahir, et les conduisirent prisonniers à l’Hôtel de Ville, devant le second Comité de salut public composé des citoyens Arnaud, Ranvier, Eudes, Billoray et Gambon, en leur racontant

LA OOMMUNE

le motif de l’arrestation de ces traîtres dont ils exigeaient la punition; mais les premiers étaient tous complices de la trahison de Dombrowski. Ils n’eurent rien de plus pressé que de renvoyer les gardes nationaux , qui avaient arrêté les traîtres, et dès qu’ils furent partis, ils mirent tous leurs prisonniers en liberté et, atin de mieux dissimuler la trahison de leur complice Dombrowski, ils l’envoyèrent à Montmartre sous prétexte de défendre cette importante position déjà vendue aux agents du gouvernement de Versailles et qui allait aussi lui être livrée dès le lendemain.

Voici encore quelques renseignements sur la trahison de Dombrowski et sur son arrivée à l’Hôtel de Ville dans la nuit du 21 au 22 mai. C’est le citoyen Léopold Caria un des plus courageux et des plus dévoués officiers supérieurs de la Commune qui nous les a fournis.

Il nous a d’abord déclaré que le citoyen Marotteau lui avait déjà affirmé dès le 22 mai, que Dombrowski était un traître, qui avait vendu et livré les portes sous son commandement au gouvernement dont M. Thiers était le chef, il avait ajouté qu’il en avait les preuves et qu’il les montrerait à Caria; malheureusement, la chute de la Commune , l’arrestation et la mort de Marotteau, ainsi que la condamnation de Caria ont empêché ces preuves d’être produites.

Mais quoi qu’il en soit le citoyen Léopold Caria nous a encore affirmé que le dimanche 2t mai 1871, quand les troupes de Versailles étaient déjà entrées dans Paris, il était à l’Hôtel de Ville, dans la soirée, au Comité de salut public, où il y avait Eudes, Gambonet Antoine Arnaud1 : On racontait devant ces derniers la trahison du général

1 Billoray, le cinquième membre de ce Comité, dès qu'il avait appris l’entrée des troupes de Versailles dans Paris, avait volé la caisse du Comité et s’était sauvé avec.

Dombrowski; on disait qu’il avait vendu et livré les portes de Saint-Cloud, d’Auteuil, du Point-du-Jour, de Passy, etc., moyennant 1,300,000 fr. et qu’il s’était sauvé en Belgique. Mais Caria fut bien étonné quand quelques heures après, il aperçut Dombrowski se promenant dans l’Hôtel de Ville. Il se rendit aussitôt auprès du Comité de salut public et lui demanda une explication à ce sujet, et pourquoi il ne faisait pas fusiller ce traître. Il lui fut répondu que le bruit de la trahison de Dombrowski était faux, et qu’on allait l’envoyer à Montmartre pour défendre cette importante position. On connaît la suite de cette prétendue défense et on sait que Dombrowski a été tué près de la barricade de la rue Myrrha. Ranvier a aussi parlé au citoyen Caria de la trahison de Dombrowski, il l’accusait d’avoir livré les mêmes portes et au même prix au gouvernement de Versailles, et il a encore ajouté que Dupont avait proposé de laisser entrer cinq mille hommes par l'égout d’Asnières et de la cavalerie par la porte de Saint-Cloud, sous le prétexte de les faire prisonniers.

Eudes lui avait aussi raconté à peu près la même chose et assuré que Dombrowski avait reçu pour cela des sommes considérables.

D’après tout ce qui précède il est certain que Dombrowski et son fidèle lieutenant Ilutzinger étaient deux traîtres, et ce qu’il y a de plus extraordinaire, deux traîtres de bonne foi, avec le gouvernement de Versailles, si nous pouvons nous exprimer ainsi en parlant de ces coquins. Il est certain qu’ils ont tenu leurs engagements jusqu’au bout avec ce dernier. Ils ont fait retirer leurs troupes qui gardaient les avant-postes et les portes et ils ont complètement livré ces dernières à l’ennemi, ainsi que l’ont constaté et reconnu l’amiral Saisset et Mmc Veysset; mais s’ils ont fidèlement accompli les promesses qu’ils avaient faites à Veysset, l’agent négociateur de

trahison de Versailles, ont-ils agi de même avec leurs complices des Comités de salut public et de sûreté générale et ceux-ci se sont-ils conduits franchement avec Dombrowski? M. Thiers et son gouvernement, ont-ils tenu les engagements qu’ils avaient pris avec lui par l’entremise de Veysset, et ce dernier lui-même comment se serait-il conduit à la fin, aurait-il remis les traites sur Rothschild et les saufs-conduits s’il n’avait pas été arrêté?

Telles sont les nombreuses questions qui nous restent à élucider, afin de bien faire comprendre quel est le rôle que chacun de ces personnages a joué dans cet abominable complot.

Il est certain que Dombrowski n’a pas tenu et qu’il n’a jamais eu l’intention de tenir la promesse qu’il avait faite, dit-on, aux membres des Comités de salut public et de sûreté générale, de faire prisonniers les dix milles hommes de cavalerie, que le chef de l’armée de Versailles devait faire entrer en premier lieu dans Paris, par les portes du Point-du-Jour, de Saint-Cloud, etc.

D’abord celte convention était trop absurde pour être prise au sérieux, et Dombrowski était trop bon général pour croire une seule minute à la réalisation d'un pareil stupide projet.

Dombrowski et son confident Hutzinger, ainsi que quelques autres officiers leurs complices, ne se préoccupaient que d’une chose, livrer les portes, toucher l’argent, les traites et les saufs-conduits et se sauver de l’autre côté des lignes prussiennes, en abandonnant à leur malheureux sort, sans leur donner un centime, leurs complices des Comités de salut public et de sûreté générale.

En un mot. Dombrowski et ses complices de son entourage trahissaient carrément la Commune et tous les fédérés afin de les livrer sans aucun scrupule à la vengeance

et à la rage des Versaillais, moyennant 1,500,000 francs et la vie sauve.

Quant aux membres des deux principaux Comités de la Commune qui étaient tombés d’accord avec le général polonais et ses complices pour livrer les portes à l’armée de Versailles, ils ne croyaient pas plus que celui-ci et ses compagnons à la fable des dix mille cavaliers qui devaient être capturés, elle n’était pour eux tous qu’un grossier prétexte, bon tout au plus pour sauver les apparences s’ils étaient découverts.

Comme Dombrowski, ils n’avaient qu’un but, s’emparer des 1,500,000 francs et des saufs-conduits et se sauver avec sans rien lui donner, et le laisser s’en tirer comme il pourrait, avec les fédérés et les Versaillais aux prises.

C’était pour cela qu’ils avaient fait arrêter par Dupont, Veysset et Hutzinger, ils croyaient qu’ils avaient sur eux les valeurs et les saufs-conduits dont ils voulaient s’emparer. Dupont nous a avoué tout cela, et il a ajouté qu’il avait été bien désagréablement surpris lorsqu’il n’avait trouvé que 22,000 francs sur Veysset, M. Planat s’étant sauvé probablement avec le reste.

Ainsi les membres des Comités de salut public et de sûreté générale, dont nous parlons, trahissaient non seulement la Commune, mais encore Dombrowski, Hutzinger et leurs complices, absolument comme ces derniers les trahissaient.

Tous ces misérables se valaient et se trahissaient réciproquement.

Quand à M. Thiers et à son gouvernement, il est certain qu’ils n’ont jamais eu l’intention de tenir les conditions du traité qu’ils avaient fait avec Dombrowski et Hutzinger, par l’intermédiaire de Veysset.

Du reste, M. Barthélemy Saint-Hilaire ne se gênait pas pour le dire, ainsi que l’a assuré l’amiral Saisset, dans sa

déposition devant la commission d’enquête, dans laquelle il a déclaré: « que M. Barthélemy Saint-Hilaire lui avait toujours répété qu’il ne prenait pas tout cela (le traité passé entre Veysset et Dombrowski) au sérieux et que l’amiral avait tort d’y ajouter foi, qu'il ne devait plus y penser », en un mot que c’était un piège qu’il tendait à la Commune et à Dombrowski, et avec lequel il espérait les prendre et se faire livrer Paris, ainsi que cela a parfaitement et malheureusement réussi.

Eh bien, malgré cette déclaration, l’amiral Saisset prenait ce traquenard très au sérieux, il persistait à croire que M. Thiers et son gouvernement étaient de bonne foi, et il s’offrait pour aller à Paris se constituer prisonnier dans les mains de Dombrowski, en qualité d'otage, en garantie de l’exécution des clauses du traité dont nous parlons, tandis que Ilutzinger viendrait à Versailles en la même qualité et dans le même but. Mais M. Barthélemy Saint-Hilaire cherchait à le dissuader de son projet et à lui faire comprendre que M. Thiers ne l’entendait pas ainsi, qu’il n’avait pas l’intention de tenir ses engagements envers Dombrowski, et qu’en conséquence, « il ne consentirait jamais » à ce qu’il se constituât par corps garant de ces derniers. Ainsi il est certain que M. Thiers, en même temps qu’il traitait avec Dombrowski pour lui faire trahir la Commune , n’avait jamais eu l’intention de tenir ses engagements avec lui et qu’il se préparait à les trahir.

Ainsi tout ce ramassis de coquins, ces gens de rien se trahissaient mutuellement : Dombrowski trahissait la Commune et les Comités de salut public et de sûreté générale; ces deux derniers trahissaient Dombrowski, et M. Thiers trahissait tout le monde, jusqu’à son malheureux agent Veysset, qu’il faisait dénoncer à la Commune par la femme Muller oui le faisait arrêter, condamner et

fusiller. M. Tliiers se trouvait ainsi débarrassé de ce complice gênant, qu’il aurait été obligé de payer fort cher, et dont les réclamations ou les indiscrétions auraient pu le gêner; car il aurait pu révéler son complot ayant pour objet l'achat des portes et prouver ainsi que ce n’étaient ni son génie ni l'héroïsme de sa brave armée; mais une vulgaire trahison, qui lui avait reconquis Paris.

M.Thiers avait donc, comme on le voit un grand intérêt à la mort de Veysset; mais ce que l’on comprendrait moins bien, si on ne connaissait la sordide avarice et la cruauté féroce de ce petit homme d’Ëtat, c’est qu’après avoir poussé l'infamie jusqu’à faire fusiller son complice, qui lui avait rendu un si inappréciable service, il ait été assez ladre pour refuser de rembourser à la veuve de sa victime les quelques milliers de francs que son mari avait avancés et déboursés pour sa conjuration.

Maintenant que nous avons prouvé d’une manière irréfutable la trahison de Dombrowski et de ses complices, nous allons les suivre dans Paris et voir ce qu’ils sont devenus une fois qu’ils ont été pris dans leur propre piège.

Nous avons vu que Dombrowski avait été envoyé à Montmartre pour y simuler un semblant de défense, afin de dissimuler sa trahison. Mais il ne resta pas longtemps à son nouveau poste, car, dès le lendemain de son installation, il fut blessé mortellement à l’angle de la rue Myrrha en faisant une inspection des barricades.

Il a été publié plusieurs versions sur la mort de ce général, les uns l’ont attribuée à une vengeance de femme, mais celle-ci nous semble purement fantaisiste, du reste, le fameux académicien Maxime Du Camp, qui l’a racontée, a eu le soin de dire : qu’il la rapportait sans la garantir, et en ajoutant qu’elle avait cours parmi les fédérés qui assistaient à l’enterrement du général.

Une note publiée au mois de juin 1877 dans un journal,

dit au contraire que Dombrowski a été tué par un homme, le nommé Casanova, sergent de la 6me compagnie, du 2me bataillon, du 45me régiment de marche. Nous ignorons ce qu’il y a de vrai dans cette seconde version et quel aurait été le mobile du meurtrier que nous ne connaissons pas, et nous ne publions cette assertion qu’à titre de renseignement et pour faciliter plus tard les recherches. Mais il est très probable, ainsi que le prétend l’amiral Saisset, que ce sont les complices de Dombrowski qui l’ont tué, croyant qu’il leur avait volé leur part du prix de la trahison, ignorant que M. Thiers ne l’avait pas payé; à moins que ce ne soit ce dernier qui s’en soit ainsi débarrassé pour qu’il ne puisse pas dire que la trahison avait livré les portes, ainsi que Mme Veysset l’a raconté dans sa brochure.

Mais personne ne soupçonnait, ce qui est cependant bien plus vraisemblable, que ce sont ses complices des Comités de salut public et de sûreté générale qui l’ont fait tuer afin d’ensevelir avec lui le secret de leur infâme trahison dans sa tombe.

Il est cerlain en effet que si Dombrowski eut vécu, il eut tôt ou tard demandé compte à ses complices des deux Comités, dont nous venons de parler, de l’arrestation de son aide-de-camp de confiance, Hutzinger, du vol de 20,000 francs qu'ils lui avaient fait, et qu'il les eut aussi certainement accusés de lui avoir fait perdre, ainsi qu’à ses lieutenants, l’énorme bénéfice qu’ils espéraient retirer de leur entreprise criminelle, sans compter les saufs-conduits qu’on leur avait promis afin qu'ils puissent s’échapper et aller vivre à l’étranger du produit de leur trahison; car il est certain qu’en faisant arrêter Veysset et Hutzinger, ils avaient donné l’éveil à M. Planat, qui s'était alors sauvé dans sa voiture emportant avec lui tous les traités et les saufs-conduits.

On comprend facilement tout ce que ces explications et ces discussions auraient eu de dangereux et de déshonorant pour les membres des deux Comités, dont elles auraient dévoilé la trahison. On voit donc que la mort de Dombrowski était indispensable à leur sécurité.

Nous n’avions pas compris d’abord quelle était la raison qui avait fait écrire à MM. Ranvier, Gérardin et Dupont, les trois lettres si compromettantes pour eux, qu’ils ont publiées pour démentir l’amiral Saisset, qui avait accusé Dombrowski de trahison dans sa déposition faite, devant la Commission d’enquête.

Mais aujourd’hui nous savons parfaitement pourquoi ces lettres ont été écrites : C’est le frère de Dombrowski, qui les a exigées pour réhabiliter la mémoire de ce dernier, gravement compromise par la déposition de l’amiral Saisset, et il a forcé la main aux trois membres des Comités auteurs de ces lettres, en les menaçant s’ils refusaient de les écrire de révéler tous les mystères de la trahison auxquels il avait été aussi initié.

Voici un récit très exact de la mort de Dombrowski fait par un témoin oculaire :

« Le général Dombrowski blessé mortellement à la barricade de la rue Myrrha et des Poissonniers, à Montmartre, le mardi 23 mai à midi, est mort le même jour, à trois heures après midi, au lit n° 5, salle Henri-Honoré, hôpital Lariboisière. Son cadavre a été immédiatement transporté à l’Hôtel-de-Ville, par son état-major; afin qu’il ne tombât pas entre les mains des troupes régulières qui, maîtresses des Buttes Montmartre, attaquaient la barricade Ornano et la gare du Nord, et allaient par conséquent occuper l’hôpital Lariboisière.

« Les différentes versions de la mort de Dombrowski sont plus ou moins apocryphes,

La commune

« Apporté à l’hôpital quelques instants après avoir reçu sa blessure, il n’y est resté que quelques heures et n’a prononcé que quelques rares paroles pour demander de la glace et dire qu’il ne s’abusait pas et se sentait blessé à mort. Après un moment de silence, il a ajouté :

— « Et ces hommes m’accusaient de les trahir ! »

«Puis il s'est éteint en parlant de sa femme et de son enfant...

« Ses aides-de-camp et son état-major ont emporté son cadavre dans une voiture de louage à deux chevaux, après l’avoir embrassé et après avoir juré de le venger. »

Cependant après la mort de ce général les membres des deux Comités et leurs complices n’étaient pas complètement rassurés ; il y avait encore deux hommes, dont ils avaient tout à redouter, car ceux-ci avaient été leurs associés dans leur trahison, et ils s’en étaient ensuite l'ait des ennemis en les arrêtant et en leur volant une partie du butin, nous voulons parler de Veysset et de Hutzinger; le premier était prisonnier au dépôt de la Préfecture de police, et le second avait été enfermé à la prison militaire du Cherche-Midi, où il n’est pas resté longtemps, heureusement pour lui, car il eut payéde sa vie, comme Veysset, la possession du secret de la trahison.

Il fut bientôt transféré à la Préfecture de police, ainsi que l’a raconté Mme Veysset, d’où il ne tarda pas à s’échapper grâce au désordre qui y régnait ce jour-là, et il parvint ensuite à aller se réfugier, rue Cadet, n° 10, chez MMe Jeanne, une obligeante amie de cœur, qui lui accorda la plus intime, et la plus large hospitalité.

Nous laisserons pour le moment l’aide-de-camp de Dombrowski auprès de sa tendre hôtesse, pour rechercher les raisons qui ont inspiré la conduite des Comités de salut public et de sûreté générale dans leur manière d’agir envers Veysset, et pour dévoiler la cause qui leur a

fait hâter son exécution, au lieu de le fusiller avec les autres otages?

Ces deux Comilés redoutaient surtout beaucoup les révélations que Yeysset, le principal et le plus dangereux agent du gouvernement de Versailles dans Paris, pouvait faire, s'il était traduit publiquement devant la cour martiale, où, si comme son complice Hutzinger il parvenait à s’échapper. Car si l’une de ces deux éventualités s’était produite, il est certain que Veysset n’aurait pas manqué de révéler la trahison de Dombrowski et celle des membres des deux Comités delà Commune dont nous avons parlé.

Ainsi tant que Veysset était vivant il n’y avait aucune sécurité pour ces derniers et pour tous leurs complices, car si leur forfait eut été dévoilé, il est certain que les fédérés les auraient aussitôt fusillés comme des traîtres; il fallait donc absolument et sans délai que Veysset soit à tout jamais réduit au silence le plus absolu, et comme sa mort seule pouvait assurer ce dernier; il fut décidé qu’il irait au plus tôt rejoindre son complice Dombrowski dans la tombe, celui-ci était mort le 23 mai, Veysset, fut fusillé le lendemain 24.

Nous avons déjà décrit cette exécution d’après la relation de la veuve de cet agent corrupteur du gouvernement de Versailles.

Nous avons dit aussi, comment A. Dupont, membre du Comité de sûreté générale, qui a arrêté Veysset, et qui l’a envoyé à la mort, nous a raconté son exécution. Il ne nous reste donc plus qu’à constater cette dernière d’une manière certaine à l’aide d’un document authentique.

Voici une lettre du citoyen Wurth, juge d’instruction du procureur général de la Commune de Paris , publiée dans le Vermersch- Journal, du 16 mars 1872, qui donne des détails sur l’exécution de Veysset, lesquels confirment ceux que nous venons de mentionner ;

« Londres, le 13 mars 1872.

« Au rédacteur en chef du Wcrmersch- Journal.

« Citoyen,

« Veuillez je vous prie, insérer dans votre journal la lettre suivante, qui éclaircira définitivement les faits qui se rattachent à l’exécution du traître Veysset.

« Le mercredi, 24 mai 1871, vers dix heures du matin, le citoyen Ferré, délégué à l’ex-Préfecture de police, vint me trouver au dépôt où je siégeais en permanence, afin de procéder à l’exécution de tous les traîtres et mouchards qui étaient entre nos mains.

« L’un d'eux, le sieur Veysset, arrêté depuis quelques jours, avait remis la veille sur mon invitation, au directeur du dépôt, une déposition écrite ne laissant aucun doute sur sa complicité avec Versailles.

« En présence de cette affirmation, il n’y avait plus à hésiter.

« Justice fut faite sur le Pont-Neuf.

« Quelques instants avant l’exécution il s’approcha de moi et me dit :« Vous rendrez compte de ma mort au comte Fabrice. » — (qui à cette époque était chargé des intérêts de la Prusse auprès des capitulards de Versailles.)

« J’attends encore les effets de cette menace.

« Comme tous les traîtres il mourût lâchement. Son corps fut jeté dans la Seine.

« Citoyen, j’ai l’honneur de vous saluer.

« Gustave Wurth, ex-juge d’instruction du procureur général de la Commune de Paris. »

Ainsi Dombrowski et. Veysset, les deux principaux complices de la trahison qui a livré les portes du Pointdu-Jour, de Saint-Cloud, de Passy, de Wagram, etc., à Versailles, étaient morts, le 23 et le 24 mai; le troisième Hutzinger, on le sait, était parvenu à s’échapper des mains de ses anciens complices, qui s’étaient fait ses geô-

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liers, et s’était réfugié le 22 mai, rue Cadet n° 10, où, le 26 du même mois, ainsi que l’a raconté Mme Veysset dans sa brochure, M. Adrien Guttin, un actif complice de son mari, avait été le retrouver. Ils ignoraient tous les deux la mort de Veysset. Le dernier rappela à son visiteur les services qu’il avait rendus au gouvernement de Versailles et les promesses qui lui avaient été faites de le laisser partir librement et de ne pas le poursuivre, et il le pria de lui faire obtenir un sauf-conduit qui lui permit de quitter Paris, car il avait une grande peur d’être découvert et fusillé. M. Guttin lui promit de s’occuper immédiatement de sa demande ce qu’il fît en effet, en écrivant à Versailles pour cela, mais comme la réponse à sa réclamation se faisait un peu attendre, Hulzinger de plus en plus effrayé, n’eut pas le courage d’attendre plus longtemps, et il écrivit directement à M. Cadart, commandant du 8me bataillon de la garde nationale, un actif défenseur de l’ordre, un des plus dévoués organisateurs de trahison, complice de Dombrowski et de Hutzinger, qui avait enrôlé ce dernier dans la conjuration ourdie contre la Commune , qui avait pris des engagements avec lui, et qui lui avait promis de lui faire obtenir en outre du prix de sa trahison, la vie et la liberté sauves et un laissez-passer pour traverser les lignes prussiennes et versaillaises. Dans sa lettre Hulzinger informait en même temps M. Cadart de son intention de se constituer prisonnier à Versailles, ce dernier lui offrit de lui servir d’intermédiaire ; à cet effet il le conduisit dans cette ville, où il le recommanda au général Borel; mais ce] dernier ne connaissait pas Hutzinger, il le fît écrouer avec les autres prisonniers fédérés, en lui promettant de s’occuper de lui, ce qui ne l’empêcha pas de lui faire faire quatorze mois de prévention, après lesquels il fut relâché en vertu d’une ordonnance de non-lieu, qui fut rendue en sa faveur, à la suite de sa confrontation

avec Mmo Veysset et M. Guttin, qui témoignèrent en sa faveur, en racontant les services qu’il avait rendus au gouvernement de Versailles, en facilitant la livraison des portes et l’entrée de ses troupes dans Paris 1.

Quelques jours après la mort de Dombrowski et de Veysset, Ranvier, Gérardin, A. Arnaud, Léo Meillel, Eudes, A. Dupont, etc.., membres des Comités de salut public et de sûreté générale, étaient tous parvenus à s’échapper de Paris et à se réfugier en Angleterre, et ils espéraient que jamais leur trahison ne serait découverte, un seul membredu Comitéde salut public, Billoray, avait été arrêté et transporté en Nouvelle-Calédonie, et il n’était pas probable qu’il trahirait leur secret qu’il avait autant d’intérêt qu’eux à garder. Seul Hutzinger aurait pu raconter leur trahison, mais ils n’avaient plus entendu parler de lui et ils le croyaient mort. Ils savaient que M. Thiers, le maréchal Mac-Mahon et les autres chefs de l’armée de Versailles ne tenaient pas non plus à ce que leurs machinations soient connues, et que l’on sache que c’était la trahison et « la clef d’or », qui leur avaient ouvert les portes de Paris, et non pas leur courage, leur talent, leurs glorieuses épées, pas plus que les canons et les fusils « de la plus belle armée que la France ait jamais eue. »

Ainsi tout le monde était d’accord parmi les traîtres des deux camps, de Paris comme de Versailles, pour garder le plus profond secret sur la trahison de Dombrowski et des membres des Comités de salut public et de sûreté générale.

1 Voir pour preuve authentique de ces faits la lettre du 29 mal 1871, adressée par M. Adrien Guttin à M. Barthélemy Saint-Hilaire, dans laquelle il les raconte, et la réponse officielle de ce dernier, en date du 31 mai 1871. On trouvera ces deux lettres dans la seconde partie de la brochure de Mmo Veysset, que nous avons publiée, ainsi que la copie du laissez-passer accordé a M. Guttin pour qu’il puisse se rendre à Versailles le 2 juin.

Eh bien, malgré tous les désirs des nombreux personnages intéressés à cacher la vérité, cette dernière n’a pas pu être scellée dans la nuit et le silence de la tombe, ni ensevelie dans les cachots ; elle a soulevé, comme on l’a vu, la pierre de son sépulcre, brisé les portes de sa prison, rompu ses chaînes et son bâillon, et elle est apparue, nue, sans fard et inexorable, tenant à la main son miroir et, armée d’un glaive et, menaçante et courroucée, elle est venue dénoncer les coupables.

Des témoins échappés à la mort et à leurs geôliers ont fait des révélations et ont raconté dans tous les détails l’affreuse conjuration qui avait été ourdie contre la Commune; les coupables eux-mêmes, Ranvier, Gérardin, Dupont, aveuglés par leur crime, sous prétexte de disculper Dombrowski, leur complice, se sont dénoncés sans le savoir; tous ont déposé devant l’histoire impartiale qui a précieusement recueilli leurs témoignages, les a inscrits en caractères lumineux et indélébiles sur ses pages inexorables et vengeresses, et les misérables qui se croyaient sûrs de l’impunité, qui ont échappé au châtiment matériel de leur forfait, n’éviteront pas l’indélébile flétrissure morale que nous leur infligeons en les clouant au pilori et en les marquant au front comme des traîtres !

Voyons donc quels sont les plus coupables parmi les auteurs de cette infâme trahison : ce sont d’abord les membres des Comités de salut public et de sûreté générale, Ranvier, Gérardin, Antoine Arnaud, Léo-Meillet, Eudes, Billoray, Dupont et Gournet ; ensuite Dombrowski, Hutzinger, le colonel Mathieu, chef d’état-major du 6mo secteur et enfin Veysset, Le Flô, Planat, Saisset, Barthélemy Saint-Hilaire, jusqu’à Thiers lui-même.

Il y en a certainement encore beaucoup d’autres dont nous ne sommes pas assez certain de la culpabilité pour les stigmatiser, et d’autres encore dont nous ignorons la

participation à ce crime, sans compter les comparses que nous passons sous silence.

Mais nous flétrissons et nous condamnons au pilori infamant les noms des quinze misérables, que nous venons de citer, car ils sont les perpétrateurs et les auteurs de cette trahison abominable. Dombrowski, Hutzinger, le colonel Mathieu et les autres officiers de la Commune complices de la trahison, qui a livré les portes de Saint- Cloud, du Point-du-Jour, etc., au gouvernement et à l’armée de Versailles, sont sans doute de grands coupables, puisqu’ils ont trahi la Commune au service de laquelle ils étaient, qui les payait, et à laquelle ils avaient promis obéissance et fidélité. Mais il y en avait de plus coupables qu’eux, ce sont les premiers : Ranvier, Gérardin, Antoine Arnaud, Léo-Meillet, Eudes et Billoray, membres du Comité de salut public, et A. Dupont etCournet, membres du Comité de sûreté" générale car, tous faisaient partie de l’Assemblée de la Commune de Paris; ils étaient les élus du Peuple, ce dernier leur avait délégué sa souveraineté, il les avait élevé aux plus hautes fonctions, il leur avait donné le pouvoir absolu, illimité, il les avait faits dictateurs, il leur avait confié toutes les forces, toutes les richesses delà Commune de Paris : 300,000 gardes nationaux équipés et armés, tous les biens, toutes les ressources de la grande Cité parisienne, les remparts, le matériel de guerre, toutes les armes, les fusils, les canons, les munitions, des millions et des millions de cartouches, de bombes, d’obus, 500,000 fusils, plus de 2,000 canons, trois milliards à la Banque de France, sans compter les autres richesses innombrables des établissements financiers et des caisses publiques, et toutes les autres immenses ressources de la capitale, les casernes, les palais et tous les établissements appartenant à la ville et à l’État.

Le peuple leur avait remis tout cela et donné le pouvoir

afin qu’ils affranchissent complètement les travailleurs, qu’ils émancipent la classe ouvrière, qu’ils abolissent le salariat et lejprolétariat, qu’ils assurent le triomphe complet de la Révolution et le règne de la République-universelle, démocratique et sociale.

Eh bien, ces misérables aussi idiots que scélérats, n’ont pas su se servir de leur puissance, de toutes ces ressources et de ces forces dans l’intérêt de la Révolution, ils n’ont rien su faire pendant deux longs mois, avec tous ces moyens d’action et le pouvoir qu’on leur avait confié. Ils ont laissé tout péricliter, s’user et se gaspiller dans leurs mains. Ils ont commencé par trahir la cause du peuple en laissant tranquillement sortir de Paris le 18 mars 1871, le gouvernement et son chef M. Thiers, avec la police, l’administration, les gendarmes, les gardes de Paris, les soldats avec armes, bagages, etc., et ils leur ont permis d’aller s’installer à Versailles pour organiser une nouvelle armée afin de faire la guerre à la Commune; ensuite ils ont négligé d’aller occuper le Mont-Valérien, que M. Thiers avait eu l’imprudence de faire évacuer et de leur abandonner du 18 au 20 mars.

Puis encore ils se sont rendus coupables d’une plus énorme faute et d’un plus grand crime en laissant envoyer au gouvernement de Versailles du 23 mars au 23 mai 1871 , pendant que le Comité central et la Commune étaient au pouvoir l’énorme somme de deux cent cinquante-sept millions six cent trente mille francs (237,630,000 francs) prise à Paris à la Banque de France *.

Puis enfin, consommant jusqu’au bout leur infâme trahison ces criminels éhontés ont négocié secrètement la vente et la livraison de plusieurs portes de Paris au gou-

1 Voir le compte rendu de la Banque de France après la chute de la Commune, et la déposition de M. de Ploeuc, sous-gouverneur dè la Banque, devant la Commission d’enquête-

vernement de Versailles, moyennant un million et demi ainsi que nous l’avons prouvé, et ils ont ainsi fait introduire dans Paris toute l’armée de Versailles; 40,000 infortunés prisonniers désarmés, hommes, vieillards, femmes et enfants ont été fusillés dans une semaine « la Semaine Sanglante » ; 60,000 autres ont été traînés dans les geôles, les camps, les pontons et les bagnes ; le sang a coulé comme de l’eau dans les rues de Paris; il a rougi la Seine et tous les ruisseaux; un grand nombre de maisons, les places, les squares, les parcs, les casernes, les mairies, les églises et les palais ont été transformés en abattoirs ; pendant plusieurs jours les cadavres des victimes sont restés exposés aux regards du public pour le terroriser, jusqu’à ce que tombant en putréfaction, dévorés, sous un soleil ardent par des dangereux essaims d’affreuses grosses mouches velues, noires et bleues, ils sont devenus dangereux par les miasmes infects et putrides qui s’en dégageaient et qui auraient fini par engendrer le choléra ou la peste.

Alors on les a transportés dans des tranchées ou dans de grandes fosses creusées dans les cimetières, dans les lieux isolés, près des fortifications ou dans les casemates. On amenait aux mêmes endroits sinistres les infortunés qui venaient de tomber fauchés par les mitrailleuses et les chassepots dans les casernes et les prisons transformées enabattoirs humains, puis on entassait toutes ces victimes : les cadavres en putréfaction, ceux qui étaient encore chauds, les blessés sanglants, les vivants avec les morts; on les ensevelissait tous ensemble dans une couche de chaux vive, puis on les recouvrait d’une légère couche de terre, la nuit on voyait les bras, les jambes et quelquefois des corps, des enterrés vivants, sortir du milieu des morts et s’agiter vers le ciel, à la lueur des étoiles; puis on entendait sortir de ces charniers humains des

plaintes lugubres, des cris affreux, des râles terribles, jusqu’à ce que la mort eut complètement saisi sa proie, et que le dernier souffle de vie se fut éteint dans les monceaux de cadavres.

D’autres fois, quand il y avait trop de massacrés, qu’on ne savait qu’en faire, où enfouir tous leurs corps, qui pullulaient et grouillaient, et quand il y avait beaucoup de cadavres récalcitrants, qui persistaient à vouloir se rattacher à la vie, leurs bourreaux, terribles boucaniers, les arrosaient de pétrole et les brûlaient tous, les vivants avec les morts.

La responsabilité de tous ces massacres, doit retomber non seulement sur les êtres féroces qui les ont accomplis, mais surtout sur les traîtres qui les ont rendus possibles par leur incapacité et leurs trahisons, en vendant et en livrant les portes de Paris pour une somme énorme dans l’espoir d’aller vivre somptueusement à l’étranger du prix du sang.

Mais plus habile qu’eux, sinon plus canaille, M.Thiers, comme nous l’avons expliqué, a eu le talent de s’emparer des portes, qu'ils lui ont livrées et de faire entrer son armée dans Paris sans leur payer le prix de leur trahison, en faisant escamoter adroitement par Planat les traites et les saufs-conduits promis. Les traîtres des Comités de salut public et de sûreté générale ne sont parvenus à toucher, que 20,000 francs, queVeysset avait sur lui, quand ils l’ont arrêté, et dont ils se sont emparés.

Ainsi les 40,000 gardes nationaux massacrés par l’armée du gouvernement dontM. Thiers était le chef, n’ont coûté à ce dernier que la faible somme de 20,000 francs, soit la bagatelle de 50 centimes pour chaque fédéré massacré. Judas avait vendu le Christ plus cher et s’était pendu de désespoir1. Les membres des Comités dont nous venons

1 Le Christ avait été vendu 30 deniers par Judas ; or, un denier

de parler, bien plus coupables et plus endurcis dans le crime que Judas, n’ont pas été saisis par le remords après leur forfait et au lieu de se tuer de désespoir, ils se sont livrés à d’autres crimes, ils ont volé les caisses publiques des ministères et des administrations qui leur avaient été confiées, ils ont pillé les palais et les bâtiments delà ville et de l’État, et fait mains basses sur les objets précieux d’art et de prix qu’ils contenaient; certains d’entre eux, comme le prétendu général Eudes et ses amis les blanquistes, ont volé jusqu’au mobilier, au linge des palais et des bâtiments publics dont on leur avait confié la garde.

Puis ce brigandage accompli, ils ont incendié les monuments qu’ils avaient mis à sac pour effacer les traces de leurs vols et se sont sauvés à l’étranger où ils ont vécu dans l’aisance avec le fruit de leurs pillages, sans témoigner le moindre regret ou le moindre remords et ils se sont posés en héros et en chefs de parti.

Plus tard, lorsqu’ils furent amnistiés et qu’ils purent rentrer en P’ rance, ils ne parurent pas se souvenir de leur infâme trahison, qu’ils ont toujours niée après l'avoir euxmêmes constatée par les lettres de trois d’entre eux que nous avons reproduites, et nous en avons vu un, M. Eudes, qui a poussé le cynisme jusqu’à venir régulièrement et religieusement au cimetière du Père-Lachaise, chaque année, à la fin du mois de mai, lors de l’anniversaire de la Semaine Sanglante et de sa trahison, et là, dans cet asile des morts, auprès du mur des fédérés, contre lequel environ deux mille des victimes, qu’il avait vendues et livrées, ont été fusillées, debout, les pieds sur la terre encore

valait 81 centimes, les 30 deniers valaient donc 24 fr. 30. Ainsi le Christ avai, été vendu près de quarante-neuf fois plus cher qu’un garde national. Mais les Juifs qui avaient acheté Judas étaient moins canailles que Thiers, ils avaient payé les 30 deniers; tandis que Thiers a escamoté les 1,500,000 francs promis et n’a payé que 20,000 francs, et encore parce qu’on s’en est emparé par force.

molle de la grande tombe dans laquelle gisent les cadavres des fédérés, il suspendait avec recueillement, à la fatale muraille, une grande couronne de belles immortelles rouges en versant des larmes de crocodile: puis prenant une grande pose dramatique, il prononçait un émouvant discours dans lequel il s’apitoyait sur le sort funeste des malheureux, ses victimes, donL il foulait les restes et il appelait les plus terribles représailles et les plus inexorables vengeances sur les bourreaux de Versailles, qui avaient massacré les infortunés qu’il leur avait lui-même livrés.

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