DE SON ÉPOUSE, DE SES AIMABLES COMPAGNES ET DE LEURS HONORABLES AMIS
Nous allons naturellement commencer par dépeindre le chef de la Bande , dont nous avons déjà parlé dans les précédents chapitres, auquel l’infortuné Vermersch a fait allusion lorsqu’il a dit si spirituellement : « Ils sont trente-trois, c’est fâcheux, s’ils étaient quarante on chercherait parmi eux Ali- Baba. »
Nous n’avons pas eu besoin de chercher beaucoup pour découvrir ce nouveau Vieux de la Montagne, car il s’était signalé par de nombreux exploits.
Le chef de cette bande, le célèbre général Eudes, aujourd’hui décédé, était en 1871, un assez joli garçon de 27 ou 28 ans; qui avait été tour à tour étudiant, élève en pharmacie, commis de nouveautés, gérant du journal la Libre- Pensée , blanquiste, insurgé, condamné à mort pour l’affaire des pompiers de la Villette, membre du Comité central et de la Commune, général, délégué à la guerre, membre de la Commission exécutive, puis du Comité de salut public et enfin réfugié à Londres, aspirant dictateur et chef suprême de la bande des Trente-Trois, qui, nous le
verrons bientôt, a surpassé celle des Quarante Voleurs, car si son Ali-Baba était jeune il a su être digne de son modèle, et prouver que :
« Chez les âmes bien nées « La vertu n’attend pas le nombre des années. »
Le plus bel exploit de notre jeune héros ou du moins celui qui l’a mis le plus en lumière, qui lui a valu la plus grande renommée, et son élévation aux diverses hautes positions qu’il a occupées, est certainement son échauffouréedu 17 août 1870, à la Villette, dans laquelle un agent de police a été tué.
Cette affaire de la Villette avait été organisée par Blanqui; nous n’avons jamais pu nous expliquer dans quel but le vieux conspirateur a pu exécuter une pareille entreprise, ni quel bon résultat il pouvait en espérer. Nous aurions compris qu’on fit une tentative d’insurrection avant la guerre, pour l’empêcher et détourner l’opinion publique et le gouvernement de cette dernière, afin d’éviter les désastres terribles qui en sont résultés; c’est ce que nous avons essayé de faire avec d’autres républicains le 19 juillet 1870, en cherchant à envahir le Corps législatif pour empêcher le vote des crédits demandés pour faire la la guerre, malheureusement en infime minorité, nous n’avons pas réussi. Mais, après les premiers désastres, après ceux de Forbach, de Wissembourg, de Beichshoffen, etc..., il n’était pas difficile de voir que l’Empire vaincu, battu complètement par l’étranger, allait bientôt succomber et être renversé, il ne s’agissait donc plus que d’attendre quelques jours pour lui donner le coup de grâce et proclamer la république le 4 septembre.
Aussi comme nous venons de le dire, nous n’avons jamais compris, comment Blanqui, un homme politique, qui avait la réputation d’être très intelligent, pouvait
La commune
avoir eu l’idée de faire une échauffourée aussi ridicule, que cruelle.
C’est à celte entreprise sanglante et idiote que M. Eudes doit sa réputation et sa renommée révolutionnaire.
C’est pour avoir attaqué de paisibles pompiers, tué un agent, et en avoir blessé d’autres, que l’élève en pharmacie Eudes est devenu un héros, a été général et membre du Comité de salut public, etc.
Quand nous songeons à cela nous sommes tenté de nous demander si nous vivons bien aujourd’hui, chez une nation intelligente et révolutionnaire ou si, au contraire, nous sommes chez un peuple peu raisonnable, fantaisiste, vain et frivole, sans principe, aimant le bruit, la renommée, les galons, les grandes bottes, les écharpes, les décorations, le clinquant et les oripeaux; toujours prêt à acclamer un charlatan 'et à porter sur le pavois, le premier ou le dernier venu, qu’il se nomme Louis Napoléon, Mac-Mahon, Bazaine, Boulanger ou Eudes! pourvu qu’il soit ou se dise général, qu’il ait un beau costume, sache monter à cheval el ait des cadavres derrière lui et du sang sur les mains ou sur le front, qui s’harmonise avec la pourpre.
Une fois bien posé mis en vue par l’allai re de la Villette et sacré par une condamnation à mort, M. Eudes devint un personnage. Lorsqu’il sortit de prison après le 4 septembre, il pouvait prétendre à tout. Il ne tarda pas à être élu commandant d’un des bataillons de la garde nationale de Paris, pendant le siège de celte ville par les Allemands, c’était pour lui un litre purement honorifique, qui lui donnait le droit aux galons, aux grandes bottes, au long sabre et lui permettait d’avoir une attitude militaire sinon les capacités nécessaires à son grade. Nous devons dire du reste qu’il n'abusa jamais de sa position, ni de son héroïque réputation contre l’ennemi de la France. Les
Allemands n’ont jamais eu à redouter sa valeur, à trembler devant lui, il ne leur a jamais fait l’honneur de leur montrer son beau visage, son brillant uniforme, sa martiale attitude et son terrible sabre. Il est toujours resté un guerrier intra muros, pendant le premier siège de Paris.
Depuis qu’il avait conquis un nom, une réputation, un grade et une grande renommée de conspirateur, il avait été très prudent, il n’avait pas exposé sa précieuse personne aux balles de l’ennemi de la France, et il avait évité avec soin les coups des sergents de ville, les dangers des conspirations et de nouvelles condamnations.
Le 31 octobre pendant que le peuple s’emparait de l’Hôtel de Ville, les bataillons blanquistes le 204e, sous les ordres de Levrault et le 138e dont Eudes était le commandant, se réunissaient boulevard Voltaire, où ils restaient pendant toute l’après-midi dans l’inaction, ce sont les citoyens Tridon et Caria qui nous l’ont raconté; puis quand le gouvernement de la Défense nationale était prisonnier depuis plusieurs heures, ils se décidaient enfin à venir sur la place de l’Hôtel de Ville; mais l’héroïque Eudes ayant entendu dire que le général Trochu s’était échappé avec plusieurs membres de son gouvernement et craignant un retour de fortune en leur faveur, abandonna son bataillon en disant qu’il élait malade, et laissa son chef Blanqui presque seul. Nous avons rencontré ce dernier entre six et sept heures du soir, lorsqu’il arrivait à l’Hôtel de Ville, suivi d’un seul de ses disciples, Jaclard, lequel était plus mort que vif, très effrayé du très mauvais accueil qui leur était fait par le 106e bataillon de la garde nationale de l’ordre, par bu; commandant Ibos, qui les insultaient et les menaçaient; et ce n’est pas sans peine que nous les arrachâmes des mains de ces forcenés, nous dûmes les conduire, le revolver au poing jusque dans la salle où les membres du
gouvernement de la Défense nationale étaient prisonniers. On sait qu’un peu plus tard, Blanqui tomba de nouveau dans les mains des bataillons réactionnaires, qui l’ont fort malmené. C’est Léopold Caria qui l’a délivré et qui l’a fait sortir avec Flourens, l’un à droite, l’autre à gauche, au bras du général Tamisier. Le brave commandant Eudes avait, comme nous l’avons vu, lâchement abandonné « son maître », Blanqui, eL s’était prudemment sauvé à temps. Aussi quand il fut arrêté, à la suite de cette journée du 31 octobre, et qu’il fut enfermé avec nous, à la prison de la Conciergerie, il n’eut pas de peine à prouver qu'il n’avait pris aucune part à la journée du 31 octobre et il fut mis en liberté à la suite d’une ordonnance de non-lieu, tandis que nous avons été poursuivi et condamné à mort par un conseil de guerre.
La conduite de l’illustre général Eudes fut tout aussi héroïque le 22 janvier, qu’elle l’avait été précédemment. Dans cette dernière journée, il avait eu grand soin de ne pas s'exposer aux balles des mobiles bretons du général Trochu et malgré cela, comme il craignait d’être arrêté, 11 s’est ensuite prudemment réfugié en Belgique, d'où il n’est revenu qu’après le triomphe du peuple, le 18 mars.
A lepoque dont nous parlons le futur ministre de la guerre et membre du Comité central n’était pas riche.
Voici du reste ce que dit à ce propos un de ses anciens camarades, Léopold Caria, qui l’a beaucoup connu et fréquenté sous l’Empire, lorsqu’il faisait partie du groupe blanquiste, et ensuite pendant la guerre et les deux sièges de Paris, puis en exil à Bruxelles et à Londres ; il nous a appris que « le général Eudes n’avait conservé aucune relation avec sa famille, qui du reste n avait pas de fortune ; qu’il a vécu sous l’Empire en faisant de la politique avec les fonds de son ami Tridon, qui lui donnait 300 francs par mois, et aussi sur les fonds du
fameux Granger, qui, on le sait, avait engagé dans la conspiration des Blanquistes 33,000 francs ', et qui depuis a renié ses opinions et s’est fait boulangiste.
« Pendant le siège, Eudes fut commandant du 138e bataillon et il loucha les 30 sous comme tout le monde. D’autres même plus fortunés, lui abandonnèrent leur solde, et de cette façon il vécut encore un peu mieux que le commun des mortels. Quelques jours avant le 18 mars, ajoute Léopold Caria, nous étions revenus de Belgique ensemble et nous avions pour toute fortune à deux, une somme de 6 francs 1 2. »
Mais bientôt la roue de la fortune tourna en faveur de notre héros. Dès son arrivée à Paris, il alla offrir ses services au Comité central de la garde nationale qui l’admit au nombre de ses membres et le nomma chef de la 20e légion, et comme il avait dépensé sa part des 6 francs qu’il avait alors pour toute fortune de compte à demi avec le citoyen Caria, il profila de sa haute situation et du pouvoir qu’elle lui conférait pour se faire remettre 3,000 francs par la mairie du XIe arrondissement.
Nous avons déjà raconté comment le général Eudes nous avait empêché d'aller occuper le Mont-Valérien, dans la soirée du 19 mars, lorsqu’il était abandonné par l’ordre de M. Thiers et qu’il n’avait plus pour gardiens que 21 chasseurs indisciplinés, qui nous avaient offert de nous le céder. C’est donc à ce célèbre général qu’est due la perte définitive du Mont-Valérien.
Mais si M. Eudes était peu soucieux des intérêts de la Révolution, il ne négligeait pas les siens, et dès le
1 Voir le procès de l’affaire de la Villette, en juillet 1870, devant le conseil de guerre.
2 Voir dans La Fédération de Londres, du 2S juillet 1873, journal socialiste révolutionnaire franco-anglais, l’article signé Léopold Caria.
22 mars, il occupait le ministère de la guerre complètement abandonné et dont il se fit nommer titulaire par le Comité central.
Une fois qu’il fut en possession de son nouveau poste et de son titre de ministre de la guerre, la première chose qu’il fit fut de passer à la caisse et de se faire remettre 6,000 francs. Le caissier habitué à la manière de faire des ministres du Bas-Empire , qui venait de s’écrouler dans le sang, la boue et la honte de Sedan, le trouva bien modeste et lui en fit même l’observation en lui disant :
— « Palikao ne se contentait pas de si peu, il prenait 100,000 francs. »
Le général Eudes regretta sans doute de ne pas avoir su cela plus tôt, car il aurait certainement suivi ce bel exemple; mais il se promit en attendant de faire mieux une autre fois, et de piller un palais comme le conquérant du palais d’Eté de l’empereur de Chine l’avait fait, et l’on sait qu’il a tenu parole, lorsqu’il occupa le palais de la Légion d’IIonneur, lequel non seulement fut pillé par lui, mais encore incendié. 11 a fait « plus grand » que son modèle Palikao.
Mais à l’époque dont nous parlons, M. Eudes n’en était encore qu’à ses débuts dans les grandeurs et dans l’art du pillage, il manquait d’audace et il était même très effrayé, il ne se considérait pas comme très solide dans sa nouvelle position, au milieu d’un quartier réactionnaire, entouré de tous les côtés par des gardes nationaux hostiles, aussi dans la crainte d’être attaqué et surpris par l’ennemi, il résolut de mettre en sûreté une partie de son butin, et il fit porter 3,000 francs par son chef d’étatmajor Cois, chez Pitois un de ses amis, qui les cacha.
Mais il parait qu’il se rassura bientôt, il travailla à s’enrichir et à faire d’autres économies; car un de ses aidcs-dc-camp, le même citoyen Léopold Caria, dont
COMMIS Ni A PERI
nous venons de parler, nous apprend qu’il fit d’autres réquisitions d’argent et sut se faire payer les traitements des hautes fonctions qu’il occupait.
« Pendant la Commune , dit le citoyen Caria, outre les 6,000 francs volés au Ministère de la guerre, Eudes se fit délivrer par l’intendant général May, une somme de douze mille francs, (12,000 fr.), sur des bons signés de lui. Cette somme était pour lui personnellement. En outre malgré le décret de la Commune qui interdisait le cumul, il toucha constamment 16 francs par jour pour sa solde de général d’une part, et de l'autre 16 francs alloués aux membres de la Commune. Les lois violées par ceux qui les font, tel est le tableau de la Commune en général; à l’exception de Ferret, de Trinquet et de quelques autres. A Londres, le général Eudes arriva avec 25,000 francs, après avoir passé par la Suisse, la Belgique, et s’être largement récréé, il a donné 5,000 francs au peintre belge Léonard, qui fit une exposition de ses toiles à Oxford-Street, à Londres. Le reste fut dépensé par sa digne femme, d’octobre à janvier. Depuis ce temps le général Eudes vit d'une manière problématique L »
Mais lorsque le général Eudes, après avoir occupé les éminentes fonctions de ministre de la guerre, fut installé au joli palais de la Légion d’Honneur, il voulut aussi, à l’exemple du héros néfaste de Strasbourg, de Boulogne, de Décembre et de Sedan, avoir sa « Maison Militaire », car lui aussi ressentait le besoin d’en posséder une.
Napoléon III avait eu Saint-Arnaud, Magnan, Canrobert, Fleury, Lespinasse, etc... Le général Eudes voulut avoir auprès de lui les illustres personnages dont les noms suivent : Émile Gois, dit Grille-d’Égout, qu’il fît colonel et chef de son grand état-major, c’était son De Moltke ; puis le célèbre commandant Bouilly, trésorier général et superin-
1 Voir La Fédération , journal révolutionnaire franco-anglais, du 2.rj juillet 1873, publié a Londres.
tendant; le fameux commandant Goullé, juge rapporteur à la cour martiale et grand timbalier; le colonel Ledrux, juge à la haute cour martiale; le terrible Granger, un des plus laineux héros de la Villelte, le. bras droit du général, un ambitieux féroce, dont nous raconterons plus loin les accointances policières et cléricales et la conversion au boulangisme; l'illustre Armand Moreau, colonel du 138e de ligne, qui fut dégradé et chassé par son bataillon pour sa lâcheté au feu; le commandant Carnet, élevé à cette haute faveur parce qu’il 6e pavanait dans le manteau qu’il avait volé à un général de l’armée régulière; les capitaines Cœuille et Oldrini, deux protégés de Madame la générale Eudes, avec laquelle ils faisaient de secrètes et aimables perquisitions sur les sofas du ministère et de la Légion d’Honneur; le gentil et noble vicomte de Beaufort, colonel d’état-major, qui devait aussi sa haute position à la galante Mme Eudes, qui avait su le distinguer parmi ses nombreux adorateurs et qui lui avait accordé la plus large part de ses faveurs.
On remarquait encore autour de « Son Excellence », le ministre de la guerre, un grand nombre de hauts dignitaires, tels que le commandant des écuries, le premier et le second écuyer, les ordonnances, les aides-de-camp, etc.. . Nous n’en finirions pas, s’il nous fallait tous les nommer; nous ne nous étendrons pas davantage pour le moment à leur sujet, nous réservant de faire plus loin une esquisse biographique des principaux d’entre eux.
Lorsque le général Eudes était venu prendre possession du Ministère de la guerre, il avait amené avec lui sa chaste compagne, la fille Victorine Louvet, jeune femme, châtain blond, de 25 à 2G ans, très ordinaire, à la figure insignifiante, n’ayant de remarquable qu’une affreuse tache de rousseur sur le front; elle était sans éducation et très vulgaire, c’était une véritable fille de brasserie du
quartier des étudiants de dixième année et des potards expérimentés.
Madame la générale n’était pas seule avec son illustre époux quand elle vint au ministère, elle avait amené avec elle tout un escadron volant de beautés un peu mûres et dont les appas rassis eussent eu la plus grande valeur si on les eut estimés aux kilogrammes; car il y avait plus d’une de ces honorables mégères qui pesait plus de 200 livres, d’autres au contraire étaient très maigres, déjà sur le retour et passablement ridées. Toutes ces beautés surannées auraient bien mieux figuré dans un sabbat shakespearien en 'qualité de sorcières, que dans une cour d’amour ou au milieu des houris à la suite d’un pacha. Il y avait parmi elles la fille Lalourcey qui s’était illustrée dès son jeune âge par un attentat grave à la propriété, qui lui avait valu six mois de prison, elle avait eu le bonheur de plaire au chef du grand état-major, dont elle était devenue la femme. On l’appelait Madame la colonelle Gois; cette respectable matrone, malgré son haut grade, n’avait pu résister à l’influence de ses penchants naturels, et elle s’était laissée séduire ) ar l’occasion qui lui était offerte de s’approprier les dépouilles des palais de la capitale, dont la générale Eudes lui donna une bonne part. Mais plus tard elle tomba, avec son butin, entre les mains des agents de la police du gouvernement de Versailles; nous verrons plus loin comment elle s’en est tirée, grâce à la haute influence de son complice le commandant Granger, qui avait des amis et des parents jouissant de la plus grande autorité parmi les assassins de la Semaine Sanglante et du plateau de Satory.
On voyait aussi au milieu de ces beautés respectables, Mme Pitois, une vénérable et véritable personne de poids, pesant au moins 150 kilos ; elle était la femme de confiance du général, qui déposait volontiers entre ses mains
les fruits de ses économies, afin qu’elle les mit en sûreté.
Mme pjtois a été condamnée à 6 mois de prison, après avoir déjà fait 13 mois de prévention, pour ses complaisances compromettantes, à la suite des vols que nous avons racontés. Lors de son arrestation la police avait trouvé chez elle 5,000 francs, fruit des économies du général Eudes, son protecteur; et des objets provenant des pillages de la Légion d’Honneur et du Ministère de la guerre, queMme Eudes avait, dit-elle, déposés entre ses mains en lui disant qu’elle les avait achetés. Une autre non moins aimable et vertueuse personne, Mme Collet, l’épouse d’un colonel, était une fleur de modestie, elle avait choisi la supérintendance des cuisines de Son Excellence, Monsieur le ministre de la guerre ; celte humble personne préférait le fumet des ragoûts à l’éclat et aux parfums du Grand Salon. Mais malgré cela elle ne dédaignait pas les petits profits que pouvaient lui procurer sa haute position et l’amitié de Madame la générale; aussi elle avait accepté de la libéralité de cette dernière une bonne part des objets mobiliers pillés au Ministère de la guerre et à la Légion d’IIonneur, et comme elle craignait qu'on ne les découvrît chez elle, elle les avait fait mettre plus tard au mont-depiété, par une blanchisseuse, qui fut découverte et qui dénonça la femme Collet. Pour ce vol, cette dernière a été condamnée à 2 ans de prison. Le linge a été saisi, le fait est authentique et les coupables ne peuvent le nier. Mme Goullé, la femme du commandant du même nom était moins timide, elle ne craignait pas d’exposer ses charmes à l’éclat des lustres et à l’admiration de Son Excellence, le général ministre, qui les prisait beaucoup ; il y avait encore plusieurs autres beautés captivantes dans l’entourage de Madame la générale, nous reviendrons sur elles en temps et lieux, nous devons avant nous occuper de Madame
la générale, la plus brillante étoile de cette constellation de déesses peu olympiennes.
Léopold Caria a raconté dans le journal la Fédération , que lorsque cette haute et puissante dame vint rejoindre au Ministère de la guerre son illustre époux, « elle y arriva en compagnie du citoyen Cœuille, lieutenant d’étatmajor du général Eudes, et qu’elle commença les perquisitions avec lui dans tous les bâtiments du ministère. Ces perquisitions à deux durèrent quatre jours au bout desquels la femme Eudes fit ajouter un galon au képi du lieutenant Cœuille, avec lequel elle avait cueilli les myrtes et les roses de l’amour. Ce dernier était nommé capitaine par la femme de son général.
« Aussitôt les perquisitions faites, la femme Eudes loua un appartement rue Saint-Ambroise, sous le nom de Mme Agard. Là, elle fit transporter : une robe en velours de soie noire avec fourrures. — Une semblable sans fourrures. — Une robe de soie marron. — Des armes de luxe et des bronzes d’art en quantité, et naturellement d'une grande valeur.
« Tous ces objets avaient été dérobés au Ministère de la guerre.
«Le 28 mars, ajoute encore Léopold Caria mon ami Tridon qui venait d’être élu membre de la Commune, vint au Ministère delà guerre et fut désolé du spectacle qui s’offrit à ses yeux.
« Il vit la femme Eudes qui commandait partout et Eudes qui ne commandait nulle part. 11 m’en fit part et me dit que dans trois jours un état semblable n’existerait plus. En effet, cinq jours après Cluseret était nommé à la Guerre et Eudes se retirait sans sa femme qui, n’ayant pas encore pu emporter tout ce qu’elle avait« rangé», voulut résister à Cluseret, et fut jetée à la porte par celui-ci. » (Elle l’avait menacé de son revolver.)
« Elle se réfugia quelques jours à l’intendance, où étaient les frères May. Elle fut invitée à en sortir par Élie May, qui l’avait trouvée couchée dans son lit dans un état d’ébriété complet1. »
1 Voir le journal La Fédération de Londres, du 25 janvier 1873.
Elle avait illustré de ses déjections antérieures et postérieures le lit du fameux intendant général, qui devait sa haute position à son époux.
Le général Cluseret confirme les mêmes faits dans ses Mémoires, en disant :
« ... Je fus obligé d’insister à plusieurs reprises pour faire évacuer les grands appartements par la femme d'Eudes, qui s’en était emparée et les détenait après le départ de son mari, malgré mes observations et les avis réitérés de Pyat et de Delescluze. ..
« Le Ministère de la guerre était envahi par la Smala d'Eudes et offrait plutôt l’aspect d’un caravansérail que d’un ministère. Je n'insisterai pas sur ce sujet 1 . »
Tels furent les débuts du fameux général Eudes, de sa digne compagne et de leur bande, dans ce qu'ils appelaient eux-mêmes leur carrière politique, dans l’espoir de tromper le public. Cette dernière n’avait qu’un but pour eux : arriver au pouvoir par tous les moyens, afin de satisfaire toules leurs mauvaises passions, de se vautrer tout à leur aise dans l’orgie et la luxure à l’aide du vol, du pillage, de la dévastation, de l'incendie et de l’assassinat.
Dès qu’il se fut emparé du Ministère de ia guerre, ce Gusman d’Alfarache affublé en général se prit au sérieux et se crut un grand capitaine, pensant sans doute qu’il suffit de porter des galons à son képi, de traîner un grand sabre, d’avoir des bottes molles à revers, des écharpes rouges frangées d’or et d’avoir tué un pompier pour être un grand général. Ce sont cet orgueil déplacé, cette présomption outrecuidante et cette inconscience irrémédiable qui ont fait entreprendre au prétendu général Eudes une
1 Voir le premier volume des Mémoires du général Cluseret, p. 40 et GO.
expédition cent fois plus criminelle et plus sanglante que celle qu’il avait déjà faite contre le poste des pompiers de la Villette, lorsqu’il accomplit, aidé de quelques-uns de ses collègues, comme lui affublés en généraux, et malgré la défense expresse de la Commission exécutive, les funestes sorties des 2 et 3 avril 1871, si désastreuses et qui, ont coûté la vie à plusieurs milliers d’infortunés gardes nationaux.
Voici comment le général Cluscret raconte d’après ce que lui a dit Eudes, lui-même, l’origine et les principaux événements des sorties des 2 et 3 avril 1871 :
« Eudes, dit-il, m’apprit qu’en compagnie de ses collègues en généralat: Bergeret et Duval, ils avaient à l’insu1 du Comité exécutif décidé un mouvement général sur Versailles. Je restai anéanti. Tant d'ignorance, d'outrecuidance et de présomption atteignait presque à la hauteur d’un crime.
« Ces trois généraux dont un seul avait servi, et comme sergent aux zouaves, jouant le sort du peuple sur la carte de leur ignorance présomptueuse, me transportaient d’indignation. Je voulus m’opposer au mouvement; mais Eudes me représenta que c’était impossible, que les ordres étaient donnés ; que les troupes avaient déjà commencé le mouvement... »
Pendant que Bergeret et Flourens sc dirigeraient sur les ronds-points de Courbevoie et des Bergères, en passant sous le feu du Mont-Valérien, Duval et Eudes devaient se diriger sur Meudon.
« Eudes m’assurait qu’on ne rencontrerait personne, dit ensuite le général Cluseret. Le mouvement simultané devait commencer à 6 heures du matin. Nulle reconnaissance préalable n’avait été faite. On ne savait ni s’il y avait une route praticable,
1 Ce n’était pas seulement à l’insu, mais contre la décision formelle et après délibération de la Commission exécutive, que cette sortie avait eu lieu.
ni quels obstacles on devait rencontrer. Aucune mesure n’ayant été prise pour camper en chemin, si on ne pouvait d’un bond atteindre Versailles. Bref, tout était livré au hasard. « Va comme je te pousse ! » était le mot d’ordre..
« Le premier élan fut bon, la garde nationale arriva à Meudon sans pertes appréciables. Le château fut même occupé.
« Naturellement, Eudes revint du château de Meudon plus vite qu'il n’y était allé. Il demandait des renforts. A qui ? 11 n'y avait pas de réserve organisée. Commandant en chef, il devait le savoir mieux que personne.
« La retraite fut une déblâcle comme je n’en vis jamais, si ce n’est à Bull-Run et le 20 février 1853, en Crimée...
« Duval, abandonné d’une parLie de ses hommes, se défendit en héros et mourut en marLyr... Quant à Bergeret, il lança cet excellent Flourens, dont la bravoure ne connaissait pas d’obstacles, dans le traquenard où il laissa sa vie avec tant d’autres pauvres diables sacrifiés à l'incapacité de leur chef... »
Voilà le récit abrégé de celte fameuse expédilion fait par un témoin oculaire, le général Cluscret, très compétent et depuis délégué au Ministère de la guerre pendant la Commune , elle a coûté la vie aux héroïques Flourens et Duval, ainsi qu’à plusieurs milliers de gardes nationaux, sans compter trois ou quaire mille autres qui ont. été faits prisonniers; un grand nombre d’entre eux sont morts de misère, de mauvais traitements ou ont élé fusillés sommairement en route, et les autres ont été déportés en Nouvelle-Calédonie.
Si on eut rendu justice à Eudes, on aurait dû le fusiller le lendemain comme traître et violateur des ordres de ses supérieurs. On se contenta de le mettre à la porte du Ministère de la guerre où il fut remplacé par le général Cluseret, comme nous l’avons déjà dit.
Après cette épouvantable déroute qui prouvait d’une manière éclatante que le néfaste général Eudes était aussi
incapable que criminel, ce dernier conserva néanmoins son grade et, au mépris de toute raison, de toute justice et de tout bon sens, il fut nommé commandant des forts du sud. C’est en vertu de cette décision encore plus imprudente que coupable, que le principal auteur du sang versé et de tous les malheurs arrivés dans les journées des 2 et 3 avril 1871, allait, le 5 du même mois, s’établir avec son état-major au séminaire d’Issy.
Léopold Caria a raconté, dans la pièce dont nous avons déjà cité des fragments « qu’il fut nommé commandant de place du quartier général. Les femmes des officiers de l’état-major, ajoute Caria, envahirent tout aussitôt l’établissement ; le 8 avril, il fut obligé de faire afficher un ordre du jour disant que les femmes ne devaient pas y rester davantage. Cet ordre du jour fut motivé par la conduite de la femme Eudes qui procédait exactement de la même façon au séminaire d’Issy qu’au ministère de la guerre. Elle en fut très tâchée et menaça de souffleter l’auteur de cet ordre malencontreux. Du reste, pendant que justice se faisait à cet égard, le général donnait des ordres verbaux pour qu’on laissât entrer les femmes des officiers et qu’on expulsât celles des simples gardes. Malgré ces ordres, je fis maintenir rigoureusement la consigne, qui fut exécutée.
« Vers le milieu d’avril, du 12 au 15, l’état-major se transporta au Petit-Montrouge ; pour lui procurer les objets nécessaires à son installation, on donna l’ordre au capitaine Camille de réquisitionner, dans un couventpensionnat, draps, serviettes, couverts, etc.
« C’est à Montrouge que la femme Eudes continua ses exploits en volant les aiguillettes en argent du capitaine Bauër, le seul dans l’état-major de Eudes qui portât cet ornement ridicule. Plus tard, ces aiguillettes trouvées dons le logement de la femme Eudes faillirent faire
fusiller le lieutenant Oldrini, un de ses bons amis. » Voici comment Caria nous a raconté l’histoire de cette équipée :
« Tout le monde riait de voir le vaniteux Bauër affublé de cet étrange ornement, et pour lui jouer un tour, le capitaine Hugo cacha ses fameuses aiguillettes dans un placard de sa chambre ; mais la femme Eudes qui cherchait partout du butin pour le voler, les découvrit et se les appropria. Elle en défit une pour en faire une corde à sauter, puis, au bout de quelques jours, elle la fit transporter avec l’autre et d’autres objets dans son appartement delà rue Saint-Ambroise. Le frère de Ranvier, en faisant plus tard une perquisition dans cet appartement, trouva los fameuses aiguillettes, qu’il crut être celles d’un gendarme. 11 arrêta aussitôt Oldrini, qui était dans l'appartement de sa maîtresse et, le prenant pour un officier de gendarmerie, il voulait absolument le fusiller. 11 ne fallut rien moins que l’intervention de sa bien-aimée pour le sauver; cette dernière accourut toute éplorée à la mairie du XI” arrondissement, réclamer en faveur de son cher et tendre ami, dont elle obtint facilement la vie et la liberté. »
Pendant que celte belle dame sauvait son amant, continuant ainsi à soigner ses intérêts et à pourvoir à ses amours, son illustre et peu jaloux conjoint, le général • Eudes, faisait preuve d’une telle insuffisance ou plutôt d’une telle incapacité dans la défense des forts du sud, dont il était chargé, que Cluseret fut obligé de lui adjoindre La Cécilia en qualité de chef d'état-major; mais ce dernier, très méthodique, n’avait pas réussi à améliorer beaucoup la situation, et Cluseret résolut de remplacer Eudes par Wœtzel d’abord, et ensuite par La Cécilia. Il ne savait trop que faire de Son Incapacité le général Eudes, qu'il appelait : « son épine dans le pied », et il en fit provisoirement un inspecteur général des forts de la rive gauche de la Seine. Ce poste fut pour
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cet illustre guerrier une véritable sinécure, car n’ayant pas su défendre ces forteresses, il sut encore bien moins les inspecter.
Du reste il n’était pas content de cette mise en disponibilité déguisée, et comme l’a dit le délégué à la guerre :
« Aussitôt qu’Eudes eut quitté son commandement il fallut le pourvoir d’un palais. L’Elysée avait ses préférences, dit le général Cluseret, mais je le forçai de se contenter de celui de la Légion d’Honneur. Le peuple se contentait bien de la tranchée ou d’une mansarde. »
Nous allons maintenant le voir à l'œuvre avec son honnête compagne dans l’ancienne résidence de Lacépède, de Macdonald, de Mortier, etc... Là il y avait matière à faire un fructueux butin, la fille Louvet pouvait y exercer son talent de collectionneuse de meubles, de lingerie, d’objets d’art et de toilette.
C’est encore Léopold Caria, un témoin oculaire, qui va nous initier aux mystères du pillage et de l’incendie du palais de la Légion d’Honneur pendant son occupation par l’honorable couple Eudes :
« Le 22 avril, l’état-major du général Eudes venait à la Légion d'Honneur, dit-il, et le jour même on découvrait, comme disent les auteurs de la note insérée dans la Liberté de Bruxelles, sept ou huit cents kilogrammes d’argenterie. Le citoyen Camélinat pourrait encore certifier, s’il est de bonne foi, qu’il n’a reçu que 500 kilogrammes : déficit 200 ou 300 kilogrammes d’argent. Quel est le voleur? »
Nous le verrons plus loin, d’après l’aveu même de ce dernier. Contentons-nous de dire pour le moment que l’argenterie decct élégant petit palais avait de la valeur, car non seulement elle se composait de celle servant aux réceptions, . mais aussi de vases sacrés, de services en vaisselle plate, de cinq cents couverts, decinq cents timbales appartenant
à la maison d'éducation de Saint-Denis. Tous ces trésors avaient été cachés avec soin, mais le général Eudes interrogea lui même le conservateur du mobilier et le somma, sous peine d’être fusillé, d’avoir à lui révéler les cachettes où l’argenterie avait été placée. Il n’en indiqua cependant que deux qui étaient dissimulées sous les marches d’un escalier, et il réussit ainsi à soustraire à l’avidité d’Eudes un grand nombre d’objets de prix.
Le père Caria fut institué le gardien de l’argenterie qui avait été découverte et ensuite déposée dans les caves du palais. 11 s’est alors passé une scène qui donnera une idée de la probité du père Caria, qui a été si injustement accusé du vol d’un certain nombre de médailles et de croix, et qui a été condammé pour ce crime, quoique en étant complètement innocent, à vingt ans de travaux forcés.
Dès que cet honnête citoyen eut pris la garde de ce trésor, il demanda qu’on le fasse immédiatement transporter à la Monnaie , en déclarant que tant qu'il serait en sa possession, il ne permettrait à personne d'y toucher et même d’en approcher, et son fils cadet étant descendu près de lui pour lui parler, il lui ordonna de se retirer immédiatement en lui disant :
« Va-t-en, ou je fais feu sur toi ! »
Grâce à lui, ces cinq cents kilogrammes d’argenterie ont échappé au pillard Eudes et à sa bande. Mais il y en avait encore trois cents autres kilogrammes sur lesquels le général Eudes était parvenu à mettre la main, et qu'il avait fait transporter chez le père Caria, en secret, en son absence, où il les fit cacher; a-t-il fait cela pour se venger du brave homme qui avait soustrait cinq cents kilogrammes d’argenterie à sa rapace convoitise et pour le compromettre si on les découvrait? Nous l’ignorons; mais, ce qui est certain, c'est qu’une partie de cette ar-
genterie consistant en environ dix-huit cents médailles a été trouvée cachée dans la cave de l'honnête père Caria, qui a été accusé de l’avoir volée et condamné à vingt ans de travaux forcés en récompense de sa belle conduite.
Mais continuons le récit de Léopold Caria :
« Le lendemain, 23, le général Eudes réunit tous les officiers de son état-major et leur donna l’ordre formel et verbal, — qu’à l’avenir toutes nouvelles découvertes devaient être tenues secrètes et être communiquées à lui seul. Quelles pouvaient être ses intentions ? Nous ne le verrons que trop.
« A ce moment, le commandant Bouilly fut nommé intendant du mobilier. Vers le 1er mai la femme Eudes prit la direction de la lingerie. »
On voit que cette dernière était tombée entre bonnes mains.
« Vers la fin d’avril, un officier de l’état-major s’étant rendu coupable du vol de différents objets appartenant à la Légion d’Honneur, fut arrêté par un commissaire de police, et le colonel Collet, qui venait de succéder à La Cécilia, comme chef d'étatmajor, fit afficher sur la porte un avis annonçant que tout paquet devait être visité. Le général Eudes déchira cet avis en traitant d’imbécile celui qui l’avait signé.
« Nous venons de dire que la femme Eudes avait pris la direction de la lingerie et que son mari déchirait les ordres ordonnant la visite des paquets, voyons ce qui en est résulté :
« D’abord un autre logement, sans préjudice du premier, fut loué, 41, avenue Parmentier. Il y avait dans ce logement un mobilier complet appartenant à un individu qui partait pour Versailles; ce mobilier fut acheté par la femme Eudes moyennant la somme de 800 francs, de laquelle on lui avait rabattu 50 francs à condition qu’elle ferait délivrer un passeport au vendeur, un Versaillais. Ce qui fut fait. Elle alla elle-même chercher ce dernier à la préfecture de police au nom du Versaillais
en queslion. Mra® Eudes, vu ses rapports intimes avec les employés de cette étrange préfecture, n’eut pas besoin de demander deux fois.
« En possession de l’appartement ci-dessus, elle y fit transporter de la Légion d'ilonneur les objets suivants : quatre glaces de Venise, — enrviron sjx douzaines d’assiettes à filets dorés sans croix d'honneur, — trois douzaines de verres à pied en mousseline, à filets dorés sans croix, — une grande quantités de rideaux, — 2 nappes de cent couverts, — six douzaines de serviettes, — un édredon de soie bleu de ciel, — quatre bouillottes en cuivre bronzé, — une grande quantité de serviettes, de torchons et de tabliers de cuisine, — divers objets composant les nécessaires de voyage, papeterie et articles de bureau, — un magnifique album d’autographes des illustrations du Siècle et une foule d’objets d’art et des pendules en bronze. — Et enfin des croix de commandeur en or et des médailles diverses en argent L »
On voit qu’à la Légion d’ilonneur M. et Mme Eudes suivaient exactement le système de vol et de pillage qu’ils avaient inauguré avec tant de succès au Ministère de la guerre et au séminaire d’Issy.
Lorsqu’en sa qualité de directrice de la lingerie de la Légion d’ilonneur, Mme la générale Eudes procéda au partage du linge volé, elle en fit trois paquets : un pour elle, naturellement le plus gros et le plus beau, puis deux autres pour Mmes les colonelles Gois et Collet, auxquelles elle les donna.
Le général Eudes avait en outre chargé son utile compagne d’une mission très importante, celle de démarquer le linge sur lequel elle avait fait main basse, afin qu’on ne puisse pas facilement découvrir son origine, si jamais il tombait entre les mains de l’ennemi. Il lui avait même
1 Voir le journal la Fédération do Londres, du 25 janvier 1873.
adjoint des aides pour ce travail important, et il l’avait par précaution mise sous clef dans son nouvel appartement de la rue Saint-Ambroise, afin qu’elle ne puisse pas abandonner le travail peu agréable auquel il la condamnait ; mais la volage générale avait fait la conquête, pendant ses campagnes amoureuses, d’un charmant officier d’état-major, M. le comte de Beaufort, avec lequel, elle avait ce jour-là un rendez-vous d’amour, et afin de ne pas manquer à ce dernier, elle arracha la serrure de l’appartement où elle était prisonnière et se sauva. Elle alla aussitôt retrouver le comte de Beaufort avec lequel elle se livra à un travail beaucoup plus attrayant que celui que le général, son mari, lui avait commandé.
Disons ici quel était ce comte de Beaufort et comment Mme Eudes avait fait connaissance de ce gentilhomme. Cluscret a raconté dans ses Mémoires « que lorsqu’il a été délégué à la guerre, il est arrivé au ministère, le 3 avril, à six heures du soir, escorté du comte de Beaufort, un jeune homme charmant, qu’il n’avait jamais vu, et qui s’était offert spontanément pour l’accompagner.
« Ce jeune homme charmant », qui était venu ainsi offrir si « spontanément » et si adroitement ses services au général Cluseret, qui les avait acceptés si facilement, quoiqu’il « ne l’eût jamais vu », était tout simplement un espion du gouvernement de Versailles, qui avait été envoyé par ce dernier pour jouer auprès du général Eudes, délégué à la guerre de la Commune , absolument le même rôle que Monteau jouait auprès d'Urbain. 11 avait été chargé d’espionner le mari et de séduire la femme, ce qui n’était pas très difficile dans une pareille bande où, comme nous l’avons déjà raconté, les hommes et les femmes se valaient. Le jeune comte de Beaufort était arrivé à Paris pour remplir ses délicates fonctions, pré-
cisément le jour où le général Cluseret était nommé à la guerre; il s’empressa de s’atteler à son char, espérant ainsi faciliter l’accomplissement de sa double mission. En arrivant au ministère, il aperçut M™ Eudes, alors furieuse de la révocation de son mari, il se promit aussitôt de chercher à consoler la jeune générale, pensant avec raison que le meilleur moyen de ne pas être soupçonné par son époux et même de gagner sa confiance, c’était de se mettre dans les bonnes grâces de sa chaste moilié. et, comme celle-ci était de mœurs aussi légères que faciles, il ne lui fut pas bien difficile de faire sa conquête, car il était très joli garçon, aimable, spirituel, bien élevé et noble, il ne fallait pas tant de qualités pour séduire la générale ; malgré sa haute posilion, elle n’avait jusqu’alors pas encore eu l’occasion de rencontrer un jeune homme aussi accompli que le comte. Dès qu’elle l’aperçut il lui plut beaucoup, et ce fut elle qui lui fit les premières avances, et depuis lors on rencontrait toujours auprès de Mme Eudes son nouveau chevalier servant; il n’est donc pas étonnant qu’elle n'eût pas voulu travailler au démarquage des draps de la Légion d’IIonneur sans son aimable collaboration ; elle ne choisissait pas une chemise, une paire de bas ou un caleçon sans que M. le Comte ne soit là pour l’aider à les essayer.
Mais hélas ! le Buridan de la nouvelle Marguerite de Bourgogne, qui était loin cependant d’être une très grande dame, paya très cher sa bonne fortune, car il a été fusillé, le 24 mars, derrière la mairie du XI* arronrondissement ; le général Eudes, jaloux de lui, et pour de bonnes raisons, afin de s’en venger et de s’en débarrasser, l’avait accusé de trahison.
Ce n’était certainement pas pour que lui vivant, un autre homme ne put se vanter d’avoir possédé la volage générale, qu’Eudes a fait fusiller son rival ; caron raconte
que le nombre des heureux qu’a faits Mme la Générale est innombrable, et que si son Othello avait voulu les faire tous fusiller, les pelotons d’exécution de la Commune n’eusseut pas suffi.
Pendant la résidence de M. et de Mme Eudes à la Légion d’Honneur, il y avail chaque soir fêtes et galas ; on dansait, on jouait, on mangeait et on buvait beaucoup dans ce charmant palais. Le général était un aimable et joyeux convive. Il trônait en grand costume, orné des insignes de son haut grade et de ses décorations ; c’était M. Dusautoy, le tailleur de Sa Majesté l’empereur Napoléon III, qui avait eu l’honneur, sinon le profit, de l’habiller, car l'illustre général, ayant été obligé par l’ennemi d’abandonner un peu rapidement son impériale résidence, n’avait pas eu le temps nécessaire pour payer tous ses fournisseurs, et il avait dû quitter Paris sans régler la facture de l’impérial tailleur, et depuis ce fut inutilement que ce dernier lui en a fait réclamer le montant, qui lui est encore dû aujourd'hui, et qui s’élève à 683 francs, sans compter les robes de chambre de 4,000 francs la pièce que la maison Godillot a aussi eu l’honneur de fournir au coquet général. Nous devons dire cependant pour être juste, que les grands fournisseurs impériaux, Dusautoy et Godillot, ne faisaient pas crédit au général Eudes sur sa bonne mine seulement mais aussi un peu dans la crainte salutaire du peloton d’exécution.
Mais le général Eudes n’était pas le seul officier supérieur à cette époque, qui se faisait costumer par M. Dusautoy, un grand nombre d’autres officiers de hauts grades avaient suivi son noble exemple, en honorant de leur clientèle l’impérial et renommé tailleur.
Ainsi le fameux colonel Gois, chef du grand état-major du général Eudes et président de la haute cour martiale,
La GÔMmüNë
s’était aussi fait costumer chez le même tailleur auquel il doit encore aujourd’hui la petite note suivante :
1° Une tunique de . 140 fr.
2° Un pantalon de . 55 »
3° Un gilet de . 30 »
4° Un képi de . 30 »
Total . 235 fr.
Voici d’autres illustres grands capitaines et hauts dignitaires qui ont aussi eu recours au talent et au crédit de l’impérial costumier, et qui, comme leurs fameux collègues déjà cités ont oublié de le payer, les vieux comptes faisaient alors les bons amis.
Le général La Cécilia doit à M. Dusautoy. 333 fr.
Le colonel Collet, idem . 320 »
L’intendant général, idem . 455 »
Le sous-lieutenant Massey, idem . 280 »
Le capitaine Hugo, idem . 305 »
On voit que MM. les généraux Eudes et La Cécilia, ainsi que les trop célèbres intendants généraux, bien dignes de figurer à côté d’eux et leurs officiers d’état-major, imitèrent les officiers de l’Empire; leurs mœurs, leur amour du luxe, des galons, des dorures, du clinquant, était le même ; tous officiers de parade et de cirque, tout au plus bons à traîner leurs bottes molles et leurs grands sabres vierges du sang de l’ennemi, dans les antichambres des ministères et des palais.
Mmo la Générale rivalisait de somptuosité et de brillante tenue avec son illustre époux et ses beaux officiers galonnés sur toutes les coutures. Elle se pavanait dans les élégants salons de son joli hôtel du quai d’Orsay et de la
rue de Lille, portant avec autant de sans-gêne quede vanité les plus belles défroques de Mrao Le Flô, la femme du ministre de la guerre de M. Thiers, qu’elle avait empruntées gratuitement à fonds perdus à sa garde-robe, cette dame n’ayant pu les emporter avec elle lors de son départ, un peu hâtif, de Paris pour Versailles.
Nous serions curieux de savoir si Mmc Eudes et ses illustres compagnes, qui faisaient l’ornement et les délices des soirées galantes de la Légion d’Honneur, de l’intendance, des Tuileries, etc., avaient imité le bel exemple de leurs nobles époux et avaient daigné honorer de leur précieuse clientèle les tailleuses, couturières, corsetières, modistes, etc., de S. M. l’impératrice Eugénie. Nous nous plaisons à croire qu’elles ont donné cette preuve de bon goût, et qu’elles ne se sont pas contentées des défroques par trop bourgeoises des femmes des ministres et des généraux du gouvernement de la Défense Nationale, qu’elles s’étaient appropriées de la façon expéditive que l’on connaît, et dont la plus renommée d’entre elles s’était tout d’abord affublée. Ces dames n’auraient jamais su être trop régence, et d'ailleurs l’exemple de leurs nobles époux n’était-il pas là pour les guider et les encourager.
Nous avions aperçu Mmo Eudes une fois ou deux à travers les grilles de la Conciergerie, où nous étions détenu avec son mari ; c’était une jeune femme, qui était loin d’être jolie ni distinguée; sa mise dénotait la gêne, et nous n’avions jamais soupçonné qu’elle deviendrait quelque temps plus tard, par sa conduite scandaleuse, ses mœurs dépravées et ses crimes, la plus célèbre des héroïnes éhontées, qui ont compromis la cause du peuple. Mais Blanqui, qui la connaissait mieux que nous, l’avait bien jugée, lorsqu'il disait en parlant d’elle à ses amis politiques : « Surtout défiez-vous de cette femme, elle
vous perdra. » Tridon la connaissait bien aussi et il l’estimait à sa juste valeur. Un autre ami intime de son mari nous en a parlé dans des termes qu’il nous est bien difficile de rapporter. « Celle femme, nous a-t-il dit, se prostituait dans sa propre maison. Elle faisait des propositions obscènes aux hommes qui venaient chez elle, et quand ils les repoussaient, ne voulant pas abuser de la confiance que son mari avait en eux elle, les traitait de Joseph, d’imbéciles, en leur disant : « qu’on ne devait « jamais refuser une occasion de s’amuser. »
Enfin ce n’est pas exagérer que de dire que M. et Mme Eudes avaient transformé le palais de la Légion d’Honncur en un véritable lupanar, dans lequel l’orgie et la débauche allaient de front et régnaient en souveraines avec le vol et le pillage.
Et dire que c’est pour entretenir les vices de ces coquins et leur permettre de commettre leurs crimes, qu’un si grand nombre de malheureux fédérés se sont exposés aux coups des troupes de Versailles et que quarante mille d’entre eux ont été massacrés par elles ; qu’un nombre plus considérable encore, au moins soixante mille de ces infortunés ont été arrêtés, emprisonnés, déportés et exilés, sont morts de mauvais traitements, de misère, ou sont revenus malheureux et malades, après huit ou neuf ans de souffrances et de tortures tellement horribles, qu'il faut les avoir endurées pour s’en faire une idée.
Oui, c'est pour entretenir pendant quelques mois le luxe, les débauches et tous les vices, pour satisfaire la vanité, l'amour du lucre et toutes les mauvaises passions de la bande des misérables dont nous parlons, que cent mille infortunés ont été arrêtés, emprisonnés ou massacrés, et que cent mille veuves et leurs orphelins ont été plongés dans un enfer de misères, de souffrances et de
désespoir, et qu’un grand nombre de ces malheureux sont morts de besoin.
Mais continuons le récit de l’occupation du palais de la Légion d’Honneur, par l’aimable couple Eudes.
Leurs Excellences, M. le général et son illustre épouse, recevaient et donnaient des soirées et même des bals au palais de la Légion d’Honneur, auxquels prenaient part les hauts dignitaires , tels que Leurs Excellences MM. Viard, délégué au Commerce; Jourde, aux Finances; Vaillant, à l’Instruction publique; Andrieux, à l’Assistance, etc..., ainsi que tout le personnel de l’étatmajor qui était aussi invité.
Nous n’avons jamais eu l’honneur d'assister à ces réjouissances, mais on nous a assuré qu’il y en avait de fort brillantes.
Son Excellence le général, ex-ministre de la huerre, faisait, dit-on ses réceptions avec une grâce parfaite, dans son brillant costume de général, orné de tous les insignes de son grade, ayant deux écharpes, celle de membre de la Commune , frangée d’or, et celle de membre du Comité central, frangée d’argent, et portant de beaux revers rouges à sa tunique, de nombreux galons à son képi, de superbes bottes molles et un magnifique grand sabre vierge, à la brillante poignée ornée de glands d’or. Mm0 la générale était aussi éblouissante que son mari, drapée dans la grande robe de velours rouge de M1118 Le Flô ; elle était splendide, rayonnante de grâce et de beauté, entourée d’un essaim de jeunes officiers d’état- ! major, qui papillonnaient autour d’elle, et parmi lesquel on remarquait le beau vicomte de Beaufort, les capitaines Cœuille et Oldrini ; les commandants Grollé et Granger ; les colonels Gois et Collet, etc...
Cette aimable dame faisait avec beaucoup de grâce les honneurs de ses salons, elle avait un coup d’œil, un
La commüne
sourire gracieux, une parole bienveillante pour claacun.
On soupait et buvait bien, la table et le buffet étaient somptueusement garnis et bien servis, et quand le matin, après avoir dansé toute la nuit, les convives abandonnaient le palais hospitalier de la Légion d’IIonneur, plus d’un chancelait légèrement et marchait avec difficulté en traînant son grand sabre, qui s’embarrassait dans ses jambes ou dans les plis des robes des dames, lesquelles n’étaient guère moins émues que leurs cavaliers.
Mules Gois, Collet, Goullé, Pitois, etc..., si elles n’avaient pas trop dansé, avaient bien mangé et surtout bien bu. Elles s’en allaient fort émues et très satisfaites de leur généreuse amie la générale. Elles étaient persuadées que du temps de l’Empire et du comte de Flahaut, ce n’était pas mieux à la Légion d’Honncur, et qu’aux Tuileries l 'Impératrice n’était ni plus gracieuse, ni plus généreuse, ni plus belle, ni plus facile que Mme la Générale.
On nous a même raconté beaucoup d’autres choses que nous ne disons pas ici par respect pour les mœurs, quoique nous les tenions de bonne source et des témoins oculaires qui nous les ont affirmées vraies.