LE VOL DES MÉDAILLES ET DES CROIX
DE LA LÉGION dViONNEUR
Nous allons raconter maintenant le vol le plus important accompli pendant la Commune , celui des médailles et des croix de la Légion d’honneur ; mais avant de le faire, il est absolument nécessaire que nous rappelions le procès du père Caria et de sa femme, qui ont été condamnés aux travaux forcés pour ce vol, quoiqu’ils en fussent complètement innocents, et nous allons dire quels étaient les véritables coupables de ce dernier.
L’inique condamnation dont le père et la mère Caria avaient été les victimes avait soulevé la plus vive émotion parmi les proscrits de la Commune réfugiés à Londres, dont la mère et les deux fils Caria faisaient partie. Ils apprirent avec stupéfaction la découverte qui avait été faite à Paris dans la cave de leur père, de deux caisses de médailles et de croix de la Légion d’honneur.
A la suite de ceLte découverte, le père Caria avait été accusé d’avoir volé ces médailles et ces croix, et sa femme était aussi comprise dans la même instance et poursuivie comme sa complice. Le père Caria protesta avec véhé-
COMMENT A PÉttI LA COMMUNE
mencc de son innocence et de celle de sa femme, en disant qu’il n’était pas chez lui quand les caisses, dont il est question, y avaient été conduites ; il raconta qu’il ignorait alors complètement leur envoi, etquece ne futqueplustard, après la défaite de la Commune , quand il retourna dans son domicile, que sa femme lui dit que le général Eudes lui avait envoyé deux caisses contenant des armes et des munitions, en ajoutant qu’elle les avait elle-mêmes cachées dans sa cave sans en vérifier le contenu, lorsque les troupes de Versailles étaient entrées dans Paris, pour quelles ne tombassent pas entre leurs mains, et pour ne pas être compromise si on les découvrait chez elle ; le père Caria fît ensuite remarquer qu’il avait toujours cru que la déclaration faite à sa femme par les porteurs de ces médailles était exacte et que ces caisses contenaient des armes et des munitions; qu’il avait été arrêté plus tard comme insurgé, et qu’il y avait longtemps qu’il était en prison à Versailles, lorsque les caisses avaient été découvertes par son propriétaire, qui les avait remises à la police, et que c’est alors seulement qu’il avait été informé par cette dernière de leur contenu véritable et accusé de leur vol: mais qu’il était complètement innocent de ce dernier.
Les deux fds Caria n’eurent qu’une pensée, c’est d’àider leur père à prouver son innocence, et, pour cela, ils s’adressèrent au général Eudes, et ils lui demandèrent de déclarer hautement que c’était par son ordre et à l’insu de leur père qu’il avait envoyé chez lui les caisses contenant les médailles et les croix de la Légion d’honneur.
Mais le général Eudes refusa de faire la déclaration qu’ils lui demandaient; ce fut inutilement qu'ils insistèrent en lui faisant observer combien il serait odieux de laisser condamner leur père innocent, sans employer lous les moyens pour le sauver sinon d’une condamnation, au moins de la honle et du déshonneur qui retomberaient,
non seulement sur lui, mais encore sur eux et sur leur mère, s’il n’était pas établi d’une manière certaine par sa déclaration, qu’ils n’étaient tous pour rien dans la soustraclion et dans l’envoi de ces caisses de décorations.
Le coupable général Eudes malgré tout ce qu’ils lui dirent persista dans son refus, et nia avoir expédié les caisses.
Léopold Caria lui rappela alors qu’il lui avait lui-même avoué, le 22 mai à dix heures du soir, à la Légion d’Honneur, qu’il avait envoyé ces caisses de médailles au domicile de son père, et que lorsqu’il lui avait fait cette confidence lui, Léopold Caria , avait fortement désapprouvé sa conduite, en lui faisant observer tout ce que cette dernière avait de blâmable et de coupable, et combien il avait abusé de la confiance qu’il avait eu en lui ainsi que toute sa famille.
Eudes nia cette conversation comme il avait nié l’envoi des caisses.
Léopold Caria lui dit alors que, puisqu’il en était ainsi, il allait le confondre et lui prouver qu’il mentait effrontément ; car, heureusement, il avait un témoin, le colonel Gois, qui était présent quand il lui avait fait les révélations dont il s’agit, et il fît aussitôt appel au témoignage de celui-ci qui était présent à cette conversation.
Alors ce dernier avec le cynisme qui le caractérisait, imitant le bel exemple de son maître Eudes, nia tout et déclara n’avoir rien entendu dire de semblable par le général Eudes.
Léopold Caria indigné, resta un moment effrayé de tant de cynisme, puis reprenant courage malgré l’audacieuse effronterie de ses deux interlocuteurs, il demanda encore à Gois s’il oserait aussi nier l’envoi d’un plat en argent et de sept ou huit cents médailles et croix qu’il avait fait
adresser à son ami Pitois, le même jour 22 mai, en le priant de les cacher précieusement.
Mais le fameux colonel Gois, qui ne s’intimidait pas pour si peu, déclara que tout ce que Caria disait était faux, et que ni Eudes ni lui n’avaient jamais envoyé de médailles et de croix, ni aucun autre objet, ni chez son père, ni chez Pitois.
En présence de ces dénégations épouvantables, Caria se fâcha tout rouge en menaçant leurs auteurs de réunir des faits, des preuves et des témoins qui prouveront l’innocence de son père, de sa mère, de son frère et la sienne, la culpabilité d’Eudes et de Gois et d’autres encore, il ajouta, qu’il était décidé, ainsi que son frère, à provoquer une réunion des réfugiés de la Commune à Londres, et à réclamer une enquête sur les vols et les pillages accomplis pendant la dernière semaine de mai 1871, et surtout sur ceux qui ont eu lieu à la Légion d’Honneur, car il était persuadé qu’il ne lui serait pas bien difficile de prouver ainsi quels étaient les véritables voleurs des médailles et des croix.
Le général Eudes, quoique très contrarié, ne parut pas redouter beaucoup les menaces de Léopold Caria, ni celles de son frère, qui s’était joint à lui, il leur répondit que, s’ils mettaient leur projet à exécution, il accuserait Léopold Caria du vol et de l’envoi des médailles trouvées chez son père, qu’il dirait qu’il l’avait chargé de la garde de ces dernières, et, qu’abusant de sa confiance, il s’était approprié une partie de ces objets précieux et les avait envoyés chez lui pour les faire cacher dans l’espoir de les retrouver plus tard.
Le malheureux Caria de plus en plus étonné, de plus en plus effrayé de tant d’infamie, ne se laissa cependant pas complètement décourager, il répondit à la menace du général Eudes, qu’il saurait bien prouver la fausseté de ses
accusations, sou innocence, celle de son père et de toute sa famille, et la culpabilité d’Eudes, le voleur des médailles et des croix de la Légion d’honneur, et pour atteindre ce but, les deux frères Caria convoquèrent une réunion des réfugiés de la Commune , à Londres, afin de réclamer une enquête sur les pillages et les vols dont il s’agit.
Cette réunion eut lieu à Londres, le 18 août 1872. Voici des extraits de son procès-verbal, publiés par La Fédération, journal révolutionnaire-socialiste français-anglais , du 24 août 1872.
La parole ayant été donnée, dans cette réunion, à Octave, le plus jeune des fils Caria. Voici en quels termes il s’est exprimé:
« Le 10 mars dernier, une demande d’enquête sur les faits qui se sont passés à la Légion d’IIonneur, pendant le dernier mois de la Commune, fut adressée à un certain groupe de réfugiés à Londres. Il n’y fut pas fait droit.
« Des citoyens se trouvaient encore à cette époque sous le coup des Conseils de guerre et l’enquête eut peut-être fourni des arguments ou du moins des éclaircissements aux réquisitoires versaillais. Nous n’insistâmes pas.
« La situation n’est plus la même aujourd’hui. Les jugements ont été rendus, les intéressés condamnés, et nous nous trouvons, notre père et nous, sous le coup d’un arrêt qui, en ne nous touchant point pour les faits insurrectionnels, nous frappe uniquement comme pillards ou pour mieux dire comme voleurs.
« Les termes de cette condamnation motivent à eux seuls ma demande d’enquête sur ce qu’il faut appeler par son vrai nom : Le pillage de la Légion d’IIonneur.
« Mais d’autres motifs me déterminent encore :
« Il s’est trouvé parmi les réfugiés de la Commune des hommes qui ont exprimé la pensée que la lumière ne devait point se faire sur des tripotages de cette sorte, on ne s’en est pas caché dans la séance du 21 juillet dernier.
« Je ne suis point de cet avis et je désire au contraire que tout s’éclaircisse. On verra alors ce qu’il faut croire des insinuations qu'on fait courir sur nous des hommes à qui, en vérité, on n’eut point supposé autant d’audace.
« Il est bon de rappeler en effet que le sieur Ledrux, répondant à une accusation portée contre lui, dit que, n’ayant pas pillé, il avait eu besoin d’argent à Londres.
« Je ne suis pas disposé à subir plus longtemps les calomnies de ce personnage, ainsi que celles d’autres encore.
« Je veux le jour sur tout cela et il se fera...
« Il faut que ces accusations lancées par des consciences puériles ou scélérates aient une fin.
« Nous sommes ici huit de l’état-major de la Légion d’Honneur, les témoignages peuvent se produire à Londres, puisque les jugements de Versailles sont rendus.
« En conséquence, je demande que vous vouliez bien nommer une commission d’enquête de cinq ou sept membres, qui recevra les dépositions signées de chacun des témoins qu’elle entendra, afin qu’il puisse en être donné ensuite connaissance à la Sociélé des réfugiés en assemblée générale.
« La proprosition que je fais est pour moi une question de conscience, qui intéresse non seulement ma famille et surtout mon père injustement condamné, mais encore l’honneur de trente à trente-cinq citoyens.
« De toutes parts : Il faut une accusation formelle?
« Caria : — Vous, général Eudes, je vous accuse de vol et de pillage à la Légion d’IIonneur !
« Après cette communication, le citoyen Eudes se lève et
dit :
— « Je demande au citoyen Caria, si l’accusation qu’il porte contre moi est comme responsabilité ou comme pillage personnel ?
— « Caria. Comme l’une et l’autre1. »
Alors le cauteleux Vaillant, vint en aide à son ami
1 Extrait de La Fédération , journal révolutionnaire-socialiste, français-anglais, publié à Londres, du 24 août 1872.
Eudes, qui était resté coi, devant l’accusation si positive et si énergique d’Octave Caria, à laquelle il n’avait rien eu à répondre; et comme M. Vaillant était lui-même alors fort embarrassé pour disculper et innocenter son ami Eudes qu’il savait parfaitement être coupable, il n’osa pas accuser l’innocente famille Caria d’être l’auteur du vol des médailles et des croix de la Légion d’honneur, surtout devant le plus jeune de ses membres Octave Caria, qu’il savait capable de lui répondre; aussi en rhéteur habile, M. Vaillant commença par un exorde insinuant et il dit, dans l’espoir de désarmer ou d’apaiser le jeune Caria :
« L’honneur des citoyens Caria n’a jamais été mis en doute et la condamnation qui les frappe ne les a nullement déshonorés à nos yeux. »
Ainsi, comme on le voit, M. Vaillant a publiquement rendu justice à la famille Caria et reconnu que son honneur ne pouvait être atteint par l’injuste condamnation qui l’avaient frappée ; c’est-à-dire qu'il a reconnu que ses membres n’était pas coupables du vol des médailles de la Légion d’Honneur, pour lequel le père Caria avait été iniquement condamné.
Puis après cette déclaration si précise et si catégorique, l’hypocrite Vaillant cherche adroitement à l’alténuer par des considérations perfides.
« Je ne comprends pas, ajoute-t-il, que les citoyens Caria se soient arrêtés aux racontars des journaux versaillais sur le pillage de la Légion d’Honneur ». Les fils Caria n’avaient pas besoin de ces « racontars » pour être fixés sur les auteurs de ce pillage puisqu’ils avaient vu ces derniers à l’œuvre enlevant le produit de leurs vols, sur des voitures qu’accompagnaient Mmes Eudes, Collet, Gois et le mari de cette dernière. Les frères Caria aussi
bien que leur père et que leur mère, savaient donc très bien que c’étaient Eudes et ses intimes, qui avaient commis ces vols, et il y avait longtemps qu’ils étaient fixés à ce sujet et sur la moralité du fameux général, et sur celle de ses amis les plus intimes, dont ils étaient forcés de tolérer les méfaits, qu’ils feignaient d’ignorer pour ne pas être accusés d’en être les complices, quoi qu’ils les désapprouvassent secrètement.
Aussi M. Vaillant, qui n’ignorait pas tout cela, en profita adroitement pour dire à Octave Caria :
« En plus, ce n’est pas après un an de silence, après avoir vécu dans l’intimité avec Eudes que les Caria devraient porter une semblable accusation. Nous sommes ici une société de secours mutuels non pas une société politique. Je considère donc cette ' société comme incompétente sur la demande d’enquête de Caria jeune. »
— Une réunion de réfugiés était très compétente pour se prononcer sur le fait en discussion et il ne s’agissait nullement de secours mutuels dans cette réunion.
i « Octave Caria. — Le citoyen Vaillant n’a jamais mis en doute notre honorabilité, je veux bien le croire, mais il n’en est pas de même de tous les personnages composant un cercle révolutionnaire qui existe à Londres. » (C’était la Bande des Trente- Trois, à laquelle Octave Caria faisait allusion.) « En voici la preuve : Le jour où on apprit la condamnation de mon père, on dansait de joie chez Ledrux en disant : « Tiens, tiens ! Voilà j ceux qui nous accusent d’être « des voleurs, et ils ont pillé les médailles. »
« Viard . — La question qui est agitée devant nous est excessivement grave. De l’aveu de Caria, il parait qu’il commence par un et qu’il ne sait pas jusqu’où il ira. Faites bien attention à ses paroles. Le citoyen Caria met une question sur le tapis, un an après la Commune. Pourquoi ne l’a-t-il pas lancée avant1? Il
1 Le citoyen Caria ne l'a pas fait avant, et il a attendu un an
y a une question personnelle qui est cause de tout cela; car vous savez tous que Caria aîné principalement était très intime avec Eudes et que toute la famille était de ses amis. Ils ont marché ensemble avant et pendant la Commune. C’est pourquoi je ne comprends pas cette accusation aussi tardivement faite. Personne n’a jamais connu toutes ces affaires et Caria jeune eut dû tout au moins soumettre sa proposition à la commission. Nous connaissons tous aussi bien les Caria qu’Eudes, qui se sont tous sacrifiés pour la révolution, et j’espère qu’il ne sera pas donné suite à cette demande d’enquête. »
On voit que M. Viard, n’était pas partisan de l’enquête, et il avait de bonnes raisons pour cela, car il était plusieurs fois banqueroutier et il avait volé la caisse de son ministère montant à 200,000 ou 300,000 francs, après la chute de la Commune , et s’était sauvé avec, ainsi que nous le prouverons plus loin, et c’était pour cela qu’il désirait que Caria ne donnât pas de suites à sa demande. Mais malheureusement Octave Caria n’était pas de son avis, et il lui répondit ;
— « Je trouve très étonnant que le citoyen Viard vienne dire dans cette assemblée que tout le monde ignorait cette affaire. Le 10 mars dernier une demande d’enquête sur ces faits fut adressée à un cercle ayant pour titre « La Commune révolutionnaire. » La demande fut repoussée, je possède le double des lettres adressées à ce club, et lorsque le besoin se fera sentir de les produire, je les mettrai à jour. J’ai donc le droit d’être très surpris de cet argumentation de mauvaise foi.
parce que plus tût son père n’était pas accusé de ce vol, les médailles n’ayant été découvertes que longtemps après son arrestation, et parce qu’il craignait, en le faisant plus tôt, de compromettre les véritables coupables et de fournir des renseignements qui auraient pu nuire aux accusés de la Commune qui n’étaient pas encore jugés, tandis que plus d’un an plus tard ce danger n’existait plus.
La commune
« Martin et Viard. — C’est comme cela que vous gardez le secret.
« Caria. — Je n’ai pas de secret à garder par la raison que je n’ai jamais fait partie de ce cercle, puis ensuite voyant la mauvaise foi de mes adversaires, je me sers de tous les moyens et documents qui sont à ma disposition.
« Martin prononce des paroles de menaces qui ne sont pas entendues.
« Caria. — Je demande le rappel à l’ordre du président et je ne comprends nullement sa partialité dans le débat. Si le président qui vient de me menacer par gestes a des questions personnelles à vider après la séance, je suis à sa disposition.
« De toute part on crie c’est infâme; c’est ignoble, il faut être mouchard pour faire de telles choses.
« Caria répond à Armand Moreau et à Mallet qui se sont distingués parmi les vociférateurs : — Mouchard ? Cette accusation a déjà été lancée, mais vous n’avez pas eu le courage de la lancer vous-mêmes; c’est une femme qui a été chargée de la commission. Quant à vous qui m’accusez d'être mouchard, vous avez parmi vous des personnages qui se sont mis à genoux devant Versailles pour obtenir une grâce et qui l’ont obtenue, je ne sais à quel prix l’enquête les désignera. »
Ces personnes ont été désignées ou plutôt dévoilées depuis ; il a été prouvé que M. Oranger, le blanquiste qui a fourni l’argent pour solder les conspirateurs de l’affaire des pompiers de la Villette en 1870, aujourd’hui député, avait été arrêté avec sa complice la femme Gois, en 1871, au milieu du linge et des autres objets mobiliers volés à la Légion d’Honneur, par Eudes, Gois et Ci0, dans une maison portant les nos 7 et 9 de la rue des Couronnes, où ils les avaient cachés, et que Granger ayant imploré sa grâce et celle de sa complice, auprès de M. Voisin, son cousin, ancien préfet de police et secrétaire de la commission des grâces, a obtenu les faveurs très importantes qu’il sollicitait, qu’il a été mis en liberté avec la femme
Gois et qu’ils ont pu retourner à Londres. M. Granger ne peut nier ce fait car les procès-verbaux de son arrestation, son inscription sur le livre d’écrou, ses lettres à son parent Voisin et sa grâce sont mentionnées à son dossier. Ceci dit revenons au compte rendu de la séance des réfugiés de la Commune à Londres que nous analysons.
« Goallé prononce quelques paroles pour défendre Eudes, mais il est interrompu par Caria qui lui dit :
— « Quant à vous, Goullé, je vous accuse. Souvenez-vous du pillage de l’hôtel de Broglie. »
Goullé reste silencieux sous le coup de cette accusation si positive et si bien formulée, craignant sans doute que Caria ne précise les faits et n’en donne les détails!
« Mallet, prend alors la parole et dit : — La question qui est agitée est amenée par une haine personnelle. Nous connaissons tous les Caria. Cette affaire vient de l’accusation Ledrux. Caria aîné est un entêté, il n’a pas voulu retirer l’accusation lancée contre Ledrux; on a fait des démarches auprès de lui, il a refusé de se rétracter. II est malheureux que des accusations de cette importance soient lancées pour des questions personnelles. »
M. Mallet est bien extraordinaire; pour lui le vol, le pillage, l’incendie, etc., sont des questions personnelles.
« Caria. — Oui, je l’avoue, pour moi, c’est une haine personnelle, vous avez déshonoré ma famille. Je serai implacable. C’est une question de vie ou de mort. Ceux qui sont cause de ce déshonneur auront ma vie ou j’aurai la leur. Je serai sans pitié.
« Viard. — Les citoyens Caria se sont sacrifiés pour la révolution, et lorsqu’on a eu besoin d’hommes pour se battre, on les a toujours trouvés présents. Ils ont sacrifié leur vie, nous le savons et certainement si des hommes ont fait leur devoir, ce sont eux. Mais Eudes n’a-t-il pas fait son devoir? »
Les fils Caria et leur père d’après l’aveu de leurs adversaires Vaillant et Viard, sont, comme ceux-ci l’avouent , d’honnêtes et braves combattants, qui n’ont rien volé, mais il n’en est pas de même d’Eudes, de Granger et de Gois, qui ont été pris la main dans le sac et qui ne se sont jamais battus.
Viard, qui est lui-même un voleur et qui a une grande peur qu’on ne dévoile ses méfaits, ajoute encore :
« Citoyens, ne donnons pas à nos adversaires un spectacle aussi navrant, car ils ne manqueront pas de se réjouir de ces scissions qui sont la mort de la révolution, aujourd’hui c’est celui-ci, demain ce sera un autre.
« Caria. — Devant la mauvaise foi apportée dans ce débat je lais appel à la bonne foi d’un citoyen qui a appris cette affaire, il y a 7 ou 8 mois. Que Mortier réponde?
« Mortier avoue qu’il connaissait cette affaire et que Caria a raison.
« Longuet. — Il suffit que l’enquête fut demandée par MM. Caria pour qu’on n’y fit pas droit.
<' Caria. — Les Messieurs Caria valent certainement le sieur Longuet ; car ils sont persuadés qu’on ne pourra pas les accuser de lâcheté. Que le sieur Longuet en dise autant...
« Moreau, Emile, — Je ne suis pas partisan de l’enquête, mais lorsque j entends critiquer des hommes qui ont fait leur devoir, par des individus comme les Longuet et d’autres, je ne puis m’empêcher de répondre : si lorsque le 26 mai j’ai rencontré les Caria, iis m’avaient conté tout cela, j’aurais fusillé Eudes et les coupables de son état-major.
« Eudes. — Et moi, je t’aurais fait fusiller.
« Moreau. — J'avais le 101e derrière moi. Vous Longuet, à quelle barricade vous êtes-vous battu ? Et vous Vaillant? et tvHi quanti ?
« Tanguy. — Tous ceux qui ne sont pas partisans de l’enquête sont des intéressés.
« Moreau, Armand, et Mallet. — Oui nous y sommes inté— réssés.
GOMMENT A PÉRI
« Eudes. — Après avoir nourri les Caria, et leur avoir fourni des fonds pour se sauver ?
« Caria. — Vous en avez menti. (Tumulte prolongé.)
« Le président met aux voix la demande d’enquête qui est repoussée par 28 ou 30 voix et acceptée par 16 1 . »
Ce vote n’a rien d’étonnant pour ceux qui savent que les 28 ou 30 votants qui ont repoussé l’enquête étaient membres de la fameuse bande des Trente-Trois- Voleurs, dont Eudes était le grand chef, l’Ali-Baba, comme a dit Vermersch.
La lecture de cette séance des réfugiés de la Commune à Londres pourrait suffire pour prouver la culpabilité du général Eudes et l’innocence de la famile Caria, surtout quand on sait déjà, comme nous venons de le raconter, de quelle façon étrange les caisses contenant les médailles et les croix volées avaient été envoyées chez le père Caria en son absence, reçues par sa femme, qui croyait, comme on le lui avait dit alors, que ces caisses renfermaient des armes et des munitions. Mais quand on aura achevé la lecture de ce chapitre et qu’on connaîtra à fond le trop fameux général Eudes et la bande de malfaiteurs dont il était le chef, on ne doutera plus de la culpabilité de celui-ci, surtout quand on aura lu la lettre de Ranvier, à La Cécilia, du 17 septembre 1875, dans laquelle il dit en parlant d’un jeune proscrit de la Commune réfugié à Londres :
« De plus ici se trouve Ferdinand Camille, qui était bien jeune, qui n’a pas cru devoir désobéir, et qui a été chargé de traîner dans des voitures en retraite l’argent volé par Eudes. (Ce garçon était un officier d’Eudes.) Il sait même que les médailles trouvées chez Caria, ajoute Ranvier, étaient envoyées
1 Voir le journal socialiste La Fédération , du 24 août 1872, publié à Londres.
chez ce dernier, sans même qu'il eut été consulté par Eudes et Gois1. »
Il est en effet, bien difficile, après avoir pris connaissance de cette déclaration de Ranvier, et quand on est au courant de tous les forfaits accomplis par Eudes et par sa bande, de ne pas en conclure que ce dernier était certainement le voleur des médailles et des croix de la Légion d’Honneur, du reste, le traître qui avait participé à la livraison des portes de Paris au gouvernement de M. Thiers, pouvait bien, après avoir commis ce crime et vendu ainsi ses compagnons de combat, se rendre coupable du pillage de la Légion d’Honneur et de tous les autres vols dont on l’accuse.
Maintenant que nos lecteurs sont au courant des incidents graves, qui ont amené la découverte et la divulgation des vols et des pillages de la Légion d’Honneur accomplis par le général Eudes, sa digne compagne et leurs complices, nous allons continuer le récit de ces derniers à l’aide de documents certains et des déclarations des témoins oculaires des crimes qu’ils ont racontés. Voici en premier lieu ce que Léopold Caria a révélé au sujet des médailles et des croix déposées chez son père en l’absence de celui-ci.
Il rappelle d’abord « que le journal Y Émancipateur de Toulouse , lançait un article dans lequel on tançait vertement Léopold Caria, et où l’on commençait à insinuer que les médailles emportées de la Légion d’Honneur, pendant la Commune , l’avaient été par lui, qui avait été institué soi-disant gardien de ces médailles par le général Eudes. »
1 Voir cette lettre de Ranvier, dans l’enquête faite par Cluseret, La Cécilia et d’autres, à Genève et à Londres, que nous citons plus loin.
Lorsque cet article de l 'Emancipateur parut, Caria nous a dit : « Comment pouvais-je garder des médailles à la Légion d’Honneur, le 22 mai et avant, puisque je combattais aux avant-postes dans les tranchées avant l’entrée des troupes et depuis, derrière les barricades : rue de Lille, rue de l'Université, rue Saint-Dominique, quai d'Orsay, etc..., et que je ne suis jamais resté à la Légion d' Honneur? »
L. Caria, dans sa déclaration, publiée par la Fédération du 25 janvier 1873, a ensuite raconté lui-même de la manière suivante, l’incident relatif à la confidence que lui fit le général Eudes au sujet de l’expédition des caisses de croix et de médailles de la Légion d’Honneur, qu’il avait faite chez son père :
«Le 22 mai, le lendemain de l’entrée des troupes de Versailles sur le territoire de la commune de Paris, le général Eudes qui prétend si bien m’avoir confié la garde de 1,600 ou 1,700 médailles et croix d’honneur, me disait dans un conciliabule tenu entre nous et le colonel Gois, qu’il avait donné U ordre de transporter ces médailles chez moi parce qu’il était temps de les mettre en sûreté. Ces médailles furent trouvées plus tard parla police et motivèrent la condamnation de mon 'père, qui ignorait le fait, à vingt ans de travaux forcés, par le 20me conseil de guerre de Versailles, dans sa séance du 6 juillet dernier. C’est dans ce conciliabule que le général Eudes dit lui-même avoir envoyé une partie des médailles dans le vingtième arrondissement, avec un plat en argent. Ces médailles et ce plat se trouvaient, en novembre 1871, déposés par les soins du sieur Gois, rue du Paradis-Poissonnière, n" 10, chez Mm0 Delpèche. »
« Ces médailles, au nombre de 700 ou 800, et ce plat avaient d’abord été portés chez la veuve Marion, par Pitois 1 qui s’était caché chez elle ; cette dame, afin de bien dissimuler ces objets
> Chez qui Gois les avait envoyées, ainsi qu’il l’a dit, lui-même, à Léopold Caria, qui nous l’a déclaré.
les avait mis dans deux pots, et elle avait fondu de la graisse dessus de manière à les recouvrir complètement ; plus tard ils ont été transportés rue Paradis-Poissonnière comme nous l’avons dit, depuis ils ont dû être fondus et vendus par les voleurs et leurs complices, et il est probable que M. le général Malandrin ou Mandrin Eudes, en aura fait réclamer et en aura touché le prix plus tard.
Mais en attendant, dès le 22 mai, « dans la matinée, dit Léopold Caria, dans son article publié par la Fédération en janvier 1872, on fit transporter par ordre du général Eudes et de sa femme, avenue Daumesnil, chez un citoyen résidant à Londres, et qui habitait encore dernièrement à Middlesborourgh (en 1872): 50 paires de draps, — 400 serviettes damassées, — 4 grands matelas, — 6 couvertures d'oreillers-traversins. Ceci formait le chargement d’un fourgon, trois autres fourgons furent chargés ensuite ; et, de la lingerie, ainsi que de l’argenterie du palais et des croix, il ne re.-ta plus rien que les meubles vides.
« Ne pouvant emporter le palais, on y mit le feu ! ! ! 1 »
Voilà d’après un témoin oculaire et auriculaire comment fut accompli le pillage et l’incendie de la Légion d’Honneur par les ordres et au bénéfice de l’illustre général Eudes. Il procédait partout de même, il mettait le feu pour effacer la trace de ses pillages et de ses vols ; c’était toute sa tactique et sa science militaire Le colonel Rossel avait dit que sa compétence ne s’étendait pas au delà de la cuisine, il avait eu tort, le grand capitaine Eudes avait beaucoup d'autres spécialités que le successeur de Cluseret à la Guerre pendant la Commune n’avait pas soupçonnées.
Léopold Caria nous a donné des détails très circonstanciés, sur les vols des objets mobiliers accomplis par Eudes le 22 mai 1871, au palais de la Légion d’IIonneur.
1 Voir La Fédération, journal socialiste, publié à Londres, du 25 janvier 18"3.
Il nous a dit que trois fourgons avaient été remplis de linge, d’objets d'art, de vaisselle et d’argenterie; l’un d’eux avait été conduit rue de Charonne dans un des nombreux domiciles clandestins de l’illustre et prévoyant général par le cocher Weber ; le second, on ne sait où, et le troisième, comme nous l’avons déjà dit, avenue Daumesnil, n° 24, par Ducamp. Le logement où a été cachée la cargaison de cette troisième voiture, appartenait à Joannin, cuisinier, le Watel ou le Trompette du général Eudes. Caria a vu amener, dans le logement en question, par le cocher Ducamp, qui a été fusillé à Satory, le fourgon plein de ce linge ; il y avait, couché sur ce dernier, un jeune capitaine d’artillerie, grièvement blessé, nommé Gaspard Guillot1, c’était un étudiant. On le cacha dans ce logement pour le soustraire aux Versaillais qui l’auraient fusillé, il fut soigné par le pitoyen Annoy, mais malheureusement il fut découvert, pendant une perquisition, au milieu du linge, ce dernier fut saisi et l’infortuné blessé arrêté et conduit à Mazas, où il a échappé par miracle à la fusillade qui l’attendait pendant les éponvantables massacres des prisons, qui ensanglantèrent celle où il était enfermé. Le père de Guillot, un médecin avantageusement connu, ayant été informé de la terrible position dans laquelle son fds se trouvait, parvint à force de démarches, à le faire relâcher provisoirement sous caution, et dès qu’il fut libre, ce dernier en profita pour se sauver à Genève, où il se réfugia afin d’éviter les conseils de guerre qui l’attendaient. Il est depuis resté dans cette ville hospitalière où il exerce la médecine.
Joanninjest ainsi parvenu à échapper aux recherches des soldats et de la police du gouvernement de Versailles, il s’est d’abord réfugié à Londres, où il a monté un restau-
1 11 est actuellement encore docteur en médecine, à Genève.
rant dans Charlotte Street ; il s’était associé avec la bellemère de Dacosta. Tout naturellement les honorables membres de la société des Trente-Trois-Voleurs l’honorèrent de leur pratique; ces aimables concitoyens et collègues vinrent boire son vin, son pale-ale, son stout, son brandy et goûter ses sauces, ses potages, ses beefstcacks, ses roats-beefs, etc... Ils les trouvèrent délicieux, leur firent grand honneur, en burent et en mangèrent beaucoup.
Mais, selon leur louable habitude, ils oublièrent de les payer, et quand Joannin eut l’inconvenance de leur présenter la note, ces Messieurs se récrièrent beaucoup, contre son manque d’usage, son inconvenance et son insolence, et ils lui firent observer qu’il s’exposait à perdre leur pratique; car il n’était pas d’usage dans leur honorable Société de réclamer de l’argent aux collègues et amis, qu’au contraire on devait en prêter à ceux qui avaient le malheur d’en manquer, parce qu’ils avaient été trop honnêtes quand ils étaient à Paris avec le général, et qu’ils n’avaient pas assez pillé, et comme le malencontreux Joannin persistait dans sa réclamation, en leur disant qu’il n’avait plus d’argent et que, s’ils ne le payaient pas, il ne pourrait pas aller au prochain marché faire ses provisions et continuer de les nourrir, ils le quittèrent tous, et l’expulsèrent de leur respectable Société, conformément à son règlement qui défend expressément de réclamer de l’argent aux membres et amis.
L’infortuné Joannin fut ainsi ruiné et forcé de fermer son restaurant, il quitta Londreset s’en futàMiddlesbourg; mais il n’y resta pas longtemps, et il partit bientôt pour l’Amérique. Un de ses amis, Brignolas, un habile ouvrier du grand fabricant de lapis Aubusson, avait établi une fabrique de tapis à Windsor, pour le compte de la reine d’Angleterre, et il gagnait 14 livres sterling par semaine
(350 francs) ; mais il se conduisit si bien qu’il se fit mettre à la porte, avec ceux de ses camarades qu’il avait fait venir pour travailler avec lui. Lorsqu’il fut renvoyé, Brignolas avait plusieurs très beaux tapis, provenant sans doute des fruits de ses économies, quand Joannin partit pour l’Amérique, il les confia à ce dernier pour qu’il les vendît pour lui ; le cuisinier émigrant se chargea volontiers de cette commission, et quand il eut vendu les tapis et que son ami lui en réclama le montant, il lui répondit en lui rappelant le fameux article du règlement de la Société des Trente-Trois, qu’on lui avait appliqué) qui défend de demander de l’argent à ses membres, et dans lequel il est statué, comme l’a rappelé avec menaces de mort à Varlet, M. Vaillant, en lui disant : « Qu’on doit réclamer des comptes à ses ennemis, mais jamais à ses amis et en ajoutant qu’à Londres, les membres de la Société des Trente-Trois, se contentaient de l’expulser ; mais qu’à Paris on l’aurait fusillé L »
Et Brignolas, bien entendu, dut se contenter de ce règlement à l’œil et il ne reçut jamais un misérable furding de son ancien collègue. Telles sont les mœurs des aimables disciples du successeur du Vieux-de-la-Montagne.
Mais revenons à la Légion d’Honneur ; le lendemain de l’entrée des troupes de Versailles dans Paris, L. Caria avait quitté ce palais à quatre heures du matin pour aller se battre aux barricades les plus avancées, il n’y est revenu qu’à dix heures du soir, il lui aurait donc été bien difficile de garder les médailles et les croix d’honneur qu’il n’a jamais vues. C’est dans cette nuit du 22 au 23 mai, qu’Eudes et Gois lui ont fait la confidence de l’envoi des médailles volées, chez son père alors absent, ainsi que nous l’avons déjà dit. Caria n’a pas non plus assisté à
i Voir la lettre de Ranvier, que nous avons reproduite plus loin.
l’incendie de la Légion d’Honneur, c’est Eudes qui a ordonné le pillage et l’incendie, et Gois, l’ancien incendiaire de la maison de sa sœur, ainsi que nous le raconterons bientôt, présidait à l’exécution.
Caria n’est pas le seul témoin qui nous ait raconté les pillages, les vols et l’incendie de la Légion d’Honneur, Oudet, membre de la Commune , qui en a été aussi témoin oculaire, nous les a également narrés. 11 nous a dit qu’il s’était battu aux barricades des rues environnant ce palais dans les journées des 22 et 23 mai 1871, avec le bataillon des francs-tireurs du XIXe arrondissement, appelés Les Enfants perdus, placés sous les ordres du commandant Lambert, que ces courageux volontaires avaient non seulement tenu en échec les soldats de l’armée de Versailles, qui s’avançaient par les rues de Lille, de l’Université, Saint-Dominique, etc... ; mais encore qu’ils les avaient souvent repoussés en s’emparant de leurs positions, entre autre de leur barricade de la rue du Bac. Le commandant Lambert, des Enfants Perdus, avait fortifié la Légion d’Honneur et les barricades environnantes, et il avait mis en batterie trois mitrailleuses et quatre canons pour les défendre.
Le 23 mai, dans la matinée, Oudet avait été obligé de quitter son poste de combat pour aller chercher des munitions à l’Hôtel de Ville. Là, il avait rencontré Eudes au Comité de salut public. 11 lui avait paru bien sombre et bien lugubre, il était très pâle, il lui avait à peine répondu d’un air distrait lorsqu'il lui avait annoncé les combats de la veille et de la matinée en lui demandant les munitions dont il avait besoin pour continuer la lutte, et il avait dû lui-même aller faire charger un fourgon des projectiles dont il avait besoin et qu’il était venu chercher ; puis il était aussitôt reparti avec son précieux approvisionnement ; mais tout à coup, il fut bien péniblement
étonné lorsqu’en approchant de la Légion d’Honneur il s’aperçut que cette dernière était tout en flammes, et lorsqu’il apprit que ses défenseurs avaient reçu l’ordre du général Eudes, membre du Comité de salut public, de l’incendier et de l’abandonner, lequel était déjà en partie exécuté. Il fut arrêté par les flammes qui s’échappaient de tous les côtés, et qui menaçaient de mettre le feu à son fourgon de munitions et de le faire sauter s’il continuait d’avancer. Les francs-tireurs avaient été obligés d’enlever leurs canons que les flammes léchaient, et dont les culasses s’échauffaient et se noircissaient; ils étaient furieux de voir ainsi leur principal poste de défense livré volontairement aux flammes, et les gardes nationaux qui, le matin, s’étaient battus avec courage, étaient indignés à la vue de l’incendie qu’ils réprouvaient, et ils abandonnèrent avec désespoir leurs barricades, en déclarant qu’ils ne voulaient pas partager la responsabilité de cette « infamie » ; car c'est ainsi qu’ils qualifiaient l’incendie de la Légion d’Honneur.
Oudet nous a assuré que deux malheureux blessés abandonnés par les pillards, furent surpris par les flammes et brûlés vivants. Les francs-tireurs continuèrent de se battre courageusement derrière les barricades, mais le principal poste de leur résistance était détruit et l’ennemi s’avançait de tous les côtés.
Lorsque Oudet était arrivé auprès du palais en flammes, il avait vu trois fourgons chargés de butin, qui parlaient avec Mmos Eudes, Gois, Collet, etc... C’étaient les produits des pillages et des vols de la Légion d’Honneur que ces horribles mégères emportaient pour les mettre en sécurité dans leurs nombreux repaires.
Telle était la tactique des misérables que nous avons vus à l’œuvre et dont nous racontons les infâmes exploits. Elle consistait à mettre au pillage ,les positions qu’ils
occupaient, à les incendier pour effacer les traces de leurs vols, et à se sauver ensuite lâchement en les abandonnant à l’ennemi.
Cette abominable tactique n’a pas été suivie seulement à la Légion d’tlonneur, mais partout par les bandits idiots, les Gois, lesGranger, les Cournet, etc., de la bande des Trente-Trois. Le fameux général Eudes l’a successisivement fait mettre en pratique sur toutes les positions qu’il occupait sur la rive gauche de la Seine, puis il en a fait autant sur la rive droite. Il a même poussé la stupidité et l’inconscience jusqu’à vouloir nous en faire publier la preuve authentique, en nous donnant l’ordre d’insérer, dans le journal officiel de la Commune , une lettre signée de lui et de ses collègues du Comité de salut public, adressée à M. Thiers, dans laquelle ils déclaraient à ce dernier que si, dans les vingt-quatre heures, il n’avait pas évacué Paris avec toutes ses troupes, ils feraient sauter et brûleraient complètement cette ville, et n’en laisseraient pas pierre sur pierre.
Malgré la menace qu’il nous fit de nous faire fusiller si nous désobéissions à son ordre, nous avons refusé de l’exécuter et nous n’avons pas inséré sa lettre à l'Officiel.
C’est en vertu de sa tactique atroce et insensée qu’il a fait incendier l’Hôtel de Ville, le berceau des vieilles communes d’Etienne Marcel, des Maillotins et de la grande Commune révolutionnaire de 1792.
L’amour du lucre du général Eudes élait si grand, qu’il se faisait remettre 25,000 francs le 24 mai, avant de donner l’ordre d'incendier les Tuileries et d’écrire la lettre à M. Thiers, dont nous avons parlé, et le lendemain, 25 mai, il touchait encore 50,000 francsà la caissede la Commune. Les deux reçus qu’il a donnés de ces 75,000 francs existent encore.
Cet illustre guerrier-pillard ne se contentait pas du
butin considérable qu’il avait fait au Ministère de la Guerre, à la Légion d’Honneur et partout où il avait passé. Ce coûteux personnage, à côté de ses vols et de ses pillages en objets mobiliers, qui étaient d’une valeur considérable, s’était fait remettre en espèces, en outre de ses traitements de membre du Comité central, de la Commune , de général, etc. :
1° Trois mille francs à la mairie du
XIe arrondissement . 3,000 fr.
2° Six mille francs au Ministère de la
Guerre . 6,000 »
3» Douze mille francs à l’Intendance. 12,000 »
4° Vingt-cinq mille francs une première fois à la caisse de la
Commune . 25,000 »
5° Cinquante mille francs une seconde
fois . 50,000 »
Total des sommes connues volées par le général Eudes pour son usage personnel . 96,000 fr.
Ainsi du 20 mars au 24 mai 1871, en deux mois et quatre jours, ce général incapable, ce voleur, ce traître et ce couard, qui a empêché d’occuper le Mont-Valérien le 19 mars, qui a fait massacrer le peuple les 2 et 3 avril, qui a veudu les portes du Point-du-Jour, d’Auteuil, de Saint- Cloud, etc., s’est fait donner la somme énorme de 96,000 francs, ou de 48,000 francs par mois, soit, par an,
cinq cent soixante-seize mille francs . 576,000
Hoche, après avoir fait la campagne du Rhin, après avoir vaincu les ennemis de la République et pacifié la Vendée, recevait en récompense un sabre d’honneur et demandait l’autorisation d’acheter un cheval pour remplacer le sien blessé sur les champs de bataille. Mais du
temps de Hoche on n’était pas en plein Bas-Empire, comme aujourd’hui. Autre temps, autre mœurs !
Lorsque le brave, soigneux, prévoyant et fort peu désintéressé général Eudes eut ainsi réalisé de nombreux capitaux et accumulé une quantité considérable d’objets mobiliers en tous genres, dont nous avons donné la longue nomenclature, quand il eut vendu et livré quatre ou cinq portes de Paris à l’armée de Versailles dans l’espoir de toucher sa part du prix de la trahison, qu’on lui avait promise et montant à 1 million et demi ; quand il eut commis tous ces crimes et bien d’autres encore qu’il serait trop long de rappeler ici, il cacha soigneusement son précieux butin et une partie de son argent dans ses nombreux domiciles clandestins et chez ses amis, et quand la cause de la Commune fut complètement perdue, grâce à lui et aux autres misérables de son espèce, cet illustre guerrier de grand chemin prit celui de l’Étranger, afin d’éviter la récompense que sa belle conduite méritait, encore plus de la part de ses compagnons de lutte que de celle de ses ennemis ; car s’il avait pillé avec la même ardeur les uns et les autres, il avait en outre indignement trahi ses amis.
M. Eudes fit alors un voyage d’agrément en Suisse, en Allemagne, sur les bords du Rhin et en Belgique; comme il avait grâce à ses vols, ses poches pleines d’or et bien garnies de billets de banques, il mena joyeuse vie, et il visita le long de sa route les villes d’eaux et de jeux, Baden-Baden et Spa. Et quand il eut dépensé en divertissements et perdu au jeu une partie de ses honnêtes économies, pendant que tant d'infortunés fédérés gémissaient dans les prisons et les camps de Versailles, il vint se fixer à Londres ayant encore 25,000 francs dans sa po lie ainsi qu’il l’a lui-même déclaré, sans parler d’autres sommes mises en réserve à Paris et ailleurs.
La chaste compagne de cet honnête personnage avait comme lui quitté la France, et elle était allé demander à l’étranger la sécurité que son ingrate patrie semblait vouloir lui refuser ; elle n’avait pas pris la même route que son illustre époux, dont les événements politiques et les intrigues galantes l’avaient séparée, elle avait traversé la Bretagne alors en fleur, et elle s’était réfugiée à Jersey; mais elle n’avait pas voyagé seule, malgré la perte irréparable qu’elle avait faite de son plus aimable chevalier servant, le séduisant comte de Beaufort, que son Othello avait sacrifié à sa jalousie, et quoiqu’un autre de scs tendres amis, le capitaine Cœuille, eut aussi été empêché de l’accompagner pour pourvoir à sa sécurité personnelle, il lui était heureusement resté son fidèle Oldrini, aussi un bon ami de cœur, qui avait bravé tous les dangers pour suivre la femme de son général, et, protégé par le dieu des amants, qui veillait depuis quelque temps sur leurs amours, ils avaient pu atteindre sans encombre la jolie île anglaise de Jersey, qui avait déjà abrité tant de proscrits depuis Jean Cavalier, jusqu’à Victor Huqo.
Lors de sa fuite un peu précipitée de Paris, la tendre épouse du général Eudes, n’avait pris avec elle qu’une faible somme d’argent dans la crainte qu’on la lui saisit, et aussi parce qu’elle redoutait les queslions indiscrètes qu’on aurait pu lui adresser sur son origine, dans le cas où elle aurait eu le malheur de tomber entre les mains de la police. Elle avait eu le soin, avant son départ, en femme prévoyante, de cacher soigneusement dans ses nombreux domiciles le fruit des économies qu’elle avait faites pendant qu’elle et son mari étaient au pouvoir, afin d’avoir plus tard, comme elle le disait : « une poire pour la soif. » Mais comme elle avait dépensé beaucoup d’argent pendant sa route, elle se trouva bientôt sans le sou dans un hôtel de Jersey, avec son galant compagnon
de voyage, ce dernier n’était pas riche lui-même et il eut bientôt épuisé les 100 francs, qu’il avait empruntés à un ami avant son départ, pour suivre la femme de son cher général.
Heureusement que cette dernière avait appris, par la voie des journaux, que son digne époux avait gagné Londres où il s’était réfugié. Elle lui écrivit aussitôt une lettre touchante, bien faite pour l’émouvoir, et elle le pria de lui envoyer immédiatement de l’argent, afin qu’elle puisse aller le rejoindre; car, lui disait-elle, elle était sans ressources et bien malheureuse avec Oldrini ; « ils n’avaient qu’une chambre et qu’un lit pour deux » et ils étaient bien obligés de coucher ensemble. « Honni soit qui mal y pense. » Mais elle espérait que son généreux et confiant époux comprendrait combien sa situation était délicate et compromettante, aussi elle était certaine qu’il se conformerait de suite à sa demande pour faire cesser cet état de choses insolite et dangereux pour son honneur.
Le faible et croyant général profondément touché par la missive de sa femme, et par la position fort scabreuse dans laquelle elle se trouvait réduite avec ce cher Oldrini, s’empressa d’envoyer un chèque à sa tendre moitié, afin qu’elle puisse venir au plus vite le rejoindre dans son nouveau domicile conjugal, bien entendu toujours avec le fidèle Oldrini, qui continuerait d’être l’ami de la maison, car depuis la mort du comte de Beaufort, Madame la générale était inconsolable et, sans le les soins empressés du galant Oldrini, elle aurait certainement succombé à sa douleur.
Enfin, elle vint heureusement à Londres, où elle fut reçue à bras ouverts par son sensible époux, qui fut trop heureux de témoigner à sa séduisante et volage moitié, tout son amour, que leur séparation forcée avait encore beaucoup augmenté.
La belle dame trouva aussi auprès de son époux les colonels Gois,Goullé, Collé, etc..., et un grand nombre d’aulres anciens amis, parmi lesquels les plus importants étaient : MM. Commet, Vaillant, Breuillé, Viard, Granger, etc..., tous ces vieux compagnons de plaisir et de pillage, qui avaient heureusement pu échapper miraculeusement au massacre de la Semaine Sanglante, s’empressèrent autour de leur gentille générale et formèrent depuis le jour fortuné de son arrivée une brillante cour de gentlemen aussi distingués que dévoués.
Une fois, son Excellence, M. le général Eudes, — c’est en ces termes que l’ancien hôte du ministère de la guerre et du palais de la Légion d’honneur se faisait appeler à Londres où nous l’avons nous -même entendu désigner ainsi. — fut installé dans sa nouvelle résidence, il s’occupa aussitôt de faire venir auprès de lui une partie de l’argent et des objets mobiliers, produits des fructueuses perquisitions et des productives réquisitions qu’il avait faites de la manière que nous avons déjà racontée.
Le prévoyant et précautionneux général avait, comme nous l’avons déjà dit, déposé à Paris en lieux et en mains sûrs, chez des amis dévoués, des sommes assez fortes. Il en avait confié une, de 25,000 francs, à Sourd, de laquelle nous allons raconter les curieuses aventures que ! nous garantissons très véridiques ; elles nous ont été narrées souvent par un ancien intime ami du général, qui les tient lui-même des acteurs de cette histoire extraordinaire, laquelle donnera une idée très exacte de la moralité et de la manière de procéder des personnages qui ont joué un rôle direct dans cette affaire.
Eudes avait confié avant de partir, à son camarade Sourd, les 25,000 francs dont nous venons de parler et il lui avait en outre remis en même temps un paquet de galons en or et en argent, en le priant aussi de les cacher. Le
citoyen Sourd était alors employé chez un négociant nommé Clairet; quand les Versaillais pénétrèrent dans Paris, il fut naturellement très effrayé et craignit beaucoup d’être compromis et arrêté, si le dépôt qu’il avait chez lui était découvert, et pour s’en débarrasser il eut l’idée de le cacher chez son patron Clairet. Il se rendit chez lui en son absence, et il plaça les billets, qui étaient tous de 1,000 francs, dans les volumes de la bibliothèque, en ayant le soin de prendre note dus volumes et des pages de ces derniers où il avait placé les billets, puis il cacha les galons au grenier.
Une nuit en son absence, Clairet, lui-même poursuivi par la policé, vint clandestinement chez lui et s’amusa à lire pour passer le temps et, par hasard, en feuilletant un voluue, il trouva un billet de 1,000 francs, puis en cherchant successivement dans tous les volumes, il découvrit tout le trésor, 25,000 francs; il laissa le tout en place afin de découvrir la personne qui avait caché les billets, et comme il avait été vulé il y avait déjà quelque temps d’une forte somme, il pensa que ces billets pourraient bien provenir au moins en partie du voi dont il avait été la victime, et il soupçonna son commis Sourd d’être l’auteur du larcin. Il resta chez lui pour l’attendre, quand le lendemain ce dernier arriva pour faire son service, il l’accusa aussitôt de l’avoir volé en lui montrant les billets toujours cachés dans les livres.
Sourd alors lui raconta tout, il alla chercher les galons qui étaient cachés au grenier, comme une preuve de la vérité de ses dires, et il emporta le tout, billets et galons, qui furent cachés autre part.
Depuis, Eudes en avait reçu une partie, mais il était resté une somme de 15,000 francs entre les mains de Sourd. Le général Eudes, lors de son passage à Bruxelles, après la chute de la Commune , était allé voir Léonard,
COMMENT A PÉEI
un peintre belge de ses omis, l'auteur des célèbres tableaux l'Assassinat et le Viol de la République Mexicaine et la Folie de l’Impératrice Charlotte , etc. Le peintre belge lui dit qu’il avait l’intention d’aller à Londres pour faire une exposition de tous ses tableaux ; Eudes l'encouragea beaucoup dans son projet, il lui fit ses offres de services, et lui offrit de lui prêter de l’argent pour son entreprise. Bref, il fut convenu entre lui et Léonard que ce dernier irait à Paris chercher l’argent que le général Eudes avait caché chez des amis. Ce qui fut définitivement fait et Léonard revint bientôt à Londres avec les 15,000 francs que Sourd avait encore chez lui, restant du dépôt qu’Eudes lui avait confié. Ce dernier prêta au peintre Léonard 5,000 francs sur cet argent pour l'aider à faire son exposition de tableaux, qui eut en effet lieu à Londres. MM. Gois et Goullé, les complices de M. Eudes dans les nombreux pillages et vols que ce fameux général avait accomplis à Paris, eurent un emploi dans cette exposition de tableaux. Nous sommes allé la voir, elle était très belle, mais elle n’a pas eu un résultat avantageux, et le peintre Léonard loin d’avoir fait une bonne spéculation, a perdu beaucoup d'argent ayant eu de grands frais.
M. Eudes a successivement fait recouvrer et apporter à Londres tout l’argent et tous les objets mobiliers qu’il avait volés pendant le second siège de Paris, fait par l’armée de Versailles, à l’exception de ceux qui ont été découverts et saisis par la police. Ces nombreuses et riches ressources ont permis à ce général incendiaire et voleur, et à ses nombreux collègues et clients de faire bombance, et de mener joyeuse vie pendant longtemps en Angleterre, tandis que les malheureux proscrits, qui n’avaient rien volé, et qui n’avaient pas de travail mouraient littéralement de faim ; tel que l’infortuné Stretoff, ex-employé à
la Bourse de Paris, qui est mort d’inanition, à côté des bandits dont nous parlons, qui suffoquaient et étaient malades d’indigestion ou tombaient ivres sous leurs tables, regorgeantde victuailles, à moitié asphixiés parle pale-ale, le brindi, le wiski, le porto, etc., absorbés avec tant d’excès dans leurs soulographies pyramidales.