‹ Comment a péri la CommuneChapitre 19 sur 29 · DE LA BANDE DES TRENTE-TROIS · texte numérisé non relu

DE LA BANDE DES TRENTE-TROIS

Maintenant que nous avons esquissé rapidement la physionomie et les crimes du chef de la bande des Trente-Trois, nous allons peindre quelques-uns de ses principaux complices, en commençant par le plus célèbre de tous, le trop fameux colonel Gois, chef du grand état-major du général Eudes et président de la cour martiale.

Il était bien connu sous le pseudonyme élégant de Grilled’Égout, déjà illustré par un célèbre bandit, et dont se pare aujourd’hui une des coryphées des bals du Moulin- Rouge ; les blanquistes camarades de M. Gois le désignaient sous ce nom parce que son gosier et son estomac corrodés par l’usage des vins frelatés et des liqueurs fortes, étaient capables d’absorber et de digérer les liquides les plus falsifiés et les liqueurs les plus corrosives,' absolument comme une grille d’égout engloutit les eaux les plus boueuses, les plus sales et les plus infectes.

Lorsqu’il était encore jeune, à vingt ou vingt-deux ans, Émile Gois débuta dans la vie par un mauvais coup qui

aurait suffi pour satisfaire l’ambition d’un criminel moins audacieux et moins pervers que lui.

Il habitait alors chez ses parents, à Châtillon-sur-Seine, et se livrait déjà à l’intempérance et à la débauche, comme sa sœur lui avait refusé l’argent qu’il lui demandait pour satisfaire ses mauvaises passions, il mit le feu à sa maison. A la suite de ce crime, d fut arrêté et poursuivi. Afin d'éviter une condamnation aux galères qui l’attendait, il imagina un alibi fort ingénieux, qui fait honneur à son audace précoce, qui prouve son manque absolu de scrupules et son mépris de la foi jurée.

A l’époque dont nous parlons, il faisait la cour à une jeune personne appartenant à une famille honorable, et il avait promis de l’épouser. Lorsqu'il fut arrêté sous l’accusation du crime d’incendie, il fit prier instamment sa fiancée de lui sauver l’honneur et la liberté, en venant témoigner sous serment devant la justice, qu’il avait passé auprès d’elle, dans sa chambre, toute la nuit pendant laquelle l’incendie, dont on l’accusait d’être l'auteur, i avait eu lieu. La jeune demoiselle, qui devait être sa femme, à laquelle on avait facilement persuadé qu’elle I ferait une très bonne action en sauvant son fiancé du ■ sort affreux qui l’attendait, fit ce qu'on lui demandait, et Émile Gois ayant ainsi prouvé son alibi d'une manière j éclatante fut acquitté et mis en liberté.

Après le service que sa fiancée lui avait rendu en faisant un faux serment, en se compromettant pour lui afin de le sauver, en avouant une faute qu’elle n’avait pas commise, en s’exposant même à être poursuivie et condamnée pour parjure, tout le monde croira certainement que la première chose que fit le reconnaissant cri- ; minel, ce fut d’épouser sa trop dévouée fiancée.

Quyon se détrompe, le jeune Gois, dès cette époque, était déjà incapable d’avoir un bon sentiment et de se

conduire honnêtement. Au lieu d’épouser la brave jeune fille qui l’avait sauvé aux dépens de sa réputation, et à laquelle il avait juré d’être son mari, il l’abandonna et s’enfuit en compagnie d’une fille de mauvaises mœurs, nommée Laloureey, qui avait déjà fait six mois de prison pour vol ; il vint avec elle habiter Paris, il en fit, comme l’a dit Caria, sa digne compagne, et nous avons déjà vu à l’œuvre ces deux dangereux associés en brigandage, mais nous n’avons malheureusement pas fini de raconter leurs exploits abominables.

Émile Gois était, comme on le voit, parfaitement digne de faire partie de la bande des Trente-Trois , aussi, lorsqu'il vint à Paris, après le crime et la trahison dont il s’était rendu coupable dans sa ville natale, il ne tarda pas à se faire affilier à cette association secrète, qui devait acquérir plus tard une si affreuse célébrité.

Voici en quels termes le citoyen L. Caria a peint ce dangereux bandit qu’il connaissait beaucoup :

« Le colonel Gois était, dit-il, avant sa fuite en Belgique à l’occasion du procès de Blois, employé chez le sieur Joret à Paris, c’est dire qu’il n’avait pas d’autres ressources. Pendant le Siège, il gagna pas mal d’argent en faisant de la spéculation sur l’ail. Il profita de sa position d’employé du XIe arrondissement 1 pour réquisitionner tout l’ail qu’on lui dénonçait et le revendre à la Halle à des prix exagérés. Il spéculait sur la misère publique comme tant d’autres coquins. » — Il avait pour associé dans cet honnête commerce son ami et collègue Pitois, qui devint plus tard son recéleur.

« Le général Eudes ne pouvait se passer d’un si utile auxiliaire. Sous la Commune , il le nomma colonel; à ce titre, ce dernier ne fit jamais de service actif. Il faut dire que le sieur Gois a

1 Gois et Pitois étaient agents de la police municipale du onzième arrondissement et placés sous les ordres du fameux Jau qui la commandait.

La commune

horreur des coups de fusils; aussi ceux des Versaillais n’ont jamais pu l'atteindre. Pendant que nous nous battions, il se grisait, et je dois déclarer, à son honneur, qu’il ne passa pas un jour sans être ivre. Lorsqu’il fut nommé président de la cour martiale, Delescluze fut indigné, il disait qu’il lui serait impossible de rendre un jugement de sang-froid. A Londres, le colonel Gois fit partie du ménage d’Eudes et n’eut pas lieu d’en être satisfait. 11 se plaignait surtout de la femme Eudes, qu’il qualifiait en termes qu’il faut chercher dans le dictionnaire de Vadé.

« Le citoyen Gois ne fait absolument rien à Londres ; nous nous trompons, il se grise; c’est là sa seule occupation, à laquelle il apporte beaucoup de régularité, et si vous allez | chez lui, vous pouvez voir des vestiges du palais de la Légion d’Honneur, entre autres des draps que le citoyen Bouilly nous a i déclaré avoir reconnus et sur lesquels les pownbrokcrs 1 : prêtent jusqu’à 12 shillings par paire. Vous verrez également les meubles et literies du citoyen C..., dont la garde lui avait été confiée par son général, et qu’il a délicatement fait transporter à Londres. On voit que cet estimable individu pratiqua > une politique sérieuse ; après avoir été mouchard du gouvernei ment du Quatre-Septembre, je pense que le sieur Gois pourra devenir mouchard de Gambetta, c’est la seule fin qui lui soit | réservée. »

Ce parfait malandrin, comme nous l’avons dit, avait une compagne digne de lui, dans l'ancienne voleuse, la fille Lalourcey, aussi cette dernière, depuis que son : mari était parvenu au sommet des grandeurs, grâce à la i protection de son général, avait aussi facilement conquis l’amitié et la confiance de M. et Mrae Eudes, qui l’associèrent dans leurs pillages et en partagèrent avec elle les produits, ainsi que Léopold Caria l’a raconté dans le si intéressant mémoire qu’il a publié sur les vols et

1 Prêteurs sur gages.

les pillages du couple Eudes, dans lequel on lit ce qui suit :

« En arrivant au ministère de la guerre, la femme Eudes donna en legs à la femme Gois son mobilier de la rue des Charbonniers, 10 (il n’était sans doute plus assez beau pour elle depuis qu’elle logeait dans des palais dont elle s'appropriait les meubles), et de plus elle lui donna la clef d’un logement situé dans un passage, près de la gare de Lyon. C’était dans ce dernier passage qu'Eudes s’était soustrait aux poursuites de Trochu, après le 31 octobre. Les meubles qui étaient dans ce logement appartenaient au sieur C..., médecin-pharmacien à Choisy-le-Roi. »

Nous avons déjà vu que l’honnête couple Gois n’avait pas voulu se séparer des meubles dont la garde lui avait été confiée et qu’il les avait honnêtement fait transporter auprès de lui à Londres.

« Au partage du linge et de toutes sortes d’objets qui eut lieu à la Légion d'LIonneur, la femme Gois transporta sa part rue de Charonne, boulevard de Bercy et rue de la Goutte-d’Or. Dç là, tout revint rue des Couronnes, 7 et 9, dernier logement de Gois L »

On voit que l’illustre colonel suivait l’exemple de son prudent général Eudes, et qu’il avait, comme lui un grand nombre de domiciles dans lesquels il cachait les produits de sa fructueuse industrie.

Dans le premier de ces domiciles il est arrivé une bien fâcheuse aventure aux deux frères Caria; le plus jeune, Octave, l’a racontée devant la Société des réfugiés de la Commune à Londres, le' 18 août 1872, lors de sa demande d’enquête. Nous reproduisons ici son récit :

1 Gois avait cinq domiciles : 1° Rue de Charonne ; 2" Rue de la Goutte-d’Or; 3° Boulevard de Bercy; 4° Dans le passage près la gare de Lyon, et 5° Bue des Couronnes, n°’ 7 et 9.

«Le 24 mai 1871, quelques heures après l'exécution de Beaufort, nous fûmes arrêtés rue de Charonne, au domicile de Gois, comme agents versaillais. Vous connaissez tous l’exaspération des gardes nationaux dans les derniers moments, si le malheur avait voulu que nous fussions emmenés à la lésion du XL arrondissement avec une semblable accusation nous étions perdus. Mais grâce à un ordre de Ferré, nous fûmes mis en liberté, et si comme je n’en doute pas vous décidez de faire une enquête, je suis convaincu que le citoyen Gois se fera un plaisir d’expliquer les motifs qui déterminèrent cette arrestation. »

Ainsi qu’on l’a vu précédemment l’enquête a été refusée et le sieur Gois s’est bien gardé de révéler les motifs des arrestations dont il est question, car il lui était fort peu agréable qu’ils soient connus; mais comme nous n’avons pas les mêmes raisons que lui pour que le secret soit gardé à ce sujet, nous avons demandé des renseignements à cet égard à Léopold Caria et voici ce qu’il nous a dit :

« Le mai 1871, mon frère Octave et moi étions très fatigués et nous avions un grand besoin de manger^ nous tombions de faim, d’épuisement et de faiblesse, nous sommes montés chez Gois, dans son logement rue de Charonne, pour lui demander un verre de vin, un morceau de pain et de fromage, il nous a fait préparer des œufs, et pendant que nous étions en train de manger des gardes nationaux armés et commandés par le colonel Chouteau survinrent, et nous arrêtèrent en compagnie du

[capitaine Cœuille, le bien-aimé de Mme la générale Eudes, de Guillot, de Douchet et du fameux colonel Gois, lui-même: Voici ce qui avait motivé l'arrestation de tous ces officiers de la garde nationale trouvés chez Gois ainsi que celle de ce dernier et la i nôtre.

« Chouleau et ses hommes avaient été informés que l’on coni duisait une voiture ch irgée d’une malle très lourde contenant probablement des armes et des munitions, les gardes nationaux

alors étaient très soupçonneux, ils arrêtèrent la voiture, saisi- rent et ouvrirent la malle et trouvèrent dedans des armes do luxe, des épaulettes, des galons, un habillement de général, 18,000 t’r. en argent et quantité d’autres objets de prix. On cria à la trahison, et on demanda aux conducteurs de la malle, Cœuille et Cic, d’où elle sortait, et ils dirent qu’elle venait de chez Gois, et elle en sortait en effet, c'était ce dernier, qui pendant que ses hôtes mangeaient un morceau, continuait son petit commerce, et faisait transporter une partie du produit de ses pillages, dans sa maison de recel, située boulevard de Bercy, 42, et habitée par un nommé Bordier, qui vivait là avec une cousine de la respectable femme de l’honnête colonel Gois, on voit que toute cette honorable famille se valait ; les uns étaient voleurs et pillards, les autres recéleurs, etc.

« A la vue des objets contenus dans la malle les gardes nationaux fédérés ne doutèrent pas qu’ils avaient entre les mains des traîtres ou des voleurs, et ils allaient les conduire à la cour martiale de la 11e légion, qui en aurait fait prompte justice, heureusement que l'on permit à Léopold Caria et à son frère, — complètement étrangers à ces vols, et qui étaient connus comme des bons et honnêtes citoyens, — d’écrire à Ferré l’étrange aventure qui venait de leur arriver ainsi qu’à leurs compagnons; le délégué à la sûreté générale ordonna de les mettre tous en liberté ce qui fut fait.

Le brave et intéressé colonel Gois, qui ne perdait pas la tête quand il s’agissait de son trésor, fit immédiatement conduire ce dernier en lieu sûr boulevard de Bercy, l’entrepôt central de ses vols ; ce fut son homme de confiance, le fidèle Cœuille, 1 amant de madame la générale qui s’acquitta de cette besogne avec son zèle et son habileté habituels. »

Nous avons vu que plus tard le colonel Gois avait fait transporter toutes les richesses qui garnissaient ses divers domicliles rue des Couronnes, nos 7 et 9, où il avait établi non pas son quartier général militaire, mais celui du fructueux butin qu’il avait fait pendant la Commune , dans l’exercice de son haut commandement. Ce fameux

stratégiste à mesure que l’ennemi s’approchait opérait une habile, retraite et prenait de grandes précautions pour que ses magasins contenant le fruit de ses rapines ne soient pas entourés par les troupes de Versailles et qu’ils ne tombassent pas en leur pouvoir, et il les reculait, à mesure que ces dernières approchaient, jusqu’à la rue des Couronnes près du boulevard de Bclleville, où il avait à la fin, non pas concentré son artillerie, ses combattants, ses armes et ses munitions, mais ses meubles, sa literie, sa vaisselle, ses porcelaines, ses cristaux, ses tableaux, tous ses objets d’art, ses médailles, ses croix, ses épaulettes, ses galons, ses armes de luxe, ses timbales, ses couverts, toute son argenterie, et tout l’or, l’argent et les billets de banque qu’il avait pillés et volés au ministère de la guerre, à la Légion d’Honneur, et l’hôtel de Broglie, et dans tous les palais, les établissements publics et privés où il avait pu pénétrer. 11 avait tout emmagasiné, depuis les meubles du docteur Coudreau du passage de la gare de Lyon, jusqu’au butin qu’il avait fait quai d’Orsay, rue | de Lüle, etc... Il avait ainsi transporté sa proie sur son Mont-Aventin, où il espérait bien sinon la défendre, dans tous les cas la cacher prudemment dans son repaire mystérieux, qui lui servirait au besoin de refuge, et dans lequel il se cacherait lui-même au milieu des nappes, des serviettes, des draps, des matelas, des édredons qu’il avait volés, comme un blaireau dans son terrier, si jamais le quartier était pris par l’ennemi, et c’est ce qu’il a fait, ainsi que sa femme et son ami Granger.

Voici du reste la liste d’une partie des objets mobiliers volés qui garnissaient les domiciles rue des Couronnes, nos 7 et 0, dans lesquels le citoyen Léopold Caria les a vus, la dernière nuit qu’il a passée à Paris avant son départ pour Londres.

C’est lui-même qui a publié cette note du pillage, lors

de la déclaration qu’il a faite au sujet des vols accomplis par le fameux colonel Gois et le célèbre général Eudes.

« Il y avait, dit-il, dans ce domicile (celui de Gois, rue des. Couronnes, noS 7 et 9), les objets suivants : 24 paires de draps.

— Ces draps sont ceux qui ont été plus tard engagés à Londres par Bouilly, qui les a reconnus et qui me l’a déclaré, pour être des draps de la Légion d’Honneur, — une garniture de lit de mousseline brodée, — une couverture piquée en soie bleu' ciel, — 5 paires de rideaux en mousseline blanche grande largeur, — 10 paires de rideaux de fenêtres ordinaires, — un dessus de lit au crochet de 4 mètres carrés, — une nappe de 100 couverts, coupée en trois, dont une partie fut donnée à la couturière qui travaillait à démarquer le linge, — 2 nappes de cinquante couverts, — 2 douzaines de couteaux à manches en ivoire, — 4 douzaines de serviettes ordinaires, — 4 douzaines de serviettes damassées, — 2 dessus d’édredons en mousseline brodée, — 12 douzaines de serviettes à thé, — 1 douzaine de tabliers en toile cretonne, — 2 douzaines de taies d’oreillers, — des fournitures de bureaux et de papeterie.

« J'affirme que le citoyen Granger s’est prêté à l’enlèvement d’une partie de ce linge, le lendemain de son retour à Paris, en sortant à huit heures du matin, en voiture découverte, avec la femme Gois, par le pont de Solférino. »

On voit que M. Granger était complice cle ces vols et de ces pillages, et que le colonel Gois était digne de servir ; ainsi que lui sous un aussi honorable chef que le général Eudes, et qu’ils suivaient tous les deux ses grands exemples. Mais revenons aux hauts faits du colonel.

Léopold Caria nous a déjà appris que le colonel Gois avait « horreur des coups de fusils. » Mais cela n’est vrai que quand ces coups de fusils pouvaient atteindre sa précieuse personne; car quand il s’agissait de faire tirer sur des gens désarmés et prisonniers, le brave colonel n’en avait plus peur, c’est lui qui a conduit et fait massacrer

rue Haxo, les prétendus otages, qui y ont été fusillés. Il était monté sur un beau cheval, il portait son grand costume d’apparat, que lui avait confectionné l’impérial tailleur Dusautoy et qu’il devait encore, et il tenait en main son beau sabre vierge du sang des ennemis versé sur le champ de bataille, et taché seulement de celui des malheureux qu’il allait chercher dans les prisons pour les faire égorger; ce misérable conduisit fièrement ses captifs au supplice, excitant du geste et de la voix la foule sur son passage, en lui disant en désignant ses victimes : « Ces canailles sont des Versaillais qui ont massacré nos frères, ne les épargnez pas, venez les fusiller aux fortifications. » C’est lui qui a commandé le feu.

Quand la tuerie fut achevée, le brave colonel Gois qui l’avait présidée, craignant que quelques-unes de scs victimes aient échappé à ses coups fit compter deux fois les cadavres un par un; on les prenait par son ordre par les pieds et on les jetait de côté de manière à en former un tas. Les nombres des corps des prêtres, des espions, des gendarmes et gardes de Paris furent trouvés exacts. 11 y avait onze des premiers, quatre des seconds, ceux-ci étaient : 1° Ruault, qui étant proscrit à Bruxelles dénonçait ses camarades à la Préfecture de police; 2° Largillière, qui avait servi d’espion au gouvernement impérial dans l’affaire dite delà Renaissance; 3° Grelï un autre mouchard et 4° Deresle, un ex-officier de paix, espion du commissaire de police Lagrange, plus trente-six gardes de Paris et gendarmes, en tout cinquante-un cadavres, juste le nombre porté sur la liste du colonel Gois. Ce dernier ayant trouvé son compte se déclara satisfait :

A côté du fameux colonel Gois, nous allons citer maintenant un autre des plus illustres lieutenants du général Eudes, le non moins célèbre commandant Granger, le bailleur des fonds à l’aide desquels Blanqui a organisé

l’échauffourée qu'il a faite contre le poste des pompiers de la Villelte.

Ce monsieur est un ex-étudiant en droit, fils d’un riche avoué de Mortagne, et cousin de Félix Voisin, ancien préfet de police, inspecteur des prisons et membre de la néfaste Commission des assassins de Versailles, surnommée par euphenisme : Commission des grâces. Ce sont là une curieuse origine et une parentée bien singulière pour un disciple de Blanqui. Mais, quoi qu’il en soit, nous verrons bientôt que sa parenté avec un des plus féroces ennemis de la Commune lui fut de la plus grande utilité.

M. Grangcr, fut de toutes les expéditions de Blanqui dont il a été un des disciples les plus dévoués, il a figuré au complot de Blois, au 4 septembre, au 31 octobre, au 22 janvier, mais sans trop s’exposer ou se compromettre; c’est un homme prudent comme son ami Gois ; il a le soin de se tenir à l’abri des projectiles, de la police et de l’ennemi. Il était cependant au massacre de la rue Haxo, — là il n’y avait qu’à tuer et rien à risquer, — a côté de son chef, le colonel; comme lui, il n’est pas tendre et ne recule pas devant les grands moyens, quand il espère échapper au châtiment ou au danger. Il s’est ensuite sauvé et s’est réfugié à Londres auprès du général, dont il devint un des séides les plus dévoués. Mais au bout de quelque temps, en octobre 1871, environ cinq mois après la chute de la Commune , le colonel Gois et le général Eudes, avaient besoin de quelqu’un pour aller à Paris chercher la fille Lalourcey, complice et femme du fameux colonel Gois; ainsi qu’une partie du produit de leurs rapines, qui était restée en souffrance dans cette ville. Ils s’adressèrent pour cette mission aussi délicate que dangereuse à leur digne collègue et associé Granger ; ils savaient que mieux que tout autre il pourrait s’en acquitter, et que s’il était arrêté, il courrait de moins grands

risques que d’autres, étant le cousin germain de l’expréfetde police Voisin, auquel il n’aurait qu’à écrire pour se faire mettre en liberté. M. Granger fut donc envoyé à Paris, avec l’honnête Mme Gois, pour faire emballer et expédier à Londres, le butin caché rue des Couronnes.

Granger se dévoua et partit pour sa scabreuse expédition; lorsqu’il fut arrivé à Paris et qu’il eut rencontré la femme Gois, cette dernière alla voir sa cousine, qui vivait avec Bordier, boulevard de Bercy, n° 42, chez laquelle elle avait caché pendant la Commune beaucoup du butin.

Lorsque Bordier eut appris par Mme Gois l’objet de la venue de Granger à Paris, il dit à cette dame que Gois avait promis, en récompense du service qu’il lui avait rendu en cachant des objets mobiliers chez lui, de lui donner une table qui était alors dans le logement de la rue des Couronnes, et il pria Mme Gois de tenir la promesse de son mari et de lui remettre la table en question. Mais il paraît que MmeGois, qui ignorait cette promesse, refusa de consentir à la demande qui lui était faite par Bordier, et qu’elle ne voulût pas lui donner la table qu’il réclamait. Alors, n’écoutant que sa colère et son dépit, ce dernier dénonça Granger et la femme Gois à la police, il donna leur adresse dans la maison de la rue des Couronnes où ils se cachaient, en indiquant l’objet de leur séjour à Paris. Munie de ces renseignements, la police se rendit aussitôt rue des Couronnes, fit cerner le refuge de Granger et de la femme Gois, arrêta les deux dénoncés au milieu du mobilier volé et caché rue des Couronnes, nos 7 et 9, et elle saisit ce dernier ainsi que les habillements du plus jeune des fils Pitois, qui s’était aussi réfugié et qui couchait dans le même logement. Nous avons déjà donné la curieuse nomenclature des nombreux objets de lingerie, de literie, de vaisselle, de papeterie, d’articles de bureaux et de salons, etc..., qui étaient accumulés en

si grand nombre dans l’appariement où on avait arrêté M. Granger et Mm* Gois, qui avaient ainsi été pris en flagrant délit au milieu de leur bulin. Malgré cela, malgré les preuves et les charges accablantes qui pesaient sur eux, ils furent tous les deux relâchés après quelques jours de détention dans la prison de Mazas où on les avait enfermés, et ils ont pu retourner librement à Londres, quoique la police et le ministère public n’ignorassent aucun des faits politiques et des crimes de droit commun accomplis par M. Granger, un des lieutenants les plus compromis du général Eudes.

Devant un phénomène aussi extraordinaire que celui de la mise en liberté de M. Granger et de sa complice dans de telles circonstances, on se demande quel talisman possédait ce Monsieur, pour faire ainsi tomber ses chaînes et celles de sa compagne, pour faire tirer leurs verrous et ouvrir, tout au large, les portes de leur prison et les grilles de Mazas ?

Voici la réponse bien simple à cette question : le terrible commandant Granger, s’il était lieutenant du général Eudes, était en même temps, comme nous l'avons dit, le cousin du sinistre Voisin, ancien préfet de police, membre de la Commission dite des grâces, l’un des assassins de Ferré, de Rossel, de Cerisier, de Ducamp, de Bourgeois et de tant d’autres compagnons de luttes oucamarades de M. Granger. Dès qu’il eut été arrêté, le fa rouche Granger, exécuteur des otages de la rue Haxo, s’adressa à son cher cousin Voisin, il le pria et le supplia de le faire mettre en liberté, lui et sa complice, celui-ci lui répondit comme toujours en pareil cas, que s’il voulait payer par un service égal à la faveur qu’il sollicitait (sa mise en liberté), cette dernière lui serait accordée.

C’est à ce prix qu’il a été relâché avec sa respectable compagne et qu’il a pu retourner avec elle à Londres ; et

Octave Caria a pu dire tout haut dans une assemblée de proscrits, en faisant allusion à M. Granger, « qu’il y avait parmi eux des personnages qui se sont mis à genoux devant Versailles, pour obtenir une grâce et qui l’ont obtenue. »

Il y avait encore à Londres, dans la fameuse Société des Trente-Trois -Voleurs, un autre illustre officier de l’état-major d’Ali-Baba, c’était le célèbre commandait Goullé, commissaire rapporteur à la Haute-Cour martiale, dont le colonel Grille-d’EgouUétait le président sinistre.

Cet intègre magistrat militaire, investi d’aussi hautes fonctions, avait, lui aussi, su se mettre au niveau de son honorable président et de ses illustres collègues.

Pendant que le général Mandrin Eudes était grand chancelier de la Légion d'Honneur, et qu’il s’était exclusivement réservé pour lui et pour les hauts dignitaires de son grand état-major, les droits régalines de pillage et de vol dans tout le ressort de son commandement et de ses domaines, deux infimes sous-lieutenants de son étatmajor, nommés Déliés et Marcet, s’étaient permis insolemment d'imiter le bel exemple de leurs seigneurs et maîtres, de chasser sur leurs terres. Ces deux marauds avaient volé douze superbes timbales en argent à l’hôtel de Broglie, que leurs supérieurs, le général Eudes et le ; colonel Guis, s’étaient réservées. A cette nouvelle de la violation de leurs privilèges, ces deux olficiers supérieurs entrèrent dans une grande colère, ordonnèrent l’arrestation des coupables qui avaient osé porter leurs mains sacrilèges sur le butin qu’ils voulaient s’approprier. Un [ commissaire de police procéda à l’arrestation des cou- 1 pables qui furent emprisonnés à Mazas, pendant que les timbales étaient saisies et placées sous la garde de l’intègre commandant Goullé, juge rapporteur à la Haute-Cour mar-

COMMENT A PEKI

tiale, chargé d’instruire l’a (Ta ire et de faire punir sévèrement les coupables ; il était en effet impossible de tolérer un pareil abus de la part d’aussi petits personnages que des sous-lieutenants, car alors que seraient devenus les privilèges des officiers supérieurs qui n’auraient plus rien trouvé à piller et à voler? On frémit d'horreur rieh qu’en y songeant.

Une fois les timbales dans les mains du juge-rapporteur Goullé, MM. Eudes et Gois furent tranquilles, ils connaissaient la haute probité et l’incorruptibilité de cet intègre juge militaire. Mais tout en faisant son instruction et en examinant les timbales, ce magistrat sévère, se souvint que lui aussi était officier d’état-major et, qu’en cette qualité, il avait les mêmes droits sur le butin que ses collègues, et comme il trouva les timbales très belles et fort de son goût, il les mit précieusement en lieu sur et secret, à l’abri des regards des profanes, et il les a si bien cachées et gardées si discrètement, que depuis on ne les a jamais revues et qu’on n’a pas pu en avoir de nouvelles. Chaque fois qu’on a interrogé l’intègre juge militaire instructeur à leur sujet, il s’est toujours drapé dans le secret professionnel, dans une austérité impénétrable, et dans un silence magistral que rien n’a pu lui faire rompre, pas même l’entrée des troupes de Versailles dans Paris, qui ont mis fin à l’exercice de ses hautes fonctions. Avant d’abandonner son ministère auprès de la Piaule-Cour martiale, il a bien fait mettre en liberté les deux coupables afin qu’ils ne tombassent pasdansles mains de l’ennemi, mais il a gardé soigneusement les timbales dans les siennes, persuadé qu’elles ne pouvaient être en de meilleures et de plus sûres.

Dans la réunion des proscrits qui a eu lieu à Londres, en 1872, et dont nous avons parlé, Octave Caria s’était écrié en s’adressant à Goullé :

LA COMMÜKÈ

1 « Quant à vous, je vous accuse! — Souvenez-vous du pillage de l’hôtel de Broglie? »

Et l’interpellé était resté interdit sous cette accusation.

Léopold Caria, de son coté, était venu un peu plus tard joindre scs accusations à celles de son frère ; il avait écrit ce qui suit en le signant :

« Le commandant Goullé, juge rapporteur à la Cour martiale, fait partie de cette bande d’honnêtes gens. (Celle des Trente- Trois-Voleurs) .

« 11 s’est fâché dernièrement de ce qu'on lui avait dérobé douze timbales en argent qui avaient été déposées dans son appartement pour servir de pièces à conviction dans un procès à la Cour martiale (pillage de l’hôtel de Broglie). Je suis certain j cependant que ces timbales n’ont pas servi à l’instruction de l’affaire et que l’on en a jamais plus entendu parler depuis, vu que la chute de la Commune est arrivée avant.

« Depuis sa grande colère, il n’a absolument rien pu prouver. Quelques proscrits le désignent sous le nom de : Grand Timba- | lier de la Haute- Cour. »

L’auteur de cette déclaration nous l’a confirmée en tous les points, et comme M. Goullé s’est toujours refusé à donner des explications au sujet des timbales, dont il i était le dépositaire et le gardien, on peut en conclure, que lorsqu’à son grand regret, il avait été forcé d'abandonner la Cour-martiale, il n’avait certainement pas voulu se séparer des précieuses timbales, qu’il les avait déposées dans son appartement, comme Caria l’a dit, et qu’il les , avait emportées avec lui comme un souvenir, qui lui rappellerait les hautes fonctions qu’il avait exercées dans la magistrature militaire avec autant de désintéressement que d’honnêteté.

L’honorable colonel Goullé, dont la susceptibilité est

beaucoup plus grande que la probité, lorsqu'il se fut réfugié à Londres après avoir renoncé à l’exercice de ses fonctions magistrales auprès de la Haute-Cour martiale, dont le colonel Gois était le plus bel ornemenl, se mit un beau jour dans une grande colère contre nous, parce que nous nous étions permis quelques questions indiscrètes et quelques plaisanteries au sujet de l’étrange destinée de ses fameuses timbales, dans un article que nous avons publié dans le journal la Fédération, en 1872, et dans lequel nous l’avons désigné sous le nom, qui lui est resté, de Grand Timbalier de la Haute-Cour martiale.

Ce monsieur, dans sa fureur, est même venu nous trouver dans notre domicile, à Islington (Londres), accompagné d’un grand escogriffe, son acolyte, orné d’une figure patibulaire et armé d’un énorme gourdin. Quand ces deux visiteurs, à l’aspect fort peu rassurant, nous eurent décliné leurs noms, en ajoutant qu’ils venaient nous demander des explications au sujet de notre article adressé au Grand Timbalier , il nous menacèrent en frappant le plancher avec le bout de leurs grosses cannes, si nous avions été plus timide, nous n’aurions pas été très rassuré et nous aurions pu nous croire déjà un homme mort. Mais heureusement il n’en a rien été, et nous le leur avons prouvé ; alors ces messieurs se sont contentés de nous menacer lorsque nous avons persisté à demander à M. Goullé des nouvelles des timbales, dont il a refusé de nous révéler les mystérieuses destinées. Après quoi, pour mettre fin à un entretien aussi vif que peu agréable, nous avons prié ces messieurs de vouloir bien nous faire le plaisir de s’en aller, et nous les avons mis à la porle en les accompagnant, armé d’un manche à balai, jusqu’à la rue, avec les honneurs qui leur étaient dûs, et depuis nous ne les avons plus revus.

A l'époque dont nous parlons, M. Goullé habitait avec

sa femme chez le général Eudes, à Londres, avec lequel il faisait ménage en commun. Ces estimables personnages vivaient alors des dépouilles opimes de la Légion d’IIonneur, de l’hôtel de Broglie, etc. ; mais celte vie en commun ne dura pas longtemps, Mme la Générale était jalouse de Mme la Colonelle, elle trouvait son mari et cette dame beaucoup trop aimables l’un avec l’autre, et pour mettre un terme à leurs gentillesses réciproques, qui lui déplaisaient fort, elle mit à la porte de son domicile conjugal le couple Goullé, qui, à cette époque, n’était pas riche, car il ne possédait que 8 shillings (10 francs) pour toute fortune. Les timbales du duc de Broglie avaient été négociées depuis longtemps.

Il paraît que les soupçons de Mme la Générale au sujet de la tendre liaison qui existait entre Mme Goullé et son mari n’étaient pas sans fondements, puisqu’après sa mort, cette dernière lui a succédé auprès du général Eudes, dont elle était devenue la femme. Dans cette bande, la communauté des femmes est encore bien mieux pratiquée que celle des biens, on prend la femme de son ami comme on change de chemise, la permutation du beau sexe fait partie de la morale des Trente-Trois, de la bande du sultan Ali-Baba, nous en citerons d’autres exemples.

Voici un autre collègue des colonels Gois et Goullé, aussi un membre de la Cour martiale; c’est 1g colonel Ledrux, qui mérite cerlainement une mention très honorable parmi les membres de l'illustre société dont nous parlons.

« Quant à Ledrux, dit Caria, qui l'a peint de main de maître, ce colonel de la Cour martiale, dont la vie est un problème pour ceux qui ne connaissent pas les bas-fonds de la société, je ne puis en dire autre chose que constater ses accointances avec les

gens lea plus tarés de Londres, servant toutes les polices : je le signale comme suspect et vendu. Il y a longtemps qu’il était à acheter.

« Je ferai observer que le sieur Ledrux, ayant fait partie de la Commission des réfugiés comme trésorier, n’a jamais rendu de comptes. Après avoir traité de voleurs les membres de la commission précédente, qui était composée des citoyens Wurtz, Maze, Richard, Cruchon et Daniel, il est assez étonnant qu’il ne se soit pas justifié lui-même; ce serait difficile, à ce que je crois ; car à partir du jour où la commission fut installée, chez Ledrux, on vit ce personnage faire bombance journellement.

« Le citoyen Viard a déclaré que Ledrux était un misérable qui avait essayé de le voler. »

Voici dans quelles circonstances et à propos de quoi le citoyen Viard avait fait cette déclaration, selon les notes que nous a fourni le citoyen Léopold Caria ;

Lors de son arrivée à Londres Ledrux se plaignit que n’ayant rien volé à Paris, contrairement à ce qu’avaient fait ses collègues, il était arrivé à Londres sans le sou et se trouvait en conséquence dans un état très misérable. Le délégué au commerce et à l’industrie, l’industriel Viard, qui était venu à Londres en emportant, avec lui et pour lui, la caisse de son ministère, contenant 250 à 300,000 fr. avait au conlraire ses poches bien garnies, et il se laissa attendrir par les lamentations de l’infor tu né Ledrux. Il lui loua une boutique, lui acheta un petit matériel d’imprimerie el lui prêta un peu d’argent, afin que Ledrux, qui était typographe, put exercer sa profession et gagner sa vie. Cependant Viard, qui est un rusé compère et qui connaissait son Ledrux, eut la précaution de faire faire le bail et de metLre le matériel à son nom, pour que son obligé ne puisse pas les négocier sans son autorisation. Mais Ledrux qui ne se souciait pas beaucoup de travailler, et qui préférait se procurer de

La commune

l'argent avec le matériel que Viar 1 lui avait acheté, alla trouver Elie May que le général Eudes avait placé la tête de l’Intendance moyennant une subvention de 12,000 fr., il lui demanda 500 fr. à emprunter, en lui offrant en garantie son matériel d’imprimerie et sa boutique dont le loyer était payé pour un certain temps. Elie May, qui avait fait de fort bonnes affaires à l’Intendance et qui se gardait bien de dire qu’il avait de l’argent craignant que ses collègues en proscription ns lui en demandassent à emprunter répondit à Ledrux qu’il n’avait pas le sou; mais qu’il connaissait un de ses amis, un juif comme lui et qui prêterait la somme demandée contre les garanties offertes. Le marché allait être conclu lorsque Léopold Caria en fut informé; il eut la naïveté de prévenir Viard, que son débiteur Ledrux allait céder le matériel et le logement qu’il lui avait confiés en se donnant comme le propriétaire de ces deux valeurs, qui ne lui appartenaient pas, eL en se rendant ainsi coupable d’une escroquerie. Viard devint furieux à cette révélation, il fit d’amers reproches à son obligé au sujet de sa déloyauté, et le menaça de le poursuivre pour escroquerie s’il persistait dans son projet. Ledrux y renonça à la condition que Viard n’en parlerait à personne, et que dans le cas où il serait appelé pour témoigner de ce fait condamnable il le nierait et déclarerait qu’il considérait Ledrux comme un homme très probe et très honorable. Caria avait parlé à plusieurs de ses collègues de la tentative d’escroquerie dont Ledrux avait voulu se rendre coupable, ce dernier pour se blanchir accusa Caria de calomnie devant la société des Trente-Trois, et demanda son expulsion quoiqu’il n’en fît pas partie. Caria ne prit pas beaucoup de souci de la plainte dont il était l’objet, il se contenta pour sa défense d’en appeler au témoignage de Viard. Ce dernier au lieu de dire la vérité appliqua le grand principe de la protection mu-

tuelle et de la solidarité des membres de la Bande des Trente-Trois , il nia effrontément que Ledrux ait voulu lui faire du tort et il assura que Caria avait menti quand il avait accusé l’innocent Ledrux; et le pauvre Caria qui n’avait pourtant dit que la vérité fut flétri comme calomniateur. Dans l’honnête association des Trente- Trois- Voleurs, il est de règle entre les membres de tenir secrets tous les méfaits des derniers, et leur révélation est rigoureusement punie. Le naïf et trop honnête Caria en fit l’expérience, qui ne lui parut pas bien cruelle, il s’en consola facilement, et fut très heureux d’être mis à l’index par cette bande de malfaiteurs, c’était un grand honneur pour lui.

Un autre colonel d’état-major, qui faisait aussi partie de cette hnorable bande, c’était un ex-marchand de légumes et brocanteur nommé Collé, dont la femme a continué le premier métier sous les auspices de Mme la générale Eudes, avec l’aide de laquelle et celui de la femme Gois, elle a dévalisé le palais de la Légion d’Honneur; la générale lui donna pour sa part du butin un énorme monceau du mobilier volé. Mme Collé après avoir fait démarquer par une femme le linge qui lui était ainsi échu en partage, le fit mettre en gage au Monl-de-Piété par sa blanchisseuse, plus tard cette dernière fut arrêtée, elle dénonça alors la colonnelle Collé qui fut découverte et emprisonnée à son tour, puis condamnée pour les vols qu’elle avait commis à deux ans de prison.

Son mari, plus heureux qu’elle, étant allé porter la paye aux gardes nationaux du fort de Vincennes, le 24 mai, avec le fils Pitois, garda la solde dans sa poche et se sauva avec son compagnon.

Tous les officiers supérieurs du grand état-major du général Eudes étaient comme on le voit, aussi honnêtes les uns que les autres et bien dignes de faire partie de la bande des Trente-Trois.

En voici un autre, le commandant Bouilly, qui aurait cerLes bien mérité d’être colonel si on eût rendu justice à son mérite. C’est encore le citoyen Léopold Caria, qui l’a vu à l’œuvre, qui va nous narrer ses hauts faits :

« Vers le milieu d’avril, du 12 au 15, dit-il, l’état-major se transporta au Petit Montrouge et pour lui procurer les objets nécessaires à son installation on donna l’ordre au capitaine Cœuille de réquisitionner dans un couvent pensionnat, draps, serviettes, couverts, etc... Lorsque l’état-major quitta Montrouge pour venir s’établir au palais de la Légion d’ Honneur, le commandant Bouilly fit transporter tous ces objets chez lui à Paris, ainsi qu’une pendule venant de la maison réquisitionnée pour l'état-major; rien n’a été rendu. Le commandant Wœtzel, qui nous remplaça à Montrouge, vint à la Légion d’Honneur demander ce qu’était devenu la pendule; mais le voleur se tint coi pour de bonnes raisons...

« Le commandant Bouilly avait été nommé trésorier de l’étatmajor du général Eudes et intendant du palais de la Légion d’Honneur. (C’était là, on en conviendra, un choix bien intelligent.)

« Nous avons indiqué plus haut la façon dont il s’était approprié les objets mobiliers réquisitionnés à Montrouge. Nous avons connu l’intérieur du citoyen Bouilly sous l’Empire, ajoute Caria ; comme Gois il était employé chez le sieur Joret, et ce n’étaient pas les bijoux, ni l'ameublement qu’il possédait à cette époque, qui ont pu faire qu’il ait pour 3,00Û fr. de dépôts au Mont-de- Piété à Paris, ainsi qu’il l’a dit depuis son arrivée à Londres. Celui-là ne brille pas non plus par la bravoure ; vous allez le \oir.

« Le 22 mai le commandant Bouilly quittait l’état-major de la Légion d'Honneur avec un autre officier qu’il est inutile de désigner, et ils allaient dans le centre de Paris avec des prostituées se livrer à des débauches ignobles. Le 25 mai le commandant Bouilly apparaît à la mairie du XIe arrondissement en costume civil, touche la solde entière de l’état-major, fait la dernière solde aux quelques officiers présents et disparaît jusqu’au samedi, 27 mai, ou on le voit venir de nouveau rue Haxo et

toucher la nouvelle solde de l’état-major et disparaître cette fois sans payer personne.

« Après la bataille, il arrive aux Batignolles chez lecitoyen O... Il est en compagnie d’une fdle publique et veut se faire donner un lit pour deux. Lecitoyen O... indigné le fait coucher seul et le met à la porte à cinq heures du matin. Voilà l’honnête et brave citoyen qui se plaint d’avoir été calomnié, pendant que le sieur Bouilly se conduisait ainsi si vaillamment, nous nous battions de barricade en barricade. Quel est celui qui osera le démentir? »

Ce filou émérite a été forcé de reconnaître à Londres qu’il avait aussi reçu dans les dernières semaines de la Commune, la solde des officiers de l'élat-major du général Eudes, se montant à plusieurs milliers de francs et qu’il ne les avait pas payés, qu’il avait gardé tout cet argent pour lui et pour le colonel Guis, chef de cet étal-major avec lequel il l’avait partagé.

A côté de ce voleur nous allons placer l’esquisse d'un autre membre de la société des Trente-Trois , bien digne de lui être comparé; c’est toujours au même honnête citoyen témoin oculaire des exploits de tous ces bandits que nous l’empruntons !

« Le sieur Lapie, c’est le nom du lâche coquin dont parle Caria, se sauva de l’armée du Rhin pendant la dernière guerre et revint à Paris, en payant par le camp de Châlons, il vola huit paires de draps au campement, et les mit au Mont-de- Piété pour la somme de 40 fr. ; après quoi il se cacha jusqu’au jour où les Allemands ayant complété l’investissement de Paris, il s’incorpora dans la garde nationale sédentaire; élu capitaine du 152° bataillon, il volait régulièrement 80 à 90 fr. par jour en signan t des états de solde sur lesquels il portait une quantité de noms inconnus. Il a aroué ce vol au Cercle des prolétaires, dans une séance ordinaire, devant les citoyens Jofïrin, Barrois, Dardelle, Clavier, Delahaye, Maujean, etc... Dans une lettre lue audit cercle adressée par lui à son propriétaire à Paris, ii dit qu’il n’a

servi la Commune que pour l’enrayer. Voilà donc un traître, un lâche et un voleur archirécidiviste que l'on nomme trésorier d'une commission de réfugiés. On ne pouvait mieux choisir pour le placement des fonds de cette société. Cet être dégradé et criminel était digne de prendre la suite du trésorier Ledrux. »

Voici en quels termes le citoyen Clavier a flétri ce misérable dans une lettre, qui a été publiée, à Londres dans le journal socialiste la Fédération , du 3] août 1873. Clavier le connaissait bien ayant été associé avec lui pour son travail :

« Au citoyen rédacteur de la Fédération :

«Hier soir, à l’assemblée de la société des Réfugiés, à laquelle par hasard je n’assistais pas, il a été dit par le sieur Lapie, que j’étais un mouchard et que depuis six mois environ je m’étais fait l’agent de Caria aîné. Cette accusation de la part d’un être privé de raison ne m’étonne pas le moins du monde, cet idiot que son frère qualifiait de lâche et de canaille, devrait au moins venir expliquer pourquoi il est déjà venu se réfugier à Londres, il y a quelques années, sans aucun motif politique bien entendu.

« 11 devrait aussi justifier scs dilapidations pendant le siège, lorsqu’étant capitaine d’une compagnie du 169” bataillon, il portait un effectif du double des hommes présents et qu’il empochait la différence.

« 11 devrait de plus justifier ses relations avec un certain individu qui est venu lui proposer de son aveu même, d’entrer dans la conspiration bonapartiste dont le premier acte se joue maintenant en Angleterre. J’ai toujours cru qu’un homme qui pouvait être jugé digne de recevoir de pareilles confidences était largement connu de nos ennemis pour être capable de ?e vendre, et que ces derniers ne s’aventuraient pas sans être sûrs d’avance que leurs offres pouvaient être acceptées, on ne fait de pareilles propositions qu’à des hommes déjà vendus.

« Aussi est-ce à ces derniers que je m’adresserai maintenant:

« Eh bien ! messieurs les vendus et les voleurs, vous nous

avez déclaré la guerre ; nous l’acceptons et nous ne craignons pas de vous combattre, seulement il y a cette différence entre nous et vous, c’est que nous sommes honnêtes, que nous avons les mains nettes, que nous travaillons pour manger, que souvent nous souffrons pour procurer à notre famille le strict nécessaire, tandis que vous êtes des voleurs venus ici les poches pleines, que vous ne voulez rien faire, et que l’on ignore de quelle façon vous vivez.

«Nous aurons donc à examiner votre conduite, et nous viendrons un jour de la Révolution prochaine dire au peuple que vous avez trompé, que pour la plupart vous l’avez vendu; nous viendrons lui dire que vous êtes des voleurs, que vous êtes des traîtres, et si vous avez sa confiance alors vous pourrez dire que ce ne sera pas de notre faute, car à partir d’aujourd’hui nous commencerons vos dossiers et nous les publierons.

« 11 importe au peuple de Paris qui a payé vos infamies par le sang de quarante mille cadavres de prolétaires, il importe à ce peuple de savoir que vous êtes une bande de chevaliers d'industrie, incapables d’autre chose que de piller avec profit pour vous-mêmes et de trahir, lorsque vous êtes arrivés au dernier moment.

« Je n’irai pas à votre assemblée me disculper car je sais que maintenant vous tenez des réunions dans lesquelles vous nommez les présidents et faites voter ce que vous voulez puisque vous êtes en majorité. Vous entraînez même des votes de citoyens honnêtes, et vous ne comptez parmi vous absolument que des gens tarés, triés, apanagés (sic) par votre bande qui s’érige en gouvernement.

Vous pouvez donc m’expulser je serai fier de ne plus sentir vos sales coudes, je serai fier de rester proscrit et pauvre et de ne plus être en contact avec des bandits qui ont déshonoré la Révolution.

« Désormais, d’un côté les révolutionnaires honnêtes, de l’autre le monde des voleurs et des proxénètes.

« Salut et égalité : »

« A. Clavier, commissaire central du X1I° arrondissement, Londres, le 26 août 1872. »

Nous avons reproduit complètement cette lettre de Clavier, qui lui fait le plus grand honneur, car c’est la lettre d’un homme de cœur.

« Après le traître-voleur Lapie, dit encore Caria il sera fort à propos de citer un nommé Berlon mouchardivrogne des mieux réussi et intime ami sous l’empire du sieur Sapia1, mouchard de Bonaparte, ainsi qu’il résulte des rapports signés de lui trouvés à la préfecture de police. Il ne faut pas le confondre avec notre pauvre ami Sapia 2, qui mourut héroïquement le 22 janvier à l'assaut de l’Hôtel de Ville, assassiné par les Bretons de Trochu. Berton qui, dans son quartier fut toujours honorablement noté par les sergents de ville, et qui passait ses jours à boire avec eux chez tous les marchands de vins du voisinage. A la fin de la Commune Berlon était dans son quartier. Il vous dira qu’il a fait des barricades. Eh bien ! vous pouvez lui affirmer qu’il n’en a pas fait d’autres que sur les comptoirs d’étains avec les petits verres de marc; c’était là toute sa besogne. »

On voit par ce qui précède que dans l’honorable société des Trente-Trois , dont nous parlons, il y avait toutes les variétés de coquins que l’on puisse imaginer. En voici un autre échantillon d’une nuance différente ; c’est du sieur Maujean qu’il s’agit :

« Quelques jours après son arrivée, nous dit Léopold Caria, ce monsieur fut élu secrétaire de la commission de la société des réfugiés, et offrit de livrer les procès-verbaux de cette société sans qu’on lui demande, par pure platitude. Puis le

1 Le Sapia dont il est question, était un mouchard d’origine italienne qui avait été chargé de faire assassiner Garibaldi en Sicile, lors de son expédition de Mentana.

2 Le second Sapia était un brave commandant de la garde nationale, qui s’était distingué en se battant contre les Prussiens, pendant le siège de Paris, et un ex-insurgé polonais qui s’éLait héroïquement illustré dans le corps des Volontaires-de-la-Mort.

sieur Armand Moreau, que le général Eudes, son protecteur, fit élire chef du 138° bataillon, et que ses hommes furent obligés de chasser à cause de sa poltronnerie au feu. Depuis les premiers jours de la Commune révolutionnaire fondée à Londres, Moreau, qui avait voué une guerre à outrance à l’ Internationale, traitait le sieur Vaillant de jésuite, de coquin et autres aménités. Les temps sont bien changés depuis, et ces messieurs sont aujourd’hui unis par la plus étroite amitié. L’enquête demandée par nous au groupe politique fut repoussée. Cela donne une idée des gens qui le composent. Pour ma part, ajoute Caria, je n'hésite pas à le dire, je n’y vois que des voleurs et leurs complices. Nous prévenons ces messieurs qui, sans doute, vont vouloir répondre à cette accusation , que nous tenons sur plusieurs d’entre eux des renseignements qui permettront d'apprécier leur mérite. »

Voici encore quelques lignes du même citoyen qui peignent admirablement un de ces obscurs bandits.

« Le commandant Carnet, qui a servi d’espion à tous ces vils et sales personnages, et qui se promène dans les rues de Londres, drapé dans le manteau d’un général, qui occupait avant lui l'école d’application d’état-major, aurait pu ne rien dire et il aurait mieux fait. De tels idiots ne valent pas la peine qu’on s’en occupe. Cependant je dois dire qu’il est aussi courageux que ses maîtres et, qu'à la rentrée des Versaillais, il prit soin de se sauver avec plus de précipitation qu’il n’était venu L

Le citoyen Viard, illustre par ses nombreuses banqueroutes et dont nous avons déjà parlé, avait trouvé dans la Commune et surto t dans la caisse du ministère du commerce et des subsistances le moyen de rétablir ses affaires, il était devenu un des gros bonnets de la bande de l’Ali-Baba de la Légion d’Honneur. Voici en quels

1 Tous ces renseignements sont extraits de la publication faite par Léopold Caria, dans le journal La Fédération de Londres, de 1873, et qu’il est prêt à confirmer à l’aide de témoins et de documents.

termes le Paris-Journal du 27 mai 1884 parle de lui :

« Le sieur Viard, dit-il, ex-marchand de siccatif et ministre du commerce sous la Commune , est arrivé à Londres avec deux cent mille francs disent les uns, trois cent mille selon les autres.

« Peu de temps après, l’épouse du susdit citoyen levait le pied en compagnie d'un séducteur, emportant le magot confié à sa garde.

« Désolation de Viard qui va trouver un avocat consultant et lui demande par quels moyens un mari volé et trompé peut rentrer en possession de son argent et de sa femme.

« — Rien de plus simple, répond avec candeur le jurisconsulte, vous n’avez qu’à faire votre déclaration à la police en prouvant que cette femme est la vôtre et que l’argent est votre propriété.

« — Ilum ! fit Viard, un peu penaud, je réfléchirai.

« Et il se tint coi.

« Repentante bientôt de son escapade, la dame Viard finit cependant par rentrer au bercail avec la plus grande partie de la somme, elle fut reçue comme l’enfant prodigue et c’est maintenant le modèle des ménages.

« Par malheur, l’affaire s’était ébruitée, les frères et amis surent que l’ancien ministre avait « un sac » et que son origine était plus que suspecte. Il eut beau dire qu’il avait vendu son fonds de siccatif, on n’en crut pas un mot, et ce fut dès lors chez lui une procession de quémandeurs parfaitement au fait de ses marchés honteux et de ses déprédations, qui vinrent lui soutirer quelques bribes du gâteau. Viard avait beau se faire tirer l’oreille, il n'en devint pas moins bientôt une véritable vache à lait. Regimbait-il, à la première assemblée générale une voix s'élevait :

« — Citoyens, j’ai une accusation fort grave à porter...

« — Tais-toi, murmurait Viard, je vais te donner ce que tu veux.

« Et l’accusation s’en allait en fumée.

« Mais tant va la cruche à l’eau !... Le trésor diminuait de jourenjour, et s’il n’avait eu l’espérance d’une hauie position dans

le gouvernement de la future Commune , il y a longtemps que Viard aurait fui les bords de la Tamise pour quelque contrée moins hospitalière à ses collègues. »

Le même P avis- Journal, que nous venons de citer, a encore, dans son numéro du 27 mai 1884, complètement confirmé la plupart des faits racontés avec tant de vérité et d'originalité par Léopold Caria, l’ex-officicier d’étatmajor d’Eudes, nous publions encore l’extrait suivant de cet organe réactionnaire, afin de prouver l’exactilude des documents que nous avons déjà reproduits.

« Ce qui me reste à vous raconter, dit le rédacteur du journal que nous citons, serait du plus haut comique, si ce n’était au fond ignoble et écœurant. Mais le récit de ces turpitudes n’est pas sans utilité, s’il peut convertir les naïfs imbéciles (en existet-il encore?) qui seraient encore dupes des gredins dont je veux parler : je veux dire les membres et surtout les chefs de la NouvelleCommunerévolutionnaire ou de la Société des Trente- Trois- Voleurs.

« Parlons d’abord de son organisation. Le chef, le dictateur, est Eudes, comme je l’ai dit plus haut ; qui a conservé son titre de « général », dont il s’est peu servi sur les champs de bataille, mais auquel il tient beaucoup. Eudes n’a pas hérité de Tridon, comme on le croit généralement, l’argent laissé par ce dernier à un fidéi-commissaire, lui a été carrément refusé ; cette somme léguée dans le but de favoriser une action politique ne devant pas, lui dit le dépositaire, servir à payer ses crapuleuses débauches.

« Eudes n’en arriva pas moins à Londres, après avoir passé par la Suisse, l’Allemagne et la Belgique, où il avait mené joyeuse vie, lesté encore d’une trentaine de mille francs, pendant que son aimable jeune femme, experte en l’art de la piperie, et qui l’avait fort habilement aidé à dévaliser le palais de la Légion d’ Honneur, se dirigeait sur Jersey avec un tendre ami de cœur qui l’accompagnait.

« Eudes loua, dès son arrivée à Londres, une jolie maison à

Camden-Town, où il tint table ouverte pendant environ trois mois, pendant lesquels son domicile fut le théâtre des plus sales orgies.

« Puis, ce temps écoulé, comme l’argent s’en allait à grand train, le « général » vint à penser que charité bien ordonnée commençant par soi-même, il était sage de se réserver une poire pour la soif, et tout à coup la marmite fut renversée.

« Cela ne faisait pas l’affaire des frères et amis, qui avaient pris la douce habitude de sabler le claret sous les ombrages de Camden et de tirer de temps à autre une carotte au général. L’un d’eux ayant demandé de l’argent pour faire venir sa mère à Londres, essuya un refus fort sec, à la suite duquel il accusa publiquement le « général » Eudes d’avoir volé à son profit l’argent de la Commune. Si cela avait été l’argent de la Commune encore ! Mais cet argent provenait des sommes vole'es au ministère de la Guerre, à la Légion d’Honneur, et de la vente des objets précieux dérobés.

« Naturellement l’accusation fit un bruit épouvantable dans le camp des réfugiés et tous ceux, il y en a un certain nombre, qui étaient dans le même cas que le « général », se groupèrent . autour de lui et renvoyèrent au délateur l’accusation de mouchard de la police de Versailles.

« Sur ces entrefaites, réunion des Communards, séance orai geuse, articles de dénonciation publiés dans la Fédération, et [ scandale qui ne tourna pas précisément au profit du héros de la Villette et de ses dignes acolytes.

« Depuis ce temps Eudes continue à mener la même vie, sans t qu’on lui connaisse d’autres moyens d’existence que la facile morale du chevalier des Grieux.

« Les seconds du dictateur Eudes sont : Gois, Granger et i Viard.

j « Le premier est un citoyen de Châtillon-sur-Seine, où il t jouit de la plus affreuse réputation. Voici quel en est le motif. Cet honorable personnage ayant mis le feu à la maison d’un de ses concitoyens 1 dont il croyait avoir à se plaindre, fut pour-

mis

C’est une erreur, c’est à la maison de sa sœur que M. Gois a le feu, ainsi que nous l’avons déjà raconté.

suivi pour ce fait et allait certainement être condamné, lorsqu’il eut l’idée d’invoquer un alibi. Pour ce fait, il lui fallait la complicité d’une jeune fille parfaitement sage, appartenant à une famille honorable et qu’il recherchait en mariage.

« Celle-ci consentit, par dévouement à celui dont elle croyait être bientôt la femme, à déclarer devant le juge d’instruction, que la nuit même où l’incendie avait été allumé, elle avait ouvert sa fenêtre à son fiancé pour qu’il pénétrât dans sa chambre, où il avait passé la nuit.

« La fermeté de la jeune fille, son honorabilité connue firent impression sur le juge qui relâcha le citoyen Gois.

<< Naturellement, une fois en liberté, celui-ci s’empressa d’abandonner la courageuse enfant qui lui avait si généreusement sacrifié sa réputation pour vivre avec une femme déjà condamnée pour vol.

« Jamais couple ne fut mieux assorti, et lorsqu’après le 31 octobre, il eut trouvé asile chez un médecin de Choisy-le-Roy, il en profita pour dévaliser, aidé de sa compagne, le logement de son bienfaiteur. Il avait, paraît-il, auparavant réquisitionné, comme agent de police du XI° arrondissement, des légumes qu’il faisait revendre à la Malle à des prix exorbitants.

« Durant la Commune , il devint un des plus actifs auxiliaires du « général » Eudes, qui le nomma colonel, grade purement honorifique et dont Gois se contenta de toucher les appointements, sans s’exposer aux coups de fusil dont il a horreur.

« Après l’entrée des troupes, il avait à sa disposition une somme de dix-huit mille francs destinée à solder les combattants. Cet argent, caché dans une caisse avec des objets précieux et du linge de la Légion d’Iionneur, lui servit à fuir et à se défrayer de ses frais d’installation à Londres. Depuis son arrivée dans cette ville, Gois ne se livre à d’autre occupation qu’à celle de s’enivrer, il est vrai qu’il y apporte une régularité exemplaire.

« Au reste, on s’est déjà partagé les ministères et comme il faut toujours qu'il y ait une aristocratie quelque part, les citoyens qui savent lire et écrire — on les compte — se sont adjugés des portefeuilles in partibus infidelium.

« Cournet avait des vues sur la dictature, mais il a été obligé de se contenter du ministère de l’intérieur, avec le titre de viceprésident du Conseil.

« Vaillant dont la nullité besogneuse est proverbiale devint ministre de l’instruction publique ; Granger un alter ego du « général » Eudes qui garde le portefeuille de la guerre, sera l'avocat du pouvoir, une sorte de ministre sans portefeuille; les finances sont vivement disputées, et pourraient bien échoir à Dérouillade, l’ancien concierge. Gois, déjà nommé, sera le président du tribunal révolutionnaire.

« J’oubliais le jeune Breuillé qui succédera aux regrettés Ferré , et Raoult Rigault, comme préfet de police.

■ [' « On le voit, c’est une administration toute montée. En at¬

tendant, on confectionne inter populo des listes de proscription, en tête desquelles figurent les noms de ceux des anciens membres de la Commune qui vivent éloignés de la coterie des purs.

« Parmi ces derniers, il faut citer Constant Martin, qui vient d’être condamné à trente shillings d’amende par le tribunal de Bow-Street pour avoir calotté Yermersch devant le Bristish- Museum, et qui exerce la profession de baok-keeper. Puis,

, Goullé, Aberlen, Dodot, Berton, Brignolas, Clément, Denem- 'pont, Huguenot, Jouanin, Latappy, l’ex-amiral de la Commune, le baron De Marguerittes, Léonce, Lhuillier, A. Martin, A. Moreau, H. Mortier, Picavet, E. Planquette, Rysto, B. Sachs, Varlet, Villers, etc...; la plupart ouvriers illettrés, abrutis, dignes soldats de pareils chefs.

« Ils sont quarante, dit Vermersch, dans un récent opuscule, >n cherche au milieu d’eux Ali-Baba ! »

On voit, comme nous l’avons dit, que cet article, qui : ontient cependant quelques inexactitudes, au milieu d’un rand nombre de vérités, corrobore ce que nous avons aconté au sujet de quelques-uns des personnages de la ande d’Eudes, ainsi qu’une partie des hauts faits de ce ,sj ernicr et de sa vertueuse compagne, liai I» •

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