TRAHISON DE M. CHARLES LU LL I ER
Commandant en chef de la garde nationale de la Seine, après le 18 mars.
M. Charles Lullier était un jeune lieutenant de vaisseau mis en retrait d’emploi pour indiscipline, peu après sa nomination, le 6 juin 1868.
Il était bien connu depuis longtemps pour son audace, sa violence, son manque de jugement, son esprit mal équilibré, son absence complète de sens moral et surtout par une véritable monomanie d’orgueil et une ambition démesurée qui touchait à la folie.
Très intempérant, il se livrait souvent à la boisson et lorsqu’il avait bu un verre de trop, il était fort querelleur, il avait souvent des disputes et des rixes avec ses camarades et même avec ses supérieurs eu avec la police, ce qui lui avait valu de nombreuses condamnations, et à la fin, avait amené sa mise en réforme et sa radiation des cadres de la marine pour indiscipline et fautes graves.
COMMENT A PÉKI
Comme il était très courageux, d’une force et d’une adresse extraordinaires dans tous les exercices du corps et surtout à l’escrime, il était redouté de tous ses camarades et passait pour être un duelliste des plus dangereux.
1. 'agression furieuse, du reste bien méritée, à laquelle il se livra, dans les derniers temps de l’Empire contre M. Paul de Cassagnac, est une preuve flagrante de la violence et de l’audace de M. Lullier.
Voici comment le journal le Pays raconte cette scène d’après M. de Cassagnac lui-même :
« Aujourd'hui 23, juillet 1868... Nous avons vu entrer dans nos bureaux une personne portant le grand uniforme de lieutenant de vaisseau.
« Cetle personne sans être annoncée, s’avance vers M. Paul de Cassagnac et lui dit :
— « Vous êtes M. Paul de Cassagnac?
— « Oui, Monsieur, lui répondit ce dernier ».
« Alors sans autre explication, l’étranger levant la main lui donna un soufflet.
« Sur cet outrage, M. Paul de Cassagnac.. /s’est contenté de lui dire :
— « C’est bien, monsieur, expliquez-vous, pourquoi cet acte de violence? »
«Cemonsieur, qui semblait dansunétatde surexcitation extrême et qui tenait la main sur son sabre, a d’abord plusieurs fois refusé de s’expliquer, vociférant et se bornant à dire :
« C’est un duel au dernier sang que je vous propose et je vous laisse le choix des armes. »
« M. Paul de Cassagnac insistant lui dit :
— « Vous voyez avec quelle placidité je vous écoute, vous savez qui je suis, vous venez m’attaquer chez moi ; j’aurais le droit de vous tuer, je le peux, je suis armé ; mais je veux éviter l’ombre même d’une illégalité ; encore une fois, expliquez-vous ? »
« L’étranger a répondu avec vivacité :
— «Moi aussi je suis armé, j’ai vingt-un coups de revolver à tirer.
« Vous avez insulté Jules Favre, mon second père... Je lui dois tout... Je sors de déjeuner chez lui. Vous avez insulté les étudiants, ces nobles cœurs. .. Je ne souffrirai pas qu’on publie de pareils articles... J’ai fait le tour du monde... Il y a trois jours que je vous cherche... Je suis prévôt d’armes... J’ai eu sept duels... Je vous laisse le choix des armes... Je ne veux pas me battre à l’épée, parce que mes camarades de la marine savent que je vous tuerais... et le tout interrompu par des paroles désordonnées. »
M. Cassagnac a refusé de se battre avec son agresseur et l’a fait condamner à six mois de prison et 200 francs d’amende, c’était plus prudent.
Cette audacieuse et violente agression sous l’Empire, contre le rédacteur en chef du journal bonapartiste le plus accrédité, et les paroles qui l’ont accompagnée, prouvent d’une manière incontestable quelles étaient la violence et l’incohérence du caractère désordonné de Charles Lullier.
Eh bien, c’est à un pareil homme que le Comité central de la garde nationale a confié le commandement en chef de cettre dernière, et le salut de la révolution du 18 mars.
Le caractère du premier peut donner la mesure exacte de l’intelligence, de la capacité et de la prudence du second.
Voici comment Charles Lullier raconte lui-même sa nomination à cette haute, délicate et importante fonction.
«Le 18 mars 1871, à 9 heures du matin, dit-il, enrentrantà son hôtel, Ch. Lullier1 trouva un pli portant sur cachet estampillé en bleu, ces mots : « Comité central de la garde nationale > et contenant ces lignes :
• M. Charles Lullier parle de lui à la troisième personne.
« Paris, le 18 Mars 1871.
« Citoyen,
« La garde nationale compte sur vous. En raison de la gravité « des circonstances, son Comité central , s'est déclaré en perma- « nence et siège rue Onfroy, 11, il vous attend avec impatience. « Pour.le Comité central et par son ordre. Le secrétaire général,
« Signature (illisible). »
« Ce que le Comité central de la garde nationale pouvait vouloir à M. Ch. Lullier celui-ci ne pouvait l'ignorer.
« Le 15 mars, dans une assemblée générale des officiers de la garde nationale, tenue au Yauxhall, ledit Comité lui avait offert le commandement de ladite garde nationale.
« Ch. Lullier, n'étant pas suffisamment éclairé sur la situation avait décliné cette offre dans des formes dilatoirement diplomatiques, sans toutefois se fermer la porte d’une manière définitive. >
M. Charles Lullier était, comme on le voit, malgré sa violence, un homme avisé et qui dans cette circonstance avait lait preuve de beaucoup de prudence diplomatique. Il s’était réservé un rôle pour l’avenir.
«Comme il ne restait plus que quelques difficultés de troisième ordre à résoudre, dit-il, avant un mois le traité de paix définitif avec l’Allemagne pouvait être signé, et alors M. Thiers appuyé sur la gauche républicaine, pouvait signifier à l’Assemblée élue sur la question seule de la paix et de la guerre, que son mandat avait pris ternie, qu’il était nécessaire de procéder à de nouvelles élections pour une Constituante. Versailles est une ville ouverte, à portée de Paris, et s’il se trouvait dans cette capitale une force imposante, mise à la disposition de M. Thiers et des libéraux, la majorité serait obligée de céder. »
Or c’est dans l’espoir d’organiser cette force et de la mettre à la disposition du chef du pouvoir exécutif et de la
gauche de l’Assemblée de Versailles, et de devenir ainsi, si non l’arbitre de la situation, tout au moins le protecteur indispensable et bien récompensé du gouvernement, que M. Lullier a accepté, comme il le dit lui-même :
« Ch. Lullier était disposé à accepter le commandement en chef de la garde nationale, à la réorganiser, à y établir l'esprit de discipline et à un moment donné, dont l’époque ne pouvait être bien éloignée, à appuyer M. Thiers et les libéraux avec 200,000 baïonnettes et 600 canons.
« Deux choses cependant le préoccupaient vivement. Quelles étaient les intentions du Comité central ? 11 ne les connaissait pas. Quelles seraient ensuite les garanties de la durée de son pouvoir? L’expérience de l’histoire deJFrance depuis 80 ans, lui avait encore démontré que ce ne sontpasceux qui font lesrévolutions qui en profitent, que le peuple brise vite ses idoles, que les popularités à Paris sont encore plus éphémères que les feuilles des arbres. Or Lullier ne se souciait pas de travailler pour d’autres et de remplacer ex abrupto une situation donnée dans laquelle il pourrait toujours se mouvoir à l’aise par l’inconnu *.»
Toute cette longue déclaration de M. Lullier prouve qu’il n’avait qu’une pensée, qu’une idée fixe lorsqu’il reçut le billet du Comité central; celle de se faire donner le commandement en chef de la garde nationale de la Seine, afin de la « discipliner » si c’était possible et de s’en servir, pour soutenir le gouvernement de M. Thiers et des libéraux de l’Assemblée de Versailles, afin de s’assurer ainsi une stable et haute position sociale, la fortune et les honneurs, car il ne se souciait pas, disait-il, de travailler pour les autres, il savait, «que le peuple brise vite ses idoles, que les popularités à Paris sont encore plus éphémères que les feuilles des arbres et que ce ne sont pas ceux qui font les révolutions qui en profitent. » Ce sont
1 Mes Cachots , par Charles Lullier, p. 25.
toutes ces raisons, très sérieuses à ses yeux, qui l’ont engagé à essayer de devenir le soutien, le protecteur de M. Thiers et de son gouvernement, il pensait par ce moyen se créer une situation solide et très avantageuse, à l’abri de l’inconstance et du caprice des foules.
C’est pour cela que ce monsieur préméditait de trahir ceux qui allaient lui donner le commandement en chef de la garde nationale, en se faisant le soutien de M. Thiers et de son gouvernement, qui venaient de tenter un nouveau coup d'Etat contre les droits et les libertés des citoyens, en envoyant la veille, nuitamment, leurs soldats à Montmartre pour voler les canons de la garde nationale, afin de pouvoir la désarmer le lendemain, et qui leur avaient donné l’ordre de tirer sur le peuple, de tuer ainsi les femmes, les enfants, les vieillards et les hommes inoffensifs; mais heureusement que les soldats avaient refusé d’obéir à ces ordres barbares, qu’ils avaient levé la crosse en l’air et fraternisé avec les gardes nationaux.
Le forfait que M. Thiers avait tenté, venait à peine d’avoir eu lieu, que M. Lullier voulait prendre son auteur sous sa protection et le soutenir; il se préparait déjà à se mettre au service de l’homme d’État néfaste, qui voulait, comme il l’a dit lui-même devant la Commission d’enquête parlementaire, soumettre Paris par la puissance des feux *, rétablir l’ordre en détruisant la révolution du 18 mars par la force, et rentrer dans Paris, comme Windischgraetz, de sinistre mémoire, était rentré dans Vienne, en 1848, au milieu du sang et des monceaux de cadavres de ses victimes 1 2.
Et c’était M. Lullier, le partisan, le défenseur de M. Thiers, de l’homme qui voulait imiter le bourreau de
1 Enquête parlementaire sur le 18 mars, p. 17.
2 Voir dans la même enquête la déposition do M. Thiers.
Vienne, que le Comité central avait choisi pour commander la garde nationale de Paris et auquel il voulait confier les destinées de la Révolution, ainsi qu’il l’a fait. II faut convenir qu’il y avait dans cette manière d’agir de quoi effrayer les plus courageux amis de cette dernière et que l’on peut à peine croire aujourd'hui que le Comité central ait pu se rendre coupable d’une semblable folie ou d’un pareil crime.
Ce dernier ne peut pas invoquer son ignorance et dire qu’il ne connaissait pas le caractère et les opinions de M. Lullier, car ses membres avaient eu souvent occasion de voir, d’entendre et d’apprécier ce personnage, soit dans les réunions de la place de la Corderie, soit dans celles des délégués de la garde nationale, soit dans les meetings publics, etc., dans lesquels M. Lullier parlait beaucoup sans dissimuler ses pensées, ni cacher ses opinions. Ils savaient fort bien, car cela était de notoriété publique, que ce dernier était l’ami, le commensal, le fils adoptif ou naturel de M. Jules Favre, qu’il appelait « son second père », auquel, disait-il, « il devait tout L »
Ils n’ignoraient pas non plus que cet ex-officier de marine, cassé de son grade pour inconduite, n’avait jamais eu la moindre idée socialiste, ni témoigné aucune sympathie pour la classe ouvrière, qu’il n’avait pris aucune part au grand mouvement qui entraînait alors les esprits à l’étude des questions sociales et qu’il n’avait pas non plus participé à la préparation de la Révolution du 18 mars.
Eh bien, malgré toutes ces raisons bien faites pour que le Comité central refusât les services de M. Lullier, c’est à cet homme, comme nous l’avons déjà fait remarquer, qu’il a confié le commandement de toutes les forces dont il dis-
1 Voir le livre de M. Lullier, ayant pour titre : Mes Cachots , p. 35.
posait, auquel il a remis le soin de défendre et de faire triompher la révolution prolétarienne du 18 mars.
Un pareil choix était plus qu’une absurdité, c’était une chose tellement incompréhensible qu’on se demande encore maintenant jusqu’où pouvait aller l’incommensurable sottise des gens que le hasard des événements avait rnis à la tête du mouvement révolutionnaire du 18 mars.
Nous allons voir comment le choix qu’ils avaient fait deM. Charles Lullier leur a bien réussi.
Dès le 18 mars, dans l’après-midi, lorsque M. Lullier fut investi de son pouvoir et qu’il eut fait occuper quelques positions abandonnées par les troupes du gouvernement de Versailles, il prit, dit-il, avec lui trois bataillons pour s’emparer du ministère des Affaires étrangères et se donner celte position avancée sur la rive gauche.
« Comme il débouchait du pont de la Concorde, un capitaine envoyé avec sa compagnie par Duval en patrouille sur la rive gauche, vint à lui et le prévint que M. Thiers et les ministres étaient en ce moment rassemblés au ministère des Affaires étrangères, qu’il n’avait pas une force suffisante sous la main pour cerner le ministère et s’en emparer.
« A cette nouvelle, Charles Lullier arrête net sa colonne et lui fît rebrousser chemin, puis, prenant cette compagnie pour escorte, il s’achemina vers l’Hôtel de Ville.
« La capture de M. Thiers et des ministres, ajoute-t-il , ne rentrait d’aucune façon dans le plan de Lullier. Que les Communards aient crié ensuite à la trahison, voilà ce qui lui importe peu. »
M. Lullier, comme on le voit, avoue franchement et cyniquement celle première trahison. Il déclare hautement qu’il se moque de ce que peuvent en penser les Communards, qui ont été assez s'ots pour avoir confiance en lui, et pour lui donner un commandement aussi important
que le sien, et il avoue encore également que ce n’est pas dans leur intérêt qu’il agit; mais dans le sien et dans celui de son ambition, il exécute son plan duquel, comme il le dit, lui-même, l arrestation de M. Thiers et de son gouvernement ne faisait pas partie, puisqu’il avait au contraire résolu de les protéger et de les défendre avec les ‘200,000 gardes nationaux qu'il avait sous ses ordres et, dès le 18 mars, il avait, comme on l’a vu, commencé à les protéger.
Le général Le Flô, ministre de la guerre, dans sa déposition, faite devant la Commission d’enquête parlementaire, au sujet des événements du 18 mars, a aussi prouvé d’une façon positive, que ce jour-là, M. Lullier pouvait parfaitement arrêter M. Thiers et tout son gouvernement, et que s’il l’eut fait, le pouvoir de l’Assemblée de Versailles était complètement détruit et ses dernières forces désorganisées.
Voici ce qu’a déclaré le général Le Flô à ce sujet :
« Vers trois heures, ce jour-là, a-t-il dit, il se produisit un incident qui inquiéta un moment le gouvernement et les représentants qui se trouvaient là, trois bataillons de ta garde nationale, tambours et clairons en tête, passèrent devant l’Hôtel des Affaires étrangères. Nous étions défendus par un seul demibataillon de chasseurs à pied qui était en dehors de la grille et dans une situation assez compromettante, par conséquent. Les hommes étaient disposés en tirailleurs tout le long de cette grille. Le moment me parut critique, et je dis : « Je crois que nous sommes flambés, nous allons être enlevés. » En effet, les bataillons qui passaient n’avaient qu’à faire un demi-tour à droite et à pénétrer dans le palais et nous étions pris, tous, jusqu’au dernier. Je dis à M. Thiers: « Je crois qu’il est important que vous vous sauviez, il y a peut-être un escalier dérobé par lequel vous pouvez vous retirer et gagner la rue de l’Université et, de là, partir pour Versailles. Il est important que
GOMMENT A x’ERI
vous le fassiez, sans quoi le gouvernement va être absolument désorganisé. »
« M. Thiers suivit mon conseil. Mais les trois bataillons passèrent sans rien dire. Ils allèrent faire une manifestation à l' Iiôtel de Ville et en revinrent une demi-heure après.
« Un membre. — C’étaient des bataillons du quartier du Gros- Caillou.
« .1/. te général Le Flô. — Oui, du Gros-Caillou, de la place d’Italie, du quartier du Maine, enfin de tout le quarLier qui s’étend sur la rive gauche delà Seine, jusqu’au Point-du-Jour1.»
Ainsi la déposition du général Le Flô confirme la déclaration de M. Lullier et prouve que si ce dernier l’eût voulu, M. Thiers, le seul homme capable de reformer une armée pour reprendre Paris, ainsi que tout son gouvernement eussent été ses prisonniers, et alors la guerre entre Versailles et Paris eût été finie avant même d’avoir commencé; car l’Assemblée, déjà si impopulaire et si discréditée, qui siégeait dans la première de ces deux villes, n’eut plus eu ni armée, ni argent, ni gouvernement, elle aurait été complètement impuissante, forcée de se sauver, d’errer de ville en ville, et de se dissoudre dans la honte et sous le mépris public. Le Comité central de la garde nationale, maître de Paris et très* populaire, aurait pu très facilement alors organiser la Commune de Paris à laquelle seraient venues s’adjoindre successivement toutes celles de la France, affranchies de la centralisation administrative et gouvernementale, et toutes ensemble, elles auraient formé une grande République libre et fédérative; alors le grand problème de l’affranchissement des travailleurs aurait pu être résolu.
La seule difficulté du moment aurait été le règlement
1 Enquête parlementaire sur l’insurrection du 18 mars, déposition du général Le Flô, p. 80.
de l’indemnité de guerre à payer aux Allemands et l’évacuation de notre territoire par ces derniers.
On aurait fait payer la première par la féodalité financière et par les hauts fonctionnaires du gouvernement impérial, par les membres du Corps législatif et du Sénat qui avaient provoqué, approuvé et voté la guerre en 1870 et tous les plébiscites; une fois cette indemnité payée, il n’aurait pas été bien difficile d’obtenir l’évacuation du territoire par l’armée allemande.
Telle est l’œuvre humanitaire si féconde que M. Lullier a empêché d’accomplir par son odieuse trahison, la première et la plus funeste de toutes celles qui se sont succédées à cette triste époque.
Mais le Comité central de la garde nationale, comme l’a déclaré M. Jourde, était « fort embarrassé de son pouvoir », il ne savait que faire, il ne comprenait absolument rien à la situation et était bien loin de songer à la solution de la question sociale, et la capture de M. Thiers et de son gouvernement l’aurait probablement fort embarrassé; aussi il n’eut pas tout d’abord conscience du crime de M. Lullier et, dès le lendemain du jour où ce dernier s’était rendu coupable de son premier forfait irrémédiable, au lieu de le faire arrêter et punir sévèrement pour son abominable trahison, il le laissa tranquillement dans son poste omnipotent et, probablement pour l’encourager dans ses méfaits, il le félicita des mesures qu’il avait prises et lui remit un nouvel ordre « quilenommait à V unanimité général en chef de la garde nationale , avec pleins pouvoirs pour tout ce qui concernait les opérations militaires' , » et il le chargeait d’aller s’emparer du Mont-Valérien et de le faire occuper.
Mais malheureusement comme nous allons le voir,
Mes Cachots , par Charles Lullier, p. 37.
M. Lullier a apporté beaucoup de lenteur, de négligence et de mauvais vouloir dans l’exécution de l’ordre qu’il avait reçu d’occuper le Mont-Valérien. Il a bien prétendu avoir envoyé le 19 mars, à quatre heures de l’après-midi, l’ordre à deux bataillons de 1,500 hommes; le 153e et le 155e, l’un de Belleville et l’autre des Batignolles, de marcher sur la forteresse du Mont-Valérien et de s’en emparer, et il a ajouté avoir délivré un bon] de réquisition sur la mairie de Suresnes pour leur assurer des vivres, et il a dit aussi leur avoir expédié « un officier d’état-major pour reconnaître la position, assurer le mouvement et aplanir les difficultés. » Il prétend encore : « Que dans la nuit du 19 au 20, ne voyant pas revenir l’officier envoyé en mission du côté du Mont-Valérien, il en expédia un second, et qu'au point du jour aucun détachement de la garde nationale n'avait encore paru aux abords de la forteresse... En même temps il apprit, dit-il encore, que les 153° et 155° bataillons se mettaient seulement en marche. Que le 19. à cinq heures du soir, ces bataillons avaient refusé à leurs commandants de marcher, n’ayant ni cartouches, ni vivres, ni solde, et ayant trouvé en outre qu’il était trop tard pour s’aventurer si loin. Leurs commandants ne purent obtenir d’eux que la promesse de partir le lendemain à quatre heures du matin et en réalité ils ne se mirent en marche qu’à six heures, et ils n’arrivèrent sur les glacis de la forteresse qu’à neuf heures et la sommèrent, et il ajoute :
« Or, depuis huit heures du matin, un régiment de ligne appartenant à h ar’gade Daudet, envoyé de Versailles, occupait le fort. Il ava’ avec lui des vivres pour quatre jours; on dit au général en .hef (Lullier) pour vingt-quatre jours. Le colonel Cholleton, ai commandait, déclara qu’il ne tirerait pas sur Paris; ma que, dans aucun cas, il ne rendrait le fort. Devant ce refus foi nulé énergiquement, les gardes nationaux, fort mé-
contents, se retirèrent. Voilà comment la forteresse du Mont- Valérien resta aux mains des Versaillais.
«Arrivés une heure plus tôt, ajoute encore M. Lullier, la forteresse serait très probablement tombée aux mains de la garde nationale, car les chasseurs à pied étaient très démoralisés et prêts à passer à l’insurrection »
Voyons maintenant ce qu’il y a de vrai dans la déclaration de M. Lullier.
D’abord, ce ne sont pas deux officiers d’état-major, mais un simple sergent, que M. Lullier a expédié au Monl-Valérien « pour reconnaître la position et assurer le mouvement » des deux bataillons qu'il prétend avoir envoyés pour occuper cette forteresse, le 19 mars à cinq heures du soir.
Or, le registre-journal du Mont-Valérien et le rapport, que M. de La Rochethulon a fait au sujet de l’évacuation de cette forteresse, constatent que ce n’cst que le 20 mars à six heures du matin que le sergent, le seul messager envoyé par M. Lullier au Mont-Valérien, s’est présenté et a annoncé l’envoi des deux bataillons en question, qui devaient venir pour l’occuper dans la journée du 20 mars; c’est-à-dire quand la forteresse était déjà réoccupée depuis le matin à neuf heures et demie. Mais ce n’est • qu'à huit heures du soir « qu’on annonça au poste de l'avancée du fort » non pas les deux bataillons, mais seulement « une députation d’officiers de la garde nationale parmi lesquels parait-il, était le général Lullier. Le commandant Chollelon les reçut au poste d'entrée.
« Ces messieurs déclarèrent qu’ils appartenaient à deux bataillons, l'un des Ternes, l’autre des Batignolles, et qu’ils précédaient leurs bataillons arrêtés à environ 1,000 mètres...1 2 3. »
1 Voyez Mes Cachots, par M. Lullier, p. 39, 40 et 41.
2 Voir le Rapport du commandant du Mont-Valérien, dans
YEnquêle sur le 18 mars.
On sait déjà que le commandant refusa de leur remettre la forteresse et qu’ils s’en retournèrent fort mécon tents.
Ainsi le récit de M. Lullier est un tissu de mensonges. Ce n’est pas le 19 mars mais le 20 qu’il a envoyé, non pas deux bataillons et deux officiers d’état-major au Mont-Valérien, mais un seul et simple sergent, qui y est arrivé ce jour-là à six heures du matin; quant aux deux bataillons ils ne sont allés prudemment qu’à 1,000 mètres seulement en avant du fort le 20, à huit heures du soir, c’est-àdire dix heures et demie après que ce dernier était réoccupé par le 119° de ligne, de l’artillerie et des sapeurs du génie de l’armée de Versailles, ainsi que le prouve le rapport du commandant du fort, qui constate que ce dernier a été réoccupé le 20, à neuf heures du matin. Il est donc prouvé d’une manière certaine que M. Lullier n’a envoyé des bataillons de gardes nationaux fédérés pour s’emparer du Mont-Valérien que plus de dix heures après sa réoccupation par les troupes du gouvernement de Versailles, quand l’envoi était parfaitement inutile et qu’il lui était de toute impossibilité de s’en emparer ; car cela eut été une folie ridicule que d’espérer prendre une forteresse comme le Mont-Valérien à coups de fusils ou à la baïonnette et sans canons, ainsi que M. Lullier en avait eu l’idée lorsqu’il a fait sa tentative infructueuse.
Mais quoiqu’il en soit, ce dernier, en sa qualité de « général en chef de la garde nationale, avec des pleins pouvoirs pour tout ce qui concernait les opérations militaires », était responsable de la non-occupation du Mont-Valérien par les gardes nationaux fédérés et des conséquences désastreuses que la réoccupation et la possession définitive de cette forteresse par les Versaillais ont eues pour la Révolution du 18 mars, dont elles ont causé la perte.
Dans cette circonstance décisive, M. Lullier n’a pas été seulement coupable de négligence ou d’incurie mais de mauvais vouloir et de trahison, car il savait parfaitement ce qu’il faisait, il n’ignorait pas l’importance du Mont- Valérien puisqu’il a dit lui-même : « Nul doute que si le Mont-Valérien était tombé entre les mains de ['insurrection, l’Assemblée ne se soit crue dans l’obligation de quitter Versailles 1 » ; il savait aussi parfaitement, comme il l’a écrit dans son livre, que dans la journée du 19 et pendant la nuit suivante, ce fort n’était gardé que « par quelques chasseurs à pied » très démoralisés et prêts à passer à l'insurrection, et que s’il était arrivé une heure plus tôt2 la forteresse serait très probablement tombée aux mains de la garde nationale3». Ce n’est pas une heure mais dix heures plus tôt que M. Lullier aurait dû arriver pour pouvoir occuper le fort. Mais dans tous les cas il connaissait la situation critique du Mont-Valérien à cette époque, et s’il n’en a pas profité pour s’en emparer^ c’est qu’il ne l’a pas voulu, il n’a pas péché par ignorance, c’est avec préméditation qu’il a attendu que la forteresse fut réoccupée par les troupes de Versailles pour se présenter devant elle. Sa conduite dans cette circonstance est donc encore une véritable trahison, absolument comme celle qu’il avait déjà tenue deux jours avant, quand il avait laissé échapper M. Thiers et son gouvernement du ministère des Affaires étrangères.
11 avait prémédité sa trahison dès le premier jour, lorsqu’il avait offert ses services au Comité central. Il voulait livrer Paris à M. Thiers, absolument comme le traître Bazaine avait livré Metz aux Allemands.
1 Mes Cachots, p. 43.
2 Ce n’est pas une heure, mais 10 heures et demie plus tôt qu’il aurait dû arriver au Mont-Valérien.
s Mes Cachots, p. 41.
II a écrit dans son livre Mes Cachots, page 99, « qu’il s’était résolu à balayer la Commune et le Comité central, à prendre hardiment la dictature et à traiter ensuite avec Versailles... » Mais malgré toute sa bonne volonté, M. Lullier n’aurait pas réussi dans son abominable projet de trahison et le Mont-Valérien ne serait pas retombé entre les mains des troupes de Versailles, sans la négligence, l’insouciance, l’incapacité d’un autre chef militaire, membre du Comité central de la garde nationale, qui, dans cette circonstance décisive, s’est conduit tout aussi mal que son collègue Lullier.
Nous allons raconter ce fait déplorable qui se rattache directement à notre sujet et dont le coupable auteur, le général Eudes, est un des plus célèbres héros des trahisons et des pillages que nous racontons.
Comme nous avons été mêlé aux événements dont nous entretenons nos lecteurs, nous les prions de vouloir bien nous excuser de parler un peu de nous, car nous sommes forcé de le faire pour le besoin de notre récit.
Après avoir fait comme tant d’autres notre devoir de révolutionnaire, le 18 mars, nous avons été délégué le lendemain, dans la matinée, par un très grand nombre de gardes nationaux réunis sur la place de l’Hôtel-de- Ville, auprès du Comité central de la garde nationale pour lui demander :
1° De faire occuper militairement la Banque de France et tous les grands établissements financiers de la Capitale et surtout celui de M. Rothschild, etc...
2° D’envoyer quelques bataillons de la garde nationale s’emparer du Mont-Valérien, qui n’était gardé que par environ vingt ou vingt-cinq chasseurs à pied, à moitié révoltés, et qui avaient offert de livrer cette forteresse au Comité central à première réquisition.
3° De marcher ensuite sur Versailles avec des forces
imposantes, afin de s’emparer de cette ville, en chassant l’Assemblée rurale et royaliste et le gouvernement dont M. d hiers était le chef, qui étaient très impopulaires, et de proclamer la Commune , qui alors rayonnerait bientôt dans toute la France.
Aux premiers mots que nous leur avons dit au sujet de notre projet d’occupation de la Banque de France, ils se récrièrent très fort en nous répondant que si on l’exécutait, on ruinerait ce grand établissement de crédit; car ses billets n’auraient plus de valeur, etc., et qu’alors le Comité central ne pourrait pas se procurer l’argent dont il avait besoin pour payer la solde de la garde nationale ; quant à l’occupation du Mont-Valérien, ils ne la considéraient pas comme absolument nécessaire pour le moment, car les soldats qui gardaient provisoirement cette forteresse étaient très bien disposés en faveur de la garde nationale fédérée, puisqu’ils avaienL eux-mêmes, disaientils, invité son Comité central à l’occuper, ce qu’ils étaient dans l’intention de faire bientôt en donnant des ordres en conséquence à M. Lullier.
En ce qui concernait la marche sur le siège du gouvernement que nous réclamions, ils ne la croyaient pas très urgente; ils avaient, disaient-ils, besoin d’un certain temps pour s’y préparer, et rien ne les pressait pour l’exécuter; les rapports qu’ils recevaient au sujet de Versailles et des troupes qui l’occupaient étaient des meilleurs, tous étaient très favorables à la Révolution du 18 mars, et constataient que le gouvernement et l’Assemblée qui siégeaient dans cette ville étaient fort mal vus et n’avaient pas de partisans; les Fédérés n’auront donc qu’à s'y présenter pour être bien accueillis et acclamés ; les soldats qu’on pourrait essayer de leur opposer lèveront la crosse en l’air comme à Montmartre et viendront se ranger sous le drapeau du Comité central.
Nous ne devions donc avoir aucune inquiétude au sujet de l’occupation du chel'-lieu du département de Seine-et- Oise, qu’ils se chargeaient de faire opérer au moment propice.
Le Comité central, comme on le voit, était très optimiste, il était persuadé que le gouvernement et l’Assemblée de Versailles étaient complètement défaits, qu’ils n’avaient plus ni pouvoir ni autorité, et qu’ils seraient perdus, forcés de fuir et de se dissoudre le jour où il lui plairait d’envoyer contre eux les bataillons de la garde nationale fédérée.
Mais comme nous ne partagions pas cette manière de voir, et que nous savions parfaitement de quoi M. Thiers était capable, et que si on lui laissait le temps et les moyens nécessaires pour le faire, il réorganiserait bientôt une armée capable d’attaquer et de reprendre Paris, nous résolûmes de nous passer du concours du Comité central et de mettre notre projet à exécution sans lui.
En conséquence, nous redescendîmes sur la place de l’Hôlel-de-Ville et nous racontâmes aux gardes nationaux, qui nous avaient envoyé auprès du Comité, le résulLat infructueux de notre démarche auprès de lui, en leur faisant part de notre intention de persister dans notre projet.
Les gardes nationaux fédérés, très mécontents des atermoiements du Comité, résolurent de nous aider à mettre ce dernier à exécution et, afin de nous fournir un centre d’action pour organiser notre entreprise et pour nous procurer les ressources dont nous avions besoin pour l’exécuter, il fut décidé que nous nous emparerions du ministère de l’Intérieur afin d’y établir notre quartier général.
Nous partîmes immédiatement avec une grande quantité de gardes nationaux pour exécuter ce projet, après avoir pris et fait occuper en route la direction générale
des télégraphes, où nous installâmes le citoyen Combaz comme directeur, nous nous dirigeâmes en toute hâte vers le ministère de l’Intérieur; arrivé devant scs grilles qui étaient fermées, nous fîmes sommation aux gardes nationaux qui le gardaient de nous le céder. Après quelques pourparlers, ils consentirent à la condition que nous les laisserions sortir avec les honneurs de la guerre, ce que nous leur accordâmes.
Dès que nous fûmes les maîtres de ce ministère, nous nous empressâmes de prendre les mesures les plus urgentes et les plus indispensables pour exécuter notre projet.
Nous commençâmes par faire donner des vivres, des munitions et tout ce qu’il fallait aux gardes nationaux qui étaient venus avec nous occuper le ministère de l’Intérieur, et nous fîmes venir dcus; autres bataillons de fédérés afin de nous aider. Mais pendant que nous faisions ces préparatifs préliminaires, les citoyens Eudes et Grêlier, membres du Comité central, étaient venus nous rejoindre au ministère de l’Intérieur, nous leur fîmes immédiatement part de notre projet ; mais aux premiers mots que nous leur dîmes sur notre intention d’aller occuper la Banque de France et les autres établissements financiers de la capitale, ils se récrièrent très fort ; nous répétèrent à peu près tout ce que nous avait déjà dit le Comité central, en ajoutant que jamais ce dernier ne consentirait à notre projet d’occupation de la Banque de France et qu'ils avaient l’ordre de s’y opposer. Voyant qu’il nous était de toute impossibilité de l’exécuter pour le moment, nous résolûmes de l’ajourner, sans cependant l’abandonner définitivement, et de commencer nos opérations par l’occupation du Mont-Valérien et la marche sur Versailles, persuadé que si nous réussissions à accomplir ces deux dernières mesures, l’occupation de la Banque ne
rencontrerait plus de difficultés. Nous ne parlâmes donc plus de cette dernière à ces deux messieurs, nous contentant de leur demander leur concours ou au moins leur consentement pour aller au Mont-Valérien d’abord et ensuite à Versailles.
Les citoyens Eudes et Grêlier nous répétèrent ce que nous avait déjà dit le Comité central, que cette forteresse serait à nous dès que nous le désirerions, qu’ils enverraient Lullier l’occuper. Mais nous leur fîmes observer qu'en attendant ainsi encore pour nous en emparer, nous laisserions le temps au gouvernement de Versailles d’y envoyer des troupes fidèles et, qu’âpres qu’il aurait fait cela, quand nous nous présenterions pour en prendre possession,, il serait trop tard et que nous serions alors dans l’impossibilité de l'occuper.
Getle raison sembla exercer une certaine influence sur nos deux interlocuteurs, et ils finirent, sur nos pressantes instances, à consentir à faire avec nous le même soir une tentative d’occupation sur cette importante forteresse. Mais avant de partir, ils voulurent manger, et ils commandèrent à souper au ministère.
Ce repas ne tarda pas bien longtemps à être servi et nous nous mîmes à table avec les deux membres du Comité central, les trois commandants des bataillons et un jeune capitaine.
Pendant que nous mangions ce souper très convenable quoique modeste, nous expliquâmes à nos collègues quels étaient, selon nous, les importants avantages que l’occupation du Mont-Valérien nous procurerait, car nous le considérions comme étant à la fois la clef de Paris et de Versailles et nous étions persuadé que sans sa possession il serait impossible à M. Thiers de s’emparer de Paris ; d’un autre côté, s’il était en notre pouvoir, Versailles serait intenable pour l’Assemblée nationale et son gou-
vernement qui seraient forcés d’abandonner cette ville, de se retirer à Fontainebleau ou autre part, de s’éloigner ainsi de Paris, d’élargir le cercle de nos communications, ce qui augmenterait beaucoup les difficultés de la situation de M. Thicrs, nous permettrait de nous mettre plus facilement en rapport avec la France et d’organiser le mouvement communal en province.
Nos auditeurs nous écoutaient avec attention et semblaient nous approuver, et nous étions persuadé que nous avions réussi à leur faire partager nos idées sur notre projet ; aussi, quand à sept ou huit heures du soir le souper fut terminé, nous leur rappelâmes la promesse qu’ils nous avaient faite de partir avec nous pour le Mont- Valérien et nous les invitâmes à la tenir.
— « Il est encore bien de bonne heure, nous répondit Eudes, il est préférable quenous arrivions la nuit, car alors il nous sera plus facile de nous approcher du fort et de nous en emparer par surprise si cela devenait nécessaire et si les quelques hommes qui le gardent voulaient, tout en nous le cedant volontairement, sauver les apparences, ils pourraient facilement le faire en disant qu’ils ne nous avaient pas vu venir et que nous les avions pris à l’improviste.
— «Vous avez bien raison, nous avons le temps départir, ajouta le citoyen Grêlier, et nous ferons bien avant de le faire de prendre le café. » Tous nos compagnons ayant approuvé cette proposition, le café fut demandé et servi.
Lorsqu’il fut bu, nous renouvelâmes notre demande de départ qui fut encore ajournée sous un autre prétexte ; enfin, comme nous insistions avec force et que nous exigions que l’expédition convenue eut lieu de suite, le citoyen Eudes nous répondit :
— « Citoyen Vésinier, il est inutile que nous nous dérangions ce soir pour aller occuper le Mont-Valérien, il sera
à nous quand nous le voudrons et, en attendant, les soldats qui l’occupent ne tireront pas sur nous, ils nous l’ont promis. Il en sera devant celte forteresse et à Versailles comme à Montmartre, partout les troupes lèveront la crosse en l’air quand on leur commandera de faire feu sur nous. Ne nous fatiguons pas inutilement ainsi que les braves gardes nationaux, qui sont avec nous, pour aller courir la campagne la nuit ; le Comité central doit avoir envoyé Lullier occuper le fort, qui lui sera rendu sans combat et, en attendant, ne nous en préoccupons pas plus longtemps et n’ayons aucune crainte de M. Thiers, de son gouvernement et de l’Assemblée de Versailles, dont personne ne veut plus, qui n’ont plus ni armée, ni argent; qui seront bientôt forcés de se retirer, d’abandonner Versailles et qui tomberont d’eux-mêmes, car ils sont finis, bien finis.
— « Vous vous trompez étrangement, 'répondîmes-nous à M. Eudes, en croyant que M. Thiers et son gouvernement sont perdus et qu’ils tomberont tout seuls, le premier est un homme intelligent, adroit, actif, persistant, bon administrateur, qui a toujours eu un goût très prononcé pour les soldats et pour la guerre, il est un des plus grands admirateurs du premier Bonaparte, qu’il brûle d’imiter, il veut être le Napoléon de la bourgeoisie, reprendre Paris et ses fortifications qu’il a fait construire et dont il désire s’emparer, il a une haine profonde pour les prolétaires, pour la vile multitude , comme il les appelle, s’il réussit dans son entreprise, il les fera exterminer et les massacres de la rue Transnonain ne seront rien à côté de ceux qu’il prémédite et qu’il exécutera, et rappelez-vous qu’il fera tout cela, qu’il réalisera son plan et atteindra son but si vous lui en laissez le temps et les moyens; il saura bien se procurer de l’argent, trouver des soldats, les armer, les discipliner, il ira chercher en Allemagne,
tous ceux qui y sonl détenus prisonniers, il les achètera s’il le faut à M. de Bismarck qui les lui vendra volontiers, il en fera une nombreuse armée, il mettra à leur tête tous les lâches capitulards et les traîtres de Sedan et de Metz, tous les généraux ennemis et massacreurs du Peuple, les Vinoy, les Mac-Mahon, les Dubaraille, les Lacretelle, les Ladmirault, les Clinchant, etc..., tous les misérables bonapartistes qui n’ont pas su défendre la France contre l’étranger et qui brûlent du désir de prendre leur revanche sur la garde nationale fédérée de Paris, sur les braves qui réclamaient la guerre à outrance , qui leur ont fait honte de leur lâcheté et qui la leur ont tant reprochée. »
Voilà ce que nous avons répondu à M. Eudes et à ses compagnons, mais.hélas! ce fut en vain, à l’époque dont nous parlons, l’aveuglement au sujet du gouvernement de M. Thiers était si grand, que tout le 'monde croyait fermement qu’il était tout à fait perdu, qu’il ne se relèverait jamais, qu'il ne parviendrait pas à former une armée solide et disciplinée, que la sienne refuserait de se battre contre la garde nationale de Paris et lèverait la crosse en l’air, comme elle avait déjà fait à Montmartre, et tout ce que nous pûmes dire fut parfaitement inutile, tous nos convives nous regardèrent en souriant avec un air d’une profonde incrédulité ironique, et ils ne voulurent pas nous croire.
Voyant qu’il nous était impossible de les convaincre, nous nous désespérions et, voulant au moins dégager notre responsabilité et ne pas être solidaire des malheurs, des désastres et des massacres que nous prévoyions et qui allaient infailliblement arriver, nous leur dîmes encore : — « Vous ne voulez pas occuper la Banque de France, vous emparer du Mont-Valérien, ni aller à Versailles, ni exécuter aucune des grandes mesures absolument indispensables pour assurer le succès définitif du mouvement du
18 mars, et le triomphe complet de la révolution sociale qui est en voie d’accomplissement et qui affranchira tous les travailleurs si vous le voulez. Eh bien, souvenezvous que si vous ne faites pas ce que nous vous conseillons, M. Thiers, comme nous vous l’avons déjà dit, formera une armée disciplinée, avec laquelle il s’emparera de Paris, massacrera la population et fera couler dans les rues plus de tonneaux de sang qu’il n’y a de gouttes de vin dans vos verres » et en disant ces mots, nous leur montrâmes ces derniers qui venaient d’être remplis1.
Nos collègues, de plus en plus incrédules, nous prirent sans doute pour un monomane, ils nous regardèrent avec une grande pitié, et Eudes nous dit alors en souriant ironiquement :
— « Vous êtes un prophète de malheur, citoyen Vésinicr, vous voyez tout en noir, mais nous espérons que votre sinistre et terrible prophétie ne se réalisera pas, et prenant alors son verre, il trinqua avec tous ses collègues en leur disant :
— « A votre santé, citoyens, et au triomphe de la Révolution ! »
Nous n’avons eu ni la volonté, ni le courage de prendre part à ce toast et lorsque Eudes et ses amis nous engagèrent à le faire, nous nous levâmes navré de leur imprévoyance et de leur inconscience en leur disant •
« Adieu, citoyens, puisque vous ne voulez pas exécuter ce soir les mesures absolument nécessaires pour le salut de la Révolution, je n’ai plus rien à faire ici et je vous quitte ne voulant pas être solidaire des malheurs et des
1 Ces paroles placées entre guillemets sont textuelles, ainsi que celles d’Eudes, qui les suivent.
désastres qui arriveront plus tard par votre faute et dont vous serez responsables, car vous serez la cause du massacre de milliers de défenseurs de la Révolution, de la perte de cette dernière et de l’ajournement indéfini de l’affranchissement du prolétariat que vous aurez causés par votre inaction coupable. »
Et malgré les sollicitations de nos collègues, nous les quittâmes; mais à peine étions nous sorti de la salle que le citoyen Grêlier qui nous avait suivi, nous rappela en nous disant qu’il venait d’être nommé délégué au Ministère de l’Intérieur par le Comité central et il nous proposa de rester auprès de lui et d’être son secrétaire général.
Nous lui répondîmes que nous voulions bien accepter sa proposition, mais à la condition que nous ferions occuper cette nuit la Banque de France et toutes les autres institutions financières, que les scellés seraient apposés sur leurs caisses, sur leurs valeurs, sur leurs portefeuilles et sur tous leurs papiers, que leurs propriétaires, leurs directeurs, leurs gérants, etc., seraient provisoirement arrêtés et retenus dans une maison, une pension ou dans un hôtel confortable, où ils seraient bien traités, logés et nourris jusqu’à ce qu’une décision équitable soit prise à leur égard et au sujet de leurs établissements.
Nous réclamions cette urgente mesure, afin que personne ne puisse fournir de l’argent au gouvernement de Versailles pour recruter et organiser une armée capable de venir attaquer Paris, l'assiéger de nouveau et s’en emparer.
Le citoyen Grêlier nous répondit qu’il était impossible de faire ce que nous demandions, que le Comité central n’en voulait entendre parler à aucun prix, qu’il ne le permettrait jamais, et que si nous exécutions notre projet, le Comité nous ferait arrêter et fusiller, et que si lui, Grêlier,
nous laissait faire, il serait lui-même arrêté et emprisonné.
— « Eh bien, s’il en est ainsi, allez vous coucher, absolument comme si nous ne vous avions rien dit, et pendant que vous dormirez nous exécuterons la mesure urgente et indispensable dont nous vous avons parlé, et demain, quand elle sera accomplie, vous la désavouerez; vous direz que nous l’avons exécutée sans vous prévenir et en votre absence, vous en rejetterez toute la responsabilité sur nous et nous dirons comme vous. La besogne sera accomplie, le Comité fera de nous ce qu’il voudra, cela nous sera bien égal, la Révolution sera en bonne voie et sauvée.
— « Cela est impossible, nous répondit Grêlier, on me rendrait responsable de ce que vous auriez fait, et il pourrait m’arriver malheur.
— « Eh bien, s’il en est ainsi, bonsoir, lui dîmes-nous, et nous nous dirigeâmes vers la porte de sortie du ministère. »
Mais, lorsque nous arrivâmes auprès de cette dernière, elle était fermée et le factionnaire qui la gardait nous dit que personne ne pouvait sortir sans un ordre écrit du ministre et comme nous insistions, il croisa la baïonnette sur nous en nous disant :
— « On ne passe pas 1 »
Devant cette consigne, et la manière énergique dont elle fut exécutée, nous fûmes forcé de céder et de retourner dans le bureau du ministère, où nous avions siégé une grande partie de la journée ; là, nous prîmes une feuille de papier officiel et nous écrivîmes dessus : — « Laissez sortir librement le porteur du présent ordre », et nous le signâmes de notre nom et posâmes le cachet à côté. Puis, retournant vers le factionnaire, exécuteur sévère de sa
consigne, nous lui remîmes l’ordre de nous laisser sortir; dès qu’il l’eut lu, il s’empressa de nous faire ouvrir la grille que nous franchîmes.
Voilà, dans toute son exactitude, comment nous avons quitté le ministère de l’Intérieur, que nous avions occupé le 19 mars 1871, dans l’intention de travailler au succès de la révolution accomplie la veille, d’éviter, si nous le pouvions, les affreux désastres, les massacres épouvantables que nous prévoyions et de mettre fin, si c’était possible, à la continuation de l’exploitation, des misères, des souffrances du prolétariat et d’empêcher la défaite et la chute de la Commune , à laquelle ont si puissamment contribué les hommes qui étaient à sa tête, et tout particulièrement M. Eudes, lequel par sa conduite, le 19 mars 1871, a inauguré la longue suite d’inepties, d’incapacités et de trahisons qui ont amené la défaite finale du mouvement révolutionnaire du 18 mars.
Nous allons prouver maintenant comme il était facile, le 19 mars, de s’emparer du Mont-Valérien, dont la prise aurait amené sans bataille l’occupation de Versailles le lendemain, la défaite complète, la fuite, la dissolution de l’Assemblée de Versailles et de son gouvernement , et nous ferons remarquer que M. Eudes et ses collègues du Comité central, en refusant de prendre les mesures qui leur étaient indiquées, et en empêchant ceux qui voulaient les appliquer de le faire, se sont rendus coupables d’une véritable trahison , qui a eu les conséquences les plus déplorables, puisqu’en se conduisant comme ils l’ont fait, ils ont perdu la cause qu’ils étaient chargés de défendre, ainsi que nous allons le prouver.
Pendant que nous étions au ministère de l’Intérieur et que nous engagions et suppliions M. Eudes et son collègue Grêlicr d’aller occuper le Mont-Valérien, voici ce qui se passait au sujet de ce dernier :
Après la défaite que les troupes du gouvernement dont M. Thiers était le chef avaient éprouvée sur les buttes Montmartre, ce dernier avait eu une telle panique que, non seulement il s’était sauvé de Paris comme un lâche, avec ses troupes, mais qu’il avait donné encore l’ordre à celles de ces dernières qui occupaient la forteresse du Mont-Vaiérien et toutes celles de la rive gauche de les évacuer immédiatement.
« M. Thiers avant de partir, dit le général Vinoy, dans sa déposition devant la Commission d'enquête parlementaire, me donna l’ordre d’évacuer Paris et surtout de lui envoyer la brigade Daudel *, qui occupait tous les forts du sud et même le Mont-Valérien et Courbevoie. Il jugeait important d’avoir à Versailles cette brigade qui était celle sur laquelle il pouvait le mieux compter.
« M. le président de la Commission d’enquête. — Ainsi on évacuait tous les forts ?
« M. le général Vinoy. — Oui, monsieur le Président, c’était la brigade Daudel qui les occupait, et M. Thiers voulait l’avoir à Versailles parce que je lui avais dit que c’était ce que j’avais de mieux, elle n’avait pas été en contact avec Paris.
« Je donnais donc l’ordre à la brigade Daudel de quitter les forts2 ».
Nous devons dire ici, pour l’intérêt de ce récit, quelle était cette fameuse brigade Daudel, dont il est tant parlé, si estimée par le général Vinoy, si bien commandée et qui inspirait une si grande confiance à M. Thiers.
1 Cette brigade était composée du 113° de ligne, commandé par le colonel Potier, qui occupait le Mont-Valérien, et du 114e de ligne, dont le colonel Boulanger était le chef, qui occupait les autres forts du Sud.
2 Cette évacuation eut lieu dans la nuit du 18 au 19 mars; les deux régiments qui occupaient les forts étaient venus à Versailles pour occuper cette ville, la garder ainsi que l’Assemblée dite nationale, et le gouvernement.
Elle était composée de deux régiments, les 113e et 114e; le premier de ces régiments était commandé par le colonel Potier, qui a fort peu fait parler de lui, et c’était le général Boulanger, alors colonel, qui commandait le second de ces régiments, ainsi qu’il l’a lui-même raconté dans la pétition qu’il a adressée à l’Assemblée nationale de Versailles et dans laquelle il dit :
« En lisant avant-hier, dans le Courrier de France , la déposition de M. le général Vinoy, dans l’enquête parlementaire, j’ai appris que ce général avait désigné à M. Tliiers cette brigade comme ce qu’il y avait de pius solide dans l’armée. J’ignorais cette bonne recommandation de mon général en chef quand j’arrivais à Versailles ; plus heureux que tant d’autres, j’avais su conserver le meilleur esprit à mon régiment et son absolue confiance. Aussi je n’eus qu'un sisme à faire, pour que tous mes subordonnés, officiers, sous-officiers et soldats, sans en excepter un seul, vinssent avec empressement et en toute liberté, apposer leurs signatures ou leurs croix au pied d'une adresse à V Assemblée nationale , adresse protestant de l’énergique volonté du 114° de n’obéir qu’aux élus de la France et de leur obéir en tout et pour tout... »
Un peu plus loin, le colonel Boulanger raconte les fameux exploits par lesquels il s’est illustré en combattant les gardes nationaux fédérés, défenseurs de la Commune, et voici comment il s’exprime :
« Cependant, dit-il, les insurgés s’avançaient sur Versailles, et occupaient successivement Courbevoie et le Rond- Point des Bergères, Nanterre, Rueil et Bougival. Ils n’avaient devant eux qu’un régiment de gendarmes, le 2 avril au matin. Le 114e marcha à leur rencontre à Courbevoie, les accosta vigoureusement et les culbuta dans les journées du 2 et du 3.
«L’exemple était donné. Sans doute je ne fis que mon devoir en marchant à leur tête et mes braves compagnons d’armes ne firent que le leur en me suivant... »
Mais malgré la modestie et le désintéressement avec lesquels le colonel Boulanger cite ses hauts faits, il n’en a pas moins réclamé le prix devant la Commission des grades , qui avait diminué le sien d’un degré en le réduisant à celui de lieutenant-colonel :
« Il ne semble pas, dit-il, que le régiment que M. Thiers avait choisi pour donner l’exemple au jour de l’hésitation et du danger, dut être précisément celui que l’on choisit au jour de la justice pour le priver de son colonel.
« Y a-t-il donc parmi vous, messieurs, un seul homme dont la conscience ne se fut révoltée à l’idée de m’enlever mes épaulettes le 25 mars, jour du dépôt de l’adresse à l’Assemblée nationale ; les 2 et 3 avril, jours auxquels le 114e arrêtait les insurgés marchant sur Versailles et sauvait la France en sauvant ses élus; le 11 mai, jour ou je fus cité à l’ordre de l’armée pour l’enlèvement des barricades de Bourg-la-Reine ; le 18 mai, où je fus honoré d’une nouvelle citation 1 ; le 24 mai enfin, jour auquel fidèle au poste que m’indiquait mon grade, je traversai le premier la poterne de la barricade de la rue Rateau, sous une grêle de balles, dont une seule miraculeusement m’atteignit.
« Je sais bien que grâce à un avancement rapide, loyalement gagné et légalement acquis, j’avais le tort d’être le plus jeune colonel de l’armée, comme j’avais, en 1862, le tort d’ètre un des plus jeunes capitaines.
« Je ne me permettrai point de discuter devant vous cette doctrine de Y Ecole socialiste, qui trouve bon de dévaliser le voisin sous prétexte qu’il lui en reste assez pour vivre. »
Voilà quel était la brigade Daudel et un de ses chefs les plus célèbres, qui occupaient depuis le 7 mars 1871 les forts du sud, dont M. Thiers avait su apprécier les mérites dès le 18 mars 1871 , et qu’il avait appelés lui-même
' Voir la Pétition adressée par le colonel Boulanger à l’Assemblée de Versailles, en 1871.
auprès de lui à Versailles, afin de le défendre et d’en faire ses gardes du Corps.
Le colonel Boulanger et ses soldats du 114e étaient certes dignes sous tous les rapports de la haute et grande confiance que le chef de l’État avait mise en eux, car depuis cette époque ils se sont toujours distingués par l’ardeur qu’ils ont mise à combattre les défenseurs de la Commune , qu’ils ont exterminés à Neuilly, à Courbevoie, au Rond-Point des Bergères, à Bourg-la-Reine, à la Grange Ory, de sinistre mémoire, au Panthéon, où ils massacrèrent plus de 800 vieux gardes nationaux sédentaires, des femmes et un grand nombre de jeunes enfants, ainsi que le colonel Boulanger l’a lui-même raconté; ce qui lui a valu un avancement rapide, la plaque de commandeur de la Légion-d’honneur et plus tard le ministère delà Guerre.
Maintenant que nos lecteurs connaissent la fameuse brigade Daudel, pour laquelle M. Thiers avait une si grande sympathie, et quels services immenses elle lui a rendus avec le concours du brave colonel Boulanger, en massacrant les Parisiens-Fédérés, dans de si lamentables et de si néfastes circonstances, nous allons continuer la déposition du général Vinoy, relative à l’évacuation du Mont-Valérien, que nous avons interrompue, car elle nous prouvera que rien n’eut été plus facile que d'occuper cette forteresse le 19 mars, siM. Eudeset sescollôguesduComité central ne s’y étaient pas opposés :
Voici ce qu’a encore dit le général Vinoy, dans sa déposition :
« Maintenant voici ce qui s’est passé au Mont-Valérien, dont on a déjà parlé : Le général Daudel avait fait évacuer ses troupes à lui ; mais il y avait au Mont-Valérien deux bataillons de chasseurs : le 21ma et le 23me. Ces deux bataillons étaient mauvais,
je les avais fait sortir de Paris par punition et ils devaient aller en Algérie.
« A mon arrivée à Versailles, j’appris que le Mont-Valérien était évacué par le général Daudel. J’écrivis alors à M. Thiers, et je lui expliquai qu’il était impossible d’abandonner cette forteresse, je lui dis que les deux bataillons qui s’y trouvaient devaient la quitter le lendemain, je lui demandai de la réoccuper .
«Je suis ensuite allé letrouver, je lui répétai de vive voix ce que je lui avais écrit ; c’est qu'il était impossible que nous restassions à Versailles, sans la possession du Mont-Valérien.
« C’est le 19 que je me suis aperçu de cet abandon, j’allai trouver M. Thiers à une heure du matin, je lui fis annoncer ma présence, je lui fis dire que j’attendais sa réponse et que même je désirais le voir.
« M. Thiers me reçut au lit. Mme Thiers venait de lui lire ma lettre. J’eus une explication avec lui, il me dit : « — Mais quelles troupes mettrez-vous au Mont-Valérien? » Je lui répondis : « — Vous savez bien que je vous ai envoyé à Versailles le 119' de ligne pour nettoyer et approprier la ville, que vous m’avez dit être dans un état déplorable; le 119e est bien commandé. C’est ce régiment qu’il faut envoyer au Mont-Valérien, et il faut que je l’y envoie tout de suite, parce que les deux bataillons de chasseurs doivent partir à sept heures du matin. »
« M. Thiers se décida à signer l’ordre que je demandais. J’allai trouver le colonel qui commandait le 119e et je lui dis : « — Où sont vos hommes ? — Ils sont éparpillés un peu partout. — Il faut m‘en trouver au moins trois cents. »
«Je fus prendre un escadron de cavalerie, de l’artillerie. J’écrivis un mot au colonel qui commandait le Mont-Valérien et j’acheminai mes troupes vers la forteresse.
« Un membre. — A quel moment?
« M. le général Vinoy. — Dans la nuit du dimanche au lundi l, parce que les deux bataillons de chasseurs devaient partir à sept
1 Du 19 au 20, dans la même nuit où nous voulions aller occuper le Mont-Valérien, ce que nous aurions certainement fait, sans l’opposition d’Eudes, qui nous en a empêché.
heures du matin. J'avais fait dire au commandant du fort de ne pas les laisser sortir avant qu’il aperçut la tête des troupes que j’envoyais.
«L’ordre fut exécuté; le détachement arriva avant que les chasseurs ne fussent partis. »
Cette déposition du général Vinoy prouve certainement d’une manière incontestable, que le 19 mars 1871 et dans la nuit du 19 au 20, le Mont-Valérien était évacué par les troupes de la brigade Daudel, sur l’ordre de M. Thiers, donné la veille, et qu’il n’avait été occupé pendant toute la journée du 19, toute la nuit suivante, et la matinée du lendemain jusqu’à dix heures, que par les débris de deux bataillons indisciplinés de chasseurs à pieds qui n’attendaient que l’apparition des gardes nationaux fédérés pour leur céder la place. Il aurait[donc été bien facile de s’emparer de cette forteresse, puisqu’il n’y avait qu’à se présenter devant les chasseurs qui la gardaient pour qu’ils la rendissent. Ainsi, si M. Eudes eut voulu nous écouter et nous laisser aller au Mont-Valérien le 19 mars ou la nuit suivante avec les bataillons de gardes nationaux que nous avions réunis et préparés dans ce but, il est certain que celte grande forteresse serait tombée entre les mains des gardes nationaux de Paris, défenseurs de la Révolution du 18 mars.
Mais si on veut encore avoir une preuve plus éclatante de cela, il faut lire l’extrait suivant du rapport de M. de la Rochethulon sur l’évacuation du Mont-Valérien :
« Après avoir envoyé au Mont-Valérien, le 1 mars, le 2tne bataillon du 113e de ligne, on voulut y enfermer aussi, mais désarmés, les 21e et 23e bataillons de chasseurs... Mais telle était la désorganisation de ces troupes, qu’à leur arrivée, le 8 mars, 280 hommes du 21me et 315 du 23œ* bataillon, manquaient à l'appel. On peut juger de l’état dans lequel était la
discipline avec de pareils éléments. Les poternes des forts furent brisées par les chasseurs qui n’écoutaient pas la voix de leurs chefs. Le danger que courut le Mont-Valérien fut grand lorsque dans la nuit du 18 au 19, le bataillon du 113e de ligne, seul armé, seule force effective, reçut l’ordre de se replier immédiament sur Versailles, laissant pour toute garnison les chasseurs sans armes et à demi-révoltés. »
Le registre-journal du Mont-Valérien explique la situation avec une concision saisissante :
« Le 18 mars, dit-il, dans la nuit, le colonel Potier, reçoit de son général de brigade, le général Daudel, l’ordre de se replier sur Versailles, avec les bataillons de son régiment. Le général le prévient qu’il ne devra rester au Mont- Valérien que les chasseurs. Le départ pour Versailles des troupes qui n’ont pas pactisé avec le désordre détermine cette regrettable mesure. La forteresse du Mont-Valérien se trouve ainsi abandonnée à la garde d’une troupe sans armes et indisciplinée.
«Le 19 mars 1871, le commandant du fort prescrit sous sa responsabilité aux chefs de bataillons Pallach et Bayard, commandant, des 21e et 23e bataillons défaire partir avec des feuilles de route tous les hommes de leurs bataillons en mesure d'être libérés. Puis il ordonne à ces chefs de corps de se disposer à partir : le premier pour Evreux, et l’autre pour Chartres, points où ils trouveront de nouveaux ordres de route. Des officiers sont dépêchés à Versailles au général en chef pour l’informer de ces mesures, elles obtiennent son approbation. La nuit est difficile à passer, un poste de 26 chasseurs choisis, veille à l’entrée du fort, avec 20 fusils, les seules armes restées au fort. Les poternes sont gardées chacune par un factionnaire; une ronde incessante surveille ces derniers; pas une des poternes n’est fermée à clef; toutes les serrures ont été brisées la veille. Dans la nuit du 19 au 20, le général Vinoy, fait savoir qu’un bataillon d’infanterie arrivera dans la matinée au fort et qu’il importe extrêmement qu'il ne puisse se rencontrer avec les chasseurs. (Registre-journal du Mont-Valérien). » Le général Vinoy dit ensuite :
« En présence de ces faits officiellement constatés par le registrejournal du Mont-Valérien. Il serait puéril de dire que cette forteresse n’a pas été évacuée. C’était bien pis; non seulement les chasseurs désarmés ne pouvaient pas la défendre, mais il était à craindre, vu leur état d’indiscipline, qu’ils ne fissent cause commune avec les Fédérés, si ceux-ci se présentaient devant le Mont-Valérien pendant les vingt-quatre heures où il n’était plus occupé que par ces chasseurs.
« Un certain nombre de députés, déjà arrivés à Versailles se réunirent au Palais et voulurent faire des instances auprès du chef du pouvoir exécutif, afin d'obtenir de M. Thiers la réoccupalion du Mont-Valérien. Plusieurs craignant qu’on n’ait pas sous la main un régiment sûr, le général Ducrot affirma que le 119e de ligne, présent à Versailles, marcherait résolument. Alors l’amiral Jauréguiberry, le général Martin des Pallières et M. Buffet furent délégués pour se rendre à la préfecture, où M. Thiers était installé.
« Ils trouvèrent le chef du pouvoir exécutif entouré de tous les généraux et chefs de corps de l’armée de Versailles, auxquels il distribuait des ordres. M. Buffet pris le premier la parole et demanda que tous les télégraphes fussent coupés, et les trains de chemins de fer interceptés à une certaine distance de la Capitale. En effet des officiers, des soldats et même des convois entiers de munition venaient à chaque instant s’engloutir dans l’émeute. M. Buffet ajouta que l’Assemblée désirait pendant ces ours difficiles qu’aucune dépense ne fut épargnée pour garantir le bien-être du soldat.
« Ensuite l’amiral Jauréguiberry et le général Martin des Pallières insistèrent pour la réoccupation des forts du sud et spécialement du Mont-Valérien, mais ils ne purent ébranler l’opinion très arrêtée du chef du pouvoir exécutif.
« M. Thiers a revendiqué l’honneur de la conception militaire, qui en face de la démoralisation générale fit abandonner Paris à l’émeute, pour y rentrer par la force à la tête de l’armée réorganisée. Il se souvenait d’avoir vainement conseillé la même tactique au roi Louis-Philippe en 1848.
« Je me rappelai, dit-il, l’exemple du maréchal Windischgraetz
qui, après être sorti de Vienne, y était rentré victorieusement quelques jours après. »
«D’accord avec le général Vinoy, M. Thiers a déclaré qu'on se serait trop affaibli en voulant garder tous les forts pour lesquels il croyait qu’une garnison de huit mille hommes serait indispensable.
« Le général Martin desPallières, prenant la parole insista de nouveau très vivement pour que les forts du sud et spécialement le Mont-Valérien fussent réoccupés. M. Thiers répondit qu’en raison de l’état moral de l’armée et de sa faiblesse numérique, il ne lui semblait pas possible d’occuper ces forts. Quant au Mont-Valérien, on s’exagérait généralement son importance dans l’attaque et la défense de Paris.
« Pendant le siège, M. Thiers avait été en parlementaire sur le pont de Sèvres et de là avait été témoin de l’insuffisance de ce fort au point de vue des opérations contre Paris.
« A minuit et demi MM. les délégués durent quitter le conseil de guerre. Avant de partir M. le général Martin des Pallières s’adressant au chef du pouvoir exécutif lui dit :
— « Vous vous repentirez toute votre vie de n’avoir pas fait réoccuper au moins le Mont-Valérien. »
« M. le chef du pouvoir exécutif, demeura ferme sur les raisons précédentes, et les envoyés de l’Assemblée quittèrent la préfecture sans avoir rien obtenu de précis sur les deux premières demandes et avec un résultat négatif sur la troisième. » (Voir la lettre du général Martin des Pallières annexée à ce rapport.)
« Le 20 mars à six heures du matin le 23e bataillon, et à neuf heures le 21e, évacuèrent la forteresse, où il ne resta que le poste d’entrée. Au même moment se présenta un sergent-major de la garde nationale annonçant que le Comité central a ordonné l’envoi au Mont-Valérien de deux bataillons des Ternes et des Batignolles qui doivent arriver le jour même.
« Le Colonel accueille froidement ce message.
« A neuf heures et demie une troupe lui est signalée. Il la voit venir avec une inexprimable anxiété. Est-ce la perte? Est-ce le salut? Il cherche avec sa lorgnette à reconnaître à travers le
brouillard quelques signes distinctifs, lorsqu’une voix s’écrie distinctement à ses côtés :
« Pantalons rouges, mon colonel!
« C’était un premier bataillon du 119° de ligne venant de Versailles, commandé par le colonel Cholleton. Son attitude était résolue, le fort était sauvé.
« Le reste du régiment arriva peu après, puis l’artillerie, le génie, quelques chasseurs à cheval et pour quatre jours de vivres, car au fort il ne restait presque rien.
«Vers huit heures du soir on annonça au poste de l’avancée, une députation d’officiers de la garde nationale, parmi lesquels, paraît-il, était le citoyen Lullier. Le commandant du fort le colonel Cholleton, les reçut au poste d’entrée, afin d’empêcher toute inspection et tout contact avec la garnison, qui était alors de 1800 hommes.
« Ces messieurs, dit le journal militaire du fort, déclarèrent qu’ils appartenaient à deux bataillons, l’un de la garde nationale des Ternes, l'autre de celle des Batignolles; qu’ils précédaient leurs bataillons arrêtés à environ mille mètres du fort et qu’ils venaient communiquer au commandant l’ordre qu’ils avaient reçu du Comité de défense de venir occuper le fort.
« Le lieutenant-colonel commandant la place leur répondit qu’il n’a reçu aucun ordre à leur sujet, qu’il ne connaît pas le Comité de défense, dont ils lui parlent, qu’il ne recevra d’ordres que de ses chefs directs, et que, quant à la garde du fort, au sujet de laquelle les gardes nationaux paraissaient être soucieux, ils pouvaient se tranquilliser, le Mont-Valéiien était à l’abri de toute attaque, de quelque côté qu’elle vienne.
« Les gardes nationaux se sont retirés en donnant à entendre que la manière dont ils ont été accueillis mécontenterait beaucoup.
« En effet, en prêtant attentivement l’oreille, il a été possible d’entendre après leur départ à travers l’obscurité quelques rumeurs venant de la direction qu’ils avaient suivie; mais ils n’osèrent pas tenter une attaque.
« Cette tentative infructueuse fut la seule que les Communards firent pour occuper le Mont-Valérien. Malgré leur échec, et
l'on ne sait pourquoi, ils croyaient encore à la complicité de la forteresse, et le premier coup de canon qui leur barra le chemin au Rond-Point des Bergères dissipa leurs illusions d’une manière terrifiante.
« On sait quel fut le rôle du Mont-Valérien pendant la Commune, par son action et par ses observations. M. Thiers lui rendit hommage dans sa déposition devant la Commission d’enquête en disant :
— « Les officiers placés au Mont-Valérien et munis d’instruments qui leur permettaient de voir les mouvements des insurgés, nous rendirent d’immenses services. »
« Avec le 119e on avait envoyé une batterie d’artillerie, le lieutenant-colonel Délavai demanda et obtint qu’on lui rendit les artilleurs qui, pendant le siège, servaientsous ses ordres au Mont- Valérien. Ce furent donc les mêmes hommes qui, après avoir défendu le fort contre les Prussiens pendant le siège, firent, le 3 avril, feu contre les bataillons de Bergeret. La décharge ne fut pas très meurtrière, parce que plusieurs canons n’avaient pas de hausse, mais elle n’en suffit pas moins pour éparpiller les fédérés et pour produire l’effet moral qui peut-être décida du triomphe de la France sur la Commune L »
Il résulte incontestablement des documents qui précèdent, que le fort du Mont-Valérien, qui est la clef de Paris et de Versailles, comme l’a dit le général Vinoy, sur l’ordre deM. Thiers, avait été abandonné sans défense par le bataillon du 113e de ligne qui le gardait, depuis le 18 mars à minuit jusqu’au 20 du même mois à neuf heures et demie du matin, c’est-à-dire pendant trente trois heures et demie, et que pendant ce long espace de temps, — près d’un jour et demi, — il n’était occupé que par les débris de deux bataillons de chasseurs à pied révoltés, qui n’avaient en tout que vingt fusils pour toutes airmes et qui atten-
1 Déposition du général Vinoy devant la Commission d’enquête parlementaire sur les événements du 18 mars.
daient avec impatience les gardes nationaux fédérés pour leur livrer cette forteresse.
Et afin qu’ils n’ignorassent pas leurs bonnes intentions à leur égard, ils les avaient fait prévenir, dans la matinée du 19 mars, de venir le plus tôt possible auprès d’eux et que dès leur arrivée ils leur livreraient le Mont-Valérien.
Il aurait donc été bien facile dans la journée et dans les circonstances dont nous parlons de s’emparer de ce fort important, et il est certain que si messieurs Eudes et Lullier l’eussent voulu, il eut certainement tombé dans leurs mains. Mais le second était trop incapable pour comprendre alors toute l’importance de cette forteresse, il était persuadé que la victoire du peuple le 18 mars était définitive et sans retour, et que le Gouvernement de Versailles était à jamais vaincu et perdu; quant au premier, M. Lullier, l’occupation du Mont-Valérien n’entrait pas plus dans son plan que la capture du Gouvernement de M. Thiers, il poursuivait froidement et méthodiquement son projet de trahison et il faisait pour lui tout ce qui était nécessaire. Après avoir laissé échapper M. Thiers le 18 mars, et avoir négligé d’aller occuper la forteresse dont nous parlons et permis aux troupes de Versailles de la réoccuper définitivement; deux jours plus tard, il avait encore facilité de tout son pouvoir le départ des troupes du Gouvernement régulier pour Versailles :
« Je laissai, dit-il, un secteur d'écoulement dont le sommet partait de la place Saint-Michel et dont la base s’étendait de la place de l’Observatoire à la porte de Vaugirard.
« Les troupes conservaient alors la latitude de s’écouler par plusieurs issues donnant directement sur Versailles1. »
M. Lullier laissait ainsi partir de Paris, avec toutes
1 Voir le livre : Mes Cachots, p. 38, par M. Lullier.
leurs armes, leurs bagages et leurs canons, les soldats qu’il avait promis de capturer selon les ordres qu’il en avait reçus; il laissait également s’en aller à Versailles les gendarmes, les gardiens de Paris avec leurs chevaux et leurs armes, et tous les policiers et les fonctionnaires du Gouvernement de M. Thiers, afin que ce dernier puisse les réorganiser complètement et former une nouvelle armée avec laquelle il reviendrait plus tard reprendre Paris.
Mais, non seulement M. Lullier donnait aux troupes de l’armée de Versailles toutes les facilités pour se retirer dans cette ville et s’y réorganiser; mais encore il leur ordonnait lui-même de le faire. Voici comment il le raconte dans son livre Mes Cachots :
« A midi, le général en chef (M. Lullier) monta à cheval et se fit suivre d’un des bataillons de la réserve de l’Hôtel de Ville.
«Il se dirigea ensuite vers la mairie de Saint-Sulpice, dont il s’empara, puis vers le jardin du Luxembourg, dans lequel campaient le 69° de ligne et une demi-batterie d’artillerie, il fit un discours aux soldats en les engageant à passer de son côté, en leur promettant des grades, puis se tournant vers le commandant il ajouta :
« Pour vous, colonel, je vous donne vingt-quatre heures pour vider les lieux. Si demain à midi vous n’avez pas évacué ce jardin je serai dans l’obligation, à mon grand regret, de vous attaquer.
« Je dispose de plus de 200,001) hommes et de 600 pièces d’artillerie. La résistance est impossible. Il me serait pénible d’écraser de braves soldats de l’armée du Nord, mais la situation m’impose des devoirs inéluctables, auxquels je ne faillirai point. »
Malgré l’ordre formel et les menaces de M. Lullier, le Colonel n’évacua pas le Luxembourg et ne se retira pas à
Versailles par le fameux secteur d’écoulement, que le commandant de la garde nationale Lullier avait laissé à sa disposition, et « le lendemain à midi, dit le colonel Perrier dans sa déposition devant le 3" conseil de guerre, M. Lullier n’étant pas venu, je dis à mes hommes :
— « Dix minutes de grâce et nous partons ! »
« Les dix minutes expirées, je pris la tête de mon régiment et je me fis ouvrir les portes du Luxembourg, puis je partis avec tous mes hommes et mes canons.
«Le soir le commandant de la batterie était venu me trouver et m’avait supplié de ne pas l’abandonner. Depuis trois jours et trois nuits, ses hommes et lui n’avaient pas fermé l’œil, veillant sur les canons.
« J’avais été la veille trouver un de mes amis, M. Blandin, ancien sous-préfet de Péronne, je lui avais demandé d’aller au Comité central obtenir que nous emmenions nos canons. La démarche n’était ni sans difficulté, ni sans péril, mon ami la fit :
« Il trouva ces messieurs attablés, M. Lullier ne perdit pas l’occasion défaire un discours. Il déclara que nous n’enlèverions pas un seul de nos canons.
« Ce qui n’empêcha pas, comme je viens de le dire, que le lendemain je partis avec la batterie. »
M. Lullier était présent quand le colonel du 69e fit cette déposition ironique et catégorique devant le 3e conseil de guerre, il n’en contesta pas l’exactitude, il se contenta de dire :
« J’avais réfléchi dans la nuit, qu’avec 800 canons je pouvais bien me passer de la batterie qui était au Luxembourg 1 . »
Après avoir lu cette citation d’une partie de la déposi-
1 Voir la déposition du colonel Perrier devant le 3e conseil de guerre siégeant à Versailles, en août 1871.
tion du colonel Perrier et la réponse que lui fît M. Lullier, on a la preuve flagrante que ce dernier laissait retirer à Versailles les soldats du Gouvernement de M. Thiers, avec armes, bagages, munitions et canons, afin qu’ils puissent aller faire partie delà nouvelle armée qui devait bientôt reprendre Paris, massacrer la garde nationale fédérée et détruire la Commune.
Ainsi M. Lullier, d’après ses propres aveux, consignés par lui dans son livre Mes Cachots , a laissé volontairement échapper le 18 mars 1871, M. Thiers et son Gouvernement, qu'il pouvait facilement faire prisonniers, au ministère des Affaires étrangères; il a ensuite négligé de se conformer à l'ordre qu’il avait reçu d’occuper le Mont- Valérien quand il n’était gardé que par 26 chasseurs à pied révoltés, qui avaient offert de le lui rendre; enfin, il a aussi volontairement et avec préméditation laissé partir pour Versailles, les soldats, les gendarmes, les gardiens de Paris, les agents de police, etc., afin qu'ils puissent se mettre au service de M. Thiers, pour l’aider à détruire le Comité central et la Commune et à massacrer leurs défenseurs.
A la suite de cette triple trahison, M. Lullier a été arrêté et enfermé à la Conciergerie, d'où il s’évada bientôt, après avoir écrit une lettre, pleine d’exagération, de menaces et de vantardises, dans laquelle il raconte ses prétendus exploits qui n'ont jamais existé que dans son imagination surexcitée et malade. Celte épître en forme de proclamation prouve bien à quel degré d'inconscience, d’absence de sens moral, l'ex-commandant en chef de la garde nationale en était arrivé ; car elle nous fait voir, qu'après les trahisons dont il s’était rendu coupable, il n’en avait pas même conscience, il semblait ne pas en avoir conservé le moindre souvenir; il se considérait comme une innocente victime de l’ingratitude du Comité
central, qu’il prétendait avoir porté au pouvoir à l’Hôtel de Ville le 18 mars, lequel pour le remercier lui avait arraché l’épée des mains et l’avait jeté en prison.
«Voilà s’écrie-t-il encore dans un accès de lyrisme, aussi exagéré qu’inconscient, la seule récompense laissée à mes travaux, à mes fatigues, à mes nuits passées sans sommeil, à l’excès de mon zèle...
« De ma poitrine gonflée s’échappe un seul cri :
« Peuple de Paris, j’en appelle à ta conscience; j’en appelle à ta justice ! »
Cette étrange protestation d’un traître qui en appelle à la conscience , à la justice de ses concitoyens, afin de se faire absoudre, si elle n’était pas la preuve de l’aberration mentale de son auteur serait certainement celle de son audace et de son cynisme.
Mais hélas! là ne se sont pas bornés les crimes de M. Lullier; il a parcouru successivement tous les degrés de l’infamie; il s’est grossièrement vendu argent comptant, comme le dernier, le plus méprisable, le plus misérable et le plus vil des traîtres, au Gouvernement de Versailles et il a même reçu, comme il l’a avoué, une partie du prix de sa trahison, deux mille francs d’arrhes. Il avait rêvé d’être le Monk et n'a été que le Judas de la révolution du dix-huit mars, avec cette différence que le traître qui avait vendu le Christ, est allé se pendre de désespoir et a cherché à se faire pardonner son crime en donnant les trente deniers, prix du sang du juste, pour racheter le champ de la veuve, tandis que M. Lullier, quand il eut vendu le Comité central et la Commune et qu’il eut reçu le prix de son forfait, est allé trouver une courtisane, la soi-disant marquise de M..., avec laquelle il a dépensé le maigre prix de sa trahison, comme on le verra plus loin; mais, nous devons avant raconter cette dernière, d’après
le récit qu’il en a fait lui-même dans son livre Mes Cachots , dans lequel il a dit :
« Après s’être mis en relation avec le général Dubisson, qui commandait à la Villette, Ganier d’Abin,etc., et les principaux chefs de légion, Lullier reconnut que la plupart de ceux-ci, las delà Commune, étaient prêts à la balayer et à se replacer sous ses ordres... La grande difficulté consistait à pouvoir rallier les troupes; or, tout ce qui ne tenait pas étroitement à la Commune avait quitté peu à peu les rangs; les bataillons qui restaient sous les armes lui étaient tout dévoués, sauf cinq qui continuaient à donner toute leur confiance au Comité central. Il aurait donc fallu lever de nouveaux bataillons, ce qui aurait été possible avec de l’argent ; or, M. Lullier n'en avait pas.
« C’est dans ces circonstances que deux envoyés de M. Thiers vinrent trouver M. Lullier. C’étaient M. Camus, ingénieur en chef des mines et un certain baron Duthil de la Tuque; le premier, homme franc, ouvert, lui parla sans détours du triste sort qui attendait Paris; le second était un brouillon, un intrigant à mine de furet. Ces messieurs parlèrent de mettre immédiatement une somme de 50,000 francs entre les mains de Ch. Lullier pour l’aider dans ses premières opérations, « l’argent étant le nerf de la guerre, >> dit M. Camus. Lullier haussa les épaules et dit :
— « Gardez votre argent et retournez versM. Thiers, si je balaye la Commune et si je prends la dictature, M. Thiers est-il en mesure d’affirmer qu’il pourra traiter avec moi sur les bases d’une amnistie générale?
« Quelques jours après, M. Camus, rapporta une réponse affirmative et proposa de nouveau de l’argent :
— « Prenez au moins dix mille francs, dit-il, en avançant une liasse de billets de la Banque de France, qu’il tira du tiroir de son secrétaire, il n’est pas possible que vous n’ayez pas besoin d’argent pour vos opérations. Ch. Lullier refusa avec hauteur, et voyant des billets vierges, il s’écria en parlant de la Commune :
— « Quels imbéciles, ils sont les maîtres de la Banque de France
et les trois milliards qu’elle renferme sont restés à la disposition de Versailles. »
M. Lullier avait mille fois raison quand il disait cela, mais il avait fait preuve d’autant d’incapacité que ceux qu’il accusait, puisqu’il avait eu aussi la Banque à sa disposition après la révolution du 18 mars et qu’il l’avait, lui aussi, stupidement respectée, ainsi que M. Camus le lui fit observer en lui disant :
— « Mais vous avez eu aussi la Banque de France sous « la main avant eux et vous n’y avez pas touché.
— « C’est vrai, répliqua Lullier, mais à cette époque les « affaires pouvaient encore s’arranger, l’épée n’était pas « tirée définitivement. »
Cette réponse de Lullier est une absurdité, car le 18 mars, jour de la fusillade des généraux Clément Thomas et Lecomte, l’épée était définitivement tirée; M. Thiers l’a suffisamment prouvé en refusant toujours d’entrer en pourparlers avec le Comité central, à moins qu’il ne lui livrât les fusilleurs de ces généraux, qu’il ne déposât les armes et qu’il ne se rendît à discrétion. Le chef du Pouvoir exécutif n’a jamais voulu, à aucun prix, entendre parler d’amnistie générale, et quand Lullier dit que M. Thiers la lui avait promise, il ment.
M. Lullier continue ensuite à faire l’aveu de sa trahison, en disant :
« Qu’il avait fondé ses espérances sur la zizanie toujours croissante du Comité central et de la Commune. Les secours offerts par Versailles ne pouvaient lui être d'aucune utilité, en raison de leur faiblesse; il eut fallu plusieurs millions pour lever des bataillons nouveaux ou corrompre ceux qui existaient et enlever l'obstacle de vive force .
« Ch. Lullier attendait que le Comité central entreprit quelque chose contre la Commune, ou la menaçât au point de lui ins-
pirer des craintes et que celle-ci licenciât ou fit arrêter le Comité. 11 en fut question. Il comptait alors faire appel aux cinq bataillons qui tenaient pour le Comité central et y joindre plusieurs autres dont il s’ôtait assuré des chefs ; notamment le 25e de marche, caserné à la Jeune-France, aux ordres du général Dubisson, les précipiter sur la Commune , l’envoyer à Mazas rejoindre le Comité central, et prendre la dictature au nom du Salut Public. Les proclamations étaient imprimées, des afficheurs étaient tenus prêts ; vingt-cinq chevaux étaient en réserve à la caserne de Reuilly pour ce coup de théâtre. Malheureusement l’événement se fit attendre et, le 21 mai au matin, les troupes entrèrent dans Paris de deux côtés à la fois : par le Point-du-Jour et par Issy ; elles ne rencontrèrent ancun obstacle ; les remparts étaient dégarnis, leurs défenseurs trop peu nombreux pour les défendre s’étaient repliés au centre de la ville qu’ils avaient couverte de barricades.
« Le dimanche 20 mai, veille de l’entrée des troupes à Paris, Ch. Lullier vit une dernière fois M Camus, qui lui donna l’assurance que des ordres avaient été donnés au maréchal de Mac- Mahon et au préfet de police pour qu’on le laissât sortir de Paris, lui et les officiers de son état-major, et renouvela avec instance ses offres d’argent. Ch. Lullier accepta deux mille francs à titre de prêt personnel ; puis il se rendit à l’ambassade des États-Unis où il obtint un passeport, et de là chez une dame de ses amies, la marquise de M.. ., qui lui offrit l’hospitalité.
« Sur une plainte portée par le Gouvernement français, le colonel K..., premier secrétaire de l’ambassade des États-Unis, fut révoqué deux mois après pour avoir délivré ce passeport 1. »
Cette histoire de la trahison de M. Lullier, racontée par lui-même, ne laisse aucun doute sur sa culpabilité.
Mais il est certain, pour ceux qui connaissent les besoins d’argent, l’ambition et l’orgueil de ce Monsieur, qu’il a dû être profondément désappointé, humilié et considérablement froissé de la modicité des sommes qui lui ont été
' Voir le livre de M. Lullier : Mes Cachots, p. 100, 101, 102 et 103.
offertes par les envoyés de M. Thiers, pour le prix de sa trahison, car il estimait certainement ses services à une somme considérable et il avait naturellement pensé qu’ils ne seraient pas trop payés par plusieurs millions ; ainsi qu’il l’a parfaitement expliqué, c’est là le véritable motif de la hauteur avec laquelle il a d’abord refusé la somme la plus forte qu’on lui avait offerte, et si plus tard il s’est contenté de deux misérables billets de mille francs qu’on lui a donnés par charité, c’est qu’il a été forcé par les circonstances de les accepter. Voici, en effet, ce qui était alors arrivé.
Pendant que MM. Camus et Duthil négociaient avec lui pour occuper le tapis, amuser la galerie et cacher le jeu du Gouvernement, d’autres agents de M. Thiers dressaient des trames plus sérieuses avec d’autres généraux et des membres de la Commune , beaucoup plus à même de livrer Paris à Versailles que M. Lullier, qui alors n’était plus rien ; lorsque le dimanche 21 mai et non pas le 20, — comme il l’a dit par erreur, — ce dernier apprit tout à coup que les troupes de Versailles étaient entrées dans Paris, cette nouvelle le jeta dans une grande perplexité, car il voyait tout à coup s’évanouir toutes les espérances qu'il avait fondées sur sa trahison ; M. Thiers n’ayant plus besoin de lui pour atteindre son but, il était certain que ce dernier ne lui paierait pas les sommes considérables qu'il pensait obtenir de lui, s’il avait roussi dans son projet, et d’aulre part il se voyait en grand danger d'être fusillé sommairement, s’il tombait dans les mains de l’armée de Versailles déjà dans Paris; car, il est certain que ses chefs n’oublieraient pas que M. Lullier était un ennemi de l’Empire et l’ex-commandant en chef de la garde nationale fcdérée lorsque les généraux Lecomte et Clément Thomas avaient été fusillés, et qu'ils se souviendraient aussi de tous les actes insurrectionnels
auxquels il avait pris part, depuis le 18 mars, et que s’il tombait entre leurs mains, il serait fusillé. Devant cette triste perspective, M. Lullier courut immédiatement chez son cher suborneur Camus, il lui exposa tous les dangers de sa position, et réclama son assistance pour le sauver du péril où il se trouvait, et pour lui fournir les moyens dont il avait besoin pour quitter Paris sain et sauf.
C’est alors que M. Camus lui donna l’assurance que des ordres avaient été donnés au maréchal Mac-Mahon et au Prefet de Police pour qu’on le laissât sortir sain et sauf de Paris, lui et les officiers de son état-major. En même temps, il lui remit 2,000 fr. pour son denier de Judas, et une recommandation pour le premier secrétaire de l’ambassadeur des États-Unis d’Amérique, M. Mac Kean, qui lui remit un passeport *.
Ce monsieur Mac Kean a aussi joué le rôle d’agent provocateur de trahison, mais sans succès auprès du général Cluseret. Voici en quels termes ce dernier a raconté les tentatives de corruption qu’il a eu à subir de sa part:
« Celui qui m’a le plus poursuivi c’est Mac Kean, le secrétaire et l’ami de Washburne. Dieu! m’en a-t-il raconté de toutes les couleurs. Je le laissais aller, puis, l’interrompant tout à coup : — » C’est cela, ne vous gênez pas, mettez-vous a votre aise. C’est de la bonne petite trahison que vous me proposez-là. Ne le savez-vous pas ?... »
« Dans ses conversations avec moi, son thème favori était l’intimidation. Il énumérait avec complaisance les ressources de l’ennemi, son succès certain et les horreurs qui suivraient. Il ne se trompait pas beaucoup sur ses appréciations. Naturellement sa conclusion était : « Il dépend de vous de faire cesser ces appréhensions. Enlevez la Commune ! »
« Je répondais : — « Enlevez l’Assemblée et Thiers avec. C’est tout aussi facile, et ce sera plus moral. »
i Voir le livre de M. Lullier : Mes Cachots , p. 102 et 103.
« Le fait est que tous ces enleveurs de Commune , tous ces copistes du Deux-Décembre n’étaient pas sérieux 1 . »
Le général Cluseret a peut-être eu raison quand il parlait des balayeurs delà Commune , comme M. Lullier ; mais il s’est trouvé malheureusement des conspirateurs et des traîtres qui étaient beaucoup trop sérieux, puisqu’ils ont réussi à livrer les portes de Paris à l’ennemi.
Malgré les importants services rendus par M. Lullier au Gouvernement de Versailles et malgré l’impunité qui lui avait été promise pour sa participation aux premiers actes de la révolution du 18 mars, tout a été oublié; aussi bien les services rendus que les engagements pris et les promesses faites, et quand les troupes de Versailles furent maîtresses de Paris, M. 1 hiers et ses ministres firent arrêter M. Lullier, et le traduisirent devant un Conseil de guerre avec d’autres accusés, anciens membres de la Commune et du Comité central.
Lorsque M. Lullier comparut devant ce tribunal militaire, il avoua hautement tous les faits qui lui étaient reprochés, en se faisant gloire de ses trahisons envers le Comité central et la Commune, espérant qu’elles lui seraient comptées par ses juges comme des circonstances atténuantes, et il poussa l’infamie jusqu’à accuser et à charger ses anciens collègues du 18 mars, qui l’avaient nommé commandant en chef de la Garde nationale et qu’il avait si indignement trahis.
« Ses paroles tombaient comme du plomb fondu sur ses co-accusés », dit le Commissaire du Gouvernement.
C’était un étrange et bien triste spectacle que de voir cet intrigant , ce condottiere politique , cet officier de marine mis à la réforme, poursuivi par M. Thiers et son Gouvernement avec lesquels il s’était volontairement
1 Voir les Mémoires du général Cluseret, t. Il, p. 115 et 116.
GOMMENT A PERI
allié pour trahir ses anciens camarades du Comité central, qui lui avaient prodigué leurs faveurs, qui avaient eu confiance en lui et qu’il dénonçait pour aider à les faire condamner, dans l'espoir de se faire pardonner et de sauver sa vie.
« Je suis aujourd’hui ce que j’étais hier, dit-il, je voulais, je le répète, balayer le Comité central et la Commune ; je les ai attaqués dans les réunions et dans les journaux et jusque dans les cafés, où je me suis livré à des voies de fait contre ceux qui se disaient leurs partisans. Seul, livré à mes propres ressources, j’ai préparé un mouvement contre eux, et lorsque j’étais dans ces dispositions, un agent de Versailles est venu à moi.
« J’accepte votre appui, lui ai-je dit, et du jour où vous m’aurez remis les sommes promises j’agirai, car alors je n’aurai plus de prétexte l. »
Cette déclaration si explicite faite en public devant le 3e conseil de guerre avec tant de cynisme, ne laisse absolument aucun doute sur la trahison de M. Lu Hier; car d’après lui, c’est parce qu’on ne lui a pas remis les sommes promises qu’il n’a « pas agi ».
Mais celte affirmation si positive de son crime ne lui suffisait pas complètement paraît-il ; ni à son défenseur non plus; car lorsque ce dernier prit la parole en faveur de son client, il déclara au conseil de guerre « que celuici était plein de respect pour le Gouvernement établi, qu’il l’avait bien prouvé ; car il eut pu s’emparer de tous les ministres réunis au ministère des Affaires étrangères et il ne l’avait pas fait; en arrivant à l'Hotel de Ville, il avait laissé partir un régiment, qu’il aurait pu faire massacrer ; il a fait mettre en liberté le général Chanzy enfin ; victime
1 Voir les débats du procès Lullier devant le 3“ conseil de guerre de Versailles, dans tous les journaux de 1871.
de la Commune à laquelle il a eu le courage de résister, il était prêt à balayer ce pouvoir odieux , et à donner la main à Versailles, etc. »
Pendant tout le temps que le défenseur d’office de M. Lullier faisait ce plaidoyer constatant ses nombreuses trahisons en en réclamant le bénéfice pour son client, celuici faisait des signes d’adhésion et approuvait ainsi tout ce qui était dit en son nom.
Dans l’acte d'accusation dont le commissaire du Gouvernement a donné lecture devant le 3e conseil de guerre, il est aussi fait mention d’une manière très positive et très explicite de la trahison de M. Lullier.
Comme les faits relatés dans cette pièce officielle rédigée contre M. Lullier, sont conformes à ses déclarations faites devant le 3* conseil de guerre, et qu’il les a plus tard encore confirmés dans son livre Mes Cachots, nous pouvons les considérer comme vrais, et comme ils sont une preuve de plus de la trahison de M. Lullier, il est impossible après en avoir pris connaissance de douter de cette dernière.
« Furieux contre le Comité central et la Commune, d’avoir été prévenu par ceux qu’il voulait envoyer à Mazas, dit le rapporteur devant le conseil de guerre, il leur fait une opposition continuelle par ses écrits et ses discours, dans la presse et dans les réunions publiques et se fait arrêter par eux au club Saint- Eustache. 11 est de nouveau enfermé à Mazas, d’où il s’évade encore quelques jours après.
« Dès ce moment, l’ancien général de la garde nationale rebelle, se mit en rapport avec Versailles par l’entremise de M. Camus, ingénieur des ponts et chaussées, et par celle de M. le baron Duthil de la Tuque, qui conviennent d’organiser avec lui une contre-révolution. Pendant cette autre période de son existence à Paris, Lullier s’occupe activement de son projet, espérant faire oublier sa participation dans l'insurrection du 18 mars, et
mettant pour condition de sa trahison qu’on le laissera partir, lui et ses compagnons Ganier d’Abin et Dubisson, sans les inquiéter. Deux mille francs ont été donnés par M. Camus pour solder les frais de la conspiration, et Lullier, chef du mouvement, devait présenter, après son exécution, un compte approximativement évalué à trente mille francs par M. Camus.
« Le chef du complot devait faire arrêter les membres de la Commune et du Comité central, les envoyer à Mazas et renvoyer les otages à Versailles.
« Le plan a échoué, d’après M. Lullier, parce que le prétexte attendu pour agir ne s’est pas présenté; d’après M. Camus, parce que ce dernier a été arrêté par les insurgés. Il s’en suit que les conventions n’ont plus de raison d’être.
« Si vers la fin de la Commune , ajoute l’acte d’accusation, M. Lullier a essayé de servir l’autorité légitime, sa rancune contre les hommes qui n’avaient pas voulu de sa dictature, et des motifs de sûreté personnelle l’ont seuls guidé ».
Ces révélations faites sur les renseignements fournis par les complices de Charles Lullier, MM. Camus et Duthil, donnent des détails trop exacts et trop conformes à ceux fournis par M. Lullier lui-même, pour qu’on puisse les récuser ou les révoquer en doute.
Nous n’insisterons donc pas davantage sur la trahison de M. Lullier, nous voulons seulement répondre à l’étrange et ridicule prétention qu’il a élevée « d’être resté pur comme homme et comme citoyen » après avoir aacompli son odieux forfait envers le Comité central et la Commune.
Car voici ce que cet inconscient personnage a osé écrire dans son livre Mes Cachots , après l’aveu qu’il a fait de toutes ses trahisons :
«Que les hommes, les partisans de la Commune , dit-il, accusent de trahison les généraux de la Commune, qui s’étaient vers la fin rangés sous mes ordres, les officiers qui étaient sous
ma bannière, cela à la rigueur se comprend, mais qu’ils viennent m’attaquer, moi, qui n’était ni fonctionnaire public, ni l’homme militaire de la Commune , qui avait été emprisonné par elle, qui était en hostilité ouverte contre elle, je le leur défends. Ils ne peuvent rien dire qui puisse porter atteinte à la délicatesse de mes sentiments, à la loyauté de mes intentions, à la fidélité de mes principes.
« Et ces principes, on les a dénaturés à dessein. Il importe de remettre les choses à leur place, de restituer à mon caractère ce qui lui revient . 1 . »
Ici M. Lullier fait une emphatique et fort peu modeste exposition de ses prétendus principes politiques, qui sont dit-il, « ceux de Washington, de Benjamin Constant, etc. » Puis il termine en disant « qu’il tient seulement à constater, qu’au milieu des partis, il est resté pur; pur comme homme, pur comme citoyen, pur comme chef du peuple; qu’aujourd’hui il n’a plus à ambitionner d’autre honneur, et cet honneur les débats le lui ont laissé, et quoi qu’il arrive sa conscience est tranquille, et si sa tête doit servir de sanction à la condannation de ses principes, il la livre. Soldat, il saura quand il faudra mourir2! »
Nous avons cité tout au long ce morceau ampoulé de la littérature boursouflée du trop célèbre Lullier, pour prouver jusqu’à quel degré d’orgueil, d’inconscience et de cynisme, cet étrange personnage en était arrivé.
Il parle «d’officiers, de généraux rangés sous ses ordres, sous sa bannière, etc., » absolument comme un paladin du temps des croisades, un Tancrède ou un Godefroy de Bouillon, lui l’associé de traîtres, d’avanturiers de bas étage, comme Ganier d’Abin ou de soldats mercenaires, comme le soi-disant général Dubisson, qui s’était tour à
' Voir le livre de M. Lullier : Mes Cachots , p. 126 et 127.
2 Idem.
tour vendu au pape, au roi de Naples, à celui de Dahomey, à la reine d’Angleterre, au Comité central, à la Commune qu’il a trahie, à M. Thiers, etc...
Mais les vantardises grotesques, les accès d’orgueil insensés de Lullier ne sont rien à côté de l’inconscience de ce criminel dépourvu de tout sens moral et de tout bon sens, de ce fou d'orgueil et de vanité déplacés; ainsi après avoir accepté les fonctions si importantes et si élevées de commandant en chef de la garde nationale des mains du Comité central de cette dernière et lui avoir juré fidélité et obéissance, en lui disant le 18 mars : « qu’il était son homme, que le lendemain, à la même heure, il serait le maître, non seulement de l’Hôtel de Ville, mais de Paris ou qu'il serait morl! » il prétend qu’il n’avait jamais été à son service, ni son « homme militaire, ni son fonctionnaire public. » Mais alors s’il en est ainsi, qu’était-il donc après le 18 mars lorsqu’il faisait toutes ces promesses et commandait la garde nationale ?
Toutes ces vantardises insensées et tout cet étalage de beaux sentiments et de délicatesse, n’avaient pas plus de valeur, dans la bouche de M. Lullier, que l’affectation qu’il mettait à professer de prétendus principes politiques dont il se souciait fort peu et pour la sanction desquels « il saura mourir quand il le faudra, » disait-il.
Il savait bien que M. Thiers, qu’il avait sauvé d’une arrestation le 18 mars, n’avait pas oublié ce service et qu’il ne le laisserait pas exécuter.
Ferré, Bourgeois, Cerisier, Rossel, Ducamp, etc., furent exécutés impitoyablement, parce qu’ils n’étaient pas des traîtres ; mais M. Lullier, qui en était un, avait droit à l’indulgence du Gouvernement, qui lui tint compte de son infamie en lui faisant grâce delà vie.
Mais la commission des grâces, qui le considérait comme un homme dangereux n’avait abaissé sa peine
que d’un degré, en la commuant en celle des travaux forcés à perpétuité, et M. Lullier trouvait, avec raison, que c’était bien mal le récompenser pour les services si importants qu’il avait rendus au parti réactionnaire, et surtout àM. Thiers et à son Gouvernement, que de l’envoyer mourir au bagne; aussi dès qu’il eût connaissance de la décision qui avait été prise à son égard, il s’empressa d’écrire à son obligé M. Thiers pour se plaindre, et protester contre la rfgoureuse décision prise envers lui.
« Monsieur le président, lui dit-il, je pense qu’il est inutile de déclarer que je repousse de toutes mes forces la prétendue faveur de cette Commission d'assassins , qui prend le nom de Commission des grâces. . .
« Je n’ai commis aucun crime, aucun délit de droit commun... Mon cas est un cas purement politique, si aujourd’hui on fait rentrer la politique dans le droit commun, qu’on y prenne garde, la pente est glissante, demain on pourra bien y faire rentrer la guerre.
« Souvenez-vous de la réponse juste et tant admirée des historiens, du chef de pirates siciliens à Alexandre, et aussi de la façon brutale et odieuse avec laquelle on a engagé la dernière guerre.
« Le roi Guillaume n’aurait-il pas été dans son droit de traiter comme des brigands ceux qui, sans raison, sans précaution, sous un prétexte futile ou ridicule, sont venus tout à coup se ruer sur ses paisibles populations? Et cependant il ne l’a pas fait ; il n’a point déféré ses 300,000 prisonniers français à des conseils de guerre pour leur appliquer le droit commun. »
Et il termine sa supplique par une menace :
« J’attends donc de pied ferme vos sicaires, et s’ils se présentent pour me traîner au bagne, je me ruerai sur eux, tête baissée. Je le ferai tans scrupule aucun; je tomberai non comme l’agneau, mais comme le lion ; je m’ensevelirai sous un monceau de ca-
davres. Dès ce jour, dès cette heure, je défie ciel et terre *. »
Nous croyons que M. Thiers n’eut pas peur des menaces de son prisonnier et qu’il les estimât à leur juste valeur, comme venant d’un fou, auquel il avait de trop grandes obligations pour le laisser se livrer à quelque acte de désespoir.
Trois jours après qu’il eut écrit cette lettre, M. Lullier raconte qu’un de ses amis vint le prévenir que M. Thiers avait déclaré qu’il ne donnerait pas suite à la décision de la Commission des grâces.
« Le lendemain, M. Ch. Lullier, ainsi qu’il le dit encore luimême, reçut la visite de M. Cochin, député, préfet de Seine-et- Oise, ami particulier de M. Thiers. Il venait de la part du président, lui annoncer officieusement cette nouvelle. Il ajouta : — « On vous fera une captivité bien douce », et se montra d’une affabilité charmante envers le prisonnier...
« Le même jour, un gardien vint lui remettre mystérieusement un bouquet de pensées et disparut sans vouloir dire par qui elles lui avaient été remises.
« Ch. Lullier, toutefois, ne pouvait s’y tromper, après avoir baisé ces fleurs, il en détacha une, en passa la tige dans une coupure faite en tête d’une feuille de papier à lettre, et écrivit audessous :
« Elle croit sous le regard des anges :
« Voix du passé, de l’avenir,
« Elle est la fleur de l’espérance,
« Elle est la fleur du souvenir.
« Puis à la première occassion, il expédia sous enveloppe cette double pensée, sans crainte de se tromper d’adresse.
« Il ne sentait plus les murs de sa prison. Une lettre en avait franchi le seuil, un rayon d’amour avait pénétré à travers ses grilles 1 2. »
Puis pris d’un de ces accès d’orgueil inconscient qui le caractérisaient, ce traître, qui avait vendu les infortunés
1 Mes Cachots , p. 177, par Ch. Lullier.
2 Mes Cachots , p. 180 et 181.
qui avaient eu confiance en lui, qui avait voulu les livrer à leurs ennemis sans pitié, et qui a contribué pour beaucoup à les faire massacrer par milliers et par milliers, oubliant son crime, ses forfaits, les malheurs, les désastres, dont il a été un des provocateurs les plus actifs, se donne comme un martyr de ses croyances politiques, et il ose écrire ce qui suit :
« Tertullien apostrophant les premiers chrétiens, martyrs de leur foi, s’écrie avec un accent sublime: « Cette prison... ne l’appelez plus un cachot, mais une solitude. Quand l’âme est dans le ciel, le corps ne sent point la pesanteur des chaînes, elle emporte avec soi tout l’homme. »
Ch. Lullier, écrit-il encore, « était aussi un martyr de sa foi , un martyr de la cause sainte de la liberté , et la puissance de l’amour n’est pas moins grande que celle de la foi, de douces illusions vinrent le réconforter, réchauffer ses jours, bercer ses nuits.
« La lecture des journaux, quelques études d’art et d’histoire militaire relatives à la dernière guerre occupèrent le prisonnier jusqu’à la fin du mois de janvier. Vers le 25, il reçut la visite de l’excellent M. Cochin. Il venait demander au prisonnier s’il y avait un lieu de détention qui lui plairait plutôt qu’un autre : il parla d’Avignon, des îles Sainte-Marguerite et de Clairvaux.
« Ch. Lullier répondit qu’il n’avait pas de préférence, prison pour prison, cela lui était parfaitement indifférent.
— « Nous ne sommes pas encore fixés, ajouta M. Cochin ; les deux premières villes sont un peu trop rapprochées de... de... l’endroit où voulait vous envoyer la Commission si peu gracieuse, qui s’appelle cependant la Commission des grâces... A Clairvaux vous serez plus près de Paris, plus à portée de recevoir les visites de vos amis.
— « Va pour Clairvaux, dit Ch. Lullier. »
M. Cochin, prit ensuite congé de Ch. Lullier, après lui avoir recommandé la patience pour quelque temps encore, et l’avoir assuré qu’on allait donner des ordres pour qu’on lui préparât à Clairvaux un logement et un modus vivendi convenables.
« Avant de franchir le seuil, il serra avec effusion la main du prisonnier, et dit :
— « Écrivez-nous quelquefois ; donnez-nous de vos nouvelles de temps à autre. Si vous saviez ce que M. Thiers a dit de vous, vous ne douteriez point qu’il ne les reçoive avec autant de plaisir que moi 1. »
Voilà comment était traité le traître Lullier qui avait vendu ses compagnons par amour du lucre et par ambition pendant que des milliers de malheureux, honnêtes et dévoués défenseurs de la Commune , qui avaient combattu pour la défense des principes de la justice et du droit expiraient de misère, de mauvais traitements, sous les coups et dans les tortures, dans les bagnes, sur les pontons et dans les geôles du gouvernement de M. Thiers.
Mais, le 24 mai 1873, M. Thiers est tombé du pouvoir, et il a été remplacé par le maréchal de Mac-Mahon, le vaincu incapable et coupable de Sedan, un bonapartiste, qui n’avait aucune raison personnelle pour avoir des égards pour M. Lullier, qu’il considérait comme un ennemi de l’Empire ; aussi, il laissa à son égard la justice militaire des conseils de guerre suivre son cours, et après son avènement au pouvoir, le protégé de M. Thiers, fut traité comme les autres condamnés et envoyé au bagne de la Nouvelle-Calédonie ; mais une fois arrivé à destination les faveurs de l’administration lui furent de nouveau accordées. Le Gouvernement de l 'Ordre moral ne pouvait complètement oublier les services importants que M. Lullier avait rendus à Y Ordre matériel, en trahissant la révolution du 18 mars 1871 ; et les autorités de la Nouvelle-Calédonie pensèrent avec raison que le Judas, qui avait trahi le Comité central et la Commune , pourrait
1 Mes Cachots , p. 181 et 182.
encore rendre d’autres services, et nous allons voir qu’elles ne s’étaient pas trompées dans leurs prévisions, et comment les forfaits dont M. Lullier s’est rendu coupable à Paris et en Nouvelle-Calédonie ont été publiquement et contradictoirement prouvés en sa présence et en celle de son défenseur, dans une réunion publique de plus d’un millier de personnes, qui fut tenue à l’Elysée-Montmartre après l’amnistie de 1880 lorsque les transportés de la Commune en Nouvelle-Calédonie furent de retour, nous allons citer ici une partie des débats de ces grandes assises populaires dont nous avons conservé la sténographie que nous publions. La réunion dont nous parlons était présidée par le citoyen Tony Révillon, député, et M. Lullier, présent, comparaissait volontairement, assisté d’un de ses amis en qualité de défenseur.
Plusieurs citoyens, anciens transportés en Nouvelle- Calédonie, ont été entendus comme témoins ; le plus important de tous a été le citoyen Humbert, ancien compagnon de chaîne, de misères et de souffrances de M. Lullier, au bagne de l'île de Nou, à la Nouvelle-Calédonie, qui a déposé sous serment des faits dont il a été le témoin ou dont il a eu les preuves.
Le citoyen Humbert a d’abord formellement accusé Ch. Lullier, présent, d’avoir rendu des services à l’administration du bagne de la Nouvelle-Calédonie; d’avoir dénoncé par écrit au directeur de ce dernier un projet d’évasion de plusieurs forçats politiques dont lui et M. Lullier faisaient partie.
« Lorsque M. Lullier fut arrivé au bagne de la Nouvelle-Calédonie, a dit le citoyen Humbert, les faveurs de l’adminLtration le suivirent. Un a envoyé des ordres particuliers pour lui. Par faveur spéciale il a été dispensé du travail ; on lui a laissé ses habits, il n’a pas été forcé de revêtir la livrée du bagne. Le Gou-
vernement a envoyé de Paris l’ordre de lui donner une double cellule. On lui en a fait construire une; il avait ainsi deux larges pièces, dont l’une lui servait de salle de bains; car il a été autorisé à en prendre et cela en vertu d'ordres officiels. M. Lullier ne peut le nier, je les ai vus.
« Tous les condamnés étaient torturés au bagne de la Nouvelle- Calédonie, tous étaient soumis à de terribles règlements, excepté M. Lullier, auquel tout était permis. Si un condamné ordinaire élevait la voix, faisait un geste, on lui brûlait la cervelle, on le condamnait à mort, ou on lui donnait cinquante coups de cordes dont il mourait huit jours après. Eh bien, M. Lullier a pu frapper impunément un surveillant, lui casser un barreau sur la tête, il est encore vivant et il n’a pas même été puni.
« Lullier a aussi voulu s’évader, on sait ce qui est arrivé à Allemane et à Trinquet, à quels affreux supplices, à quelles épouvantables tortures on les a soumis et dont ils portent encore les marques; eh bien, ajoute Humbert en s’adressant à Lullier :
— « Montrez donc vos cicatrices ?
— « Si un gardien avait osé me frapper, dit Lullier, je lui aurais brûlé la cervelle.
Le citoyen Humbert. — «S’il en est ainsi, si vous avez tant de susceptibilité, pourquoi n’avez-vous donc pas brûlé la cervelle à M. Camus, quand il est venu vous proposer une infamie, une abominable trahison; pourquoi, au contraire, avez- vous été assez misérable pour accepter de l’argent, le denier de Judas, de la main de cet infâme suborneur, espion de Versailles? »
« A ces mots Lullier se lève pâle de rage et semblable à une bête féroce, il fait des menaces et adresse des insultes à Humbert. Ce dernier le toise avec mépris en lui disant :
— « M. Lullier c’est en vain que vous m’outragez, vous vous êtes placé vous-même dans une position si basse, si abjecte, qu’il est impossible à un homme d’honneur de vous rendre raison par les armes, il est défendu à celui-ci d’avoir rien de commun avec un misérable de votre espèce. »
« Quand Humbert lui fit cette réponse, Lullier grinçant des dents, pâle de rage, les poings crispés, mesurait son accusateur
du regard comme s’il eut voulu s’élancer sur lui pour le dévorer. Mais voyant l’impossibilité de le faire, car on lui en eut certainement empêché, il renonça à son projet et retomba affaissé sur sa chaise.
« Humbert se contenta de hausser les épaules et continua sa déposition accusatrice.
«Mais, ajouta-t-il, M. Lullier ne s’est pas contenté d’être un traître à Paris, après le 18 mars, il a encore continué son rôle infâme en Nouvelle-Calédonie, il a dénoncé ses compagnons de captivité à leurs bourreaux, au risque de les faire mourir sous les coups dans d’horribles tortures.
« Voici un fait qui le prouve :
« Gaston Dacosta et moi avions préparé une tentative d’évasion, il me proposa de mettre Lullier dans la confidence, croyant que les connaissances maritimes de ce dernier pourraient nous être utiles; je déconseillai Dacosta de faire aucune communication à Lullier. — « On peut se servir d’un forçat, lui dis-je, mais non d’un traître. »
« Malgré moi et à mon insu, Dacosta fit sa confidence à Lullier. Ce dernier lui dit qu’il pourrait fournir trois mille francs pour faciliter l’évasion, si on pouvait faire parvenir une lettre à son homme d’affaires, dont il donna le nom. Dacosta expédia cette lettre par l’intermédiaire d’une femme ; mais les fonds qui devaient être fournis, non pas par M. Lullier, comme il l’avait prétendu, mais par moi, n’ont pas été envoyés. Mais quatre mois après M. Lullier accusa le citoyen Dacosta de les avoir reçus et de les avoir gardés pour lui, et il poussa l’infamie jusqu’à dénoncer Dacosta au directeur de la Nouvelle-Calédonie, en l’accusant d’avoir comploté une évasion. Or, cette dénonciation abominable, qui était en même temps une infâme trahison, pouvait avoir pour Dacosta et ses collègues du complot d’évasion les conséquences les plus redoutables, elle pouvait les faire mettre aux fers, jeter au cachot, soumettre aux plus terribles tortures et mourir sous les coups, car tous les complots et les tentatives d’évasion sont punis au bagne de la façon la plus terrible et par les peines les plus cruelles. Mais peu importait au féroce et traître dénonciateur, Lullier, si ses collègues du bagne Calédonien
mouraient dans les plus affreux supplices; le misérable qui avait trahi et vendu le Comité central et la Commune au réactionnaire et sanglant Gouvernement de Versailles pour deux milliers de francs, pouvait bien pour trois mille francs, qu’il réclamait, dénoncer et exposer à une mort certaine dans les tortures ses collègues de déportation. Le directeur du bagne lui-même, à la vue de la terrible dénonciation de Lullier fut indigné et écœuré ; il la montra à Dacosta en lui disant :
— « Tenez, voici ce que Lullier m’écrit, je pourrais vous faire mourir sous les coups, vous et vos complices; estimez-vous heureux de la résolution que j’ai prise de considérer Lullier comme un fou. Je ne tiendrai donc pas compte de sa dénonciation, mais prenez garde à vous pour l’avenir. »
« Lullier ne peut nier sa lâche et infâme dénonciation, ajoute Humbert, il l’a avouée ici, devant vous en déclarant qu’il avait eu tort de la faire. Ce misérable achetait les faveurs des maîtres en servant leurs basses vengeances, en se faisant le pourvoyeur du bourreau, il n’était pas seulement un traître, mais encore un vulgaire mouchard au service des geôliers et des argousins du bagne.
« A ces mots, Lullier, pâle de rage, se lève de nouveau furieux et menaçant, en s’écriant :
— « Vous en avez menti ! »
« Humbert lui répond avec calme :
— « Je me suis déjà expliqué au sujet de vos injures, qui sont aussi déplacées que vos menaces. »
« Lullier frémissant de colère se rassied les poings crispés, menaçant toujours son accusateur du geste et du regard.
« La parole a été ensuite donnée à M. Anthelme, défenseur de Lullier, ainsi qu’à ce dernier, et les nombreux auditeurs, qui assistaient aux débats, les ont écoutés avec le plus grand calme en laissant toute latitude et toute liberté à la défense.
« Le citoyen Lissagaray a ensuite résumé les débats.
« Le citoyen Tony Révillon, président, a soumis à l’assemblée successivement les deux questions suivantes formant le texte du verdict sur lequel elle allait avoir à se prononcer et ainsi conçu :
« 1° M. Lullier s’est-il rendu coupable de trahison envers le
Comité central, la Commune et la Révolution à Paris après le 18 mars ?
« 2° M. Lullier s’est-il rendu coupable du même crime en Nouvelle-Calédonie en dénonçant lâchement' et traîtreusement ses compagnons de déportation aux autorités du bagne de l’ile de Nou? »
L’assemblée ainsi consultée sur chacune de ces questions séparément a répondu oui, à l’unanimilé, à mains levées. Aux contre-épreuves pas une seule main ne s’est levée en faveur de M. Lullier.
En conséquence de ces votes le président Tony Révillon a déclaré au nom de l’assemblée que M. Charles Lullier était un traître et un dénonciateur.
Nous espérons avoir prouvé d’une manière irréfutable foules les trahisons dont M. Lullier s’est jrendu coupable en 1871, à Paris, envers le Comité central et la Commune , et ensuite celle non moins horrible qu’il a commise plus tard en Nouvelle-Calédonie, en dénonçant ses infortunés compagnons de chaîne aux autorités et aux gardes chiourines du bagne de l'île de Nou.
Nous allons dévoiler maintenant d’autres traîtres dont les crimes, quoique moins apparents, moins cyniques que ceux de M. Lullier, ont été encore plus nuisibles.