‹ Comment a péri la CommuneChapitre 4 sur 29 · DÉLIVRANCE · texte numérisé non relu

DÉLIVRANCE

Qui pourra après cette déclaration si explicite, si positive et si claire, douter encore que c’est la Banque de France qui a fourni l’argent nécessaire au gouvernement de Versailles pour reprendre Paris, écraser, massacrer les défenseurs de la Commune et noyer cette dernière dans leur sang. Car c’était là « l’œuvre de délivrance », dont parle M. Du Camp dans son langage académique.

Mais quel nom doit-on donner à ceux qui étaient chargés de la défense de Paris et qui laissaient s’accomplir « cette œuvre de délivrance? » Etaient-ils simplement des incapables, ou bien étaient-ils des traîtres?

Tout cela a été fait sous les yeux du Comité central et de la Commune , avec l’assentiment, l’aide et le concours de M. Beslay, délégué à la Banque, le trop illustre et vénérable doyen de la Commune , ainsi qu’il se qualifiait lui-même; avec l’approbation de M. Jourde, le Turgot de la Commune et son délégué aux Finances, et avec la connivence tacite de l’infortuné Varlin, membre du Comité central, de la Commission exécutive et de celle des finances.

Tous les autres membres de ces deux dernières Commissions ne pouvaient certainement pas ignorer tous ces envois criminels de l’argent de la Banque de France à Versailles; dans tous les cas c’était leur devoir impérieux de surveiller rigoureusement cette Banque ou mieux encore de l’occuper, de mettre les scellés sur ses caisses, pour qu’elle ne puisse plus envoyer un centime au gouvernement de Versailles.

Il est certain que la plupart des membres des Comités exécutifs et des finances, n’ignoraient pas les trahisons

1 Maxime Du Camp. Les Convulsions de Paris, t. III, p. 213.

GOMMENT A PERI

de la Banque de France dont ils avaient eu la preuve dès le 23 mars, lorsqu’ils avaient découvert un de ses envois d’argent et fait des remontrances à ce sujet, malgré cela, ils ont laissé ces manœuvres criminelles se continuer comme on le verra bientôt, pendant deux mois, jusqu’au 23 mai, et ils ont permis d’expédier ainsi clandestinement, 257,630,000 francs de Paris à Versailles, lesquels ont servi à former l'armée, avec laquelle M. Thiers a repris Paris et détruit la Commune.

Nous prouverons plus loin que tous les individus qui ont occupé les plus hautes fonctions de la Commune et dont nous avons parlé n’ont pas péché par ignorance, et qu’ils savaient parfaitement, que c’était avec les millions de la Banque de France que le gouvernement de Versailles était pourvu de l’argent, dont il avait besoin pour réorganiser son armée.

En attendant, voici la situation de la Banque de France au 18 mars 1871, d’après la déposition de M. de Ploeuc, devant la Commission d’enquête parlementaire, qui prouvera que ce ne sont pas les ressources financières qui eussent fait défaut à cette époque, si on eut pris possession de la Banque, car il y avait dans cette dernière :

1° En caisse en numéraire . 77,000,000 fr. l.

2° En caisse en billets de banque . . . 466,000,000 3° Le portefeuille ordinaire . 468,000,000

A reporter. . . 714,000,000 fr.

1 D'après M. Du Camp, qui tenait ses informations du gouvernement de Versailles, le chiffre de l’encaisse en numéraire s’élevait à 520 millions. M. de Ploeuc a, dans la commission d’enquête, déclaré lui-même que le montant de cet encaisse et celui des lingots était dissimulé sur les livres delà Banque. M. Beslay avait dit à Cluseret qu’il y avait en caisse 350 millions dont on pouvait disposer pour payer le premier terme de l’indemnité de guerre due aux Allemands. Le total du bilan fourni par M. de Ploeuc était donc au-dessous du véritable.

Report. . .

711,000,000 fr.

4° Le portefeuille des prorogés. . . .

5° Les valeurs déposées en garanties d’avances .

6° Les lingots .

7° Bijoux en dépôt .

8° Les titres en dépôt .

9° Il y avait aussi des billets de banque qui n’étaient pas encore émis, mais auxquels il ne manquait que la griffe du caissier principal, pour une valeur de. . . .

Ce qui faisait un total général de. . .

3,080,000,000 fr.L

Voilà quelles étaient les immenses ressources financières renfermées dans les caves de la Banque de France.

Après la Révolution du 18 mars, cet énorme capital social, produit des labeurs, des générations passées, accumulé dans les mains de quelques membres de la féodalité capitaliste, industrielle et commerciale, à l'aide du monopole et des privilèges était, comme on l’a vu, à la disposition des hommes qui se trouvaient alors à la tête de la Révolution du 18 mars; il dépendait d’eux de s’en emparer au nom de la collectivité et d’en user dans l’intérêt de la classe ouvrière, pour l’émancipation complète des prolétaires et pour l’extinction de la misère et du paupérisme.

Il n’y avait que 480 employés de la Banque, organisés militairement, pour garder cet immense trésor, celte toison d’or à la conquête de laquelle le prolétariat parisien était convié.

Le Comité central et la Commune , avec leurs deux cent mille gardes nationaux fédérés et leurs deux mille canons n’ont pas osé s’en emparer. Ils ont respecté bête-

i Enquête parlementaire sur le 18 mars, t. II, p. 489, déposition de M. Ploeuc.

ment et criminellement cet immense capital volé à nos ancêtres, à nos pères par l’oligarchie capitaliste; ils n’ont pas su faire de ces immenses richesses un instrument d'émancipation, de délivrance et de liberté.

Les délégués du Comité central : Jourde, Varlin et Billoray, sont allés la première fois, le 20 mars, humblement mendier quelques bribes de ce trésor pour payer les trente sous par jour, qui étaient dûs aux gardes nationaux vainqueurs et qui mouraient de faim depuis leur victoire, avec leurs pauvres femmes et leurs petits enfants, qui réclamaient du pain en pleurant; et, pendant qu’ils étaient réduits à cette triste position, leurs délégués aux Finances avaient plus de 4,731,000 francs dans les caisses du Ministère des Finances auxquelles M. Jourde n’avait pas osé toucher et sur lesquelles il avait fait apposer les scellés F

On ne peut s’expliquer ce respect stupide de Jourde devant les caisses de l’État, quand on sait que deux mois plus tard, quand on l’a arrêté, on l’a trouvé porteur des billets de la Banque de France, qu’il avait cousus et cachés dans les doublures de son gilet pour les voler.

Mais, quoiqu’il en soit, quand MM. Jourde, Varlin et Billoray sont allés comme nous l’avons dit auprès du puissant seigneur et maître Bouland, directeur de la Banque, ce dernier les a reçus avec la morgue et l’insolence qui caractérisent les membres de la haute aristocratie financière; mais, ne se sentant pas en force pour faire jeter à la porte les manants qui venaient l’importuner, il crut prudent de faire une concession, afin « d’éviter une collision armée1 2 », qui aurait pu avoir des conséquences

1 Voir l’état de la situation de la Caisse au 18 mars, signé par le caissier principal Durand.

2 Tous les passages que nous mettons entre guillemets sont textuellement extraits de documents officiels ou authentiques.

funestes « pour la Banque, qui ne pouvait pas comme les autres administrations, se transporter à Versailles. » Il fit donc remettre en conséquence un million aux délégués,

« qui firent entrevoir la néoessité d’un second million », afin de pouvoir donner des acomptes suffisants pour faire patienter les malheureux gardes nationaux qui n’avaient pas reçu de solde depuis le 18 mars. Mais le mardi 21, les délégués du Comité central ne reçurent rien, ce n'est que le mercredi 22, qu’ils touchèrent un second acompte de 300,000 francs et on leur promit encore 350,000 francs pour le lendemain.

Quand le 23 mars, à dix heures du matin, le Comité central envoya prendre la somme promise, par ses deux délégués Jourde et Varlin, ces derniers durent attendre ;

« ils prirent peur et se retirèrent en entendant les murmures et les menaces du personnel armé de la Banque, qui se trouvait dans les cours », dit M. le marquis de Ploeuc, sous-gouverneur de la Banque de France, dans sa déposition devant la Commission d enquête parlementaire, faite sur les événements du 18 mars.

Ainsi, dès le 23 mars, cinq jours après la victoire populaire de Montmartre, non seulement les administrateurs de la Banque de France recevaient les délégués du Comité central avec insolence en les faisant attendre dans les cours comme des mendiants, mais encore ils les faisaient insulter et menacer par leurs valets armés, et les délégués étaient obligés de se sauver devant les outrages et les menaces de violence dont ils étaient l’objet, et au lieu de revenir en force, de châtier les insolents qui les avaient insultés, de les désarmer, de les arrêter et d’occuper la Banque, ainsi que c’était leur droit et leur devoir, les délégués Jourde et Varlin se sont contentés d’écrire une lettre comminatoire à M. le Sous-Gouverneur de la Banque, dans laquelle ils faisaient des récriminations

oiseuses et des menaces vaines, qu’ils ne savaient pas mettre à exécution et terminaient en disant :

« ... Nous avons fait notre devoir, et si notre attitude conciliante a été prise pour de la crainte, nous prouverons que l’on s’est trompé. Puisse la Banque revenir sur les décisions funestes qu’elle pourrait avoir prises.

« Nous ne nous représenterons plus devant elle ; si la Banque est disposée à verser le complément du million demandé, soit 700,000 francs, elle le fera parvenir au ministère des Finances avant midi. A partir de cette heure, toutes les mesures nécessaires et les plus énergiques seront prises.

« Jourde et Varlin. »

Les menaces des deux délégués du Comité central ne produisirent que très peu d’effet sur le sous-gouverneur de la Banque.

«Les hostilités étaient bien déclarées, dit-il, il ne s’agissait plus que d’éviter, si possible était, toute collision, ou de la soutenir si nous ne pouvions faire autrement.

« J’envoyai le contrôleur de la Banque prévenir les délégués aux finances qu’il ne fallait pas compter pour midi sur la somme demandée, que le Conseil de régence serait réuni à une heure, que c’était la seule autorité qui put me couvrir de toutes remises de fonds que j’aurai à faire.

«Je dépêchai le caissier principal aux premier et deuxième arrondissements et à l’amiral Saisset pour demander si nous pouvions engager la lutte, c’est-à-dire si nous serions secourus.

« L’amiral Saisset n’était pas arrivé de Versailles et on ne put le trouver. L’adjoint du premier arrondissement, M. Méline, m’envoya dire d’éviter la lutte, d’user de conciliation.

« Au deuxième arrondissement, M. Quevauvilliers, commandant d’un bataillon, me fit dire de son côté que si la Banque était attaquée elle serait défendue.

« Je réunis le Conseil de régence pour délibérer sur la demande comminatoire du Comité central, il fut décidé qu’on ne change-

rait rien aux engagements pris, qu’on ne tiendrait aucun compte de la lettre comminatoire, qu’on pouvait venir prendre les 350,000 francs et non 700,000 francs et qu’on ne les porterait pas au ministère des Finances.

« Escortés d’un ou deux bataillons qui s’arrêtèrent aux abords de la Banque, deux envoyés des délégués, dont l’un s’appelait Meillet, vinrent vers quatre heures recevoir les 350,000 francs promis.

« Le même jour je fis un paiement de 200,000 francs à un agent du Trésor envoyé de Versailles. Ce paiement fut connu du Comité central , qui me fit notifier que tout paiement pour le compte de Versailles serait considéré comme un crime de haute trahison.

« J’en donnai connaissance au gouvernement à Versailles. Les observations que je fis à ce sujet ne furent sans doute pas suffisamment écoutées, car il fut délivré sur moi des mandats du Trésor jusqu’au 1er avril, et je fus obligé de donner ordre que l'entrée de la Banque ne fut plus permise à aucun agent du Trésor ».

M. le président de la Commission d’enquête, devant lequel M. de Ploeuc a fait la déclaration qui précède, ayant demandé à ce dernier si c’était à l’amiral Saisset qu’il avait donné cet argent, M. le Sous-Gouverneur de la Banque lui a répondu :

— « Non, c’est à deux agents qui partaient pour Versailles.

« Je fis demander une entrevue à M. l’amiral Saisset. Il me reçut à la mairie du deuxième arrondissement vers une heure du matin, dans une réunion très nombreuse. J’y reconnus M. Tirard et M. Schœlcher. Il s’agissait de bien déterminer sur quoi je pouvais compter...

«L’amiral Saisset me répondit qu'il me défendrait; mais en me reconduisant, il me fit comprendre qu’il n’était pas en mesure de le faire. C’était le 24 mars.

« Le lendemain 25 mars, je fis rechercher l’amiral Saisset, je

lui avais envoyé des fonds par son aide-de-camp (100,000 francs); on ne le trouva plus ; il était parti vraisemblablement dans l’après-midi.

« Les bataillons qui avaient couvert la Banque, de la gare Saint- Lazare à la rue Saint-Honoré, se dispersèrent. La Banque était livrée ; il ne restait plus personne dehors sur qui elle put compter 1 . »

Il résulte des passages que nous avons cités et de la déposition de M. de Ploeuc devant la Commission d’enquêLe parlementaire que, dès le 23 mars, la Banque de France fournissait de l’argent au gouvernement de Versailles; nous avons vu par exemple qu’elle avait remis 200,000 francs à un officier du Trésor ; mais ce n’était pas tout encore, M. Maxime Du Camp nous apprend aussi que la Banque de France subventionnait dans Paris la révolte contre le Comité central, « elle donnait à cet effet 30,000 francs à M. Tirard, maire du 2e arrondissement ; 20,000 francs à un adjoint du 7° arrondissement ; 400,000 francs au Comité du 2e arrondissement et 100,000 francs à l’amiral Saisset; en outre, elle acquittait les mandats que Versailles tirait sur elle; du 20 au 30 mars, elle a envoyé plus de 15 millions de francs au gouvernement régulier par des trésoriers payeurs, par des inspecteurs des finances qui risquaient au moins leur liberté et qui eurent le bonheur de déjouer la surveillance très active que Raoul Rigault avait organisée autour de la Banque.

« Le but qu’elle poursuivait par des moyens qui, en première apparence pouvait sembler contradictoires, était le même, endormir le cerbère de la révolte en lui jetant le gâteau de miel, fortifier le parti de l’ordre en subvenant à ses besoins », dit M. Du Camp.

1 Enquête parlementaire sur le 18 mars, t. II, p. 489, déposition de M. de Ploeuc.

Malgré la complicité flagrante do la Banque avec le gouvernement de Versailles, malgré les nombreux envois d’argent qu’elle lui faisait pour l’aider à organiser l’armée avec laquelle il allait bientôt faire la guerre au Comité central et à la Commune , et quoique la Banque de France, restée dans Paris, fût abandonnée de tous, dès le 25 mars, et réduite à ses propres forces, composées seulement de 480 hommes n’ayantque 10,000 cartouches, le Comité central n’osa pas faire arrêter M. de Ploeuc, pour le crime de connivence avec l’ennemi et de haute trahison, ni faire occuper la Banque et mettre les scellés sur ses caisses, pour lui empêcher de fournir de l’argent à son ennemi.

Le Comité central, dans son aveuglement criminel, a donné ce spectacle étrange d’une révolution victorieuse, bien armée, pourvue de tout, ayant à sa discrétion un capital de 3 milliards environ, enfermé dans les caisses d’une banque nationale, et fournissant elle-même à son ennemi mal armé, sans ressource, n’ayant pas le sou, des centaines de millions pour qu’il puisse s’organiser et s’armer pour venir l’égorger.

L’histoire n’offre pas d’exemple d’une pareille stupidité.

Mais afin que l’on ne puisse pas douter de la culpabilité des principaux meneurs de cette horrible machination, nous allons les montrer à l’œuvre, ourdissant leur complot de longue main avec une hypocrite préméditation et le conduisant ainsi à bonne fin, jusqu’au jour du triomphe de l’ordre, où 40,000 cadavres de gardes nationaux fédérés gisaient dans les rues et les places de Paris en flammes, ruisselant de sang et couvert de ruines.

Nous allons puiser nos preuves dans les dépositions officielles des acteurs de ce drame épouvantable, dans celles des ennemis de la Révolution du 18 mars, et dans les déclarations et les aveux des criminels qui l’ont vendue

GOMMENT A PERI

et trahie. Nous espérons qu’en présence de pareils documents et de semblables faits historiques, revêtus pour la plupart d’un caractère d’authenticité le doute ne sera pas possible.

Le 29 mars, le lendemain de la proclamation de la Commune , dit encore M. de Ploeuc dans sa déposition devant la Commission d’enquête parlementaire, fut le jour où j’entrai en rapport avec M. Beslay, le doyen de la Commune. . .

« En entrant dans mon cabinet il me dit :

— « Citoyen, les officiers payeurs des bataillons fédérés sont au ministère des Finances devant des caisses placées sous scellés, il faut satisfaire aux nécessités de la solde, et la situation des esprits est telle, que la Banque va être pillée, je le crains bien, malgré tout ce que j’ai pu dire.

— «Eh bien, monsieur Beslay, vous avez traversé les cours, vous y avez vu des hommes armés, et quand je vous dis froidement que nous nous défendrons si nous sommes attaqués, c’est que je puis compter sur le dévouement de ceux que vous venez de voir.

— « Mais enfin, pour éviter l’effusion du sang, si la Commune nommait un gouverneur ?

— «Un gouverneur, non ! Je ne l'accepterai jamais; je suis le gouverneur de la Banque, j’y ai seul autorité et la force seule peut m’en déposséder. Si vous me parliez d’un commissaire délégué, comme il en existe près des sociétés anonymes, et que ce délégué fut vous et que vous borniez votre mandat à connaître de mes rapports avec Versailles et de mes rapports avec la ville de Paris, que vous appelez la Commune , tout à votre aise, nous pourrions nous entendre ; quant à me demander d’aller au delà, à me demander, par exemple, un seul compte courant, vous ne l’obtiendrez jamais. Le secret du compte courant, c’est le devoir professionnel de la Banque.

— « Mais voyons, M. Beslay (et je crois que c’est là que j’ai eu une heureuse inspiration), le rôle que je vous offre est assez

beau, a assez de grandeur. Aidez-moi à sauver ceci, c’est la fortune de la France. »

«Ma situation ôtait désespérée , si je ne réussissais pas, la Banque, tout au moins, était aux mains de la Commune ; mais je vis au silence de mon interlocuteur que j’avais fait vibrer la corde de l’honneur.

« J’ajouterai, parce que je crains de m’attribuer tout le mérite de ce succès, que je crois avoir été au-devant des secrètes pensées de Beslay. Il est vraisemblable que si je l’avais mal accueilli, si je l’avais renvoyé purement et simplement d’où il venait, les choses eussent tourné différemment. La Commune , après la prise de possession de la Banque et le sang versé, eut nécessairement nommé Beslay gouverneur, elle aurait nommé deux sous-gouverneurs, puisqu’avec moi tout le gouvernement de la Banque disparaissait, et il est certain que les Comités, connaissant les richesses renfermées dans la Banque, vous auriez eu à enregistrer un désastre sans précèdent.

« Bref, il se retira. Le même jour plusieurs compagnies d’assurances étaient occupées. Plus que jamais j’avais à craindre; j’envoyai prévenir Versailles et, le ministre des Finances écrivit au gouverneur de la Banque, qui était à Versailles, une lettre qui approuvait d'avance ce que nous ferions à Paris. Le lendemain, 30 mars, la Poste qui est dans notre voisinage fut occupée par les fédérés, je ne pouvais plus douter que le Comité central ne voulut tout occuper et plus encore la Banque, qu’aucun autre établissement.

« Vers le soir, MM. Duvillier, régent de la Banque et de Mentque, secrétaire du Conseil général, se trouvaient dans mon cabinet, quand M. Beslay se fit annoncer. Il était porteur d’un qiandat de délégué de la Commune , dont voici à peu près le texte :

« La Commune de Paris nomme le citoyen Beslay (Charles), en qualité de son délégué à la Banque de France.

« Signé , les délégués du Comité exécutif,

« Lefrançais, Tridon, Félix Pyat. »

— « Vous devez vous douter, citoyen, du motif qui m’amène, je suis délégué de la Commune , dit Beslay. »

« Je lui rappelai alors notre conversation de l’avant-veille, et je lui déclarai qu’il ne pouvait être délégué à la Banque que dans les conditions que je lui avais déterminées d’avance, c’està-dire avec la faculté de connaître mes rapports avec le gouvernement de Versailles et avec la Commune de Paris , mais rien de plus.

— « Mais, vous ne voyez donc pas, citoyen, que nous sommes la force ? »

«Je dus lui répondre que, pour moi, la force n'avait qu’une mince valeur, que j’étais beaucoup mieux que cela, puisque j’étais le droit, et que je maintenais absolument mon programme.

« Ce n’était chez mon interlocuteur qu’une bouffée d’orgueil qui ne changeait rien à ses intentions...

« J’installai Beslay dans un cabinet en face du mien, afin de le conserver autant que possible près de moi. A partir de ce jour, il nous a, comme j’aurai l’occasion de le montrer, aidé dans la mesure de son autorité, et je déclare que sans le secours qu’il nous a apporté , la Banque de France n’ existerait plus 1 . »

Après la lecture de cette déposition de M. de Ploeuc, personne certainement ne peut plus douter que M. Beslay, le doyen de la Commune et M. de Ploeuc, le sous-gouverneur de la Banque, s’étaient parfaitement entendus aux premiers mots qu’ils avaient échangés pour jouer, trahir, perdre la Commune et sauver la Banque de France, un des plus puissants instruments, des plus grands engins d’exploitation, de spoliation mis à la disposilion de la féodalité capitaliste, pour s’approprier une part considérable de la fortune publique et du produit net du travail de la nation à l’aide de la spéculation, de l’agio, des jeux de bourse, des conversions, des emprunts, du trafic sur

1 Commission d'Enquête parlementaire sur le 18 mars, t. II, 492, déposition d& M. de Ploeuc.

les métaux précieux, de l’émission des billets de banque, de l’escompte des effets de commerce, des prêts sur dépôt de titres ou de valeurs, etc., etc...

Quand le fin matois breton de Ploeuc avait dit à son digne compère le vieux renard Beslay, breton comme lui, aidez-moi à sauver ceci, c’est la fortune de la France, en lui montrant les coffres de la Banque, nous ne croyons pas que ces deux financiers retors aient pu se regarder sans rire. Car ils savaient parfaitement tous les deux que les énormes capitaux accumulés, concentrés, agglomérés dans les caves de la Banque, sont le produit du travail de la nation, que cette prétendue fortune de la France n’est que la fortune de la féodalité capitaliste faite aux dépens des travailleurs, des prolétaires, des petits commerçants, des petits industriels, qui sont la proie de la pieuvre de la haute banque, de l’oligarchie financière, qui les ronge et les dévore.

Le vieux millionnaire Beslay était comme son compère de Ploeuc un fort actionnaire de la Banque, et en travaillant à la sauver, il agissait dans son intérêt et dans celui de sa caste, il sauvait ses actions, ses rentes et ses dividendes et ceux de tous les actionnaires. Ce que M. de Ploeuc « avait fait vibrer en lui, ce n’était pas la corde de l’honneur,» mais cellede la trahison, de l’intérêt personnel et du lucre.

Qu’est-ce que « l’honneur » peut bien avoir de commun avec le pacte infâme que ces deux financiers retors venaient de sceller? puisqu’en sauvant la Banque de France, le premier usage qu’ils allaient faire des millions enfermés dans ses coffres allait être d’en envoyer plus de 257 à M. Thiers et à son gouvernement pour détruire la Commune.

En racontant avec complaisance le chef-d’œuvre d’habile et criminelle tartufferie qu’il a accompli en enrôlant le

vieux père Beslay dans les rangs des défenseurs de la Banque, M. de Plocuc fait montre d’une grande modestie et de beaucoup de franchise et de vérité en disant, qu’il craint de s’attribuer tout le mérite du succès de sa noble entreprise et « qu’il croit avoir été seulement au devant des secrètes pensées de M. Beslay. » On voit qu’ils se connaissaient bien et que ces deux vieux roués étaient dignes de s’entendre.

Quant à nous, nous nous sommes toujours demandé ce que le vieux bourgeois, conservateur, catholique et millionnaire, Beslay, était venu faire à la Commune prolétarienne, athée, socialiste et révolutionnaire, si ce n’était pour la trahir ?

Aussi, comme nous l’avons raconté dès la première entrevue qu’il eut avec M. de Ploeuc, il fit un pacte tacite dans ce but avec ce dernier, et, comme on le verra, il l’a scrupuleusement tenu jusqu’au bout.

Ainsi M. Beslay, qui était chargé de « connaître des rapports de Versailles avec la Banque », en sa qualité de délégué à cette dernière, a commencé par laisser aller librement dans cette ville, le sous-gouverneur de Ploeuc, afin qu’il puisse s’entendresecrètement avec le gouvernement de M. Thiers et avec M. Rouland, gouverneur de la Banque, pour comploter tous ensemble étourdir l’affreuse trahison qui devait amener la perte de la Commune.

« La situation se tendait de plus en plus, dit M. de Ploeuc, je crus devoir aller le 2 avril à Versailles, dont je ne recevais que les avis les moins justifiés. ..

« Les émissaires que j’avais envoyés à Versailles m’avaient rapporté que l’action militaire devait s’engager au jour le plus prochain, et je venais demander au chef du pouvoir exécutif que les premières troupes qui entreraient dans Paris vinssent à mon aide, parce que je ne me défendrai qu’à la condition d’être secouru.

« Pendant que j’étais dans le cabinet du Président de la République, j’entendis les premiers coups de canon, et je le quittai promptement pour revenir à mon poste, ayant hélas! constaté qu'on avait ignoré à Versailles la situation vraie de la Banque de France. On la croyait presque vide de valeurs ».

Que faisait donc le fameux gouvernement de M. Thiers pendant qu’il était à Paris, puisqu’il ignorait qu’il y avait plus de trois milliards à la Banque de France? Et ce qu’il y a de plus extraordinaire, c’est que M. Rouland, gouverneur de cette Banque l’ignorait comme lui. M. Thiers qui avait un si grand besoin d’argent pour payer le premier terme de l’indemnité de guerre aux Allemands, pour solder les troupes étrangères qui occupaient encore notre territoire, pour réparer les désastres de la guerre et pour réorganiser notre armée, avait eu là, à Paris, lorsqu’il était dans cette ville, un capital énorme, qui pouvait lui être de la plus grande utilité dans l’accomplissement de sa tâche difficile, et il en ignorait l’existence, à ce que dit M. de Ploeuc, il croyait que les caisses de la Banque de France étaient « presque vides de valeurs ».

Hélas oui ! il en était ainsi, aussitôt la paix signée, M. Thiers et son gouvernement, ainsi que toute la classe égoïste qu’ils représentaient, ne s’étaient préoccupés que d’une chose: faire supporter et payer par les travailleurs prolétaires tous les frais de la guerre, sans toucher, sans se servir du capital social accumulé dans les mains de la classe bourgeoise, aux dépens de ces derniers. C’est pour cela que le gouvernement de Versailles et son chef ne s’étaient pas informés de la valeur du capital de la Banque de France, auquel ils ne voulaient pas avoir recours, etque toute leur attention s’était portée sur les meilleurs moyens à employer pour faire supporter à la classe ouvrière, aux prolétaires, tous les frais de la guerre, et,

comme parmi ces derniers, il y en avait à Paris deux ou trois cent mille qui étaient enrôles dans les rangs de la garde nationale fédérée, bien organisés, bien armés et qui possédaient un très grand nombre de canons, M. Thiers et son gouvernement, dès leur installation dans la capitale, n’avaient pensé qu’à une chose : désarmer et dissoudre la garde nationale de Paris., et surtout lui prendre ses canons, afin de pouvoir ensuite exploiter le peuple à merci et indiscrétion, pour lui faire payer tous les frais de la guerre, à l’aide de l’impôt sur les matières premières, sur les produits du travail, sur les objets de consommation et surtout sur ceux de première nécessité.

Par l’emploi de ces moyens, les prolétaires paieraient tout. Du reste, à la fin, l’impôt est toujours payé par ceux qui ne possèdent rien, les propriétaires, les fabricants les capitalistes, les négociants, tous ceux qui possèdent quelque chose se rattrapent sur ceux qui vivent de leur travail journalier, qui ne peuvent attendre pour manger et qui sont obligés de subir leur loi, d’accepter leurs conditions, sous peine de mourir de faim avec leurs familles.

C’est pour cela que le gouvernement de Versailles et son chef avaient négligé de se préoccuper des valeurs renfermées dans la Banque de France et avaient tenté, le 18 mars, de reprendre les canons de la garde nationale à Montmartre, afin de désarmer et de dissoudre cette dernière, de maintenir le prolétariat dans son servage économique et de lui faire payer tous les impôts et les frais de la guerre.

Et M. Beslay, le fameux délégué de la Commune à la Banque , « pour connaître des rapports de cette dernière avec Versailles », laissait son sous-gouverneur, M. de Ploeuc, aller à Versailles les 2 et 3 avril, jours de l’ouverture des hostilités entre le gouvernement de M. Thiers et la Commune; pendant lesquels les infortunés Flourens

et Duval étaient si impitoyablement massacrés par les féroces Desmarest et Vinoy, ces bourreaux au service du gouvernement de Versailles. Ainsi, pendant que les deux héroïques défenseurs de la Commune , dont nous venons de parler, et des milliers de leurs malheureux compagnons tombaient d'une façon si lamentable sous les coups des pandours versaillais, M. de Ploeuc pouvait, grâce à la complicité de M. Beslay et d’autres fonctionnaires de la Commune, aller à Versailles pour s’entendre avec M. Thiers, chef du Pouvoir exécutif, afin de préparer avec lui l’entrée des troupes de Versailles dans Paris, d’organiser le massacre des défenseurs de la Commune et l'anéantissement de cette dernière. M. le sous-gouverneur de la Banque a avoué tout cela dans sa déposition officielle, et il a ajouté qu'il avait déjà envoyé des émissaires à Versadles, qui le tenaient au courant des incidents du complot qu’il avait organisé contre la Commune , de connivence avec son délégué à la Banque, M. Beslay, et il avait poussé, dit-il, ses précautions jusqu’à prévoir l'entrée des troupes de Versailles dans Paris, et à recommander à M. Thiers de lui. envoyer les premières qui franchiraient les portes de la capitale.

Tous ces faits : l’entente, les négociations, le complot avec l’ennemi, etc., constituent certainement le crime de haute trahison, dont le sous-gouverneur de la Banque, en résidence à Paris, se rendit coupable, et qu’il n’aurait pas pu commettre impunément sans l’assentiment et la complicité de M. Beslay, puisque ce dernier était placé auprès de lui en qualité de délégué, spécialement, pour surveiller ses agissements et « connaître tous ses rapports avec le gouvernement de Versailles. »

M. Beslay était donc lé complice de M. de Ploeuc; en le laissant ainsi aller à Versailles, il trahissait donc la Commune au profit du gouvernement de M. Thiers.

Nous ne sommes pas le seul membre de la Commune de Paris qui ait émis cette opinion sur la Banque de France et sur la coupable conduite de M. Bcslay et de plusieurs de ses collègues. Le général Cluseret, délégué par la Commune à la guerre, était du même avis que nous sur ce sujet. Voici ce qu’il en a dit dans le tome II de ses Mémoires , en faisant allusion à l’entrevue qu'il a eue avec le baron allemand de Holstein et relative au paiement du premier terme de l’indemnité de guerre.

« Je ne lui parlai pas de la Banque, dit-il, qui fournissait les millions par centaines à Versailles, sous le nez de Jourde et de Beslay, qui laissaient faire, on aurait pu leur donner l’ordre de payer et assurer l’exécution de l’ordre. Le crédit de la Commune de Paris et ses ordres valaient bien ceux de Versailles, au moins dans Paris.

«Quelle étrange politique financière que celle delà Commission des finances de la Commune 1 . Le peuple fait une révolution sociale et non politique, contre les capitalistes et non contre les personnes. Et la première chose que font les mandataires du peuple est de respecter le coffre-fort des capitalistes dans la personne de la Banque de France qui, protégée par la Commune, approvisionne Versailles, paie ses troupes, en un mot assassine le peuple, pendant que celui-ci monte la garde autour d’elle.

« Là était justement la différence entre la Révolution de 93 et celle de 1871. La première, faite contre la Caste, c’est-à-dire les personnes, devait fatalement conclure à la suppression des personnes. La seconde, dirigée contre les capitalistes, devait atteindre le capital. Là était sa logique et son succès. Au lieu de cela, dévoyée par les Jacobins et par eux ramenée aux errements de 93, elle conclut à la suppression des personnes, et massacre les otages, manque de logique et par suite de succès.

« Beslay, tout joyeux, se frottait les mains en pensant qu’il avait découvert 40 millions à la Banque. Jourde, était tout lier

» La première commission des finances était composée des citoyens Clément Victor, Varlin, Jourde, Beslay et Régère.

d'obtenir 1 million et Varlin 500,000 francs par jour. Ni les uns, ni les autres ne faisaient attention au milliard qui fonctionnait pour Versailles *.»

Plus loin, à la page 205, du môme volume de ses Mémoires. , le général dit encore :

« Si le prolétariat eut été plus instruit et plus capable, il n’aurait pas monté la garde autour de la Banque pour empêcher qu’elle ne fut troublée dans sa mission de soudoyer l’armée de Versailles.

« S’il avait eu la moindre idée financière et la connaissance la plus rudimentaire du principe des armées permanentes, dit-il encore, il aurait de suite saisi la Banque, sachant que du moment où l’armée de Versailles ne recevrait plus régulièrement sa solde, elle se débanderait. Pas d’argent pas de Suisses. Or, tout soldat est Suisse en matière de solde.

« Cette faute capitale fut encore le fait d’un bourgeois déclassé par la faillite, de Beslay père, qui fut le mauvais génie de la Commune.

« Ce fut lui qui inventa le respect de la Banque, basé sur la solde de la garde nationale. Rompu à la logomachie financière, ce failli démontra à Jourde, à Varlin et à Lefrançais, que si on touchait à la Banque, ses billets deviendraient des assignats. Et il ajoutait pontificalement :

— « Comment payerez-vous la garde nationale avec cela?

« Et l’encaisse métallique, m’écriai-je?

« Oh ! 40 millions au plus répondait-il.

« Mensonge effronté ! le 24 février 1848, c’était moi qui occupait la Banque, et voulant me rendre compte devisu , de l’étendue de ma responsabilité, je vérifiai le fameux cylindre. Il y avait plus de 200 millions1 2. En vain je sermonnais mon ami Varlin et lui

1 Mémoires du général Cluseret, t. II. p. 10.

2 Ce 18 mars 1871 il y avait plus de 3 milliards à la Banque, dont au moins 500 millions en monnaie, en lingots d’or et d’argent et en objets précieux, bijoux, diamants, argenterie, etc., etc., ainsi que le prouvent le bilan de la Banque à ce jour et la dépo-

représentais qu’il était dupe d’un traître; que, n’y eut-il que JO millions, encore valait-il mieux les garder que de les laisser servir à payer les hommes qui nous attaquaient; que les billets ne seraient nullement dépréciés pour être séquestrés, et que quant à la solde de la garde nationale, elle était assurée, puisque c’était sur la triple garantie de Jourde, de Beslay et de lui,Varlin, que je venais d’offrir 350 millions comptant à Bismarck sur la première échéance du tribut de guerre ; qu’enfm, tout cela fut-il vrai, il était monstrueux de donner au prolétariat l’exemple navrant de socialistes montant la garde autour de l’établissement de crédit du capital contre le travail, c’est-à-dire de l'assassinat du travailleur par son exploiteur séculaire.

« Varlin me quittait convaincu pour retomber dans les sophismes de Beslay, soutenu par Lefrançais et Jourde, dont il ne savait se séparer.

« Le plus coupable après Beslay fut Lefrançais, qui ne pouvait prétexter d’ignorance et dont Beslay paya la complicité en faisant éditer plus tard, à ses frais, son histoire de la Commune.

«Néanmoins, j’allais passer outre, trancher la questionne mon autorité privée quand je fus arrêté. J’ai de fortes raisons de croire que cette détermination de ma part ne fut pas étrangère à mon arrestation.

« Veut-on maintenant'connaître l’opinion d’un des premiers financiers de l’Europe sur cette question? ajoute le général Cluseret :

« Étant à Genève et causant avec le chef de la célèbre maison Lombard et Odier, je lui demandai : — « Quel aurait été selon vous l’effet financier de l’occupation militaire de la Banque? »

Voici sa réponse :

— «Si vous aviez eu l’intention de vous emparer de la Banque pour la détruire, ce n’est pas au commerce français que vous eussiez fait tort, mais à celui de l’Europe. En vous en emparant, dans le seul but de l’empêcher de fonctionner contre vous, eussiez-vous changé tout le personnel et interrompu son action

sition de M. de Ploeuc, devant la Commission d’enquête parlementaire.

L\ COMMUNE

momenlanénient, vous n’altériez en rien sa situation, ni la valeur de ses billets. »

« Certes je suis bien loin d’être un financier et si ma cervelle a un lobe réfractaire à toute assimilation, c’est bien celui de la finance; mais le simple bon sens me disait ce que le financier genevois m’a confirmé.

«Je m'arrête sur ce fait, un des plus désastreux pour la Commune et qui a fourni l’exemple le plus saisissant des tristes conséquences de l’ignorance pour le prolétariat.

« Incapable déjuger par lui-même le prolétaire honnête et dévoué, dont Varlin fut la personnification la plus pure, irréprochable, honnête et dévoué jusqu’à la mort, s’abandonne par modestie aux mains d’aigrefins bourgeois, comme Beslay.

« Aussi, qu’en est-il résulté? Varlin fusillé, et Beslay simplement exilé pro temporé. Toute la philosophie de la Commune est là *. »

Tout ce que le général Cluscret dit est parfaitement vrai, cependant, nous ferons remarquer que l’infortuné Varlin, qui a payé si cher et d’une façon si lamentable la confiance qu’il avait dans les conseils de M. Beslay et la faute énorme qu’il a commise en les écoutant et en les suivant, n’était pas un ignorant en matière de Banque , il connaissait parfaitement quels étaient les énormes prilègcs et le monstrueux monopole dont la Banque de France jouissait ; il avait souvent, avant le 18 mars, discuté dans les réunions publiques et privées et au Comité de la Corderie, cette grande question de la Banque de France, et toujours il s’était prononcé ainsi que tous les socialistes révolutionnaires, pour l’abolition de son monopole et de ses privilèges, et nous n’aurions jamais cru alors qu’il serait plus tard un de leurs sauveurs.

Aussi, le 19 mars, quand nous sommes allés au Comité central réclamer l’occupation immédiate de la Banque de

1 Mémoires du général Cluseret, t 11, p. 206, 207, 208 et 209.

France, notre surprise a été bien grande en voyant Varlin s’y opposer, et quand plus tard, pendant la Commune , nous avons encore vu Varlin faire la même chose, noire étonnement indigné n’a fait que grandir.

Nous étions réellement stupéfait lorsque nous insistions pour que l’on occupât la Banque de France, afin qu’elle ne puisse pas fournir de l’argent à nos ennemis, d’entendre le même Varlin nous interrompre en nous disant :

— « Taisez -vous, malheureux ! que nous proposez-vous là, vous voulez donc ruiner le crédit de la Commune? Si on faisait cela, les billets de banque n’auraient plus de valeur, avec quoi payerions-nous la garde nationale? »

Quand lui et ses collègues nous faisaient cette réponse, ridicule et stupide, nous ne pouvions leur dissimuler notre étonnement et notre indignation et nous leur répondions en haussant les épaules :

— « Nous payerons la garde nationale avec l’encaisse de la Banque. Quant au crédit de la Commune , il est joli, vous pouvez vous en vanter :

« Vous allez de temps en temps mendier quelques centaines de mille francs à la Banque, qui vous en fait l’aumône avec parcimonie et de mauvaise grâce, pendant qu’elle fournit à M. Thiers les subsides énormes qui doivent se monter à des centaines de millions, et dont il a besoin pour organiser son armée.

k C’est pour sauvegarder stupidement la valeur de quelques malheureux billets de cent francs, qu’on vous donne par charité, que vous sacrifiez les intérêts les plus précieux de la Commune et que vous la conduisez à sa perte, tandis que vous pourriez assurer son triomphe en occupant la Banque, en la mettant ainsi dans l’impossibilité d’envoyer un centime au gouvernement de Versailles, et vous trouveriez dans ses caisses plus d’un demi-milliard en

monnaie, en lingots et en matières précieuses. Vous auriez ainsi plus d’argent qu’il ne vous en faudrait pour solder la garde nationale et faire face à toutes vos dépenses pour plus d’un an, et vaincre Versailles, alors sans le sou, et bientôt sans armée et sans fonctionnaires. »

Tout ce que nous disions était vrai, mais inutile. C’était en vain que nous rappelions à Varlin son langage et ses opinions d’autrefois sur la Banque et sur la féodalité capitaliste, qu’il avait juré de détruire pour émanciper les prolétaires. Il restait sourd à nos objurgations et nous répétait toujours son éternel refrain :

— « Ce que vous demandez est impossible. Taisez-vous, malheureux ! Vous allez ruiner le crédit de la Commune/ »

Depuis, il a bien cruellement expié la faute qu’il a commise en ne faisant pas occuper la Banque et en écoutant les conseils des traîtres Beslay, Jourde, Lefrançais, et Cie.

D’après tout ce qui précède, la trahison de M. Beslay, délégué de la Commune à la Banque, est flagrante, ainsi que celle de M. de Ploeuc, et s’il y a deux traîtres qui auraient bien mérité d’être arrêtés et de partager le sort de Chaudey, de Clément Thomas, de Lecomte, etc., c’étaient certainement MM. de Ploeuc et Beslay, qui complotaient le renversement de la Commune et le massacre de ses défenseurs, et qui fournissaient l’argent nécessaire à leurs ennemis pour l’accomplissement de ce crime. Mais la Commune, tous ses comités, tous ses fonctionnaires et ses chefs militaires étaient à la fois aveugles et sourds ; ils ne voyaient et n’entendaient rien ou ne voulaient rien voir et rien entendre; ils laissaient s’ourdir autour d’eux tous les complots et s’accomplir toutes les trahisons sans s’en préoccuper, sans les empêcher, sans faire punir les coupables. Cette conduite inouïe,

insensée, est incompréhensible ; on aurait cru que tous ces gens-là couraient volontairement à leur perte.

Nous avons déjà dit que la Banque de France était gardée par environ 480 de ses employés, organisés militairement en trois compagnies placées sous les ordres du commandant Bernard. Le Comité central avait eu le tort grave de ne pas exiger dès le premier jour le licenciement et le désarmement de ce petit bataillon spécial d’employés de la Banque ; mais un peu plus tard, au mois d’avril, la Commune rendit un décret ordonnant la dissolution de toutes les compagnies et de tous les corps spéciaux, et l’incorporation de leurs hommes dans les bataillons réguliers de la garde nationale.

« Comme il n’existait à cette époque, dit M. de Ploeuc, en dehors des cadres, que le bataillon de la Banque de France, je ne doutais pas que ce décret n’eut pour objet d’en préparer sa dispersion.

« Mais les archives de la Banque possédaient un décret de 1792, qui assignait aux employés des grandes administrations, leurs bureaux comme postes de combat quand la patrie était en danger. Ce décret a été mon talisman contre la dissolution de notre bataillon essayé de mille façons.

« La date vénérée, que j’avais à opposer à ceux qui s’adressaient à moi pour cet objet, faisait courber les têtes et nous gagnions quelques heures, après lesquelles emportés par les événements, on ne pensait plus à nous1. »

Du reste, le citoyen Beslay était toujours là chaque fois que la Banque avait quelque difficulté à surmonter, et il tenait scrupuleusement la promesse qu’il avait faite de sauver la Banque, qui fournissait au gouvernement de Versailles, l’argent nécessaire pour détruire la Commune ,

1 Voir l 'Enquête parlementaire sur les événements du 18 mars, t. II, p. 490, déposition de M. de Ploeuc.

et il ne manqua pas la bonne occasion qui lui était offerte de placer sous la haute protection du décretde 1792, le bataillon des employés de la Banque, et ce dernier ne fut pas dissous et il put ainsi continuer à braver l’arrêté de la Commune.

Mais M. Beslay ne se bornait pas à empêcher l’exécution des décrets de la Commune , il poussait le dévouement envers le sous-gouverneur de la Banque jusqu’à se faire son espion auprès de ses collègues de la Commune , à trahir leurs secrets et à les révéler à leurs ennemis.

Ainsi, ayant appris qu’un mandat d’arrêt avait été lancé contre M. de Ploeuc, il s’empressa d’en prévenir ce dernier afin qu’il puisse en éviter l'effet.

« Le 6 avril, [dit le sous-gouverneur de la Banque, je fus averti par Beslay, qu’à la requête de Raoul Bigault, j’allais être arrêté. Beslay me priait instamment de pourvoir à la sûreté de ma personne, en me disant très naïvement que, quoique membre de la Commune , il n’était pas sûr de me faire mettre en liberté, si une fois j’étais pris. C’était le lendemain ou le surlendemain de la loi des otages et de l’arrestation de l’archevêque de Paris.

« A dater de ce jour, je cessai d’habiter la Banque et je n'y suis plus revenu que par intermittence, de façon a déjouer autant que possible les tentatives qui pouvaient être faites contre ma personne.

« Le Conseil de régence ne pouvait plus désormais se réunir à la Banque, nous choisîmes pour lieu de nos réunions le domicile de M. Davillier jusqu’au jour où nous fûmes avertis (toujours par M. Beslayl que les Comités avaient décidé l’arrestation des régents. Chacun des membres du Conseil de régence pourvut à sa sécurité personnelle, mais le Conseil continua à se réunir comme par le passé. »

Comment pouvons-nous qualifier la conduite de M. Beslay, délégué de la Commune à la Banque , lequel profite de sa position officielle, qui lui permet de connaître

toutes les décisions de ses collègues et tous les secrets des comités et qui, au mépris de la plus vulgaire honnêteté les divulgue à leurs ennemis, leur fournit ainsi le moyen d’échapper aux décisions prises contre eux et leur permet de continuer à conspirer?

Si cela n’est pas une trahison des mieux établie, nous ne savons pas comment le nommer.

Ainsi M. Beslay a trahi la Commune en s’alliant avec M. de Ploeuc contre elle eten permettant àcedernier d’envoyer au gouvernement de Versailles tout l’argent dont il avait besoin, plus de 257,630,000 francs, pour faire la guerre à la Commune et la détruire.

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