CHAPITRE III
LA TRAHISON DE BESLAY PROUVÉE PAR L’AFFAIRE DES DIAMANTS DE LA COURONNE
M. Beslay s’est encore allié avec M. de Ploeuc et d’autres employés supérieurs de la Banque de France pour les aider à cacher les diamants de la Couronne et à les soustraire aux réclamations de la Commune.
Voici comment ce nouveau méfait du doyen de la Commune a été raconté par M. le Sous-Gouverneur de la Banque.
«Le 13 avril, dit M. de Plœuc, dans sa déposition devant la Commission d’enquête1, fut un jour de très grand péril, les délégués trouvèrent au ministère des Finances un procès-verbal dans lequel M. Rouland était intervenu comme gouverneur, et d’où l’on pouvait conclure que les diamants de la Couronne étaient à la Banque de France.
« En conséquence, la Commune avait donné ordre à ses délégués d’exiger la remise des diamants ; mais de tenter de les obtenir par la voie amiable avant d’employer la force.
1 Voir le Rapport de celte Commission, déposition de Ploeuc t. II, p. 493.
« Les registres des dépôts ne portaient aucune mention des diamants de la Couronne. La Commune pouvait croire à une dissimulation de notre part et ordonner une perquisition qui eut été désastreuse...
« J’affirmais que les diamants n'étaient pas à la Banque, à lout risque.
« Nous fîmes demander par M. Beslay un laissez-passer à Raoul Rigault et nous envoyâmes à Versailles pour demander des éclaircissements au gouverneur de la Banque. Ses réponses nous permirent d’affirmer de nouveau que les diamants que réclamait la Commune n’avaient jamais été déposés à la Banque . »
Comme cette déposition de M. de Plœuc sur cet important sujet est fort peu explicative, nous avons cherché d’autres détails dans un des volumes que M. du Camp a publié contre la Commune , à l’aide des documents qui lui ont été fournis par le gouvernement de Versailles, et nous avons trouvé dans le récit de l’historien semiofficiel la preuve que dans ceLte affaire des diamants de la Couronne, M. Beslay a encore aidé de tout son pouvoir les autorités de la Banque à tromper la Commune.
«Le 13 avril, dit M. Du Camp, M. Mignot, caissier principal, ayant charge des objets précieux, vit entrer dans son cabinet Jourde, Varlin et Amouroux, accompagnés de Charles Beslay, qui paraissait fort animé :
— « Nous venons réclamer la remise des diamants de la Couronne, dirent-ils.
— «]Nous ne les avons pas, répondit M. Mignot; nous ne les avons jamais eus... »
« Les délégués déclarèrent ensuite qu’ils voulaient visiter euxmêmes tout de suite les dépôts de diamants faits par les particuliers, car ils étaient certains d’y découvrir les diamants de la Couronne. C’était exiger de M. Mignot qu’il livrât le secret de la Banque. Le dépôt des pierreries était caché et muré; il refusa.
« Il ne pouvait agir sans ordres; les délégués furieux se retirèrent.
— « Soit, dirent-ils, vous entendrez parler de nous!... »
On était fort inquiet. On l’eut été bien plus encore, si l’on avait su ce qui se passait. Jourde, Varlin, Amouroux, Beslay, s’étaient rendus à l’Hôtel de Ville, près de la Commission exécutive1. Amouroux avait demandé que des forces suffisantes fussent dirigées sur la Banque et qu’elle fut occupée militairement, que des recherches y fussent opérées, jusqu’à ce qu’on eut mis la main sur les diamants de la Couronne...
«Varlin approuvait, Jourde ne disait mot; Beslay prit la parole et fut écouté. Il affirma qu’il n’y avait pas à douter des fonctionnaires de la Banque. »
On sait que ceux-ci trahissaient la Commune en envoyant journellement et secrètement de l’argent au gouvernement de Versailles, ce qui n’était certainement pas une garantie de loyauté, mais cela était indifférent à M. Beslay, qui le savait et qui ajoutait ensuite : « qu’il ne pouvait admettre qu’on eut voulu le tromper ». Toutes les preuves sont contre la Banque, disait-il encore ; il le reconnaît, et cependant il se peut que tout ceci ne soit qu’un malentendu. Avant d’user envers elle des moyens de rigueur qu’on sera toujours à même d’employer, il
* Cette Commission était composée des citoyens: Eudes, Tridon, Vaillant, Lefrançais, Duval, Pyat et Bergeret. — Duval était mort assassiné par Vinoy, le 3 avril. — Duval, Bergeret et Eudes avaient été remplacés à la Commission exécutive, le 2 avril, par Delescluse, Cournet et Vermorel. — Le 10 avril, le citoyen Avrial avait remplacé Lefrançais. Cette Commission a fonctionné jusqu'au 21 avril; ce jour-là une nouvelle Commission composée des citoyens : Cluseret, Jourde, Viard, Paschal-Grousset, Vaillant, Protot, Cournet, Frankel et Rigault, a fonctionné jusqu’au 1er mai, elle a alors été remplacée par le premier comité de Salut Public, composée des citoyens A. Arnaud, Léo Meillet, Félix Pyat, Ranvier et C. Gérardin.
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COMMENT A PÉKI
demande à être autorisé à faire seul une démarche courtoise auprès de M. de Ploeuc, et il se fait fort d’obtenir à l’amiable la remise des diamants de la Couronne ; mais, comme il ne veut pas qu’on lui oppose de nouvelles dénégations, et qu’il est indispensable pour lui de parler preuves en mains, il prie la Commission exécutive de lui confierles procès-verbaux constatant le dépôt des diamants. Si la Banque persiste dans son refus , la Commune avisera.
«La motion de Charles Beslay fut adoptée, une lettre fut rédigée d’un commun accord. »
Voici la copie de cette lettre très curieuse pour ne rien dire de plus :
«13 avril.
« Commission exécutive :
« Citoyens délégués aux finances,
« La Commission exécutive, après avoir entendu le citoyen Beslay, estime qu’avant d'user à l’égard de la Banque de France d’aucun moyen de rigueur, il convient qu’une démarche soit faite par ledit citoyen Beslay, afin d’obtenir amiablement la remise des diamants de la Couronne, « sauf en cas d’insultes » à employer la force.
« Le citoyen Beslay promet d’apporter une solution définitive à quatre heures de relevée...
« La Commission vous prie de ne voir dans cette invitation que le désir de ménager les rapports de la Commune et d’un établissement financier qui nous a été et qui nous sera encore utile. »
« Signé : Ch. Delescluze, G. Tridon. »
Il a dû en coûter beaucoup au citoyen Tridon, révolutionnaire hébertiste intelligent, de signer une lettre aussi plate et aussi naïve, car les seuls services que la Banque ait jamais rendus à la Commune , c’est de la trahir en
fournissant 257,630,000 fr. à ses ennemis, pour les aider à l’égorger.
Le doyen de la Commune, Ch. Beslay, se rendit en conséquence seul auprès de M. de Plœuc, qui lui assura que les diamants de la Couronne n’étaient, pas à la Banque, il écouta toutes les explications que ce dernier lui donna, et « la bonne foi du sous-gouverneur lui parut évidente», comme toujours; cependant, malgré la bonne opinion qu’il avait de lui, il l’interrompit en lui disant :
— < Tout cela serait fort bien si je n’avais en poche la preuve que les diamants de la Couronne sont ici : j’admets que vous l’ignoriez, mais je suis certain que le dépôt a été fait et je vais vous le démontrer. »
« Alors à la stupéfaction de M. de Plœuc, il lui présenta deux procès-verbaux en original (sic)1 2, l’un daté du mercredi 10 août 1870, constatant que les diamants de la Couronne ont été déposés « dans la resserre principale à deux clés de la Caisse centrale du Trésor public ». Le second, dans lequel (sic) 2 Charles Beslay, articulant lentement et appuyant sur chaque mot, lut : «D’une décision prise aujourd’hui, 30 août 1870, par le Conseil « des ministres, réunis au Palais des Tuileries sous la présidence « de l’impératrice, il résulte que pour parer aux éventualités de « la guerre, il convient de transférer le colis ci-dessus indiqué à « la Banque de France, qui prendra pour la sûreté et laconserva- «tion de ce dépôt, les soins et les précautions qu’elle prend pour « la sûreté et la conservation de son encaisse. En exécution de «cette décision, nous, maréchal Vaillant, ministre de la Maison de « l’Empereur, assisté du trésorier de la cassette da Sa Majesté et « d’un des joailliers de la Couronne, avons retiré de la resserre du « Trésor public, pour en faire la remise au gouverneur de la «Banque, la caisse dont la description précède et nous avons « reconnu que les cachets apposés sont intacts.
1 Nous conservons les fautes de français, car quoique académicien, M. Du Camp en fait très souvent.
2 Môme observation.
« Nous, ministre des Finances, assisté du caissier payeur «central du Trésor publicet du contrôleur central, avons reconnu « également l'intégrité des cachets. Et nous, Rouland, sénateur, «gouverneur de la Banque de France, ayant reçu ladite caisse « garnie des cachets ci-dessus indiqués et, recevant ce dépôt «nous avons déclaré et déclarons que nous prendrons pour sa «conservation et sa sûreté, les soins et les précautions que nous « prenons pour les valeurs de la Banque, entendant d’ailleurs ne « répondre en aucune façon des événements de force majeure tels « que cas de guerre. »
«Charles Beslay s’arrêta. — « Est-ce clair? dit-il. » Puis mettant le doigt sur chaque signature et les montrant au marquis de Plœuc : — « Voyez, dit-il, le ministre de la Maison de l’Empereur, Vaillant. — «Le trésorier de sa cassette, Ch. Thélin. — « Le joaillier de la Couronne, Alfred Bapst. — « Le ministre des Finances, Magne. — « Le caissier central, A. Tourneur. — «Le gouverneur de la Banque de France, Rouland. — « Rouland, c’est sa signature, vous la reconnaissez? S'il a reçu les diamants de la Couronne au nom de la Banque, c’est à la Banque que sont les diamants de la Couronne, ce procès-verbal en est la preuve absolue ; qu’avez-vous à répondre ?
— «Rien, dit M.'de Plœuc, sinon que les diamants de la Couronne ne sont pas ici : je vous l’affirme sur l’honneur1. »
Il est clair que ce monsieur niait l’évidence. Qu’est-ce que son affirmation sur l’honneur pouvait bien valoir? Est-ce que le sous-gouverneur de la Banque pouvait être un homme d’honneur, lui qui envoyait secrètement des centaines de millions au gouvernement de Versailles, après les engagements formels qu’il avait pris avec M. Beslay de ne pas le faire et de lui faire connaître tous « ses rapports avec Versailles? » Puis après avoir ainsi nié l’évidence, en présence des preuves authentiques et officielles placées devant lui, M. de Ploeuc continua sa co-
1 Voir les Convulsions de Paris , t. III, p. 194, par M. Du Camp.
médie de dénégation. Voici comment M. Maxime Du Camp la retrace :
« On fit, dit-il, appeler les chefs de services, on leur donna lecture de ce document qui semblait ne laisser aucun doute sur la réalité du dépôt ; chacun se contenta de déclarer que les diamants n’étaient pas à la Banque '. »
Ils répétaient naturellement ce qu’ils avaient entendu dire à leur chef, M. le marquis de Plœuc, sous-gouverneur de la Banque.
« On était fort embarrassé, dit encore M. Du Camp, l’historiographe officieux du gouvernement de Versailles. Il y avait là un problème dont la solution échappait. M. Marsaud prit le procèsverbal, le relut attentivement ; il fit remarquer qu’il était spécifié que la Banque prendrait pour ce dépôt le soin qu’elle prend pour la conservation de son encaisse. Plus loin, le gouverneur déclare qu’il prendra les mêmes précautions que pour les valeurs de la Banque.
— « Eh bien? dit Beslay.
— « Eh bien, répondit M. Marsaud, avec son fin sourire, l'encaisse et les valeurs de la Banque ont été emportées loin de Paris à la fin d’août et dans les premiers jours de septembre ; il est fort probable que les diamants de la Couronne ont suivi la même route, le gouverneur se sera directement arrangé avec les ministres et nous n’en avons rien su. »
Tout ce que M. Marsaud affirme là, comme des faits prouvés, ne sont que de pures suppositions de sa part; car, il n’offre aucune preuve du prétendu transport des trésors de la Banque de France et des diamants de la Couronne loin de Paris, que nous ne contestons pas; mais dans ce cas il n’en sont pas moins restés sous la garde et entre les mains de la Banque avec ses autres valeurs. Quand au prétendu arrangement survenu ultérieurement entre les
1 Convulsions de Paris, t. III. p. 194.
GOMMENT A PERI
ministres et M. Rouland, il n’est certainemen t qu’une pure et gratuite hypothèse que rien ne justifie, et le dépôt desdits diamants de la Couronne entre les mains du gouverneur de la Banque est un fait prouvé par un procès-verbal authentique, revêtu des cachets de l’État et des signatures des ministres et des plus hauts fonctionnaires du gouvernement. Il n’est pas admissible que M. Rouland, gouverneur de la Banque, qui avait donné un reçu de ces diamants dans des conditions aussi solennelles, et avec des formalités aussi sérieuses et aussi nombreuses, se soit dessaisi de ces pierreries, d’une aussi grande valeur, (trente ou quarante (millions), sans se faire rendre son reçu ou se faire donner une décharge ou tout au moins un récépissé par le représentant du gouvernement auquel il aurait rendu les diamants ; mais M. Rouland n’en- a jamais produit, jamais même invoqué, et pour une bonne raison, c’est qu’il n’en avait pas, car les diamants étaient restés entre ses mains et sous sa responsabilité à la Banque de France, soit à Paris, soit autre part, et puisque les registres de cette dernière ne constataient pas leur présence dans les mains de la Banque, il y avait irrégularité criminelle dans les écritures, et la Commune avait parfaitement le droit d’exiger la remise des diamants dissimulés, retenus clandestinement et frauduleusement, ou la production d’une décharge régulière constatant qu’ils avaient été retirés de la Banque, et comme elle n’obtenait alors ni l’une ni l’autre de ces deux satisfactions, il était certain que la Banque était coupable, et c’était un devoir impérieux pour la Commune de poursuivre cette affaire jusqu’au bout, jusqu’à ce qu’elle eut découvert le trésor qu’elle cherchait et pour cela elle devait occuper la Banque, vérifier ses correspondances, ses livres, ses caisses, ses resserres, ses cachettes et ses caves, afin de rechercher les diamants qui lui avaient été confiés, qu’elle dissimulait et ca-
chait frauduleusement, et la Commune devait s’assureren outre, si la Banque ne commettait pas d’autres soustractions de valeurs, et si ses livres ne contenaient pas d’autres coupables irrégularités et ses correspondances des preuves d’envois criminels d’argent au gouvenement de Versailles et d’une conspiration contre la Commune.
M. de Ploeuc et tout le haut personnel de la Banque, qui n’ignoraient rien de tout cela, étaient très effrayés de la réclamation qui leur était faite, des perquisitions et de l’occupation dont ils étaient menacés; leur protecteur, le duyen de la Commune , partageait leur anxiété et leurs craintes.
« M. Charles Beslay ne demandait qu'à gagner du temps, dit M. Du Camp, une exécution de vive force contre la Banque, lui répugnait singulièrement. Il déclara, — « qu’il ne pouvait douter « de la sincéritédesescontradicteurs, qu’il s’en sentait ébranlé. »
M. de Ploeuc profita de cette déclaration, pour se tirer de l’embarras et du danger dans lesquels il était.
— « II y a, dit-il, raconte encore M. Du Camp, un moyen bien simple de savoir la vérité; car il est évident que nous l'ignorons, que M. Rouland seul la connaît. Faites-nous donner un laissezpasser au nom de M. Lisa, l’un de nos inspecteurs, il se rendra à Versailles, verra M. Rouland et demain nous saurons à quoi nous en tenir.
— « Mais, dit Beslay, j’ai promis à la Commission exécutive de lui rapporter une réponse avant quatre heures.
— « Vous la prierez d’attendre, répond M. de Plœuc, un jour de plus ou de moins c’est peu de chose en pareille circonstance. »
Le compère Beslay se leva en disant :
— « Vous avez raison, je ne puis du reste me figurer que vous vouliez me tromper, je vais chez Raoul Rigault. »
«Une heure après M. Lisa avait son laissez-passer et pouvait partir pour Versailles.
« Le lendemain, M. Lisa était revenu, rapportant une longue lettre de M. Rouland qui contenait toutes les explications désirables. Ces explications, M. de Ploeuc venait déjà de les recevoir par le contrôleur, M. Chazal, qui avait été chargé luimême d'effectuer le transport des diamants et qui, absent de la Banque au moment de la réclamation des délégués et de l’altercation avec Charles Beslay, n’avait pu confirmer plus tôt au sous-gouverneur le secret dont il était le dépositaire. La lettre de M. Rouland confirmait les faits dont le marquis de Ploeuc venait d’avoir connaissance.
« Dans la dernière quinzaine d’août, raconte encore M. Du Camp, au moment même où la Banque préparait l’évacuation de son encaisse métallique, espèces et lingots, M. Rouland avait été mandé près du ministre d’Etat, qui lui avait proposé de recevoir en dépôt les diamants de la Couronne, M. Rouland avait refusé.
« Ce n’est pas au moment, dit-il, où je cherche à transporter hors de Paris mes valeurs monétaires que je puis me charger d’un dépôt qui, par sa seule importance, appellerait sur la Banque, une attention qu'il est prudent d’éviter.
>< Le maréchal Vaillant avait alors offert à M. Rouland, de mettre à sa disposition en lieu sûr, un local où il pourrait transférer et abriter ses richesses métalliques, à la condition qu'à ce dépôt il ajouterait celui des diamants de la Couronne et que tout serait surveillé par des garçons de recette placés sous les ordres d’un inspecteur de la Banque. Ce traité avait été conclu ; les diamants reçus en charge par le gouverneur étaient partis le 30 août, dans les wagons qui emportaient plusieurs millions appartenant à la Banque. Les diamants et les millions n’avaient pas été déplacés, ils étaient encore à l’arsenal de Brest, où, ajoutait M. Rouland en terminant sa lettre, la Commune avait tout loisir de les envoyer chercher.
« Ces explications furent transmises à Charles Beslay qui s’en montra satisfait. La Commune fut moins contente et estima que les membres du gouvernement de Versailles étaient des voleurs1. »
Voir, les Convulsions de Paris, p. 188 à 196, t. III.
Les citations qui précèdent contiennent beaucoup de faits vrais et quelques-uns qui sont complètement faux.
D’abord, il n’est pas vrai que M. Rouland ait refusé de recevoir le dépôt des diamants de la Couronna le 30 août 1870; en secondlieu.il est tout aussi contraire à la vérité de dire que ces diamants n’étaient pas à la Banque de France, à Paris, mais à l'arsenal de Brest, en avril 1871, lorsque les délégués de la Commune les réclamaient.
Nous allons rétablir les faits dans toute leur exactitude et faire justice des assertions fausses de MM. Du Camp, de Ploeuc et des autres employés de la Banque au sujet de ces diamants.
D’abord, il est prouvé d'une manière incontestable à 1 aide des procès-verbaux authentiques et officiels, que nous avons cités, revêtus des signatures et des sceaux des plus hauts fonctionnaires de 1 Empire et de ceux de M. Rouland, directeur de la Banque, que le 30 août 1870, ce dernier avait reçu et accepté en dépôt les diamants de la Couronne; c'est là un tait avéré qu il ne serait pas sérieux de nier.
Mais ce qui est vrai aussi, et ce que M. Du Camp aurait dû dire, s’il n’avait pas été forcé de mentir pour le besoin de sa cause et de sa thèse, et pour affirmer et soutenir comme M. de Ploeuc et tous les employés de la Banque, que les diamants de la Couronne n'étaient pas dans les caves de cette dernière, en avril 1871, c’est que, quand M. Rouland en avait accepté le dépôt, les nouvelles de nos premiers revers et de la marche des armées allemandes sur Paris arrivèrent, jetèrent partout le trouble et l épouvante, et que le gouvernement et la Banque de France cherchèrent à soustraire les richesses enfermées dans les caves de cette dernière au danger qu elles couraient si les armées ennemies parvenaient à s’emparer de Paris, et
qu’il fut alors décidé que pour les soustraire à ces derniers, elles seraient envoyées au loin et que l’arsenal de Brest, ayant été proposé comme un lieu sûr et une cachette offrant de grandes sécurités, fut accepté, et que les diamants de la Couronne y furent envoyés avec les trésors de la Banque sous la rubrique : « matériel de guerre, armes, munitions etc., » et placés sous la surveillance de ses garçons de recettes, mis eux-mêmes sous les ordres d’un inspecteur de la Banque. C’est-à-dire que le gouvernement fournissait le lieu de refuge où ces valeurs immenses ont été soigneusement cachées, mais qu’elles restèrent toujours sous la surveillance, la gardent la responsabilité de la Banque de France, à laquelle elles appartenaient en grande partie; les diamants de la Couronne leur furent simplement adjoints dans les circonstances et aux conditions que nous venons d’indiquer; mais la Banque en resta la gardienne responsable, ainsi que le constatent l’acte de dépôt signé du ministre d’État et des hauts dignitaires de l’Empire, dont nous avons parlé, et le récépissé de M. Rouland; ce que M. Du Camp a lui même reconnu, quand dl a dit que ce sont les agents de la Banque qui avaient été chargés de la garde de ces trésors.
Mais ce qu’aurait encore dû dire M. Du Camp, c’est qu’aussitôt que les préliminaires de la paix avaient été signés, après la capitulation du 22 janvier 1871, tous les trésors de la Banque de France, y compris les diamants de la Couronne, cachés à l’arsenal de Brest, avaient repris le chemin de Paris et avaient été replacés dans les caves de la Banque de France1 et que, les derniers y étaient encore
1 Et une preuve de cela, c’est que le 18 mars, quand larévolution a triomphié, il y avait plus de 3 milliards de valeur à la Banque de France et il est certain que les diamants de la Couronne avaient été ramenés dans les caves de la Banque à Paris, avec tous les autres trésors, puisqu’ils étaient placés en dépôt chez cette dernière qui en avait donné un reçu et en était responsable.
le 13 avril 1871, quand la Commune les réclamait, malgré l’affirmation contraire de M. de Ploeuc et de tous les employés de la Banque et celle de M. Rouland, gouverneur de cette dernière, lequel d’après M. Du Camp, affirmait dans la lettre qu’il avait remise à M. Lisa, contrôleur de la Banque, que les diamants de la Couronne n’étaient pasàîla Banque à Paris, à l’époque dont nous parlons, et qu’ils étaient encore cachés alors « dans l’arsenal de Brest, où les membres de la Commune » avaient tout le loisir de « les envoyer chercher. »
Ces dernières déclarations sont aussi peu véridiques et aussi peu sérieuses que la première, car il est certain que si ces sommes et ces valeurs considérables, avaient encore été cachées dans l’arsenal de Brest, après le 18 mars, M. Thiers se serait empressé de puiser dans ce trésor ainsi placé en province sous sa dépendance, tout l’argent dont il avait un si grand besoin alors pour organiser l’armée avec laquelle il se préparait à reprendre Paris et à détruire la Commune.
Mais, ainsique nous l’avons dit, il y avait longtemps que toutes ces richesses étaient revenues dans la capitale, car après l’armistice de janvier 1871, tous les trésors transportés en province avaient été ramenés dans Paris, pour faire face aux dépenses si urgentes et si nombreuses du gouvernement, qui avaitdû payer aux allemands 200 millions de francs de contributions de guerre pour la rançon de Paris, sans compter les sommes énormes s’élevant à 500 millions à payer pour le premier terme de l’indemnité de guerre, celles à solder aux armées allemandes pour les frais d*occupation, celles non moins considérables que nécessitaient la réparation de nos désastres et le ravitaillement de la capitale, car c’est dans les caves de la Banque que l'on a puisé les avances nécessaires pour faire face à toutes ces dépenses.
C’est M. Du Camp, lui-même, qui nous a raconté tout cela dans les livres qu’il a publiés contre la Commune. Voici ce qu’il a encore dit textuellement à ce propos et qui prouve bien que tous les trésors de la Banque, d’abord envoyés à Brest, étaient revenus à Paris avant le 18 mars.
« On avait besoin de métal dans notre grande ville, dit M. Du Camp, car il était urgent de faire disparaître de la circulation tous ces minces billets de un ou deux francs, frappés par des établissements de crédit particulier et qui avaient servi de monnaie absidionale, mais auxquels notre richesse ne nous a pas accoutumés. Les sacs d’or sortaient donc de leur cachette et rentraient dans les caves de la rue de la Vrillière, les lingots étaient prêts à être transportés à l’hôtel des Monnaies, aux balanciers duquel il fallait donner du travail 1 ».
M. Du Camp, nous explique ensuite, quels étaient les directeurs et les employés de la Banque, puis il ajoute :
«C’était là le personnel. Quelle fortune allait-il avoir à défendre? »
Cette dernière était le capital enfermé à cette époque, 18 mars 1871, dans les caves de la Banque de France, et qu’il estime à 2,980,000,000 de francs.
Cet avoir de la Banque de France au 18 mars 1871, donné par M. Maxime Du Camp, se rapproche beaucoup de celui que M. de Ploeuc a déclaré et dont il a donné le compte détaillé dans sa déposition devant la Commission d’enquête parlementaire sur les événements du 18 mars.
Cependant, il est bien probable que les capitaux con-
1 Voir les Convulsions de Parts, par Maxime Du Camp, t. II, p. 11b et 118.
tenus dans les caisses el dans les caves de la Banque étaient encore plus considérables que ceux accusés par ces deux messieurs, car M. Du Camp nous a dit qu’il avait fallu cinq cents « colliers » pour transporter les 24,853 caisses contenant cette fortune énorme qui pesait 1,258,260 kilogrammes, et qui représentait 520 millions en métal seulement.
Or, dans le bilan de la Banque, tel qu’il a été fourni par MM. de Ploeuc et Du Camp, le métal comprenait : 77 millions en monnaie ou espèces sonnantes, 11 millions en lingots, 7 millions en bijoux et 120 millions d’autres valeurs métalliques, dont le total ne s’élèverait ainsi qu’à 215 millions, tandis que M. Du Camp déclare que ce total métallique était de 520 millions *. D’où il résulte que M. de Ploeuc aurait dissimulé dans son bilan 305 millions de matières métalliques. Ce qui nous fait supposer que cette dissimulation a réellement eu lieu, c’est que M. de Ploeuc, sous-gouverneur de la Banque a dit lui-même, dans sa déposition devant la Commmission d’enquête :
« Nous avions des lingots pour d’assez fortes sommes, mais nous n’en avions conservé dans nos écritures apparentes que pour 11 millions de francs. » Cette déclaration prouve que la Banque tenait des écritures apparentes fausses, à l’aide desquelles clic dissimulait en moins son encaisse métallique afin de tromper la Commune , si elle était parvenue à s’emparer de ses livres. Ainsi, il est plus que prouvé, par les aveux mômes de MM. de Ploeuc et Du Camp, que la Banque de France avaii en sa possession, dans ses caves, un capital de plus de 3 milliards et que par conséquent, elle avait ramené à Paris, du 22 janvier au 18 mars 1871, dans ces dernières, tout le
’ Voiries Convulsions de Paris , t. III, p. 113, par M. Du Camp.
montant des valeurs qu’elle avait fait transporter à Brest, à la fin d'août et au commencement de septembre 1870, et parmi lesquelles il y avait certainement les diamants de la Couronne, placés sous sa responsabilité.
Maintenant, quelle foi pourra-t-on avoir dans les déclarations de M. Du Camp, quand on saura qu’après avoir donné lui-même le bilan de la Banque de France, après le 18 mars, et pendant la Commune, et après avoir reconnu qu’il y avait alors dans les caves de la Banque pour deux milliards neuf cent quatre-vingt millions de valeurs, il ose déclarer, comme il l’a fait à la page 113 de son troisième volume de ses Convulsions de Paris, « qu’il n’y avait plus rien aux mauvais jours de la Commune , dans les caisses de la Banque que l’on voulait visiter. »
Et enfin, quand il a affirmé tout ce qui précède, si contradictoire, il vient ensuite raconter, à la page 243 du même volume, avec de grands détails, l’ensablement des valeurs « en sacs d’or contenant 10,000 francs, en sacs d’argent de 1,000 francs, en liasses de billets de banque, représentant un million, en billets à ordre, en enveloppes contenant les titres de toutes provenances et de tous les pays, etc..; que les garçons de recettes, babits bas et manches retroussées, sur les escaliers, dans les couloirs, dans les serres et dans les bureaux, faisant la chaîne, se repassaient «de main en main » pour les déposer dans les caves et les ensabler.
« Cette opération commença le 20 mai, à une heure après midi. D’abord par l’or, l’argent et les billets de banque. Cela dura trois heures. De quatre à six heures, on transporta les effets de commerce en portefeuilles et de six heures à minuit, on descendit les titres déposés du haut delà Banque jusqu’au fond des sous-sols ». Ainsi, il a fallu onze heures de travail aux 500 employés de la Banque pour déposer tous ses trésors dans ses caves, et
M. Du Camp a constaté tout cela après avoir déclaré, cent trente pages avant dans le même volume, comme nous l’avons déjà dit, qu’à l’époque dont il parle, il n’y avait « plus rien dans les caisses de la Banque. » Nous avons insisté sur ces détails fournis par M. Du Camp pour montrer le peu de valeur de ses dires, de ses assertions et de ses affirmations, qui ne sont qu’un tissu de contradictions et de mensonges faits à plaisir.
M. Rouland, gouverneur de la Banque, est tout aussi véridique et tout aussi sérieux que l’académicien Du Camp, quand il invite les membres de la Commune d’aller à Brest vérifier les prétendus trésors enfermés dans l’arsenal et qui n’y étaient plus depuis longtemps, ce qu’il savait mieux que personne, puisque c’était lui qui avait donné l’ordre de les réintégrer dans les resserres de la Banque de France à Paris.
C’était sans doute par ironie, et pour faire de l’esprit fort peu de saison et de circonstance, qu’il avait invité les délégués de la Commune à aller à Brest s’assurer de la présence des diamants de la Couronne dans l’arsenal de cette ville; car s’ils y fussent allés ils auraient été arrêtés et fusillés par les féroces amis de M. Rouland, bien moins débonnaires que les membres de la Commune qui accordaient beaucoup trop facilement des sauf-conduits aux gens delà Banque de France qui les trahissaient.
Ainsi on voit que tout ce qu’ont dit et écrit MM. Rouland, Du Camp, de Ploeuc et Beslay, au sujet de l’affaire des diamants de la Couronne pendant la Commune, n’est qu’un ramassis de mensonges, d’inventions fausses et de faits controuvés destinés à faire croire que ces joyaux n’ont jamais été déposés à la Banque de France, à Paris, tandis qu’il y avait une pièce authentique, officielle, irréfutable, certaine, constatant leur dépôt dans cet établisse-
ment et signée par M. Roulaud lui-même qui nie celui-ci.
Mais s’il est besoin encore, après tout cela, d’une autre preuve encore plus concluante, plus éclatante, s’il est possible, nous allons la produire.
M. de Ploeuc, sous-gouverneur de la Banque, après avoir nié effrontément « à tout hasard »., comme il l’a dit, la présence des diamants de la Couronne, dans les resserres de la Banque, à Paris, a déclaré, dans son témoignage fait sous serment devant le 3e Conseil de guerre de Versailles, dans sa séance du 12 août 1871, « que ces diamants avaient été déposés à la Banque de France et qu’ils s’y trouvaient encore sous la Commune, lorsque cette dernière les réclamait, les 13 et 14 avril 1871 1 ».
Ainsi, ce n’est qu’à l’aide d’une nouvelle trahison que M. Beslay, d’accord avec MM. de Plœuc, Rouland et d’autres hauts fonctionnaires de la Banque, est parvenu à cacher la présence des diamants de la Couronne dans cette dernière et à les soustraire aux réclamations de la Commune.
Nous allons maintenant donner un rapide aperçu de la brillante attitude, devant la Banque de France, d’un autre membre de la Commune , M. Camélinat , délégué à la Monnaie.
Vers la fin du mois d’avril, dans un des moments les plus critiques de la lutte entre Paris et Versailles, quand les défenseurs du fort d’Issy avaient été obligés d’abandonner une première fois cette forteresse, M. Camélinat s’était mis dans la tête l’idée malencontreuse de battre monnaie, quand il eut été bien plus utile de battre le gouvernement de Versailles en lui coupant les vivres et en empêchant la Banque de France de lui envoyer de l’argent,
1 Voir la déposition de M. Alexandre Marie, marquis de Ploeuc, devant le 3a conseil de guerre, siégeant à Versailles, dans son audience du 12 août 1871.
il eût suffi pour cela d’occuper cette dernière, alors au lieu de fabriquer de la monnaie inutile, pour quelques centaines de mille francs, M. Camélinat en eut trouvé à la Banque pour plusieurs centaines de millions.
Mais ce monsieur ressentait un pressant besoin d’avoir l’air de faire quelque chose à la Monnaie et de dérouiller ses balanciers, si c’était possible, et dans ce but il s’adjoignit, à la date du 5 mai, quand la Commune était déjà dans une situation bien critique, plusieurs de ses camarades, à la recherche d’une position sociale, et qui avaient naturellement pensé que la Commune avait été créée et mise au monde pour leur en fournir une ; en conséquence, il avait fait nommer: M. Perrachon, commissaire des Monnaies; M. Fournier, contrôleur au Change; M. Férent, chef du Laboratoire des Essais ; Desmarais, essayeur ; Lampérière, contrôleur au Monnayage; M. Barre, graveur général; M. Garnier, contrôleur aux coins et poinçons; M. Murat, délégué à la fabrication. Le décret qui nommait ces messieurs à leurs importantes et inutiles fonctions était signé par Billoray, le membre du Comité de Salut public qui a volé la caisse de ce dernier, un traître qui voulait vendre la Commune à Versailles; puis, par MM. Jourde et Lefrançais, deux complices du père Beslay, membres des Commissions des Finances et Exécutive, qui laissaient envoyer l’argent de la Banque de France à Versailles et qui trahissaient ainsi la Commune.
Tous les individus placés par eux à la Monnaie dans de bonnes petites sinécures, étaient des amis qu’ils casaient par complaisance. Le sieur Murat, délégué à la fabrication, était l’ancien adjoint au maire du 10e arrondissement, l’ami intime des renégats ouvriers Tolain, Fribourg, Limousin, avec lesquels il avait intrigué et tripoté dans toutes les délégations ouvrières, depuis celle de l’Exposition de Londres, subventionnée par Napo-
léon III et Jérôme Napoléon, son cousin, jusqua celles des congrès de Y Internationale, etc... Le sieur Murat, après avoir combattu de toutes ses forces le Comité central, a protesté contre les élections faites pour nommer les membres de la Commune , le 26 mars 1871, et s’y est opposé avec acharnement avec les maires les plus réactionnaires, et ce même Murat, aussitôt la Commune nommée, vint lui mendier une sinécure. Il s’est joint à son ami Camélinat pour réclamer à la Banque quelques lingots, sous prétexte d’organiser le travail, d’aider à la reprise des affaires et de faire preuve de souveraineté en exerçant le prétendu droit Régalien. M.de Plœuc refusait de leur confier les lingots qu’ils demandaient, il prétendait que le droit régalien n’appartenait qu’au Souverain, qu’à l’État, et que la Commune , n’étant qu’une administration municipale, ne pouvait user de ce droit. Cette discussion bizantinedura trois semaines environ.
« M. Camélinat, délégué à la Monnaie, insistait surtout sur la nécessité de favoriser la reprise du travail. » C’était là aussi une prétention purement fantaisiste, surtout quand il s’agissait de faire du travail inutile au milieu de la guerre civile, du siège et du bombardement. Mais M. Camélinat tenait beaucoup à son droit « régalien » et à battre monnaie.
Enfin, il finit par obtenir ses lingots, mais la Banque ne lui accorda qu’un délai de quatre jours, entre la livraison des lingots et la restitution de leur valeur en monnaie frappée.
« Ce délai de quatre jours était insuffisant, je ne l’ignorais pas, dit M. de Ploeuc, je le reconnus avec M. Camélinat, on accorde ordinairement dix jours.
« En résumé, dit encore M. de Ploeuc, nous livrâmes successivement nos lingots, mais par fraction de 200, 00Q francs. Leurs
engagements ont été tenus, ils ont restitué les pièces fabriquées dans le délai convenu ».
Ajoutons encore, pour prouver l’inutilité de cette fabrication de monnaie, que les pièces qui avaient été frappées non à l’effigie de la Commune de 1871, mais avec les coins de la République de 1848, ont été envoyées à la fonte pour être détruites aussitôt après la chute de la Commune. Voilà à quoi a abouti l’intelligent et utile travail d’écureuil de M. Camélinat, qui n’a pas même su faire frapper une seule médaille à l’cfiigie de la Commune. On comprendra quel essor puissant il a dû donner au commerce.
Sur tout et toujours à cetle malheureuse époque, on ne rencontre chez les meneurs qu'incapacité , légèreté et vanité. On doit s’estimer heureux quand la lâcheté et la trahison ne viennent pas s’ajouter aux autres vices et aux crimes.
Si les membres de la Commission des Finances et de la Commission exécutive eussent eu conscience de la situation dangereuse dans laquelle leur incurie, leurs complaisances et leur manière de faire envers la Banque de France plaçaient la Commune, ils en auraient au plus tôt fini avec la première; ils l’auraient fait occuper militairement par la garde nationale et lui auraient ainsi ôté la possibilité de continuer à fournir des subsides au gouvernement de Versailles.
Mais au lieu d’adopter cette politique, la seule digne, la seule logique, sérieuse et utile à la Commune , scs délégués à la Banque préféraient continuer avec elle leur manière de faire désastreuse, afin de lui arracher les quelques millions dont ils avaient besoin pour payer la solde de la garde nationale et pour vivoter au jour le jour en attendant l’affreuse débâcle finale. Ils étaient
ainsi arrivés jusqu’au 3 mai et avaient déjà reçu de la Banque une somme de 9,230,000 francs, et cette dernière faisait alors de grandes difficultés pour leur faire d’autres versements. Voici ce que raconte à ce propos M. de Ploeuc dans sa déposition devant la Commission d’enquête parlementaire :
« La ville de Paris par une heureuse fortune pour nous, au 18 mars, avait laissé un solde créditeur d’environ 9,400,000 fr. C’est à ce solde que chaque jour, quand nous étions trop pressés, quand nous lisions dans les yeux de nos interlocuteurs, que la résistance n’était pas possible, nous prenions les sommes livrées. Mais ce compte s’épuisait et il ne convenait ni à moi, ni aux censeurs restés à Paris d’aller au delà et de donner ce qui ne nous appartenait pas, sans une autorisation du gouvernement. Cela fut vers la fin d’avril l’objet de négociations avec Versailles, qui à la fin nous donnèrent satisfaction.
«Nous avions donc un blanc-seing, mais comme pour le solde de la ville, c'est pied à pied que nous continuâmes de défendre notre situation, et nous n’avons livré du jour où nous sommes arrivés (fin avril) au jour de notre délivrance que 7,290,000 fr. »
Ainsi, comme nous l’avions déjà fait observer, lorsque M. Jourde avait obtenu la première fois 350,000 francs ' de M. de Ploeuc, ce dernier n’avait consenti à les lui remettre que parce que le délégué aux finances de la Commune lui avait demandé celte somme au nom de la ville de Paris, à laquelle la Banque devait alors environ 9,400,000 francs, et chaque fois que la Banque avait bien voulu lui remettre une nouvelle somme, c’était toujours sur ce que la Banque devait à la ville quelle était imputée.
Ainsi la Banque qui soulevait de si nombreuses objections, qui faisait de si grandes difficultés pour remettre cet argent, ne faisait après tout que rembourser ou
payer à la Commune , agissant au nom et au lieu et place de la ville de Paris, les sommes qu’elle restait devoir à cette dernière et, dès que cette dette fut ainsi acquittée, la Banque ne voulut pas faire d’autres avances sans y être autorisée par le gouvernement de Versailles et quand ce dernier lui eut accordé le pouvoir qu’elle avait réclamé pour faire d’autres avances, elle ne donna pendant tout le derniermoisde la Commune qu’une somme de 7,290,000 fr.
M. de Ploeuc avait certainement rempli ses fonctions de sous-gouverneur de la Banque, en véritable cerbère vigilant et avare du Trésor, dont la garde lui était confiée, et il avait fait preuve dans ses difficiles et périlleuses fonctions d’autant d’habileté, de courage et de persévérance, que les délégués de la Commune avaient déployé d’incapacité, d’imprévoyance et d’immoralité. Eh bien, malgré cela, malgré les services immenses que la Banque avait alors rendus au gouvernement de M. '1 hiers, ce dernier, avec la parcimonie et l’ingratitude qui étaient ses principales qualités, a refusé de rembourser les derniers 7,290,000 fr. remis par elle à la Commune avec son autorisation.
C’est ainsi que M. Thiers avait l’habitude de récompenser les services qu’on lui rendait, et cependant la Banque de France, si avare envers la Commune, avait été bien prodigue de ses faveurs envers le petit potentat de Versailles, auquel elle avait fourni 257,630,000 fr. dans deux mois. Il y eut pourtant à la Commune quelques hommes, et Raoul Rigault était de ce nombre, qui pensèrent que l'heure était à la lin venue de mettre un terme aux agissements de la Banque, il y avait aussi longtemps que c’était notre avis, et nous avions déjà, dès le 19 mars, comme nous l’avons raconté, fait une démarche auprès du Comité central de la garde nationale, pour obtenir qu’il fasse occuper la Banque, mais nous avions échoué; nous
nous étions ensuite adressé à Raoul Rigault et à Duval qui occupaient alors la Préfecture de police; mais ils nous avaient répondu « que la chose était impossible, que le Comité central n’était pas assez révolutionnaire pour cela », et que si nous voulions tenter cette aventure sans lui, il nous en empêcherait, nous ferait arrêter et condamner par une cour martiale comme coupable de haute trahison. Nous regrettons beaucoup que l’incendie de notre domicile, par les bombes de Versailles, ait détruit la lettre que Duval et Rigault nous avaient écrite au sujet de la proposition que nous leur avions faite dès le 19 mars, d’occuper la Banque, car cette lettre aurait pu servir à justifier nos assertions et à prouver que si nous avions été écouté, jamais la Banque de France n’aurait pu fournir au gouvernement de Versailles les 257,630,000 fr. à l’aide desquels il a pu recruter l’armée avec laquelle il a repris Paris, massacré 40,000 gardes nationaux fédérés et détruit la Commune .
Mais, quoiqu’il en soit, Rigault, qui avait toujours été comme nous d’avis qu’il fallait occuper la Banque, et qui voulait en finir avec tous ses agissements contre révolutionnaires et ses trahisons, essaya de s’en emparer. Voici comment M. dePloeuc raconte la chose :
«Le 12 mai au malin, la Banque était investie par un bataillon de fédérés les vengeurs de la République et un détachement de Garibaldiens. J'eus à peine le temps de me mettre à l’abri, une minute avant que l’investissement fut complet.
«J’envoyai chercher Beslay, mais avant qu’il fut arrivé un commissaire de police appelé Lemoussu, voulut pénétrer dans les cours, demandant à faire une perquisition parce qu’il y avait, disait-il, des dépôts d’armes à la Banque. Beslay arriva, et je dois lui rendre la justice qu’il mérite, il usa très énergiquement de son autorité pour s’opposer à toute perquisition, et il parvint à faire retirer les soldats. »
Celle fois encore ce fui M. Beslay qui sauva la Banque, en la préservant de l’occupation des gardes nationaux de la Commune et qui lui permit de pouvoir continuer à trahir cette dernière.
Après cette tentative infructueuse, M. Beslay donna pour rire sa démission de délégué à la Banque, mais la Commune eut la faiblesse de la refuser par égard pour les cheveux blancs de ce vieux Tartuffe, au lieu de l’accepter et d’en profiter pour mettre un terme à ses trahisons, et pour le remplacer par un homme énergique et honnête, qui auraitenfm mis un terme aux dangers que la Banque faisait courir à la Commune en fournissant de l’argent à ses ennemis pour qu’ils puissent la détruire.
Lorsque M. de Ploeuc sut que son protecteur et complice Beslay avait resigné son mandat à la Banque, il s’empressa de lui faire renoncer à son projet et il n’eut pas beaucoup de peine pour cela.
« Quand je connus, dit-il, la démission de M. Beslay, le dimanche, 14 mai, je me rendis chez lui pour le prier de ne pas insister sur elle, lui déclarant que j’avais absolument besoin de lui, et que sans lui j’étais absolument réduit à l’impuissance.
« 11 ne la maintint pas et continua à m'assister1. »
On voit que dans toutes les circonstances, dans toutes les occasions, M. Beslay a toujours joué le même rôle de défenseur de la Banque de France, contre les intérêts de la Commune.
Le 19 mai 1871, deux jours seulement avant l’entrée des troupes de Versailles dans Paris, Jourde réclama un nouveau million à la Banque, il écrivit pour l’obtenir la curieuse lettre suivante, à son compère Beslay, dans la-
* Enquête parlementaire sur le 18 mars, t. II, p. 490, déposition de M. de Ploeuc.
quelle il le prévenait, très adroitement et dans un style convenu, figuré à double sens, des grands dangers qui menaçaient leur cher établissement financier, qu’ils avaient résolu de sauver à tout prix.
« Cher et honoré citoyen Beslay, dit-il, mon caissier Durand 1 vous expliquera quelle importance j’attache à une ouverture d’un million de plus pour demain.
« Coûte que coûte, il faut que demain avant midi j’obtienne au moins 500,000 francs nous réglerons avec la Banque la différence que cela produira.
« Si je succombais, vous savez ce qui en résulterait ? Dévoué à notre grande cause socialiste et communaliste, je puis en étant soutenu, éviter des écarts et des violences que notre situation explique et que je ne reproche pas à nos collègues. Mais au nom du salut de la Révolution , il faut que je sois absolument secondé, je sais combien vous m’honorez de votre précieuse estime, aidez-moi je vous prie à la mériter.
« Respectueux et fraternel salut,
« Jourde. »
Cette lettre de M. Jourde est un véritable chef-d’œuvre de tartufferie et de machiavélisme. Il prévient adroitement et sans se compromettre son cher et honoré compère et complice Beslay, que la Commune exige de la Banque encore un million, et au moins 500,000 francs pour le lendemain, « s’il succombait », c’est-à-dire s’il n’obtenait pas son million, « son cher et honoré citoyen Beslay sait ce qu’il en résulterait ».
La Banque serait occupée par la Commune , et les trois milliards qu’elle renfermait tomberaient en son pouvoir, le gouvernement de Versailles ne recevrait plus d’argent, tous les efforts faits par MM. de Ploeuc, Beslay, Jourde
' Ce caissier, Durand, comme on le verra plus loin, était un agent au service du gouvernement de Versailles.
et compagnie pour conserver le capital delà Banque dans les mains des capitalistes, des usuriers, qui le détiennent, seraient perdus ; tous les dangers auxquels ils se sont exposés en trahissant la Commune n’auraient servi à rien. « Mais dévoué » comme il l’était à ce qu'il appelait « leur grande cause socialiste et communaliste, » ce qui signifiait, pour son complice Beslay celle de la Banque, il pourra « étant soutenu, éviter des écarts et des violences qu’il ne reproche pas à ses collègues » parce que cela l’aurait compromis et aurait perdu sa chère Banque.
« Mais au nom du salut » de cette dernière, qu’il appelle « la Révolution », pour bien cacher son jeu, il faut qu’il soit absolument secondé » ; c’est-à-dire qu’on lui donne son million ou tout au moins un acompte de 500,000 fr. A ce prix il se fait fort de sauver les 3 milliards de la féodalité capitaliste et de mener à bonne fin sa trahison ourdie contre la Commune; car les troupes de Versailles font chaque jour des progrès, leurs batteries de brèche sont prêtes, dans deux ou trois jours l’assaut pourra être donné, Paris sera pris, la Banque sera sauvée avec ses trois milliards et la Commune sera perdue. « Il sait combien le cher Beslay, l’honore de sa précieuse estime, il le prie de l’aider à la mériter » en lui faisant obtenir l’argent qu’il réclame pour empêcher l’occupation de la Banque qui perdrait tout et ferait avorter sa trahison.
M. Beslay a parfaitement compris tout ce pathos amphibologique et il l’explique en bon français à son compère de Ploeuc, ce dernier se décide encore à faire un nouveau sacrifice pour sauver la Banque :
« Nous donnâmes 500,000 francs, dit-il. Les termes de la lettre indiquaient bien que la Banque était menacée. »
Le lendemain, 20 mai, dans la soirée, Jourderedoutant encore une action violente contre la Banque, la fit de nouveau prévenir afin qu’elle prit les mesures nécessaires
pour l’éviter; il lui envoya son secrétaire général Durand avec la lettre suivante qu’il lui avait adressée :
« Il est indispensable que la Banque nous avance une somme de 300,000 francs sur le million que du reste j'avais demandé au citoyen Beslay.
« Faites donc le nécessaire auprès de la Banque pour lui faire comprendre quel intérêt il y a à obtenir cette somme.
« Sans cela]! ! !