JOURDE
« Le Conseil de régence agissant comme contraint par la force autorisa », dit M. de Ploeuc.
« L’imminence des entreprises hostiles engagea la Banque à faire descendre dans les caves tout ce qui n’était pas nécessaire au service de quatre oucinq jours et à tout ensabler.
« Nous avions pris ainsi toutes les précautions et la Banque eut été démolie par le feu ou par les canons que l’obstacle n’en eut été que plus considérable * ».
Cette mesure importante et décisive avait été prise juste au bon moment, car les troupes de Versailles entrèrent dans Paris, dès le lendemain, 21 mai 1871.
Mais les réquisitions n’étaient pas finies.
« Le lundi, dit M. de Ploeuc, au milieu de la nuit, le Comité de Salut Public, me fit demander 700,000 francs, j’en donnai 200,000, mais le soir je reçus la réclamation du complément, avec une lettre me menaçant de l’occupation immédiate par la garde nationale.
« Je payai les 700,000 francs.
« Le mardi, 23, une nouvelle réquisition de 500,000 francs me fut faite au nom du Comité de Salut Public, qui menaçait d’oc-
1 Enquête parlementaire sur le 18 mars, t. II, p. 496, déposition de M. de Ploeuc.
cuper immédiatement la Banque, et en effet devant les portes stationnaient des compagnies précédant des forces considérables massées aux Halles centrales.
« Je fis appeler Beslay, que j’avais prié de venir le dimanche à la Banque pour y rester avec moi, et il parvint encore à éloigner ces troupes; mais il me fallut consentir à cette dernière réquisition.
« Dans la nuit du 23 au 24 mai, un certain ébranlement dans les forces insurgées du quartier se faisait remarquer; il y avait moins de monde à la barricade de la rue Coquillère; et celle de la rue Croix-des-Petits-Champs, avait été évacuée, ainsi que la caserne de la rue de la Banque.
« A sept heures et demie, et pour la première fois depuis soixantesept jours, nous vîmes les soldats français. Un premier bataillon passa près de nous sans presque s’arrêter, il avait une autre destination que notre quartier. Un second bataillon survint bientôt et j’appris que la brigade du général l’Hérillier était à peu de distance.
« Je fis relever le drapeau que, sur l’ordre de la Commune , j’avais abaissé, mais sans le remplacer par le drapeau rouge, je fis ouvrir les portes. La Banque de France était sauvée ! A huit heures moins un quart le général l'Hérillier entrait à la Banque et y établissait son quartier général ».
La longue et abominable trahison de MM. Beslay, Jourde et compagnie avait donc parfaitement réussi, il no peut plus y avoir aucun doute à son sujet, après les preuves nombreuses que nous en avons données et surtout après les déclarations de M. de Ploeuc et les aveux de son complice Beslay, aussi nous ne chercherons pas à en fournir d’autres; nous nous contenterons de rappeler quel fut son résultat pour la Banque et pour la Commune. Grâce à elle la Banque de France a pu fournir au gouvernement de Versadles l’énorme somme de 257, 630,000 fr., en deux mois, du 23 mars au 23 mai, avec laquelle il a pu former une nombreuse armée, massacrer quarante mille
défenseurs de la Commune, détruire celte dernière, et sauver la Banque avec tous les immenses trésors, quelle avait alors dans ses caves et qui se montaient à plus de trois milliards, et l’habile sous-gouverneur de cette dernière a fait tout cela en la mettant à découvert seulement de 7,293,383 fr. 33 centimes qu’il avait avancésà la Commune.
On peut dire qu’il a accompli un véritable tour de force, et qu’il a fait preuve d’autant d’intelligence et de courage que les membres du Comité central et de la Commune ont étalé d’ignorance, d’incapacité, d’inconscience, pour ne rien dire de plus.
On reste étonné devant l’importance du résultat obtenu par M. dePloeuc et la faiblesse des sacrifices qu’il a faits pour réussir dans l’accomplissement d’une tâche aussi difficile car il a su préserver la Banque, dont il avait la garde, d’une occupation par les gardes nationaux fédérés, laquelle aurait certainement eu pour conséquence l’abolition de ses privilèges et de son monopole et sa transformation enune banque populaire et nationale; ces changements auraient produit tout une révolution dans l’organisation du crédit et de l’échange, et probablement tout une transformation économique de notre organisme social.
Ainsi la trahison de MM. Beslay, Jourde et compagnie a eu un immense, terrible et surtout des plus désastreux résultat. Elle a fait étouffer dans le sang du prolétariat parisien une grande révolution sociale en bonne voie d’accomplissement, et qui possédait tous les éléments et toutes les forces nécessaires pour la faire triompher, et elle a prolongé peut-être encore pour longtemps le règne del’oligarchie capitaliste, et de la féodalité financière, industrielle et commerciale, qui tiennent aujourd’hui le prolétariat dans un état d’exploitation, de servage, de misère, de souffrance et de dégénérescence presqueaussi dur et aussi funeste que l’esclavage antique et le servage du moyen-âge.
Nous allons, maintenant, achever le portrait du doyen de la Commune , l’honorable Bcslay, comme l’appellent ses compiles, en le peignant tel qu’il était, lorsque son crime accompli et triomphant, il n’avait plus rien à cacher, et qu’il s’est montré dans toute son horrible nudité.
Nous emprunterons les traits principaux de notre tableau à l’historiographe officieux, M. Maxime Du Camp, auquel les complices de la trahison de M. Beslay ont fait leurs confidences et qui a eu sous les yeux des documents fort curieux que la Banque de France lui a communiqués sur ce néfaste personnage.
« Ce fût le lundi 22 mai, dans la matinée, que la Banque apprit *e mouvement de l'armée de Versailles, dit M. Du Camp, il avait fallu dix-sept heures pour pousser dans Paris les 13o,0Û0 hommes avec lesquels on allait livrer la bataille suprême.
« M. de Plœuc mû par un pressentiment confus d’une action militaire prochaine avait quitté la maison où, depuis le commencement d'avril, il avait trouvé un asile pour la nuit et était venu coucher rue de la Vrillière, afin d’être là, si le péril devenait trop menaçant.
« Charles Beslay était accouru dès les premières heures, et M. de Plœuc, tout en ayant l’air de plaisanter, lui dit sérieusement :
— « Vous êtes mon prisonnier, je vais vous faire préparer un appartement ; vous ne nous quitterez plus, car la bataille est engagée. Vous m’aiderez à sauver la Banque. »
« Et lui serrant la main, il avait ajouté :
— « A charge de revanche. »
« Charles Beslay avait accepté, et M. de Plœuc l’avait installé dans son propre logement.
« Le délégué à la Banque avait, dans une mesure considérable, porté secours à la Banque, il l’avait protégée de son mieux, très efficacement , dans un jour de grand péril ; la Banque fut reconnaissante, elle se ferma sur lui, le cacha, lui donna l’hospi-
talité que tous les employés soupçonnèrent, que personne ne trahit. Dans le seul intérêt de sa sécurité, on ne lui permettait pas de sortir, mais on le laissait aller et venir à sa guise dans toutes les parties de la vaste maison.
« Il était calme, il se frottait les mains et disait :
« Je n’ai jamais été aussi heureux ! »
Ce cri parti du cœur peint tout entier le doyen de la Commune , en cinq ou six mots.
Cet abominable Tartuffe, après avoir aussi indignement et aussi odieusement trahi la Commune, se félicitait, se réjouissait de la manière habile dont il avait accompli son crime en trompant ceux qui avaient eu confiance en lui, qu'il avait endoctrinés, poussés au combat et lâchement abandonnés au dernier moment, quand l’heure de la défaite avait sonné.
Ce traître affreux était heureux et content d’avoir si bien accompli jusqu’au bout son œuvre de Judas. Il était tout joyeux en pensant que, grâce à lui, la Banque était sauvée et la Commune noyée dans son sang, étouffée sous les monceaux de cadavres de ses défenseurs, impitoyablement fusillés par l'armée impériale de Versailles, couvrant la capitale de fer et de feu, écrasant ses défenseurs sous une grêle de balles et d’obus, arrêtant tous ceux qui échappaient à leurs décharges de mitraille, les poussant, la baïonnettte dans les reins et le revolver sur la tempe, comme un troupeau de bétail humain, dans leurs horribles abattoirs d’hommes, de femmes et d’enfants, où ces derniers étaient fauchés comme de l’herbe par les chassepots et les mitrailleuses, et expiraient bientôt dans le sang et le carnage, sous les balles et sous la mitraille, par dix, vingt, trente et quarante mille.
Pendant qu’on fusillait ces malheureux à la caserne Lobau, au Panthéon, au Luxembourg, à l’École militaire,
à la Roquelte, à Mazas, à l’abatloir de la rue des Fourneaux, dans le cimetière de Montparnasse, dans celui du Père-Lachaise, partout, et quand leurs cadavres encombraient les places, les rues, les carrefours, les squares, les cimetières, les tranchées ; quand le sang coulait comme de l’eau dans les ruisseaux, s’engouffrait dans les égouts, et traçait un rouge sillon dans les eaux de la Seine, du pont d’Arcole au pont National ; pendant que Paris brûlait, que les maisons s’effondraient sous une pluie de feu, une grêle d'obus; quand les • terrifiantes explosions des Tuileries, de F Hôtel de Ville, du Luxembourg, etc., ébranlaient la terre et le ciel; pendant qu’une muraille de flammes, longue de plusieurs lieues, coupait Paris en deux, et que d’immenses langues de feu léchaient les nuages, que des tourbillons de fumée voilaient le soleil, éteignaient les astres, retombaient en une lugubre et funèbre neige noire, qui changeait le jour en nuit et couvrait le sol sanglant d'une couche épaisse, sombre et gluante ; pendant que Varlin, l’apôtre résigné, le Christ des prolétaires, gravissait son calvaire de Montmartre, où il était massacré après avoir bu toutes les ciguës, sucé tous les fiels, essuyé toutes les ignominies, sutii tous les outrages, enduré toutes les tortures et souffert un long et raffiné martyre.
Tandis que Delescluze, le héros stoïque, monté sur une barricade, tombait sous les balles des soudards de Versailles, et expirait comme Caton d’Ulique, ne voulant pas survivre à la Commune qu’on égorgeait et à la République qu’il croyait morte.
Quand Millière gravissait les marches du Panthéon, sur lesquelles, il allait s’immortaliser par sa mort sublime dans le plus atroce des supplices, faisant preuve du plus grand courage, refusant de s’agenouiller devant ses bourreaux, qui lui brisaient les jambes à coup de crosses avant
de le fusiller, et lorsqu’il mourait héroïquement en criant : Vive l’humanité !
Quand Tony Moilin, l’apôtre modeste et doux, tombait sous les balles des prétoriens, en s’écriant : « Je meurs pour la République universelle et pour la fratérnité entre tous les peuples ! »
Pendant que tous ces héroïques martyrs étaient immolés, pendant que leurs sacrifices sublimes s’accomplissaient, que ces grands exemples étaient donnés, le traître Beslay, un des principaux auteurs des tortures et des supplices de ces grandes et nobles victimes, s’écriait :
« Je n’ai jamais été si heureux ! »
Mais ce n’est pas tout encore, ce scélérat abominable, cet atroce Judas satisfait et éhonté, les pieds dans le sang et ses cheveux blancs maculés des éclats de cervelles de ses anciens disciples et collègues devenus ses victimes, les désavouait et les insultait.
Il oubliait qu’il les avait lui-même poussés à faire la guerre aux gouvernements de l’Empire et de Versailles, apres leur avoir prêché depuis plus de vingt ans les idées de révolte et de réformes sociales pour lesquelles ils mouraient. Puis, non content de son œuvre atroce il calomniait, outrageait ses victimes à la dernière heure quand elles tombaient sous les coups des bourreaux inexorables auxquels il les avait livrées.
Dans une lettre qu’il a publiée peu de temps après la chute de la Commune, il a dit : « qu’il regarde comme un devoir de mettre en pleine lumière la part qu’il s’est vu forcé de prendre aux événements de la Commune... et il déclare bien haut qu’il n’accepte, ni de près, ni de loin, aucune solidarité avec les hommes qui ont brûlé Paris et fusillé les otages. »
Pour lui, les hommes qui avaient fusillé les prétendus otages, c’étaient tous les membres de la Commune et non
la faction des blanquistes, les Gois, les Granger, les Place, les Breuillé, les Eudes, les Vaillant, etc., qui les derniers jours avaient profité de la juste exaspération des masses en présence des horribles massacres, des tueries affreuses, des boucheries terribles accomplies par les assassins de Versailles, pour donner un libre cours à leurs instincts sauvages, à leurs passions violentes, à leurs moeurs féroces et à leur amour du sang, et pour se livrer à d’atroces représailles, sur les prisonniers qui étaient dans leurs mains, et qui n’avaient d’otages que le nom, car ils n’avaient jamais été reconnus et déclarés tels, par aucun jury d’accusation institué à cet effet. Ces exécutions de prétendus otages ne peuvent et ne doivent pas être imputées à la Commune, en dehors de laquelle elles ont été faites, sans qu’elle le sache, par les misérables que nous venons de nommer. Elles n’ont servi qu’à discréditer la Commune, qu’à pallier les immenses massacres accomplis par les bourreaux versaillais et qu’à fournir à ces derniers un prétexte pour continuer leurs affreuses condamnations et leurs horribles exécutions pendant plusieurs années. Qui pourra jamais faire connaître tous les milliers de victimes qui ont été sacrifiées en holocauste, tous les torrents de sang qui ont coulé sur la tombe des prétendus otages ; chacun d’eux a coûté la vie à quatre ou cinq cents gardes nationaux fédérés. Mais tout cela importait peu à M. Beslay, qui se félicitait et jouissait de son crime, en jetant l’anathème à ses collègues.
Ainsi lorsque 40,000 défenseurs de la Commune gisaient déjà dans la tombe, quand 40,000 ou 50,000 autres étaient prisonniers dans les geôles du gouvernement de Versailles, et au camp de Satory, quand ses collègues, membres comme lui, de la Commune de Paris, et d’autres malheureux, ses disciples, défenseurs de cette dernière, dont il se disait le doyen, étaient traduits devant les
conseils de guerre, condamnés à mort et fusillés sur le plateau de Salory, M. Beslay les désavouait, répudiait leurs actes, les accusait d’avoir brûlé Paris et fusillé les otages, il ne témoignait aucun sentiment de regret ou de douleur pour les 40,000 massacrés de la Semaine sanglante , aucune commisération pour les malheureux prisonniers qui gémissaient dans les fers, pourrissaient dans les camps, sur les pontons et expiraient dans les tortures, il n’avait aucune indignation pour les nombreuses condamnations à mort et les exécutions qui avaient lieu chaque jour ; il n’éprouvait non plus aucun chagrin, aucune peine, aucune pitié, en pensant aux 100,000 familles des massacrés, des transportés, des prisonniers et des proscrits, plongées dans la douleur et dans le désespoir à la suite de toutes ces exécutions, de ces arrestations, et de l’épouvantable calastrophe causée par la défaite et la chute de la Commune auxquelles il avait pourtant si puissamment contribué par son affreuse trahison.
Non, tout cela le laissait parfaitement « calme » et satisfait il continuait à se « frotter les mains » en disant :
« La Commune est tombée au milieu d'un cataclysme dont tout le monde condamne les épouvantements. . .
« Mais en traversant la Commune, j’ai la conscience d’avoir fait mon devoir et, sur ce point, on peut le voir par un article du journal le Bien Public, le témoignage de Paris me rend justice.
« En restant à la Commune , ma ligne de conduite n’en a pas moins été inflexible et conforme aux principes qui ont été la loi de toute ma vie.
« Je n’ai pu, je le déplore plus que personne, convertir la Commune à mes idées, mais elle a du moins respecté le mandat qu’elle m’avait confié et que j’ai défendu avec toute l’énergie qu’on pouvait attendre de moi. Trois fois les bataillons de la garde nationale ont voulu franchir le seuil de la Banque, trois
fois, bien que souffrant bien cruellement d'une maladie aiguë, je les ai fait battre en retraite.
« Je crois avoir contribué dans la limite de mon influence à préserver mon pays d’un désastre. M. de Plœuc, sous-gouverneur de la Banque de France, l’a reconnu formellement luimême dans une lettre publiée partout. Les réactionnaires sans cœur et sans entrailles peuvent seuls encore me lancer leur venin, le souvenir que j'invoque me console à l’avance, de toute leur ingratitude ».
Puis après ces déclarations fort consolantes pour lui et qui prouvent que la conscience de ce traître n’était nullement troublée par le remord, M. Beslay annonce : « qu'il reprend, avec plus de courage que jamais, l’étude des problèmes sociaux, dont il poursuit depuis longtemps la solution. Bientôt peut-être il sera en mesure de publier un certain nombre de solutions pratiques des questions les plus ardues du socialisme, et ces études confirmeront une fois de plus les données qu’il a esquissées et qu’il résume pour terminer dans les quelques mots qui suivent :
« Oui la question du capital et du travail est aujourd’hui la question mère en Europe. Oui, au lieu de fuir le problème, nous devons aller au-devant de lui, mais en procédant par évolution et non par révolution ».
M. Beslay nous avait déjà appris dans le fameux discours qu’il avait prononcé à la séance d’ouverture de la Ccnumune, du 1er avril 1871 : « qu’il faisait tenir sa politique tout entière en deux mots : Paix et travail! Tant il est vrai, dit-il, que la paix et le travail lui ont toujours apparu comme les deux bouts de la boussole qui. doit gouverner le monde ».
Nous avons vu M. Beslay à l’œuvre et comment il pra-
GOMMENT A PÉRI
tiquait la politique de « paix et de travail » lorsqu’il était délégué à la Banque et qu’il fomentait, subventionnait et préparait la guerre civile, en aidant son digne compère de Ploeuc à envoyer au gouvernement de Versailles des centaines de millions pour organiser l’armée qui fit bientôt triompher dans Paris la politique de paix et de travail de M. Beslay, en fusillant 40,000 travailleurs pendant la Semaine Sanglante, en en arrêtant et en en déportant un pareil nombre.
C’était là une singulière façon de résoudre la question « du capital et du travail » et « de procéder par évolution et non par révolution ».
Qu’on juge la valeur des promesses que le doyen de la Commune nous a faites pour l’avenir, par ses œuvres passées et l’on verra quels beaux résultats nous devons espérer des solutions pratiques des problèmes sociaux qu’il nous a promises.
Comme nous l’avons déjà dit, la Banque, en reconnaissance des services qu’il lui avait rendus en trahissant la Commune , lui avait accordé asile et protection chez elle ; il y resta enfermé jusqu’à la fin de juin. M. Thiers n’ignorait pas le refuge où il se cachait, mais il savait aussi quel rôle utile pour lui il avait rempli à la Banque et que sans son concours efficace, cette dernière aurait été perdue. M. Thiers lui prouva sa reconnaissance en lui faisant savoir qu’il ne serait jamais inquiété pour sa participation à la Commune, et comme il témoigna à M. de Ploeuc le désir d'aller habiter la Suisse, ce dernier en informa le chef du gouvernement, en le priant de lui envoyer des passe-ports pour lui et deux personnes non désignées, qui devaient être le fameux doyen de la Commune et M. son fils, rédacteur en chef du Français, un royaliste de la plus belle eau, soigneusement élevé dans les saines doctrines, et qui devait accompagner l’auteur de ses jours,
afin de lui prouver toute sa reconnaissance, pour le service important qu’il avait rendu à la cause de l’ordre en trahissant la Commune et en sauvant la Banque.
M. de Ploeuc, non moins reconnaissant, voulut aussi accompagner jusque dans sa nouvelle retraite celui qu’il appelait amicalement son prisonnier.
M. Barthélemy Saint-Hilaire, secrétaire de la Présidence, avait envoyé de la part du chef du Pouvoir Exécutif les passe-ports demandés, et les trois voyageurs firent leurs préparatifs de départ.
« En quittant la Banque, où il ne devait jamais reparaître, dit M. Du Camp, le père Beslay fut ému ; il avait été louché de l’hospitalité qui l’avait accueilli et gardé. Lorsqu’il dit adieu aux chefs des services, il avait des larmes dans les yeux... Grâce à quelques précautions, les trois voyageurs arrivèrent en Suisse sans encombre. Beslay, malgré qu’il en eut, ne dissimula pas qu’il était satisfait d’avoir franchi la frontière. M. de Ploeuc le conduisit lui-mêhie jusqu’à l’asile qu’il avait choisi, acquittant ainsi la dette de reconnaissance que la Banque avait ^ contractée envers le délégué de la Commune. •
«Le procès de Beslay fut instruit selon les formes de la jurisprudence des conseils de guerre, et il se passa à ce propos un fait qui n'a peut-être pas de précédent. Quoique Beslay fut absent, les dépositions de tous les témoins furent tellement unanimes en sa faveur, qu’il fut l’objet d’une ordonnance de nonlieu. Il eut pu rentrer en France, il préféra rester à Neuchâtel où il s’était établi et où il essaya de nouvelles combinaisons financières1.... »
D’après tout ce qui précède on ne peut plus douter des
1 Les Convulsions de Paris, t. III, p. 292. Il avait fondé une banque avec l’argent de quelques Suisses, trop confiants, avec laquelle il prêtait de l’argent à quelques-uns de ses anciens complices de trahison. Cette banque ne tarda pas à faire de mauvaises aQ'aires et ses commanditaires perdirent leur argent.
immenses services que M. Beslay a rendu à la Banque de France, puisque tout le monde le proclame, depuis les simples employés de la Banque, jusqu’au gouverneur, jusqu’à M. ThierSj chef du Pouvoir Exécutif, qui lui a envoyé un passe-port pour qu’il puisse aller habiter la Suisse, et enfin jusqu’au juge instructeur du Conseil de guerre, qui a rendu un arrêt de non-lieu en sa faveur et qui a refusé de le poursuivre.