‹ Comment a péri la CommuneChapitre 7 sur 29 · LE GRAND COMPTABLE M, JOURDE · texte numérisé non relu

LE GRAND COMPTABLE M, JOURDE

Délégué aux Finances.

Il nous reste encore pour terminer le récit de la trahison accomplie à la Banque dé France, à finir de raconter la participation importante de M. Jourde, à ce crime, ce qui ne nous sera pas bien difficile, car ce dernier a rappelé et revendiqué lui-même, devant le conseil de guerre qui l’a jugé, les services qu’il a rendus au gouvernement de Versailles en en réclamant le bénéfice.

Dès le 2 mars 1871, François Jourde était mêlé au mouvement politique qui agitait alors Paris ; il était secrétaire du Comité de la garde nationale du cinquième arrondissement, dont le citoyen Jourdan était président, et Dacosta vice-président.

Le 16 mars, il futnommé membre du Comité centralde la garde nationale, qui le délégua le 19, avec Yarlin, au ministère des finances.

« J’acceptai ces fonctions, dit Jourde, dans la séance du 14 août 1871, du 3° Conseil de guerre séant à Versailles, dans lesquelles je prétends avoir joué le rôle d’un administrateur et rendu de grands services...

« Je n’ai pas cru aider à une insurrection en payant les troupes

de la garde nationale afin d’éviter le pillage des maisons particulières.

«il/. Gaveau , commissaire du gouvernement. — En définitive, quand la Commune a commis des actes qui ne vous convenaient pas, vous auriez dû vous retirer.

« Jourde. — C’est pour cela que j’ai donné ma démission le 3 mai.

« M. Gaveau. — Vous avez eu deux mois pour réfléchir sur les actes de la Commune.

« Jourde. — J’ai cru qu’en restant, je pourrai rendre plus de services qu’en m'en allant tranquillement chez moi ».

Ainsi dès le début de son interrogatoire devant le Conseil de guerre, M. Jourde déclare qu’il désavoue le mouvement du 18 mars ; il dit qu’il est resté à la Commune pour rendre des services au gouvernement de Versailles, et il a cru qu’en agissant ainsi il serait beaucoup plus utile qu’en restant chez lui. Voilà comment il raconte avoir accompli sa mission de délégué aux Finances, que le Comité central et la Commune lui avaient confiée.

Et, afin d’ajouter la calomnie à sa trahison, il dit encore : « qu’il a payé les troupes de la garde nationale, afin d’éviter le pillage des maisons particulières ».

Il fait ainsi croire que les gardes nationaux parisiens étaient des voleurs et des pillards.

C’est ainsi que l’honnête M. Jourde remplissait son mandat, et remerciait les gardes nationaux qui l’avaient honoré de leurs suffrages et de leur confiance.

Après avoir ainsi trahi et calomnié ces derniers., il faisait encore passer scs collègues du Comité central pour des imbéciles et des incapables. Voici ce qu’il disait d’eux:

«Le 18 mars, dit-il, fut un coup de foudre pour la plupart des membres du Comité, qui ignoraient absolument le rôle qu’ils avaient à jouer.

« J’ai cru, dit-il encore, devoir accepter la délégation des finances. Le 19 mars j’arrivai à l'Hôtel de Ville au milieu du désordre, on faisait des réquisitions de vin et de charcuterie. J’en fus peiné et je proposai d’organiser un pouvoir provisoire, car je croyais à une révolution, je m’y étais laissé prendre... pendant quelques heures seulement.

« Je demandai au Comité qu’on rétablit l’ordre dans Paris. Je m’installai au ministère des finances, et je dois faire ici une observation qui indique tout le système que j’ai à présenter, c’està-dire que j’y ai rempli des fonctions administratives et non politiques. J’ai cru que j’avais à m’acquitter d’un devoir. Je m’en suis acquitté de mon mieux, pour ne laisser au gouvernement qui me succéderait, que des traces honorables de mon court passage aux affaires (Rumeurs d’ans l’auditoire). »

Il y avait réellement de quoi soulever des murmures, en entendant M. Jourde venir parler « des souvenirs honorables de son court passage aux affaires». Ce monsieur croit sans doute que l’honorabilité consiste à solliciter ou à accepter un mandat pour le trahir, et il se prend pour un grand ministre parce qu’il a distribué aux gardes nationaux, en les laissant gaspiller comme on le verra plus loin, les quelques millions que la Banque s’est laissé soutirer pour sauver son encaisse montant à plus de trois milliards. Mais on ne sera pas étonné de ces prétentions aussi vaniteuses que ridicules, quand on saura que ce même Jourde, lorsqu’il était délégué aux finances, disait à M. dePloeuc qui en a témoigné : «Je ferai mieux que mes prédécesseurs » .

Hélas oui, il a fait beaucoup mieux que Turgot, Necker, Lafitte, Casimir Perrier, Villèle, Humann, etc., il a trahi ceux qui l’avaient nommé et le dernier jour, il a volé le reliquat de sa caisse en le cachant dans la doublure de son gilet, comme nous le prouverons bientôt.

Mais M. Jourde trouve tout cela bien naturel, il ne se

préoccupe pas outre mesure des rumeurs qu’il soulève, et il continue l’exposé de ses bonnes intentions et de ses louables actions.

« Jo ferai tous mes efforts, dit-il encore, pour mettre le tribunal à même de juger mes actes. Je sais qu’il est difficile de concevoir exactement la position dans laquelle je me suis trouvé ; mais j’espère qu’un jour viendra où justice me sera rendue...

« On saura qu’à un moment où la Commune était exploitée parlout, je n’ai voulu qu’aucune maison de banque à l’exception de la Banque de France, dans les conditions que je vais indiquer, qu’aucune société de crédit, qu’aucune maison particulière ne fussent inquiétées ou réquisitionnées ; qu’à un momment donné (voir le bilan par moi déposé le 3 mai avec ma démission), je n'ai réquisitionné que 8,000 francs, ayant à faire face à 26 millions de dépenses, que sous mon administration , le drapeau tricolore n’a jamais été remplacé à la Banque par le drapeau rouge ; que la Banque où je n’avais trouvé en entrant que quatre employés a été réorganisée et les a tous conservés; tant que j’étais là, il y avait SüO employés formés en bataillons; qu’en un mot j’ai fait tout pour n’avoir recours, malgré l’urgence et l’énormité des besoins, qu’à des ressources normales, autant qu’elles pouvaient l’être, étant donné que le gouvernement de la Commune était irrégulier.

« Quel a été mon premier acte au Trésor ? Cela a été de rappeler aux employés que, pour éviter toute responsabilité personnelle, ils devaient mettre les scellés sur les caisses, ce qu’ils n’avaient point fait, et ce qu’ils firent sur mon indication, et c’est pour cela qu’aujourd’hui on m’accuse d’avoir brisé ces scellés, accusation d’autant plus pénible pour moi, qu'elle touche à ma délicatesse ; et voilà comment ce que j’ai fait par un sentiment d’honneur tourne aujourd’hui contre moi.

«Qu’on songe à la crise terrible où je me trouvais être étreint lorsquej’acceptai la délégation des finances. Il fallait payer la solde de la garde nationale, dont le non paiement pouvait avoir les plus déplorables conséquences.

« C’est alors que je m’adressai à la Banque de France.

« J’expliquai à M. Rouland qu’il était nécessaire de donner quelque argent, pendant deux ou trois jours, pour payer la garde nationale ; il me fit donner un million et me dit:

— « 11 faut que vous mettiez pour ma sauvegarde que cette somme est réquisitionnée. »

«Je signai dans ces termes le reçu de ces valeurs réquisitionnées, sans songer que cette signature serait retournée contre moi.

« Et quand je songe à tout ce que j’ai fait pour défendre les intérêts de la Banque, je ne comprends pas les violences dont on m’accuse.

« La Banque n'avait pas conscience de sa situation.

« Je savais, moi, qu’il fallait à tout prix sauver avec son encaisse, son portefeuille, la fortune de la France.

« Je suppliai qu’on me rendit la tâche facile. Je donne ma parole d’honneur ou plutôt, non, je n’en ai pas le droit avant d’être jugé. J’affirme. Tous ces sentiments je les ai exprimés dans une lettre que j’ai adressée à mon collègue, l’honorable M. Beslay »...

Jourde donne alors lecture de sa lettre du 19 mai 1871 dans laquelle il dit : « Si je succombais, vous savez ce qui en résulterait, etc.,» que nous avons déjà citée et par laquelle il demandait un million à la Banque.

Quand on lit tout ce qui précède et tout ce que Jourde a dit devant le Conseil de guerre pour sa défense et que l’on examine sa conduite, si on ne savait pas qu’il a été le délégué du Comité central et de la Commune aux Finances, on le prendrait pour un agent au service du gouvernement de Versailles, qui venait rendre compte de sa conduite, et qui expliquait tous les efforts qu’il avait faits pour s’acquitter de sa mission et pour servir le gouvernement légal en sauvant les Finances et la Banque, et on ne croirait jamais qu’il était le délégué d’une révolution sociale de prolétaires qui l’avaient chargé de réqui-

sitionner ces établissements financiers et de les surveiller afin qu’ils ne fournissent pas d’argent à l’ennemi.

« Je n’ai pas cessé de m’interposer, dit-il, pour empêcher les violences contre la Banque ; le 22 mai on voulait envoyer deux bataillons et de l’artillerie contre la Banque, je m’y opposai encore et je m’y rendis moi-même. Je trouvai M. Mignot qui me fit ajouter sur l’ordre de me remettre 500,000 francs, ces mots :

« Si on ne remet pas cette somme, la Banque sera envahie ». « Je n’ai pas hésité à donner cette déclaration.

« J’ai tâché de rendre des services, je crois en avoir rendus, et j'espère qu’on le reconnaîtra plus tard.

« On a menacé souvent la Banque, mais en me faisant remettre 16 millions, j’ai sauvé plusieurs milliards...

« En définitive, j’ai défendu la Banque jusqu’à la dernière heure.

« L’on a favorisé le départ de Beslay, délégué à laBanque, et de M. Theisz, délégué à l’administration des postes, parce qu’ils ont sauvé ces deux établissements; mais tous les deux relevaient de la délégation des finances; si la Banque et les Postes ont été sauvées, croyez-bien que je n’y ai pas nui et que je mérite les mêmes immunités que mes deux subordonnés b »

Ainsi dans toutes les circonstances, Jourde s’est fait le défenseur de la Banque ; c’est lui-même qui le déclare, et il réclame la récompense de ses services, il a droit, ditil, «aux mêmes immunités que Beslay et que Theisz, deux sauveurs, traîtres comme lui, et auxquels le gouvernement de Versailles a remis des passeports, afin qu’ils puissent aussi se sauver à leur tour, et dont il a été le bon complice», comme M. Du Camp , l’historiographe semi- officiel du gouvernement de Versailles se plait à le reconnaître.

Le brave, l’honnête Trinquet, collègue et co-accusé de

1 Voir les interrogatoires de Jourde devant le 3e conseil de guerre siégeant à Versailles, du 7 au 31 août 1871.

Jourde devant le 3e Conseil de guerre lut tellement indigné de la conduite du délégué aux finances et du cynisme avec lequel il se vantait d’avoir trahi le Comité central, la Commune et tous ses compagnons, et de l'audace éhontée dorh il faisait preuve en venant réclamer le prix de sa trahison, qu’il ne put retenir son indigation et s’écria, quand le président l’interrogea en lui disant qu’il était accusé d’attentat contre le gouvernement :

— « Oui ! envoyé à la Commune par mes concitoyens, j’en ai accepté les périls, j’ai payé de ma personne, ma capote a été trouée d’une balle et je regrette de ne pas avoir été tué sur une barricade; car je n’assisterais pas aujourd’hui au spectacle honteux de gens qui déclinent la responsabilité de leurs actes. Comme défenseur et membre de la Commune je me déclare responsable; mais je repousse toute solidarité avec les incendiaires. » La courageuse réponse de Trinquet provoquée par la conduite infâme et l’attitude indigne de Jourde, a valu au premier une condamnation aux travaux forcés à perpétuité.

Mais non seulement M. Jourde s’était ouvertement vanté de son abominable conduite envers le Comité central et la Commune , dont il était membre et qu’il avait si impudemment et si adroitement trahis, mais encore il avait choisi pour le défendre devant le conseil de guerre et pour soutenir la même thèse que lui, un avocat réactionnaire de la nuance la plus foncée; un ami ardent du gouvernement de Versailles, membre de la société des Gourdins-réunis et un des acteurs de la manifestation de la place Vendôme, dont le fameux amiral Saisset était le chef et l’organisateur.

Cet honorable avocat, Me Caraby, a lui-même raconté sa brillante équipée devant le Conseil de guerre, afin de le rendre favorable à son honnête client, aussi comme lui un serviteur et un défenseur de l'Ordre.

« Le 22 mars, a-t-il dit devant le 3“ Conseil de guerre charge de juger son honorable client, il y eut une tentative à la place Vendôme, vous savez comment elle fut accueillie. J’étais de ceux-là. Après ce début Me Caraby explique comment lui, un homme d’ordre , a pu devenir le défenseur d’un membre de la Commune et comment il a été touché par l’honnêteté de Jourde et les larmes de sa mère.

Jourde selon lui a été « une véritable providence » pour le parti de l’ordre et le gouvernement de Versailles.

Sans lui le mal causé par la Commune aurait été dix fois plus grand.

«120 millions de dépôts sont respectés grâce à lui. La Bourse un moment fermée est ouverte; on propose de remettre gratuitement les objets engagés au Mont-de-Piété. Jourde s’y oppose, il déclare que cette mesure est une attaque à la propriété.

' « La Banque de France a été préservée. Par qui? Par Beslay, de Ploeuc et avec eux par Jourde. La Banque pouvait être considérée comme absolument perdue sans ressource. Qui l’a sauvée si non eux? Et voyons comment? D’abord M. de Ploeuc, qui a eu le courage moral de reconnaître l’appui de Beslay et qui, je vais le démontrer, a trouvé un secours nonmoins granddans Jourde b »

Après avoir démonlré sans peine que c’éf ait Jourde qui avait réussi a endormir l’ours populaire, auquel il donnait en pâture comme un narcotique quelques millions que lui remettait son compère de Ploeuc par l’intermédiaire de son complice Beslay, M. Caraby ajoute :

« Jourde a été membre de la Commune , pour cela il mérite une expiation... il l’a eue en subissant deux mois de prévention... Il

1 Voir dans le procès des membres de la Commune devant le 3e conseil de guerre de Versailles, la défense de Jourde par Mc Caraby.

a été ministre des finances et il a bien fait de rester à son poste, sans lui qui pourrait dire les malheurs qui auraient accablé notre pays.

« Theisz et Beslay sont en sûreté à l’étranger, et cela parce que le gouvernement l’a bien voulu ; pourquoi poursuit-on Jourde qui comme Beslay a sauvé la Banque? On sc demande comment de ces deux hommes, qui ont préservé le- crédit et la richesse nationale d’incalculables désastres, l’un est libre et l’autre prisonnier et accusé1? »

Lorsque Me Caraby eut terminé la défense de Jourde le président demanda à ce dernier s’il avait quelque chose à ajouter?

Jourde répondit : « Je tiens à mon honneur plus qu’à ma vie et cet honneur, j’attends de votre justice qu’elle me le rende ».

Nous allons voir maintenant ce que valait l’honneur de M. Jourde, auquel celui-ci avait l'air de tant tenir.

Lors de sa comparution devant le 3e Conseil de guerre, le commissaire du gouvernement lui a adressé la question suivante :

— « Vous avez déclaré n’avoir pu sauver les pièces de votre comptabilité et vous avez enlevé des billets de banque. Elles n’auraient pas tenu sous votre gilet plus de place que ces derniers, qui y étaient cachés?

— Jourde , répondit : « J’ai enlevé les pièces de ma comptabilité dans ma serviette etje les ai portées à l’Hôtel de Ville, où elles ont été brûlées, ainsi que je l’ai déjà dit. »

Oui, mais ce que ne dit pas, l’honnête, probe et vertueux Jourde, c’est pourquoi il avait cousu des billets de banque dans la doublure de son gilet. Mais nous allons le dire pour lui en racontant son arrestation, qui eut lieu

1 Procès des membres de la Commune devant le 3' conseil de guerre de Versailles, en août 1871.

rue Grenelle Sainl-Germain, le 30 mai 1871, à une heure et demie du malin, en compagnie d’un nommé Dubois, son secrétaire, son complice et son ami.

« Jourde fut alors trouvé possesseur d’une somme de 8,070 fr. en billets de banque, dit l’acte d’accusation. Dubois1 2 était également porteur d’une somme de 1,700 francs, et lorsque ce dernier comparut devant le commissaire de police, on saisit sur lui une nouvelle somme de 1,400 francs. Ces trois sommes forment un total de 11,170 francs, qui représente le reste connu des sommes immenses se comptant par millions que la Commune a absorbées.

« L’argent trouvé sur Jourde se décompose ainsi : 693 francs entre ses mains et 7,373 francs en billets de banque cachés dans la doublure de son gilet.

« Relativement à la possession de cet argent caché sur lui Jourde dit :

— « Je n'ai pris que sept ou huit mille francs qui appartiennent à l'Étal » Cette déclaration est un aveu complet du vol de cette somme.

M. Jourde a ajouté ensuite que la somme de 8,070 fr. dont il était porteur lors de son arrestation, et qui était cachée dans la doublure de son gilet « était le reliquat de 40,100 francs provenant des finances qu’il avait dû distribuer au dernier moment, aux divers membres du Comité de Salut Public, sur leur insistance, en présence du péril imminent auquel, il s’agissait de tâcher de se soustraire. » M. Ossude est venu déposer et a dit :

— « Je tiens à rectifier un fait relatif a l’arrestation de t M. Jourde. Il ne m’a pas remis spontanément l’argent qu’il avait,

mais seulement sur ma demande.

1 C’était un des secrétaires de Jourde.

2 Voir l'acte d’accusation contre Jourde et ses réponses devant ^ 3° conseil de guerre de Versailles.

« J’ajouterai qu'il me dit que son intention était de passer en Amérique ».

— « Ce qui implique d’une manière bien évidente, dit lecommissaire du gouvernement, que quand Jourde cachait dans son gilet l’argent qu’on y a trouvé, soit 8,070 francs, il avait la résolution bien arrêtée et calculée de détourner cette somme qu’il avoue appartenir à l’État ».

Ainsi il résulte, de l’aveu même de Jourde, qu’il n’avait que 7 ou 8,000 francs qui appartenaient à l’État. C’est peu, certainement pour un ministre et pour un financier, mais c’est suffisant pour constituer un vol bien caractérisé.

Et, d’après la déposition de M. Ossude, il résulte que M. Jourde avait pris cette somme de 7 ou 8,000 francs pour aller en Amérique. Ou en bon français, il est prouvé que ce monsieur avait volé 7 du 8,000 francs à l’État avec préméditation , afin de s’en servir pour aller en Amérique. Ce fait constitue un vol de confiance, avec préméditation, incontestable et publiquement avoué. C’est paraît-il un très beau titre pour établir la haute probité, la moralité excellente, l’intégrité irréprochable et l’honnêteté à toute épreuve du délégué de la Commune aux Finances, aux yeux de tous les honnêtes gens amis et défenseurs de l’ordre et du gouvernement de Versailles, depuis M. l’académicien pamphlétaire Du Camp, qui a fait le plus grand éloge de M. Jourde, jusqu’à son cher ami Beslay, qui lui rend hommage, ainsi que tous les membres de la minorité de la Commune qui lui décernent le prix de vertu et qui le proclament « grand financier! »

Tout en faisant toutes réserves sur la vertu et les qualités financières transcendantes de M. Jourde, il nous suffira, pour le moment, de constater que de son aveu même, sa moralité négative est dûment établie M prouvée,

par un vol de 7 ou 8,000 francs, [commis avec préméditation.

Mais poursuivons cette étude de la probité du célèbre financier de la Commune , « qui ne devait laisser au gouvernement qui lui succéderait que des traces honorables de son court passage aux affaires », selon ses propres expressions.

Dans l’interrogatoire qu’il a subi devant le commissairerapporteur du conseil de guerre, Jourde a déclaré qu’il a dépensé au total, jusqu’au 27 mai inclusivement . 47,000,000

Il a trouvé en caisse au ministère des Finances, le 19 mars .

Touché à la Banque .

Des recettes diverses des octrois, des douanes, domaines, tabacs, enregistrement, timbres, monnaie, etc., au total .

Et des chemins de fer .

Balance . 00,000,000

D’après les données de M. Jourde, le grand comptable de la Commune , ses dépenses et ses recettes se balancent très exactement.

Mais malheureusement, pour l’illustre Turgot de la Commune , l’inexorable marquis de Ploeuc, plus raide que la justice et plus exact que Barème, est venu déclarer, avec pièces à l’appui, que l’ensemble des diverses sommes remises par la Banque de France entre les mains de

1 M. Jourde a touché, au Ministère des Finances, 4,723,259 fr. 75 Voir le compte signé par son caissier Durand, qui a été officiellement publié. C’est donc la somme de 723,259 fr. 71 que M. Jourde. oublie de mentionner. Nous ne signalons cette erreur que pour mémoire. M. Jourde en a bien commis d’autres plus monstrueuses.

Jourde ou de ses agents munis de son autorisation ou de reçus en son nom, ne s'élève qu’à 16,691,000 francs, tandis que Jourde la porte à 20,000,000 de francs, ce qui fait une différence de 3,309,000 francs que M. Jourde aurait reçue de moins ; de telle sorte que ses recettes qu’il portait :

A . 47,000,000 fr.

Doivent être diminuées de . 3,309,000

Ainsi, en réalité, il n’aurait reçu que. . . 43,691,000 fr.

Avec lesquels il a eu le talent de payer 47,000,000 de francs, et il aurait en outre réussi à cacher 7,375 francs en billets de banque dans les doublures de son gilet, à dissimuler 3,100 francs dans les poches et les bottes de son secrétaire Dubois, et à avoir encore 695 francs de monnaie de poche, sur lesquels il n’y avait, dit-il, que 420 francs à lui. C’est là une bien grande habileté de comptable et qui tient du merveilleux ; seul le grand financier Jourde était capable de faire preuve d’un aussi prodigieux talent de comptable et d’accomplir un pareil miracle.

M. le commissaire-rapporteur, qui manquait de foi, n’a pas voulu croire à ce dernier, qui dépasse, et de beaucoup, celui de la multiplication des pains, et le grand financier de la Commune n’a pas pu passer à ses yeux pour un prophète, il a cru qu’il avait puisé à d’autres sources plus profanes, pour se procurer les 3,309,000 fr. qui lui manquaient pour parfaire le solde de ses dépenses, et il l’a même accusé d’avoir reçu de l’argent [de l’étranger, des ennemis de la France, ou de Y Internationale ; à moins qu’il ne se soit procuré, dit-il, la somme qui lui manquait par « la transformation en monnaie des matières d’or et d’argent provenant des vases sacrés des

églises de Paris et des objets précieux enlevés aux Tuileries et dans les autres établissements de l’État ou des particuliers » Toutes ces suppositions, selon nous, n’avaient rien de sérieux, et Jourde, qui le savait parfaitement, en profita adroitement pour demander une enquête sur sa gestion de délégué aux finances, il savait bien qu’on ne trouverait pas de preuves contre lui, le ministère des Finances ayant été brûlé ainsi que l’Hôtel de Ville où il avait, dit-il, déposé les pièces de sa comptabilité. M. Jourde dans ses déclarations relatives à sa gestion financière craignait surtout que l’on arrivât à l’accuser d’avoir touché plus d’argent qu’il n’en avait dépensé et qu’on ne lui demandât de tenir compte du restant ou d’expliquer son emploi ; c’est pour cela qu’il a exagéré le chiffre de ses recettes à la Banque pour équilibrer son budget. Il savait bien que si on découvrait qu’il y avait une erreur dans ses comptes on ne pourrait pas lui faire un crime d’avoir dit qu’il avait payé plus d’argent qu’il n’en avait reçu et que, dans ce cas, il ne pouvait pas être soupçonné de vol ; tandis que s’il avait fait le contraire en déclarant avoir reçu plus d’argent qu’il n’en avait dépensé on l’aurait certainement accusé d’avoir gardé pour lui ou volé la différence. Cette tactique ne manquait pas d’une certaine habileté et pouvait lui être très utile, pour se tirer d’affaire. Mais, malgré cela, il est dans tous les cas certain que les comptes du grand comptable Jourde, « qui voulait faire mieux que ses prédécesseurs», comme il le disait avec vanité à M. de Ploeuc, n’étaient pas justes et que s’il pratiquait bien la soustraction, il ne savait pas faire une addition. Pour lui, 16,691,000 francs égalaient

' Cette dernière, hypothèse est parfaitement gratuite, l'honnête Camélinat avait précieusement étiqueté, inventorié et conserve toutes les valeurs en métaux précieux envoyées à la monnaie et wi les a toutes retrouvées après son départ.

20 millions, et ce devait être une grande déception pour son amour-propre de financier-comptable que la constatation publique d’un pareil résultat.

Mais hélas ! cette erreur d’addition n’était pas la seule défectuosité des comptes fantaisistes de l’éminent délégué aux finances.

M. de Ploeuc a fourni un compte très délaillé de l’argent de la Banque, qu’il a remis à M. Jourde ou à ses représentants duquel il résulte que, du 19 mai jusqu’au 23 du même mois inclusivement ou pendant les cinq derniers jours de sa gestion aux Finances, M. Jourde a reçu 2,640,000 francs, ce qui fait plus de 500,000 francs par jour; or à cette époque, dans les derniers jours de la lutte, le nombre des gardes nationaux qui se battaient pour la Commune était considérablement diminué, nous en savons quelque chose puisque nous en faisions partie ; le 23 mai un très grand nombre d’entre eux avaient déjà été massacrés et faits prisonniers, et des quantités encore beaucoup plus grandes de ces défenseurs de la Commune étaient rentrées chez elles et s’étaient cachées, et il avait commencé à en être ainsi depuis le 21 mai, jour de l’entrée des troupes de Versailles dans Paris; ce n’est pas exagérer que dire qu’il ne restait pas au maximum, pendant la dernière semaine de la Commune, 40,000 hommes derrière les barricades, c’est Jourde lui-même, qui a fixé ce chiffre dans son interrogatoire. Or, comme à l’époque dont nous parlons, on faisait la paye derrière les barricades, il ne fallait pas plus de 80,000 francs par jour pour payer ces combattants, en les taxant à 2 francs, et pour les cinq jours 400,000 francs.

Or, Jourde à reçu . 2,640,000 fr.

En en diminuant . 4<)0,0< 10 fr.

Il lui resterait encore . . . 2,240,000 fr.

M. Jourde serait bien aimable s’il nous disait ce qu’il a fait de cette énorme somme ? Mais comme nous savons qu’il nç répondra pas à cette question par trop indiscrète, nous ferons un peu plus loin la réponse pour lui.

Gomme nous l’avons dit, nous étions derrière les barricades de la Commune jusqu’au dernier jour et nous avons eu l’honneur de voir le Turgot de la Commune le 26 mai, rue Haxo, et de recevoir quelques confidences de lui au sujet de sa caisse, qui pourront, en les lui rappelant, jeter quelque jour sur sa comptabilité.

Citons d’abord une partie de l’interrogatoire que lui a fait subir M. Ossude, lors de son arrestation, le 30 mai, dans lequel il a déclaré :

« Que le 22 mai, il était resté au ministère des Finances, jusqu’à trois heures, cherchant à éteindre l’incendie allumé par les obus..., puis qu’il fût à l’Hôtel de Ville. Le mercredi et le jeudi (24 et 25 mai), il alla à la mairie du onzième arrondissement, puis il se réfugia à Belleville, ajoute-t-il. »

— « Pour la question des finances, a déclaré M. Ossude dans sa déposition devant le 3e conseil de guerre, faite en présence de Jourde, je lui ai demandé avec quelle somme il était parti ? Il me répondit être parti, le 22, avec cinq cents et quelques mille francs, du ministère des Finances. Je lui dis que c’était peu, il me fit observer qu’en dernier lieu il y avait à peine 35..000 ou 40,000 hommes à payer. »

Eh bien, le vendredi 26 mai 1871, nous étions, comme nous l’avons dit, à l’ancien secteur de la rue Haxo, au n° 145, dont le comité de salut public nous avait confié la défense, quand M. Jourde y est arrivé, nous allons citer textuellement la conversation que nous avons eue alors avec lui et que nous copions sur une note datant de 1871, que nous avons conservée :

« Jourde nous demanda si nous avions besoin d’argent, en nous en offrant. Il nous dit qu’il en avait encore beaucoup en caisse. Il tira de sa poche une 'liasse contenant cinquante billets de mille francs, en nous disant :

— « Voilà 50,000 francs qui viennent de m’être apportés par un directeur d’octroi, qui a risqué sa vie pour venir ici avec cette somme 1 ; vous voyez combien on est encore à l’heure qu’il est dévoué à la Commune. »

« Nous remerciâmes Jourde de ses offres d’argent et nous lui dîmes que nous n’en avions pas besoin.

« Il nous demanda ensuite si nous connaissions une maison sûre de l’autre côté de l’enceinte fortifiée, dans laquelle on pourrait déposer en toute sûreté la caisse de la Commune , contenant encore 15 ou 1,800,000 francs.

« Nous lui répondîmes que nous n’en connaissions pas et que nous pensions qu’il n’avait pas le droit de disposer de cette somme, ni de la cacher. Qu’elle devait être employée à payer la solde des combattants, à pourvoir à leurs besoins, à leur sûreté et à leur fuite si cette dernière devenait nécessaire.

« Jourde nous demanda ensuite s'il pouvait faire apporter la caisse près de nous, rue Ilaxo, n° 145, et si elle y serait en sûreté?

— « Oui, vous pouvez la faire transporter ici, lui répondîmesnous, en lui montrant la chambre voisine dans laquelle Oudet, blessé, était étendu sur un sofa, mettez-la là et soyez certain que personne ne la touchera. »

« Un peu plus tard, en effet, on apporta un coffre fermé à clef et quelques papiers qui furent déposés au lieu que nous avions indiqué. »

Oudet a vu comme nous ces objets, il s’en souvient encore parfaitement aujourd’hui.

1 Cet homme dévoué avait été arrêté par les gardes nationaux, très soupçonneux les derniers jours, et comme ils avaient découvert sur lui les 30,000 francs dont il était porteur, ils voulaient le fusiller comme voleur; heureusement pour lui qu’il put justifier de sa qualité et se faire reconnaître, sans cela il était perdu.

Nous n’avons pas examiné de près la caisse dont nous parlons, ni vu son contenu. Nous n’avions ni le temps, ni la volonté de nous occuper de ces choses-là, soupçonnant un peu ce qui est arrivé, nous ne voulions nous mêler en rien aux affaires d’argent, qui ne pouvaient être que très compromettantes.

Voilà dans toute son exactitude et dans toute sa vérité, la conversation que nous avons eue le 26 mai, rue Haxo, avec M. Jourde au sujet de la caisse de la Commune.

On voit que ce que nous a dit M. Jourde au sujet du montant de l’argent qu’il avait encaisse quand il est venu près de nous, rue Haxo, ne concorde guère avec la déclaration qu’il a faite sur le même sujet à M. Ossude, lorsqu’il a été arrêté et interrogé par ce dernier ; puisqu’il lui a déclaré qu’il avait quitté le ministère des Finances, le 22 mai, avec une somme de 500,000 francs seulement, et qu’au dernier moment, « il n’avait plus que 40,100 francs, qu’il avait distribués aux divers membres du comité de salut public et de la Commune , sur leur demande, afin de leur fournir le moyen d’échapper au danger imminent qui les menaçait.

Comment, s’il n’avait eu que 500,000 francs le 22 mai, quand il a quitté le ministère des Finances, aurait-il pu faire la paye à la garde nationale pendant quatre jours, jusqu’au 26, et arriver ce jour-là auprès de nous, rue Haxo, avec un million et demi dans sa caisse, ainsi qu’il nous l’a déclaré ?

Il est vrai qu’il a reçu encore 500,000 francs de la dernière réquisition faite à la Banque, le lendemain 23, dont il n’a pas parlé : mais, en les ajoutant aux 500,000 francs qu’il avait disait-il encore en caisse la veille, cela ne ferait qu’un million, avec lequel il aurait fait pendant quatre jours la paye à 80,000 francs par jour environ, ce qui ferait 320,000 fr. ; en les déduisant de son million, il ne lui

serait plus resté environ que 680,000 francs en caisse et non pas 1,500,000 francs, qu’il avait encore quand il est arrivé rue Haxo. Il n’est pas probable qu’il ait reçu beaucoup d’argent provenant des ressources journalières delà Ville de Paris ; des octrois, du timbre, de l’enregistrement, des tabacs, etc. ; car depuis l’entrée des troupes de Versailles dans Paris, le cercle dans lequel s’exerçait le pouvoir de la Commune allait tous les jours en diminuant, et les 24, 25 et 26 mai il se trouvait bien rétrécit; du reste pendant l’horrible bataille de la Semaine Sanglante, il est certain qu'on s’occupait fort peu de faire payer et de recouvrer les contributions. Ainsi, il est prouvé que M. Jourde devait avoir en caisse, le 22 mai, quand il a quitté pour la dernière fois le ministère des Finances, plus de 500,000 francs, puisqu’il est arrivé près de nous, le 26 mai, rue Ilaxo, au n° 145, ayant encore en caisse 1,500,000 francs, comment se fait-il qu’il ne lui soit plus resté le lendemain que 40,100 francs, comme il l’a dit devant le conseil de guerre, en ajoutant qu’il les avait distribués aux membres de la Commune et des Comités présents en ne gardant pour lui que 7 ou 8,000 francs ?

Qu’a-t-il donc fait de la différence qui était d’environ quatorze cent soixante mille francs (1 ,460,000 fr.) ? A quel usage l’a-t-il donc employée? Nous mettons au défi M. Jourde de répondre à cette question. Mais il est certain que les 1,500,000 francs que M. Jourde avait encore le 26 mai, quand il est venu près de nous, rue Ilaxo, au n° 145, ont disparu; qu’ils ont été pillés, volés par M. Jourde et probablement par quelques-uns de ses complices. Dons tous les cas, il nous a déclaré avoir celte somme en sa possession le 26 mai, et il nous a montré la caisse la contenant. Encore une fois, qu’est-elle devenue? Il en était responsable comme délégué de la Commune

aux finances. S’il ne peut en justifier l’emploi, c’est qu’il l’a volée.

Nous le demandons, quelle confiance peut-on avoir dans la probité et la comptabilité d’un pareil délégué au ministère des Finances, lequel coud une partie du reliquat de sa caisse dans la doublure de son gilet et qui cache le reste dans les bottes de son secrétaire, dans l’intention de les voler?

C’est le 30 mai, que ces deux dignes et honnêtes financiers, M. Jourde et son secrétaire, ont été arrêtés non pas les mains dans le sac, mais le sac vide dans les mains et son contenu dans leurs doublures et dans leurs bottes, et ils avaient quitté la rue Haxo depuis le 27 mai; ils ont donc eu trois jours pour cacher et mettre en sûreté le contenu de leur caisse, et ils en ont certainement profité pour le faire, en gardant sur eux seulement l’argent dont ils avaient besoin pour se sauver.

11 leur a été d’autant plus facile de mettre en lieu sûr la plus grande partie de l’énorme somme qui leur restait encore, qu’ils ont parcouru pendant ces trois jours une grande partie de Paris, depuis la porte de Romainville, d’où ils sont partis, jusqu’à la rue du Bac où ils ont été arrêtés.

Dans tous les cas, M. Jourde est responsable de sa caisse qui est restée toute la journée du 26 mai, dans la chambre à côté de la nôtre, dans la maison de la rue Haxo, portant le n° 143 ; elle était placée sur une table et elle y était encore le soir, à la tombée de la nuit, quand nous sommes sorti pour aller surveiller les barricades et nous assurer que nous ne serions pas tournés et surpris pendant la nuit par les troupes de l’armée de Versailles, qui s’avançaient de chaque côté de nous, le long des fortifications, de manière à opérer leur jonction à la porte de Romainville, aux environs de laquelle combattaient les

derniers défenseurs de la Commune , afin de les entourer complètement dans un cercle de fer et de feu, de se rabattre ensuite sur eux, et de les massacrer jusqu’au dernier.

Nous avons vu ce jour-là, à l’ancien secteur, rue Ilaxo, n° 145, un grand nombre de nos collègues, membres de la Commune , ainsi que plusieurs citoyens et officiers bien connus. Parmi lesquels il y avait Eudes, Gambon, Antoine Arnaud, Ranvier, membres du comité de Salut Public; Arnold, Alix, J. B. Clément, Vallès, Viard, membres de la Commune, Ilippolyte Parent, le successeur du citoyen Delescluze à la guerre, Gois, Granger, Brunereau et un grand nombre d’autres dont les noms et le souvenir nous échappent.

Le lendemain matin 27 mai, de très bonne heure, lorsque nous sommes rentré au secteur après avoir passé la nuit derrière les barricades, celui-ci était presque vide; nous avons cependant encore rencontré Hippolyte Parent et quelques autres, parmi lesquels Alix et Brunereau, mais la caisse delà Commune el Jourde avaient disparu. Oudet, blessé était resté seul étendu sur le sofa, en proie à un violent accès de fièvre, il avait le délire et ne put nous fournir aucun renseignement sur nos compagnons de lutte. Jules Vallès et sa femme qui étaient là, la veille, auprès de la caisse, avaient aussi disparu.

Nous étions bien étonnés de ne plus avoir rencontré nos collègues; mais nous avons naturellement pensé qu’ils étaient allés combattre derrière les barricades ; quant à Jourde et à sa caisse, nous ne les avons jamais revus, depuis ce jour-là ; mais le délégué aux finances est comme nous l’avons dit responsable de cette dernière, c’est à lui de dire ce qu’il en a fait, et s’il ne peut justifier l’emploi des 1,500,000 francs qu’elle contenait encore la veille, c’est qu’il les a volés.

Il est presque certain qu’il n’était pas seul pour accom-

plir ce larcin, et qu’il a donné une part de cet argent à ceux de ses anciens collègues de la Commune qui étaient alors près de lui; mais la déclaration qu’il a faite à ce sujet n’est pas exacte, car il lui restait encore environ 1,500,000 francs, et non pas seulement 40,100 francs comme il l’a dit, et ce qu’il nous reste encore à raconter au sujet des dernières journées passées rue Haxo, et de ce que nous avons vu à notre arrivée à Londres, confirmera cette hypothèse.

Nous allons donc achever notre récit des événements accomplis rue Haxo et relatifs à M. Jourdc et à sa caisse.

Dans la matinée du 27 mai 1871 à huit ou neufheures, nous nous assurâmes encore, avec le colonel Hippolyte Parent, que les dernières barricades des défenseurs de la Commune résistaient toujours, depuis la porte de Bagnolet, jusqu’à celle des Prés Saint-Gervais ; et comme nous étions très fatigués, et que nous avions un grand besoin de prendre quelque chose pour nous soutenir et nous rafraîchir, nous allâmes au restaurant des Lacs Saint-Fargeau, où nous pûmes obtenir, non sans difficultés, du pain, du fromage et un litre de vin; entourés, comme nous l’étions de tous les côtés, par l’armée de Versailles et par celle de ses bons amis les Allemands nous commencions à manquer de vivres et à être pris par la famine. Lorsque nous eûmes mangé notre maigre déjeuner le colonel Parent nous dit :

— « Payez donc, Vésinier, car je n’ai pas le sou et je vais aller à la recherche de la caisse et de Jourde, pour toucher ma solde, dont je puis avoir grand besoin à la dernière heure pour m'échapper si je ne suis pas tué. »

Nous payâmes environ un franc cinquante centimes pour le déjeuner du dernier délégué de la Commune à la guerre et le nôtre. Le lecteur voudra bien nous pardonner

ce petit détail et celte digression utiles à notre sujet: nous allons revenir bientôt à Jourde et à sa caisse.

Quand nous eûmes soldé le prix de notre modeste repas, le colonel Hippolyte Parent, nous dit encore :

— «Venez, donc avec moi, citoyen Vésinier, vous vous ferez aussi payer ce qui vous est dû pour vos appointements de membre de la Commune.

— « Merci, jai encore 200 francs dans ma poche, que je me suis fait remettre par un journal dont je suis rédacteur et j’en ai bien assez pour mes frais de route si je ne suis pas tué et si je puis m’échapper.

— « Eh bien, si vous ne voulez pas passer à la caisse, venez avec moi m’aider à faire enterrer les cadavres .

— «Comment? que dites-vous, de quels cadavres parlez-vous?

— « Mais, parbleu de ceux des malheureux qu’on a massacrés hier; vous les connaissez aussi bien que moi?

— « Mais non, je vous le jure, je n’ai pas entendu parler de massacre, ni de cadavres.

— «Cela est bien extraordinaire; mais dans tous les cas, vous avez dû entendre les coups de fusils?

— «Ah oui! je me rappelle, j’ai en effet entendu des coups de fusils, hier; j’ai envoyé demander ce qui avait motivé la fusillade dont j’avais entendu le bruit et on est venu me dire de ne pas m’en inquiéter, qu’elle n’avait rien de grave, qu’elle était due à des gardes nationaux qui s’amusaient à tirer en l’air. Je donnai alors l’ordre de faire cesser ces coups de feux insolites et je ne m’en préoccupai plus.

— «Ce que vous me dites là me semble bien extraordinaire, nous répondit Parent, mais je vous crois, dans tous les cas il serait à souhaiter que la fusillade dont nous parlons eut eu lieu dans les circonstances qu’on vous a expliquées; mais malheureusement il n’en a pas été ainsi, on a massacré hier cinquante-quatre malheureux gendarmes, gardiens de Paris, quelques prêtres et quatre mouchards.

— « Comment, que me racontez-vous là; mais c’est horrible!

— « Ali! je le crois bien, et si vous aviez comme moi assisté à cet affreux spectacle vous en auriez été bien indigné.

— « Quoi, vous avez vu massacrer une cinquantaine d'hommes, devant vous, et vous ne vous y êtes pas opposé, vous le délégué de la Commune à la guerre, le successeur de Delescluze; mais vous avez donc voulu nous déshonorer; s’il en est ainsi ne m’adressez plus jamais la parole, vous êtes un... »

Parent me coupa la parole et ne me laissa pas achever.

— « Citoyen Vésinier, me dit-il, j’ai fait mon devoir, je me suis jeté au-devant des individus furieux, qui accusaient les prisonniers d'avoir massacré leurs compagnons, et qui ne voulaient rien entendre, ils m’ont enlevé, jeté dehors, au milieu de la rue en me disant f... nous la paix ou on t’en f... autant.

« Il m’a été impossible d'empêcher ce massacre. Tous les fédérés et surtout les anciens soldats qui avaient échappé à la mort dans l’intérieur de Paris, et qui avaient vu massacrer un si grand nombre de leurs camarades étaient dans un tel état d’exaspération, qu’il était impossible de leur faire entendre raison, et parfaitement inutile de l’essayer. — « Venez avec moi nous ferons cacher ces cadavres, ajouta Parent, car si les troupes de Versailles les découvrent, elles massacreront tous les habitants du quartier. »

Nous refusâmes d’accompagner Parent, ne voulant rien avoir de commun avec cette tuerie. Il est donc allé sans nous, faire enfouir les cadavres et réclamer de l’argent à Jourde, et nous ne l’avons pas revu à Paris; mais quand il est arrivé à Londres quelquetemps après, lui, qui n'avaitpas soixante-quinze centimes pour payer la moitié du prix de notre déjeuner le 26 mai, était alors cousu d’or et de billets de banque. Il avait probablement retrouvé Jourde et sa caisse et rempli ses poches. Il était sans doute un de ceux à qui Jourde a distribué au dernier moment ainsi qu’il l’a dit : « une partie de l’argent qu’il avait encore en caisse, comme l'a aussi raconté M. Du Camp en disant : « Jourde avait sans doute présidé à la dernière distribution d’argent, qui fut faite le samedi 27 mai au matin, dans une petite maison, portant le n° 145 de la rue Haxo, entre quelques chefs de la révolte, encore présents mais prêts à fuir1 ».

1 Les Convulsions de Paris, par Maxime Du Camp, tome III, p. 263.

Nous ignorons quels sont les membres de la Commune ou du Comité de Salut Public, auxquels Jourde a dû faire cette distribution au dernier moment, « sur leur insistance en présence du péril imminent auquel il s’agissait de tâcher de se soustraire, ainsi qu’il l’a lui-même déclaré. »

Mais ce que nous savons, c’est que des individus comme l’ancien fabricant de sicatif Viard, « zébré de banqueroute, » comme l’a dit spirituellement Vermersch, Parent le successeur de Delescluze à la guerre, Eudes, le trop célèbre général et d’autres encore qui n’avaient pas le sou avant la Commune et même lorsque les troupes de Versailles sont entrées dans Paris, le 21 mai 1871, quinze jours ou trois semaines plus tard, lorsqu’ils sont arrivés à Londres, après la distribution des sommes que M. Jourde avait faite rue Haxo, étaient cousus d’or et avaient les poches bourrées de billets de banque, ainsi que nous le raconterons à la fin de ce volume, dans la partie relative aux vols et aux pillages pendant la Commune.

Nous n’en dirons pas davantage pour le moment au sujet des vols accomplis par l’intègre, probe et honnête grand financier Jourde.

Nous avons déjà prouvé que son honnêteté politique est à la hauteur de sa moralité privée, pour achever de le peindre nous allons citer l’opinion du citoyen Vermersch, le plus intelligent des écrivains de la Commune , qui, lui aussi, croyait que ce fameux grand financier était non seulement un voleur, mais encore un traître et un mouchard.

« J’ai appelé Jourde mouchard! a dit Vermersch.

« Je ne retire pas le mot. Je le maintiens plus que jamais... »

Mais si comme le dit M. Du Camp, c’est au n" 145 de la rue Haxo, que cette distribution a eu lieu, elle a été faite avant notre retour, car, quand nous sommes arrivé dans la matinée, la caisse et Jourde n’y étaient plus.

Le citoyen Vermersch cite à l’appui de son accusation, si énergiquement formulée contre Jourde, les déclarations de ce dernier devant le 3e conseil de guerre de Versailles, que nous avons déjà reproduites, et il ajoute :

« Il résulte donc des pièces qu’on vient de lire, que Jourde, de son propre aveu, n’est entré dans la Commune de Paris que dans le but de la trahir , de la priver de ses moyens d’action et de la faire tomber le plus vite qu’il lui serait possible dans les mains de ses ennemis...

« Que loin de dissimuler son odieuse conduite pendant l’insurrection ; il fait au contraire étalage de sa honte et de son infamie... Il feint d’être touché d’un mouvement populaire pour le faire dévier, dut s’en suivre le massacre de toute une population.. .

« Quand un homme a accepté, — plus qu’accepté ! sollicité! — le mandat révolutionnaire ; qu'il sait le moyen de vaincre, et qu’il ne le donne pas au parti qui l’a nommé ; quand loin de le donner, il le dissimule de tous ses efforts ; quand il est instruit et a parfaitement conscience, grâce à son éducation, de tous les résultats que doit amener sa conduite; quand un homme fait cela, je commence par déclarer qu’il est un infâme gredin.

« Quand ensuite cet homme vient proclamer à haute et intelligible voix qu’il n’a sollicité la confiance du parti qu’il représente que pour servir l’adversaire de ce parti, qu’il ment effrontément, renie tous ses actes, revendique toutes les infamies, mérite la fameuse apostrophe de Trinquet, lui disant : « qu’il « aimerait mieux être mort sous les balles des Versaillais que «d'assister au spectacle écœurant de toutes ses palinodies; » quand un homme a fait tout cela, je dis que cet homme est assurément un misérable, un agent de Versailles!

« Mais, quand je passe en revue tous ces faits, et que je me rappelle l’étroite amitié de Jourde avec son secrétaire général Durand et un de ses principaux officiers payeurs, sur la personnalité duquel j’appelle le témoignage du citoyen Dardelle, colonel gouverneur des Tuileries ; alors que tout le monde sait que Durand est un pur et simple espion ; alors que le citoyen Dardelle m’a aussi peu caché sa pensée sur le second ami de Jourde

auquel je fais allusion que sur son secrétaire ; je n’hésite plus, et je dis : — « Cet homme, lourde, n’est pas seulement le dernier des lâches; ce n’est pas seulement un misérable, qui par timidité nerveuse, a fait, peut-être à son insu, les affaires de l’ennemi, cet homme est encore un mouchard et le pire des mouchards!

« Telle a été mon opinion, telle elle est encore et telle elle sera1. »

L’opinion de Vermersch, sur Jourde, sera certainement celle de l’histoire impartiale.

1 Le Qui-Vive du 23 novembre 1871, journal français, publié à Londres par le citoyen Vermersch.

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