‹ Comment a péri la CommuneChapitre 8 sur 29 · DOMBROWSKI ET LA DÉPOSITION DE L’AMIRAL SAISSET · texte numérisé non relu

DOMBROWSKI ET LA DÉPOSITION DE L’AMIRAL SAISSET

Maintenant que nous avons raconté à l’aide de quelle dangereuse trahison M. Thiers était parvenu à se procurer à la Banque de France, la somme énorme de 257,630,000 francs dont il avait eu besoin pour organiser sa nombreuse armée, il nous reste encore à faire l’historique de la dernière et de la plus odieuse des trahisons qui ont eu lieu pendant la Commune , de celle qui a abouti à la livraison de plusieurs portes de Paris au gouvernement de Versailles, à l’entrée des troupes de ce dernier dans la capitale le 21 mai 1871 ; au massacre de la Semaine Sanglante, et enfin à la chute de la Commune.

Longtemps avant l’entrée des troupes de Versailles dans Paris, des bruits nombreux de trahison circulaient parmi les membres de la Commune, et le Comité de Salut Public les signalait hautement dès le 12 mai, dans sa proclamation adressée au peuple de Paris, dans laquelle il disait :

« Citoyens,

« La trahison s’était glissée dans nos rangs.

« Désespérant de vaincre Paris par les armes, la réaction avait tenté de désorganiser scs forces par la corruption. Son or jeté à

pleines mains avait trouvé jusque parmi nous des consciences à acheter .

«L’abandon du fort d’Issy, annoncé dans une affiche impie, par le misérable qui l'a livré, n’était que le premier acte du drame; une insurrection monarchique à l'intérieur, coïncidant avec la livraison d’une de nos portes, devait la suivre et nous plonger au fond de l’abîme.

« Mais cette fois encore la victoire est restée au droit.

«Tous les fils de la trame ténébreuse dans laquelle la révolution devait se trouver prise sont à l'heure présente entre nos mains.

« La plupart des complices sont arrêtés :

« Si leur crime est effroyable, leur châtiment sera exemplaire. « La cour martiale siège en permanence. Justice sera faite, etc. »

On voit par cct extrait de la proclamation du Comité de Salut Public que nous citons, que ce dernier avait découvert une trahison dans les rangs de la Commune ayant pour objet la livraison d’une porte de Paris, qui devait être suivie d’une insurrection royaliste et de la destruction de la Commune. Mais elle avait pu heureusement être déjouée, comme ledit le Comité de Salut Public, et tous les fils de cetle trame ténébreuse « avaient été saisis; la plupart des coupables étaient arrêtés » et ils allaient être châtiés d’une façon exemplaire.

Le colonel Rossel, le signataire de « l’affiche impie », annonçant l’abandon du fort d’Issy, avait été mis en effet, en état d’arrestation et confié à la garde du citoyen Gérardin, membre du Comité de Salut Public; mais le gardien s’était sauvé avec son prisonnier, et depuis ils n’ont pas pu être découverts. Des mandats d’arrêts avaient bien été lancés contre les autres principaux complices de cette trahison, mais son organisateur en chef Veysset était parvenu à s’échapper et à se réfugier à Saint-Denis, d’où il continuait ses machinations, sa femme avait été

arrêtée à sa place dans la nuit du 11 au 12 mai, ainsi qu’un des principaux conspirateurs, l’un des frères Guttin ; mais tous les deux avaient réussi à échapper à la fameuse cour martiale; madame Yeysset en faisant remettre 3,000 francs à Cournet, délégué à la police, et le frère Guttin par un autre procédé, ainsi qu'on le verra plus loin dans la brochure de madame Yeysset, et les menaces du Comité de Salut Public sont restées lettre morte; aucun coupable n’a été châtié, aucune justice n’a été faite. On s’expliquera cela, quand on saura, que ceux-là même qui étaient chargés de faire punir les conspirateurs trahissaient.

Dans une seconde proclamation datée du 22 mai, le lendemain de l’entrée des troupes de Versailles dans Paris, le Comité de Salut Public dit encore :

« La porte de Saint-Cloud, assiégée de quatre côtés à la fois par les feux de la forteresse du Mont-Valérien, delà butte Montmartre, des Moulineaux, et du fort d’Issy que la trahison a livré , a été forcée par les Versaillais, qui se sont répandus sur une partie du territoire parisien.

« Ce revers loin de vous abattre, doit être un stimulant énergique. Le peuple, qui détrône les rois, qui détruit les Bastilles, le peuple de 89 et de 93, le peuple de la Révolution ne peut perdre en un jour le fruit de l’émancipation du 48 mars.

« Parisiens, la lutte engagée ne saurait être désertée par personne ; car c’est la lutte de l’avenir contre le passé, de la liberté contre le despotisme, de l’égalité contre le monopole, de la fraternité contre la servitude, de la solidarité des peuples contre l’égoïsme des oppresseurs.

« Aux armes!

« Donc aux armes ! que Paris se hérisse de barricades, et que derrière ces remparts improvisés, il jette encore à ses ennemis son cri de guerre, cri d'orgueil, cri de défi, mais aussi cri de victoire, car Paris avec ses barricades est inexpugnable.

« Que les rues soient toutes dépavées, d’abord parce que les projectiles ennemis tombant sur la terre sont moins dangereux ; ensuite parce que ces pavés, nouveaux moyens de défenses, devront être accumulés de distance en distance sur les balcons des étages supérieurs des maisons.

« Que le Paris révolutionnaire, le Paris des grands jours fasse son devoir; la Commune et le Comité de Salut Public feront le leur.

« Le Comité de Saïut Public : Antoine Arnaud, Eudes, F. Gambon, G. Ranvier.

« Hôtel de Ville, le 2 prairial, an 79 ».

Comme on le voit le Comité de Salut Public fait encore allusion à la trahison qui selon lui a livré le fort d’Issy, mais il ne dit pas que la porte de Saint-Cloud ait été livrée par trahison, au contraire il déclare qu’assiégée de quatre côtés à la fois, elle a été forcée par les Versaillais.

Nous insistons sur ce fait parce qu’il est d’une grande importance, le Comité de Salut Public, qui devait être bien renseigné semble ignorer que c’est la trahison qui a introduit les troupes de Versailles dans Pans, le 21 mai, où s’il le savait il ne le disait pas, il assurait au contraire, que la porte de Saint-Cloud « avait été forçée par les Versaillais ». On saura plus tard pourquoi le Comité de Salut Public tenait ce langage. Ce dernier peut paraître d’autant plus extraordinaire que le Bulletin du journal officiel de la Commune du 23 mai, dit :

a L’ennemi s’est introduit dans nos murs plutôt par la trahison que par la force. »

Le journal le Paris libre ajoute encore :

« Le peuple surpris un instant par la trahison , s’est retrouvé ; les défenseurs du droit se sont comptés et c’est en jurant de vaincre ou de mourir pour la République qu’ils sont descendus en masse aux barricades ».

Ainsi, on le voit des bruits nombreux de trahison couraient depuis plusieurs jours dans Paris, et étaient répercutés par les organes les plus autorisés de la Commune , et les Comités de Salut Public et de Sûreté générale connaissaient le complot, lorsqu’entîn on apprenait que l’armée de Versailles était dans Paris; mais comme le Comité de Salut Public, n’avait pas attribué à la trahison, la cause de l’envahissement de la Ville, on se préoccupa fort peu de ces bruits, qui s’éteignirent bientôt, couverts par ceux de la lutte sanglante qui s’est ensuite engagée entre les troupes de Versailles et les défenseurs de la Commune. Puis la défaite Anale de ces derniers, les flots de sang et les monceaux de cadavres qui couvrirent alors les rues de la capitale, cachèrent pendant un certain temps, la cause véritable de l’envahissement de cette dernière par l’armée du gouvernement de Versailles.

Mais depuis, le temps, ce grand révélateur, nous a appris à l’aide de quels moyens honteux, inavouables et de quelle abominable trahison, l’armée du maréchal Mac- Mahon était parvenue a franchir les portes de Paris. Ce sont les preuves irréfutables, incontestables de cette affreuse machination que nous allons placer sous les yeux de nos lecteurs.

Mais disons avant quel était Dombrowski, le général alors le plus populaire de la Commune et qui allait en être le Judas.

Parmi les chefs militaires les plus remarquables de la Commune , il y avait un officier polonais, plein de bravoure et d’intelligence, nommé Jaroslas Dombrowski, qui commandait précisément la partie de l’enceinte fortifiée de Paris, située à l’ouest, et comprise entre le bastion 65, près du bord de la Seine, et le bastion 40, près de la porte de Saint-Ouen, dans laquelle se trouvent placées les portes du Point-du-Jour, de Saint-Cloud, d’Auteuil et de

Passy, etc., par lesquelles sont entrées, sans rencontrer la moindre résistance, les troupes de Versailles, dans l’après-midi du 21 mai 1871.

Dombrowski était un petit homme maigre, âgé de trente-six ou trente-huit ans, aux cheveux châtains, ayant une petite barbiche de môme nuance et des minces moustaches en crocs ; ses yeux étaient vifs, sa figure, fortement empreinte du type camelouk, était énergique, et son allure décidée; toute sa personne dénotait un bon soldat et un homme d’action. Cluseret a dit de lui :

« Dans ma longue pratique des hommes dont le métier est d’être énergiques, j’en ai peu rencontrés d’aussi braves que lui.

« Dans une de ses proclamations, fait encore observer Cluseret, la Commission exécutive de la Commune dit : « que Dombrowski « a été élu chef principal de la dernière insurrection polonaise « et qu'il a tenu tête à l’armée russe pendant plusieurs mois.

« Qu’il a été général sous les ordres de Garibaldi.

« Qu’il a également fait la guerre du Caucase, où il défendait, « comme ici, l’indépendance d’une nation menacée par un ennemi « implacable, etc... »

« Cette proclamation est un tissu d’erreurs :

« Dombrowski ne fut pas mis à la tête de l’insurrection polonaise.

«Il ne fut pas général de Garibaldi, ni ne prit part à la guerre.

« Il faisait partie des cadres de l’armée de Mirolowski, qui aurait pris part à la guerre si la paix ne l’avait terminée...

« Quant à la guerre du Caucase, c’est dans les rangs de l’armée russe, et non ailleurs, qu’il y prit part. »

Ces observations du général Cluseret sont très vraies et sont confirmées par un grand nombre des biographes de Dombrowski.

Voici ce que l’un d’eux a dit de lui:

« Jaroslas Dombrowski, d’après les bruits les plus accrédités,

est né en Volhynie en 1835, c’est l’aîné de trois frères. Il entra au corps des cadets de Saint-Pétersbourg, passa à l’école de l’état-major, s’y lia avec le général Trépoff, et sortit le premier de l'école.

«En 1862, il était chef d'état-major et suivait le prince Constantin, qui vint à Varsovie. L’année suivante, à la suite de l’insurrection, il parlementa avec le gouvernement provisoire polonais, afin d'entraîner dans l'insurrection le parti libéral russe, dans lequel il avait une grande influence. Ces relations furent découvertes. Dombrowski fut condamné à mort et sa peine commuée en un exil perpétuel en Sibérie.

«Avant de partir, il obtint l’autorisation d’épouser Mlle Swidzinska, du duché de Posen. Devenue sa femme, elle le suivit dans son voyage et parvint à le faire évader à Nijni-Novgorod.

« Dombrowski se cacha quelque temps à Saint-Pétersbourg, parvint à passer en Prusse et de là en Suisse. Il arriva en France en 1865...

« En 1866, il alla en Bohême, il suivit les péripéties de la guerre austro-prussienne et consigna ses renseignements et ses observations dans un ouvrage intitulé : La Guerre de Prusse en 1866, ouvrage écrit en polonais, traduit en français et très remarqué des spécialistes.

« Dombrowski s’occupa ensuite d’achat d’armes pour la Pologne et fut alors impliqué dans un obscur procès pour faux billets de banque. Le tribunal, qui n’avait jamais eu la moindre preuve de sa culpabilité, l’acquitta 1. »

Pendant le siège de Paris, Dombrowski ayant critiqué le fameux plan Trochu ou plutôt l’inaction et la conduite coupable de ce général, fut arrêté et emprisonné arbitrai-

1 Biographies des Membres de la Commune , par Paul Délion, dont nous ne garantissons pas la véracité, car elles ne sont en général qu’un tissu de mensonges, de calomnies, d’injures grossières à l’adresse des vaincus. Son auteur est un lâche insulteur des prisonniers et des proscrits, qui ne pouvaient ni lui répondre ni le châtier.

rement, ainsi que cela se pratiquait alors sur une si vaste échelle, surtout envers les malheureux étrangers que l’on accusait si facilement d’être des espions prussiens.

Mais ces accusations étaient souvent de grossières calomnies, et la preuve que Dombrowski ne méritait pas celle que des misérables ont cherché à faire peser sur lui, c’est que l’honorable et intègre général Garibaldi a envoyé d’Autun, pendant la guerre, à M. Gambetta, la dépêche suivante :

«Citoyen, j’ai besoin de Jaroslas Dombrowski, rue Vavin, 45, Paris. Si vous pouvez me l’envoyer par ballon, je vous en serais très reconnaissant.

«Votre dévoué : Garibaldi. »

Mais, malgré cette dépêche pressante, les hommes de la Défense nationale gardèrent leur proie sous les verroux de la Conciergerie. La mise en liberté du général Dombrowski ne faisait pas partie du plan Trochu.

Lors de l’arrestation de son époux, Mme Dombrowski avait écrit la lettre suivante dans les journaux pour protester contre la mesure inique et les calomnies odieuses dont son mari était la victime :

« 15 janvier 1871.

« Je suis la femme de l’accusé Dombrowski, et son honneur m’est plus cher que sa vie. L’unique désir du prétendu espion Jaroslas Dombrowski était de combattre pour la liberté de la France; sous le drapeau du général Garibaldi, quoique toutes ses offres de service au gouvernement de la Défense nationale eussent déjà été formellement refusées.

« Qu’a-t-on trouvé en faisant une perquisition à son domicile, le lendemain de son arrestation? Des cadres de la légion garibaldienne et un petit ouvrage de critique au point de vue pure-

ment militaire, mais malheureusement intitulé : Le général Trochu comme organisateur et comme général en chef.

« Si on avait voulu seulement mettre de côté un homme qui déplaisait par ses critiques, je ne me plaindrais pas de son arrestation. Mais, ce dont j’ai le droit de me plaindre, c’est des moyens qu’on a employés pour arriver à ce but.

« Être un républicain, aimer la liberté, travailler pour elle, cela ne saurait être des crimes sous la République. Mais alors on ne devrait pas vouloir faire passer mon mari pour un voleur et pour un espion ?

« Citoyenne Pélagie Dombrowski,

« 45, rue Vavin. »

La révolution du 18 mars mit le patriote polonais en liberté, et le 6 avril suivant, le général Gluseret le nommait commandant de la place de Paris, en remplacement de Bergeret, mis en état d’arrestation.

« Mais cette situation convenant peu aux aptitudes de Dombrowski, dit Cluseret, il s’en affranchit vite, pour se consacrer tout entier à la défense de Neuilly, et là il accomplit des merveilles. Avec 1,335 hommes, maximum de l’effectif que je lui confiai, — ayant reconnu que plus il avaitd’hommes, moins il savait s’en servir, — il tint en échec tout le premier corps d’armée du général Ladmirault qui, de l’aveu même de Mac-Mahon, constaté dans son rapport officiel, renouvelait tous les quatre jours la division envoyée pour le combattre à Neuilly. Or, une division, c’est en moyenne 10,000 hommes. Pauvre armée française et pauvres généraux 1 Si nous avions eu cette machine dans nos mains comme nous eussions balayé les Prussiens, mais après avoir balayé les généraux français!

« Au bout de quelques jours, tranquille sur Neuilly, je n’y fis plus attention, je savais qu’il ne serait jamais pris. »

Dombrowski a en effet, comme le dit Gluseret, défendu Neuilly et toutes les positions qui lui étaient confiées, avec autant de courage que d’habileté, tant que la chose

fut possible avec chance de succès : mais, depuis l’arrestation dcCluseret, et surtout depuis la perte du fort d’Issy, il se découragea, il comprit que la partie était perdue, qu’un peu plus tôt ou un peu plus tard il succomberait et, comme il combattait beaucoup plus en soldat qu’en homme politique et qu’en partisan dévoué de la République et de la Commune , son enthousiasme et son entrain des premiers jours l’abandonnèrent ; n’ayant plus foi dans le succès de la cause qu’il défendait, il songea au moyen de se tirer d’une manière avantageuse de la position dangereuse dans laquelle il se trouvait, et chercha à sauver sa vie et sa liberté, et à se créer des ressources pour l’avenir.

Le gouvernement de Versailles qui avait de nombreux espions auprès des officiers supérieurs de la Commune a t de ses principaux fonctionnaires, ainsi que nous l’avons expliqué, était parfaitement renseigné sur chacun d’eux et au courant des dispositions dans lesquelles se trouvait le général Dombrowski, qu’il faisait surveiller et sonder, depuis longtemps, ainsi que son entourage par ses plus fins limiers.

Parmi les nombreux négociateurs de trahison au service de Versailles, il y avait un certain Georges Veysset, Périgourdin retors et mielleux, âgé de cinquante-neuf ans, grand, sec, glabre, de mine un peu sombre, se disant propriétaire, se prévalant d’un extérieur honnête et d’une prétendue magistrature municipale, qu’il aurait, disait-il, exercée dans son village ; il était besogneux jusqu'à l’aventure et courait depuis dix ans après tous les moyens les plus hasardeux de faire fortune. Sous l’Empire il se lança dans une foule d’entreprises plus ou moins frauduleuses, en compagnie d’autres chercheurs de millions qui, presque tous, ont fini sur les bancs de la police correctionnelle ou de la Cour d’assises ; Veysset plus habile,

sinon plus moral qu’eux, était parvenu à éviter toute condamnation, mais il n’avait pas fait fortune.

La guerre de 1870 fut pour lui, comme pour tant d’autres, une nouvelle et bonne occasion pour spéculer sur le malheur de la Patrie et la misère publique et tenter de gagner de l’argent; il fit de nouveau des rêves dorés, il poursuivit tour à tour des projets de fournitures de' fusils, de souliers, de ravitaillement, etc.

Chargé pendant le siège d’une partie de l’approvisionnement de Paris, il avait entretenu de fréquentes relations avec les membres du Gouvernement de la Défense nationale, qui ne laissaient jamais échapper une occasion d’employer les anciens suppôts de l’Empire de préférence aux républicains.

Aussi, après l’armistice et la conclusion de la paix, les bons rapports existants entre les membres du cabinet de M. Thiers et Vcysset avaient continué de plus belle.

Lorsqu’après le 18 mars, la guerre eut éclaté de nouveau, non pas cette fois avec l’étranger, mais entre Versailles et Paris, M. Veysset espéra immédiatement que cette nouvelle calamité sociale pouvait être une très bonne affaire pour lui, et il chercha aussitôt à exploiter cette mine que le hasard des événements mettait à sa disposition.

Il alla donc offrir de nouveau ses services à ses anciens patrons, alors membres pour la plupart du gouvernement de M. Thiers, mais il ne pouvait leur être d’aucune utilité pour le moment, car ce qui leur manquait surtout c’étaient des soldats et, malheureusement pour l’entreprenant Veysset, il ne pouvait en recruter nulle part, il n’y en avait plus en France en dehors de la faible armée démoralisée de Versailles, tous les autres soldats étaient alors prisonniers en Allemagne ; seul, M. de Bismarck pouvait donc être le sergent-recruteur, le pourvoyeur, le mar-

chaud d’hommes de M. Thiers et de son gouvernement. Mais M. Veysset avait l’imagination fertile et l’esprit inventif; il chercha donc par quel moyen il pourrait aider le gouvernement de Versailles à reprendre Paris, et il ne tarda pas à comprendre qu’il y avait deux moyens de s’emparer de cette ville : la force et la trahison, et comme le premier moyen était en dehors de sa compétence il se décida à employer le second.

Il pensa qu’acheter des consciences, négocier la trahison serait pour lui une chose beaucoup plus lucrative, plus facile, moins dangereuse et moins pénible que de se faire soldat, que de se battre contre la Commune et môme que de fournir des souliers, des habillements, des vivres, des munitions et des armes à ses ennemis, comme il en avait déjà procurés au gouvernement de Versailles. En conséquence, il se mit immédiatement et ardemmeut à l'œuvre, inspiré et stimulé par l’amour du gain, l’espoir de récolter d’énormes bénéfices et de faire une fortune considérable dans fort peu de temps.

Il avait fait pendant le siège de Paris par les Allemands, la rencontre d’un autre personnage qui cherchait, lui aussi, à pêcher les millions en eau trouble et même dans le sang de ses concitoyens si cela était nécessaire, cet industriel politique-véreux était un député du tiers-parti et du parti de Thiers, nommé Planat, marchand d’eaude-vie de Cognac, un gascon dans le mauvais sens du mot. Ces deux hommes aussi besogneux et intrigants l'un que l’autre étaient faits pour s’entendre ; ils s’associèrent et se mirent à « travailler » ensemble, à leur œuvre de corruption el d’embauchage pour la trahison. D’autres encore les aidèrent, et nous en parlerons plus loin à mesure qu’ils interviendront dans la funeste conjuration que nous racontons.

Veysset à la suite des nombreux rapports qu’il avait eus

avec les membres du gouvernement de la Défense nationale avait fait aussi la connaissance de l’amiral Saisset, et un jour qu’il était allé à Versailles, dans l’intention d’entretenir M. Thiers au sujet d’un projet relatif au ravitaillement des départements qui avaient été occupés et ravagés par les Allemands, il avait eu par hasard l’occasion de renouveler ses anciennes relations avec l’amiral ; voici dans quelles circonstances. Nous donnons ici la parole à ce dernier, et nous citons une partie de sa déposition devant la Commission d'enquête parlementaire , relative aux événements du 18 Mars, et à la trahison de Dombrowski :

«A la suite de tous ces événements, dit l’amiral Saisset, j’ai connu un certain nombre d’officiers polonais, entre autres un brave garçon que j’ai fait décorer pendant le siège. 11 est d’une bravoure extraordinaire et a eu des affaires superbes. Vous pouvez l’avoir vu quelquefois à Versailles. 11 m’avait souvent parlé de Dombrowski comme d’un homme très capable et m'avait dit souvent : — «Rappelez-vous qu’il deviendra dictateur à Paris.»

« Un jour, dans l’avenue des Réservoirs, nous causions ensemble lorsque nous fûmes rencontrés par un pauvre diable, qui a été fusillé depuis ; il s’appelait Veysset, c’était un associé de la maison Cail et Tessier. Je l’avais rencontré auparavant. Il était venu proposer au gouvernement une affaire de 300,000,000 (trois cent millions), relative au ravitaillement et à l’ensemencement des départements envahis. Nous mangions dans le même restaurant. Il ne savait comment se présenter devant M. Thiers. Je lui fournis les moyens d’arriver jusqu’à lui, de soumettre son projet au gouvernement. Heureusement ou malheureusement le conseil des ministres le repoussa. Mais certaines relations en étaient résultées entre M. Veysset et moi, de sorte qu’il était venu suivre cette même affaire auprès de M. Lambrecht qui, à ce qu’il paraît, dans le conseil y avait fait opposition. 11 me dit, un jour que j’étais avec Prinski (c’est sans doute le Polonais courageux dont l’amiral venait de parler et qui lui avait prédit

que Dombrowski deviendrait dictateur), qu’il venait de causer avec M. Lambrecht, qu’il était désolé que sa proposition fut rejetée, et la conversation que j’avais avec Prinski l’ayant frappé, il se mit en tête de se mêler aux événements de Paris et de tâcher de combattre à sa manière les révolutionnaires. Il me dit: — « Je vais aller à Paris, j’irai voir ce Dombrowski. Je causerai avec lui, je verrai si on peut l’acheter. »

« Il alla à Paris, il fut d'abord mis en rapportavec le chirurgien-major d’un bataillon de fédérés qui s’appelait Bridault. M. Bridault le mit en relation avec M. Cournet, alors délégué à la Préfecture de Police. C’était le fils d’un ancien officier de marine, nommé Frédéric Cournet, officier démissionnaire qui a été tué en duel à Londres.

« Veysset, par l’intermédiairedeRridault, lui fit des ouvertures.

« Cournet lui dit : — «Je veux bien, je ferai ce que l'on voudra, j’accepterai de l’argent, mais il m’en faut beaucoup. »

«Veysset lui donna 3, ÜUO francs, et Cournet1 le mit en relation avec Inger (M. Saisset appelle Inger, Hutzinger dont il s’agit ici), premier aide-de-camp de Dombrowski, celui-ci lui dit:

— « Voyez Cluseret, je vous mettrai en rapport avec lui. »

« Veysset alla voir Cluseret et il lui fit carrément ses ouvertures. 11 lui dit :

— « Si vous voulez faciliter l’entrée de Paris aux troupes de Versailles, on vous donnera ce que vous demanderez. »

« Cluseret répondit : — « Je suis trop bien payé par Bismarck et par les autres pour que vous puissiez m’acheter. Vous n’y arriverez pas, c’est inutile, »

• La première fois que nous avons lu la déposition de l’amiral Saisset accusant Cournet de s’être vendu aux conspirateurs et aux traîtres du gouvernement de Versailles, et d’avoir reçu 3,000 francs de Veysset, nous n’en avons pas cru un mot, tant nous avions confiance en Cournet, ce n’est que bien plus tard, quand nous avons eu connaissance de l’enquête faite à Genève et à Londres sur Cournet, et quand nous avons lu la brochure de M™6 Veysset, contenant le récit de la trahison de Dombrovski, que nous avons été fixé sur la moralité de Cournet, et que nous avons compris que l'amiral Saisset pourrait bien malheureusement avoir dit la vérité et avoir raison, ainsi qu’on le verra plus loin.

COMMENT A PÜIU

«Veysset m’a toujours affirmé, ajoute l’amiral Saisset, que Cluseret avait repoussé les ouvertures directes ou indirectes qu’il avait pu lui faire.

« Ces pourparlers durèrent un jour ou deux. Voyant qu'il ne pouvait rien faire avec Cluseret, Veysset se décida à s’adressera Dombrowski. Celui-ci rejeta d’abord ses propositions. Les négociations se prolongèrent pendant deux semaines. Presque chaque jour, Veysset venait à Versailles je l’avais mis en relations avec Barthélemy Saint-Hilaire.

« Enfin on arriva aux conclusions suivantes : Tel est toutefois le récit exact et détaillé des déclarations de l’infortuné Veysset, fait observer l’amiral Saisset.

« Dombrowski ouvrira cinq portes à l’armée de Versailles. La porte du Point-du-Jour, celle d’Auteuil, celle de l’Impératrice, enfin toutes celles qui sont dans son commandement. Il enverra son premier aide-de-camp s’entendre avec le maréchal Mac- Mahon. Il demandait trois jours pour faire successivemsnt retirer les troupes et placer des gens à lui aux points par où entrera l’armée française. De telle heure à telle heure on ne tirera pas.

« Les conditions furent les suivantes: M. de Rothschild donnerait un chèque d'un million de francs payable à Dombrowski, avec contre-lettre si l’affaire n’était pas faite, et en outre trois millions seraient remis à des agents désignés par l'Internationale russe.

« Pour garantie de l’exécution de ces conditions, l’amiral Saisset devait se rendre de sa personne à l’état-major de Dombrowski pendant que le premier aide-de-camp de ce dernier serait auprès du maréchal Mac-Mahon ».

Un membre de la Commission de l’Enquête que nous citons, dit en interrompant l’amiral : — « homme pour homme? »

L’amiral Saisset répondit : — « Oui, homme pour homme! »et il ajouta encore : — « Dombrowski étaitde trèsbonne foi, etjesuis convaincu qu’il croyait tout à fait à l’exécution de ce projet; car, il fit successivement retirer la majeure partie de ses troupes, et, vous avez pu voir que quand on s’est présenté, comme par hasard, à une des portes, celle où est venu l’ingénieur Ducatel, il n’y avait plus personne depuis quarante huit heures.

« Et si Veysset n’avait pas été fusillé, comme je l’ai raconté tout à l’heure, je crois qu’il vous dirait comme moi que ce retrait des troupes fédérées a eu lieu en exécution de la première partie de la convention faite avec Dombrowski. »

Un membre. — « Est-ce qu’il avait envoyé son aide-de-camp à Versailles?

L’amiral Saisset. — « Non, naturellement son premier aide-decamp ne voulait pas se rendre à Versailles sans un sauf-conduit.

M. le président. — «Amiral, voulez-vous que ceci soit sténographié ?

M. l’amiral Saisset. — « Je n’ai aucune raison de m’y opposer M. le président.

« L'aide-de-camp demandait donc un sauf-conduit, auprès du maréchal Mac-Mahon, ajoute l’amiral, mais M. Barthélemy Saint-Hilaire le refusa constamment en donnant pour raison qu’on pouvait en abuser.

« Du reste il m’a toujours répété à satiété qu’il ne considérait pas tout cela comme sérieux,1. Je vais vous faire voir tout à l’heure que c’était fort sérieux.

« L'aide-de-camp de Dombrowski ne s’est pas rendu auprès du maréchal Mac-Mahon; il n’a pas été informé des mesures que prenait son général ; mais Dombrowski les exécutait. De mon côté quand j’ai été trouver Barthélemy Saint-Hilaire, je lui ai dit : — « Je suis prêt à me rendre à Paris, et à rendre ce dernier service à mon pays après la mort de mon pauvre enfant. » Barthélemy de Saint-Hilaire m’a répondu que M. Thiers n’y consentirait jamais.

« Il m’a répété alors encore une fois : — « Vous avez tort amiral de croire à toutes ces choses-là ; n’y songez plus. »

1 M. Barthélemy Saint-Hilaire disait qu’il ne considérerait pas cela comme sérieux, parce que ni lui, ni M. Thiers n’ont jamais eu l’intention de tenir les conditions qu’ils avaient faites avec Dombrowski, par l’intermédiaire de Veysset, ils voulaient comme ils l'ont fait profiter de sa trahison, de l’abandon des portes, pour entrer si c’était possible, sans donner les traites et les saufs-conduits. Mais l’amiral Saisset comme Dombrowski croyaient que c’était sérieux et que les conditions seraient tenues ; c’est pour cela que l’amiral s’offrait comme otage.

« Ainsi voici le premier point : — « Pas de sauf-conduit.

« L'amiral Saisset ne se rendit pas comme otage, et cependant les positions se dégarnissaient, Dombrowski avait demandé trois jours ; il y avait déjà un jour et demi que le mouvement s’effectuait. Veysset avait été averti par Bridault de ne pas se rendre à Paris où il y avait danger pour lui. Il s’était mis à Saint-Denis au milieu des Prussiens. Inger1 est venu l’y trouver c’est la veuve de Veysset qui me l’a raconté, et il lui a dit : — « Vous n’avez rien à craindre, le moment est venu de tenir votre promesse pour que la famille de Dombrowski et la mienne puissent partir pour la Belgique. » Le pauvre Veysset donna 20,000 fr. 5,000 francs de sa poche et 15,000 francs qui furent prélevés sur la caisse de la maison Gail et Teissier; c’est le caissier qui fit cette avance.

«Mal heureusement après avoir donné ces 20,000 francs Veysset commit la faute d’accompagner l’aide-de-camp de Dombrowski jusqu’au delà des avant-postes prussiens. Il n’avait pas fait cinquante mètres de l’autre côté de ces avant-postes, qu’il fut pris par des fédérés embusqués, mené dans Paris et conduit au pied de la statue de Henri IV, où il a été fusillé, puis jeté dans la Seine en présence de diverses personnes qui en ont déposé.

« Ainsi sauf-conduit refusé, moi n’allant pas à Paris comme otage et 20,000 francs donnés, pour le remboursement desquels M. Thiers a bien voulu, par un acte de générosité en faveur de la pauvre veuve, ordonner que 15,000 francs pris sur les fonds secrets fussent remis au caissier qui les avait avancés. Voilà mon pauvre Veysset qui paie son dévouement de sa vie.

« Maintenant, quant à Dombrowski, vous savez, qu’il a été tué. Par qui l’a-t-il été? Selon l’opinion de plusieurs personnes, par ceux auxquels il avait promis une portion de l’argent qu’on devait lui donner.

« C’est conforme à l’usage; ils ont cru qu’il avait reçu des acomptes. — Bref, il n’a rien reçu, il n’y a eu que des promesses.»

1 Comme nous l’avons déjà dit, M. Saisset nomme Hutzinger, Inger, d’autres l’appellent Enger.

A la fin de sa déposition l’amiral Saisset ajoute encore ceci :

«Il (Ingerou Hutzinger, lieutenant de Dombrowski) est venu à Versailles chercher un sauf-conduit. » Un jour Barthélemy Saint- Hilaire me dit :

« Il faut que je le voie, faites lui dire par Veysset de venir à Versailles. » Nous étions à nous promener sur la terrasse, M. Veysset et moi; celui-ci me dit :

— «Il a promis de venir, attendons-le, il sera ici à cinq heures.» — «En effet, il arriva à l’heure dite. 11 venait chercher son saufconduit. Je lui dis : — «Si vous voulez prendre la peine d’attendre, je vais prévenir Barthélemy Saint-Hilaire». Je courus prévenir ce dernier à la Préfecture ; je lui dis : « Je viens demander pour Inger un sauf-conduit; mais je ne crois pas que ce soit ce que vous lui réservez 1 ».

La déposition de 1 amiral s’arrête là et elle n’ajoute plus rien sur ce sujet; elle ne dit pas ce que M. Barthélemy Saint-Hilaire réservait à l’aide-de-camp de Dombrowski, elle constate seulement comme on le voit qu’on ne voulait pas lui donner de saufconduit et qu’on lui réservait autre chose; probablement qu’on avait eu l’intention de l’arrêter.

Cette longue déposition de l’amiral Saisset, comme nos lecteurs font sans doute remarqué, contient certains passages bien extraordinaires, et que nous avions tout d’abord hésité à reproduire, tant ils nous paraissaient peu véridiques ; cependant plus tard, en les comparant avec la brochure publiée sur le même sujet par Mme veuve Veysset, et à d’autres documents du même genre, qui les confirmaient, nous avons bien été forcé de nous rendre à l’évidence, et de comprendre que, quelque extraordinaires et invraisemblables que ces passages nous aient paru au premier abord, ils étaient malheureusement vrais.

1 Commission d'enquête parlementaire sur le 18 mars, déposition de l’amiral Saisset, tome 1er, pages 315, 317 et 318.

Ainsi, nous nous étions d’abord refusé à croire aux accusations formulées par l’amiral Saisset contre Bridault et Cournet, nous étions loin de nous douter de quoi ces deux personnages plus que véreux étaient capables. Nous ignorions de quelle manière ils vivaient lorsqu’ils étaient proscrits à Londres, nous ne savions pas que le premier n’a jamais travaillé pour gagner sa vie et celle de sa nombreuse famille, et qu’il s’était fait bookmacker et menait une existence d’interlope et inavouable ; nous n’avions non plus pu croire Cournet capable de s’être laissé corrompre pour de l’argent et acheter à beaux deniers comptant. Cependant ce qui nous avait surpris, c’est qu’ils n’avaient rien répondu à l’accusation formulée contre eux d’une manière si positive par l’amiral Saisset, qui les avait inculpés d’avoir les premiers trahi la Commune, on servant d’intermédiaires entre Veysset, l’agent versaillais, Hutzinger et Dombrowski, pour ourdir un complot qui a abouti à la livraison des portes. En effet, ainsi qu’on le verra plus loin, lorsque Ranvier, Gérardin et Dupont qui n’étaient pas en cause, ont répondu et cherché à disculper Dombrowski, les sieurs Bridault et Cournet, directement accusés de trahison, ont gardé un silence prudent.

Mais depuis nous avons été parfaitement renseigné sur la moralité de M. Cournet par l’enquête faite à Genève et à Londres à son sujet par des proscrits bien connus, tels que La Cécilia, Cluseret, Levrault, etc., et de laquelle il résulte qu’il était loin d’avoir une bonne moralité, ainsi qu’on va en juger. Il y a dans les documents de cette enquête une lettre du général La Cécilia dans laquelle ce dernier recommande à un de ses amis de Genève « de se méfier de Cournet comme cl’un exploiteur », et La Cécilia ajoute que Cournet au lieu de chercher à « gagner honorablement son pain, ne s’est servi de la bienveillance

La commune

qu’on lui témoignait que pour emprunter à droite et à gauche de l'argent qu’il savait ne devoir jamais rendre, signer des billets qu'il savait ne pouvoir payer et qui ont été protestés, et que pour avoir recours à toutes sortes d'expédients pour se procurer les moyens de mener joyeuse vie sans travailler.

Levrault a aussi raconté « une multitude de turpitudes », dont Cournet s’est rendu coupable et que Cluseret résume ainsi dans son enquête :

« 1° Cournet avait fait faillite à Londres sous un nom supposé, celui de Reid et G1'.

« 2° Il se serait approprié des fonds provenant de souscriptions faites tant en France qu’en Angleterre.

« 3° Il aurait escroqué 250 francs à un autre proscrit qui les lui avait avancés, et que Cournet ne lui a jamais rendus quoiqu’il ait reçu 1,000 francs, montant d’une souscription faite pour lui à l’Assemblée de Versailles, etc., etc... »

D’un autre côté Mmo Veysset nous apprend dans sa brochure que lorsqu’elle était prisonnière à la Préfecture de police elle acheta à beaux deniers comptants les faveurs et la protection du citoyen Cournet, le 17 mai 1871. « Ce jour-là, dit-elle, le citoyen Cournet ayant reçu par l’intermédiaire d’un tiers une somme de 3,000 francs, je fus transférée à Saint-Lazare et écrouée à la pistole avec les femmes des sergents de ville et des employés du gouvernement de Versailles. »

Après tous ces actes d’indélicatesse, ces escroqueries et le fait de corruption dont il s’est rendu coupable lorsqu’il était délégué à la Préfecture de police, on comprend que Cournet était bien capable de céder aux sollicitations de Veysset, de se vendre à lui et d’accepter son argent, en lui promettant son concours pour l’aider dans l'accomplissement de l'abominable trahison qu'il ourdissait contre la Commune de Paris. Cournet était en effet prêt « à fairo

tout ce que l’on voudrait et à accepter de l’argent en récompense de ses services. » Mais, comme il le disait, « il lui en l'allait beaucoup. » La déposition de l’amiral Saisset prouve aussi une chose consolante, c’est qu’au milieu de tous ces Judas qui vendaient la Commune , il s’est trouvé un général, Cluseret, qui est resté incorruptible, qui a résisté à toutes les nombreuses tentatives de trahison dont il a été l’objet et « qui a toujours repoussé toutes les «ou- « vertures, directes ou indirectes » que Veysset lui avait faites, ainsi que l'affirme positivement l’amiral Saisset L

Il y a aussi une chose qui dévoile bien les secrètes intentions de M. Thiers et de ses confidents dans la déposition de l’amiral. Ce sont les paroles de M. Barthélemy Saint- Hilaire, par lesquelles il recommande à l’amiral de ne pas prendre trop au sérieux les conditions du pacte de trahison conclu avec Dombrowski par l’intermédiaire de Veysset, et surtout de ne pas se constituer prisonnier en qualité d’otage à l’état-major de Dombrowski, et, afin qu’il ne reste aucun doute au sujet de ses intentions, M. Saint- Hilaire ajoute encore : « Vous avez tort, amiral, de croire à toutes ces choses-là; n’y songez plus ».

Ainsi il est bien certain que jamais ni M. Thiers, ni M. Barthélemy Saint-Hilaire n’avaient eu l’intention de tenir leurs engagements contractés avec Veysset, ils ne voulaient pas lui remettre les traites et les saufs-conduits ; c’est pour cela qu’ils les confièrent plus tard à M. Planat, en lui recommandant de se sauver avec au dernier moment quand les portes seraient livrées et occupées, ainsi qu’il l’a fait. C’est aussi dans la même intention que M. Thiers s’est opposé à ce que l’amiral Saisset se constituât prisonnier comme otage entre les mains de Dombrowski;

1 Nous ne parlons pas de la ridicule déclaration de l’amiral Saisset, dans laquelle il dit que Cluseret était vendu aux Prussiens, cela est trop idiot pour qu’on s’y arrête.

la commune

M. Thiers n’avait qu’un but, qu’il a atteint : il voulait s’emparer des portes par surprise sans payer le prix convenu; et pour arriver à ses lins, il a profité de l’imprudence du traître Dombrowski, qui avait fait retirer les gardes nationaux fédérés et cesser le feu des artilleurs chargés de la défense do ces portes, pour les occuper et entrer dans Paris. C’est en effet ce qui a eu lieu, grâce à l’immoralité, à l’imprévoyance et à l'incapacité des Comités de salut public et de sûreté générale, qui ont encouragé Dombrowski dans son forfait et qui l’ont poussé et laissé tomber stupidement dans le piège grossier qui lui était tendu. La préméditation de M. Thiers, de ne pas tenir les conditions qu’il avait fait accepter à Dombrowski, explique parfaitement la déposition de l’amiral sans laquelle celle-ci serait incompréhensible.

Ainsi cette déposition est très sérieuse au fond et conforme à la vérité, malgré ce qu’elle a en apparence d’invraisemblable et d’extraordinaire. Environ un an après cette déposition importante une autre pièce, qui concorde parfaitement avec elle, vint la confirmer et lui donner une nouvelle autorité; nous voulons parler de la brochure très remarquable sur le même sujet, de Mme Forsans-Veysset, veuve de l’agent du gouvernement de Versailles, qui a été fusillé comme traître, le 24 mai sur le Pont-Neuf, au pied de la statue de Henri IV.

Cette dame était très compétente pour narrer les épisodes émouvants de cette trahison, puisqu’elle a ellemême, joué un rôle important dans cette dernière, à laquelle elle avait été initiée par son mari, et pour laquelle elle a été emprisonnée et a failli aussi être fusillée. La publication très remarquable, qu’elle a faite, et qui paraît être écrite avec beaucoup de sincérité, mérite à plus d’un titre de fixer l’attention du public et d’être prise en sérieuse considération. Elle fera l’objet du chapitre suivant.

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