‹ Comment a vécu StandhalChapitre 12 sur 40 · PREMIERE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE

Stendhal raconté

par lui-même

,17 AUTOGRAPHES INÈDITS)

Les Testaments

Elles sont de LUI, ces pensées où l'odieux le dispute à l'originalité.

I. — L'homme n'est pas libre de ne pas faire ce qui lui fait plus de plaisir que toutes les actions possibles.

IL — Le bonheur consiste à faire ce qui plaît le plus au moment qui plaît davantage.

III. — Chaque être intelligent jeté sur cette terre, s'en va tous les matins à la chasse du bonheur.

COMMENT A VECU STENDHAt.

Voilà une théorie complète, et trop complète, hélas!

Or donc, il nous a semblé intéressant de voir où cette philosophie a conduit l'auteur de ces diverses formules.

Et, dès les premières lignes, nous dirons : Peu d'hommes auront été aussi tourmentés, pendant toute la dernière partie de son existence, que ce théoricien du bonheur.

Les pièces qui vont suivre nous montreront donc, sous un jour assez inattendu le malheureux dont le principal objectif, avec l'amour passionné des lettres, a été la poursuite du bonheur.

Nous transcrirons ces documents avec la sécheresse du catalogue, et nous examinerons ensuite la pensée qui a dicté les pages soumises à cette étude.

Négligeant beaucoup d'aperçus qui se présenteront en foule pendant l'autopsie de ces lignes, et ne voulant en retenir que cette visée de bonheur, nous n'ajouterons que les éclaircissements absolument indispensables.

Au lecteur à tirer de cet examen les conclusions complémentaires dont nous lui aurons fourni les prémisses.

Ceci dit — voyons les pièces :

La première est une lettre de femme, qui est le point de départ des préoccupations sous l'empire desquelles Stendhal a écrit les testaments dont nous entendons nous servir pour le faire parler lui-même. Cette lettre fait partie de notre seconde partie « Stendhal raconté pai^ ses amies , » pour le moment nous n'en retiendrons que la date. Elle est de 1826, et, à partir de ce moment, les malheurs vont se précipiter sur cet homme de quarante-cinq ans qui, jusqu'à présent, n'a rencontré qu'une vie agréable et joyeuse.

C'est qu'en effet, à la suite de cette fatale année de 1826, où sa liaison avec madame X... , un amour d'âge mûr, s'est brusquement terminée, le fantaisiste qui « îi'a jamais fait que ce qui lui cause réellement du plaisir, » à qui il faut « une pille où les femmes ne soient pas prudes et oii l'on rie, » ne rit plus du tout. L'âge est venu, l'amour

volontaire s'est enfui, ]a^i<;^rf nnirp «^'n*;-

sied à son chevet, le désespoir le prend, et il va écrire son testament. Que dis-je! une série de testaments, coup sur coup, à intervalles des plus rapprochés, dans un désordre d'esprit dont les autographes qui

vont suivre sont les témoins très révélateurs, et que voici par ordre de dates :

10 Testament en date du 26 août 1828

2° — — 4 septembre 1828

3° — — 14 novembre 1828

40 — — 4 de'cembre 182S

S° — — 18 janvier 1882

6° — — 10 décembre i832

70 — — 22 mai 1834

8° — — ler septembre i83?

90 — — II novembre i833

10° — — 3o novembre i835

11° — — 24 décembre i833

12° — — 8 juin i83r)

i3o — — 27 septembre 1837

140 — — 2? septembre 1840

Généralement, le propre d'un acte aussi grave que celui de la confection d'un testament, est de léguer quelque chose. L'originalité de ceux-ci consiste en ce que cet homme, beaucoup plus naïf qu'on ne s'imagine, n'a rien, et que pourtant il dispose.

Disposer quatorze fois de rien, c'est vouloir répéter quatorze fois la même négation. Aussi ne sera-t-on pas surpris de l'uniformité de ces pièces ; l'une copie Tautre presque indéfiniment, à peu près dans les mêmes termes, mais dans chacune il y a une variante insensible nous permettant de

lire entre les lignes la pensée-mère. Il y a aussi des dates, et par elles, nous tenons ridée de derrière la tète.

Au premier regard, à prendre en bloc ce luxe de dispositions en vue de mort prochaine, l'impression saillante serait de n'y voir qu'une manie, la continuation d'un système : une suite au Journal publié par M. Stryienski (i). Toujours cet homme en arrêt sur ses moindres actes, les notant, les enregistrant, les commentant.

Mais ceci est l'impression de surface. Allons plus à fond, entrons dans le détail : la variante insensible, l'état du papier, la forme des lettres, l'attitude de l'écriture, la couleur même de l'encre, tout nous dira qu'à chaque fois nous sommes en présence d'un état d'àme différent du précédent, d'une cause nouvelle déterminante, et avec un peu d'attention seulement, il deviendra aisé de déchilTrer l'hiéroglyphe, de faire parler le sphinx. Nous comprendrons les demi-mots, nous devinerons ce qui n'est pas dit, et l'on demeurera surpris devant cette vérité :

(i) (t Journal de Steudlial », public par Casimir Stryienski. Charpentier, éditeur, 1888. \'oir aussi << La Vie d'Henri Brulard. Charpentier, i8()o, et » Les Souvenirs d'Egotisme ». Charpentier, iSijJ^.

Ces testaments sont tous un cri de désespoir.

C'est récroulement de tous les rêves de l'homme qui a voulu être heureux, et pour qui le seul bonheur désormais possible est dans le non être.

Jusqu'en 1826, la vie a été semée de fleurs: mais à partir de cette année fatale jusqu'en 1840, les ronces envahissent le champ jusqu'alors si gai ; le soleil de la jeunesse ne réchauffe plus les premières illusions, l'ombre gagne les moindres recoins de cette âme.

Dans les quatorze testaments qui sont là sous nos yeux : quatorze! nous suivons cette progression d'obscur dans une série de crises bien précisées. Elles coïncident cwec des événements qui empêchent cet épicurien de jouir. Il ne pense à la mort, chose grave, sous cette forme grave du testament, que quand un gros nuage vient ternir son ciel bleu. Il perd la tête alors, et nous pouvons, les témoins sont là. diviser ces élans de désespoir en périodes parfaitement établies.

1828 — 46 ans. G testam. Crise du suicide. iS32 — 5o ans. 2 testam. Grise de la cinquantaine. i835 — 53 ans. 4 testaments. Crise de spleen. 1840 — ?^ ans. 2 testaments. Crise de la vieillesse.

Crise de 1828

(46 ANS. G testaments)

1° et 2" Testament en date des 26 août et 3 septembre 182S;

3" Testament en date du 4 septembre 1828;

4° et 5" Testament en date des 14 et i b novembre 1828;

(> Testament en date des 4 et G décembre 1828 ;

Six testaments en moins de quatre mois! La pensée d*un testament implique forcément l'idée de mort prochaine. Écartons l'hypothèse de maladie. A cette époque Stendhal est en pleine santé, dans toute la verdeur de sa maturité, et pourtant il

vient nous dire qu'il songe sérieusement à mourir.

Quel événement est donc survenu depuis le gros chagrin de 1826, capable d'inspirer de si sombres pensées?

Colomb nous l'a dit dans sa Notice biographique : « L'année 1828 est probablement celle pendant laquelle les tristes pensées dominèrent le plus : il songea même au suicide. J'en ai trouvé la preuve dans quatre testaments écrits en pleine sajité, du 26 août au 4 décembre. »

Voici les causes, et elles ne pourront qu'augmenter les sympathies pour le pauvre grand homme, profondément malheureux à cette époque de sa vie.

1er TESTAMENT

En date des 26 Août et 3 Septembre 1S2S

Une grande feuille double ministre, papier fil, filigrane d'une coquille h la i '^"■^ page et (( Berger » à la 2% plice en forme delettre, pain à cacheter rouge, moyen format, hauteur o, 33 1/2, largeur 0,21 1/2.

COMMENT A VKCU STENDHAL

Au recto de la première page, avec marge à l'encre contenant diverses annotations, se trouve le corps du testament. Il est daté du 26 août 1828.

L'intérieur de la feuille, verso et recto, en blanc.

Au verso de la 2^ P^ge, en travers de la feuille, et à l'un des angles, diverses volontés, ajoutées après coup, le testament une fois cacheté. Ces annexes datées du 3 septembre.

Ecriture fine, très nette, et, quoique très rapide, fort correcte le 26 août; très nerveuse, écrasée le 3 septembre.

Enveloppe. — Testament de M. Henry Beyle,

Testament et le petit testam.ent ci-dessous en faveur de M. R. Colomb. H. Beyle.

Je lègue et donne à M. Colomb, rue Godot-de- Mauroy, n° 39 : i» Les arrérages de la pension viagère due par M. Fuzier de Saint-Ondras près La Tour-du-Pin (Isère) (1800 francs par an); 2° ce qui m'est dû à titre de demi-solde ou retraite (450 francs). Fait à Paris, 3 septembre 1828. H. Beyle.

Sur l'honneur, brûler toutes les lettres sans les lire. H. Beyle. On trouvera des lettres dans le bureau et dans une caisse. H. Beyle.

Corps du Testament. — Testament de Henri- Marie Beyle, né à Grenoble en janvier 1788. Je donne tout ce que je possède dans mon appar-

tement par moi habité à Paris, à M. le Baron Adolphe de Mareste, rue Saint- Lazare, n« 7?. Si M. de Mareste ne se trouve pas à Paris le jour de mon décès, je donne tout ce que je possède dans ma chambre à M. R. Colomb, mon cousin (rue Godet de Mauroy, 39). Mon corps sera porté directement au cimetière moyennant 20 francs, et là, 40 francs seront dépensés pour une grille en bois. Je donne la propriété de mes œuvres imprimées (et c'est un petit don, mais je n"ai rien i à madame Pauline Beyle, veuve de F. Perier, ma sœur (à Enghienles-Bainsi à l'exception de la propriété de l'histoire de la Peinture en Italie que je donne à M. le Chevalier Crozet , ingénieur en chef à Grenoble. Je donne à M. Luigi Bussi, Casa d'Adda, corso di Porta Nova à Milan , les livres et autres objets que j'ai à Milan. M. Fuzier de Saint-Ondras me doit une pension viagère de 1800. « Je dois quelques cents francs à M. Michel, tailleur. Je ne dois rien autre. Paris, 26 août 1828. H. Beyle.

En marge. — H. Beyle. Testament de M. Beyle, 26 août 1828.

Mon exécuteur est prié de donner un livre à M. Prosper Mérimée, un livre à M. Colomb, un ii M. de Mareste, un livre à M. Louis Crozet, un livre à M. de Barrai.

Voici pointer l'idée du suicide.

La pauvreté de ces dispositions nous indique suffisamment que la misère est là, aux portes.

Né en lySS. Stendhal a 4? ans sonnés:

COMMKNT A VKCU STENDHAL 1 I

les ressources vont manquer, le désespoir est venu. Tout dans ce document, le désordre de la composition, la hâte des dernières volontés, l'écriture saccadée des codicil'cs, nous indique une extrême nervosité.

Au 28 août 1828 le pauvre homme n'a plus rien. Il le dit ici lui-même, en léguant ses œuvres imprimées à sa sœur madame Perier-Lagrange : « C'est un petit don y mais je n'ai rien. » Il y a même moins que rien, puisque nous voyons figurer une dette dans cet adieu à la vie « quelques cents francs dûs à M. Michel >^ un tailleur qui lui permettait d'être encore présentable. Ce détail est navrant! Voilà où en est réduit le brillant Commissaire des Guerres dont la berline a dû être abandonnée dan . les neiges de Moscou, auquel son père eu mourant n'a laissé que des dettes, et qui, bohème galant, a fini par dévorer dans un monde où il trouve les seuls aliments nécessaires à son esprit, les dernières épaves de son patrimoine. Une petite dette à un tailleur! Ce ne sont plus seulement les habits, c'est le pain qui m inquc. Sans argent, il n'y a plus moyen d^ reparaître, l'estomac creux, dans ce monde qu'il a tant re-

COMMENT A VIXU STENDHAL

cherché, où il est goûté, où il a de nombreux succès de toutes sortes. Il vaut mieux en finir! Ce testament est l'adieu à l'existence.

La gène de Stendhal, on ne l'avait pas soupçonné jusqu'ici; sa gène à cette époque fut extrême. Les premiers livres parus, HAYDN, l'HïSTOIRE DE LA PEIN- TURE, ne se sont pas vendus; le prix même en est encore dû à l'ami Crozet qui a fait les fonds i .

L'AMOUR a bien trouvé éditeur, au tiers de la vente, mais le manuscrit n'est pas payé, et l'édition ne s'achète pas. Les seules ressources de Be3ie sont alors la rétribution d'articles donnés au Nejv Monthly Reviejv , dirigé par Colbrun, libraire à Londres ^ces articles étaient traduits du français en anglais par Stricht. En juillet 1828, Colbrun ayant fait faillite, Stendhal, au mois d'août suivant, se trouve absolument sans moyens d'existence. Emus de cette situation, ses dévoués Colomb et Crozet font alors diverses tentatives pour lui obtenir un emploi quelconque, mais sans résultat. Un moment on crut qu'il al-

f I; Voir le mémoire de Didot que nous donnons dans la ?• partie " Les budgets de Stendhal ».

lait être placé à la Bibliothèque Ro3'ale; la chose même était arrêtée, lorsqu'un des fonctionnaires de la rue Richelieu fit observer que recevoir un homme d'humeur si bizarre serait introduire le loup dans la bergerie et inaugurer le désordre dans la bibliothèque. Sa nomination fut donc écartée et Beyle en ressentit une vive peine.

C'était pourtant bien là la place de ce lettré exquis, fou de livres et qui se fût trouvé dans son véritable élément, mais nous n'aurions sans doute pas eu le Milaîiese qui a écrit cette immortelle Chartreuse de Parme; peut-être autre chose, mais non cela.

Faut-il le regretter, ainsi que la seconde tentative faite à quelques jours de distance, et sans résultat comme la première?

Le 12 juillet 1828, son ancien ami, M. Amédée de Pastoret, alors conseiller d'Etat, fit conférer à Beyle le titre de ^'érificateur-adjoint des Armoiries près de la Commission du Sceau,

Oh î la place boutVonneî la seule que des amis puissants et dévoués aient pu lui trouver, et sans émoluments, mais pouvant mener à quelque chose par la suite!

Pressé de besoins urgents, Stendhal

COMMENT A VKCU STENDHAL

voulait et méritait mieux, et comme ce titre ne lui imposait aucune fonction, il ne parut jamais dans les bureaux du Sceau, et l'affaire n'eut pas de suite.

Après tant d'insuccès pour arracher le pain quotidien, la misère est donc intense. Elle Test tellement qu'à cette même époque

nous trouvons ici un nouvel autographe, entièrement de sa main, dans lequel, avec la preuve authentique de sa profonde misère, nous découvrons un sentiment admirahle de pudeur de cet homme luttant contre l'impérieuse nécessité.

C'est une bande de papier, haute de o"^22 , large de o'"o8, entourée d'un cadre noir h la plume, dont l'écriture est fine, appliquée, sans pour cela être plus lisible. On dirait que la main se refuse, de honte, à retracer un passé si mal récompensé et pourtant si méritant pour appuyer une demande de secours! i.

(i) Services de M. B. : Henri B né à Grenoble le 2'< janvier 1783 — Dragon au <> Régiment le 7 Germinal ;in 8 (1800) — Sous lieutenant provisoire à Marengo >5 Prairial — Confirmé le frimaire an q par le r' consul — Démissionnaire à la paix en i8o3 — Adjoint aux Com'" de Guerre le 11 juillet 1807 à Kœnigsbcrg — Intendant à Brunswick pendant 1S07 et 1808 — Fait la campagne de Vienne en i8oq — Le 3 août 1810 auditeur au Conseil d'État — Inspecteur Général des Mobiliers et desbàtimensde la Couronne le 22 août iSio —

Il est impossible de manier cet autographe sans une émotion profonde. On ne saurait jamais assez dire combien cet homme est grand et par l'esprit et par la dignité. Nous en avons encore une autre preuve, mais elle est tellement mystérieuse qu'il ne nous est pas permis même de l'effleurer ici. Cette étude n'étant pas un éloge académique, mais une simple anal}se, nous nous bornerons donc à faire ressortir l'intérêt que nous offre cette pièce. Elle nous donne de la main même de Stendhal le résumé authentique de sa vie de 1800 à 18 14. Elle nous dit en outre l'extrême indigence dans laquelle est tombé, après ces quatorze années de demi-solde, l'ancien auditeur de Napoléon I"'".

La preuve n'est donc plus à faire de cette profonde misère au ntoment où apparaissent ces testaments qui vont se suivre d'une façon si précipitée.

Le mcinc jour charge du Bau de lu Hollande à la liste civile — Fait la campagne de Moskc^u au retour d'une mission, se distingue à Orcha (en donnant 3 jours de vivres à toute l'armée, les seuls vivres qu'on ait eu de Moskou à la Bérézyna — En iîii3 intendant à Sagan (Silésie) — En 1814 envoyé dans la 7" div" avec le sénateur St-Vallier — N'a pas pris ni demandé de services durant l'Interrègne — A fait les campagnes de Marengo, Miacio i<So6, 1807, 1808, 1809, celle de Moskou et celle de Silésie.

H) COMMENT A VIXU STKNDHAL

Le découragement de la lutte pour le pain quotidien a inspiré le premier testa-

ment du 28 août; le désespoir s'accentue, et le 3 septembre suivant, rouvrant cette lettre d'adieu, Stendhal précise bien sa volonté de mort par la prière qu'il adresse : (( sii?^ rJionneur brûler toutes les lettres (i) ». L'idée fixe est instante, elle -ne le quitte plus; en germe le 28 août et le 3 septembre, le lendemain 4 septembre, la décision sera prise, ainsi qu'on le verra, à n'en pas douter, par la pièce suivante :

Eli date dit 4 Septembre 1828

Une feuille simple, o'"2 i sur o"^2G, papier fil ordinaire sans signes distinctifs, pliée en quatre, sans enveloppe ni direction d'adresse.

Encre jaune, écriture enfiévrée, pas un point, pas une seule virgule, peu d'accents. Précipitation marquée.

Rien sur le verso.

(i) Voir 2" partie.

CO.MMKNT A VKCU STENDHAL I7

TESTAMKNT DE H. BEYLE

Paris le 4 sept. 1828-

Je donne et lègue ce qui peut m'ètre dû au jour de mon décès savoir :

1° par M. Fuzier négt à S^ Ondras près la Tour du Pin, Isère, sur une pension viagère de iGoo par an.

2° Par le payeur de la Guerre de Paris pour une 1/2 solde ou reforme de 450 francs par an.

A M. R. Colomb mon cousin rue Godot de Mauroy n° 3q

Paris le quatre septembre mil huit cent vingt huit.

H. Beyle.

Eu marf^e : H. Beyle

Je dois à M. Léger 22 V'ivienne q. qs. cents francs

Par sa prccipiiation , la brièveté des volontés exprimées écrites d'un trait, sans repos, d'une main ferme, cette page avec sa mention « au jour de mon décès » ne peut laisser aucun doute dans l'esprit. Ici c'est la résolution prise. En maniant ce feuillet, on croit tenir matériellement une minute de l'àme d'un homme. Ce n'est plus de l'écriture, mais une pensée happée au sortir du cerveau, c'est la volonté de mourir qui jaillit de cette tète qu'une balle de plomb va faire éclater. C'est tout à Theure.

Pas encore! un dernier espoir est sur-

l8 COMMENT A VÉCU STENDHAL

venu de pouvoir continuer cette vie si aimée, cette vie du monde et des lettres. Cet espoir est la vente d'un manuscrit. Les Promenades dans Rome sont presque achevées; Colomb est venu le voir dans la journée et lui annoncer la bonne nouvelle. Un traité est en cours avec Delaunay, qui sera définitivement signé en mars suivant, et donnera quelques ressources. La fièvre tombe.

Deux mois et demi se passeront sans un nouvel accès, mais celui qui va suivre sera plus violent que le précédent.

En date des 14 et i5 Novembre 182S

Une feuille simple de papier écolier uni, pliée en forme de lettre, o'"2o sur o'"25.

Dans rintérieur les dispositions principales.

Sur les plis formant enveloppe de la lettre, les annexes.

Deux dates différentes. Le corps du testament est du 14, les annexes du \b novembre.

COMMENT A VKCU STENDHAL M)

Ecriture ferme, rapide, mais négligée.

On sent la hâte. Tout est écrit d'un trait, sans alinéa.

Enveloppe et Annexes. — Novembre 1828. Testament de M. H. M. Beyle.

Je donne tout ce que je possède à Milan, à iM. Buzzi de Varèse, présentement logé Porta Nova à Milan. Paris le 14 novembre 1828. H, Bevle. M. Buzzi, né à Vigia, habitant Milan.

M. Fuzier de Saint-Ondras, près la Tour du Pin (Isère), me doit une rente viagère de i.Goo fr. J'ai une demi-solde de 45o fr.

Si M. R. Colomb était empêché, je lègue et donne tout ce que je possède à Paris à M. le baron A. de Mareste (n" j5, rue Saint-Lazare) le priant de me faire transporter directement au cimetière d'un village de la vallée de Montmorency, Andilly, Moulignon, Saint-Lcu. Paris le i 5 novembre 1828. H. Beyle.

Corps du testament. — Testament de M. Henri Beyle, né à Grenoble en janvier ij'^^.

Je soussigné donne et lè'gue à M. R. Cohmib. mon cousin, prés-entementlogé rue Godot de Mauroy, n" 3y, tout ce que je possède dans l'hôtel où je logerai au jour de mon décès. Je donne à M. Colomb, mon cousin, tout ce que je possède aujourd'hui dans l'hôtel de Valois, n" 71, rue Richelieu où je loge. Je désire être porté directement au cimetière. Je désire être enterré dans le cimetière ^y Andilly (vallée de Montmorency) ou dans le cimetière de (£Moulif^non ou de Saint-Leu, ou enfin dans le cimetière d'un des villages voisins d'An-

dilly. Je désire que les frais du transport n'ecxèdent pas trente francs.

Fait à Paris le quatorze novembre mil huit cent vingt-huit. H. Beyle.

Je demande bien pardon à mon ami R. Colomb de tout l'embarras que ceci va lui donner. Je le supplie surtout de n'être pas triste à l'occasion d'un événement inévitable.

En marge. — H. Beyle.

Ainsi, tout y est, le choix du cimetière, la prévision d'empêchement du premier légataire, et comme dernière preuve de la résolution de suicide, ce très significatif pardon demandé à Colomb au sujet de cet événement inévitable. Le témoin est là, absolu, irréfutable: le 14 ou le i5 novembre 1828, Stendhal a voulu mettre fin à ses jours dans cette misère d'hôtel garni

de la rue Richelieu, une mansarde ! où il n'y a rien, et à 45 ans.

Négligeons ce ^^ porté au cimetière directement et a Audillf », répété à deux reprises très instantes pour ne retenir que la visée de mort prochaine, et essayons de donner les causes de cet acte désespéré.

Aux difficultés d'argent toujours lancinantes, est venue s'ajouter une complication morale. Cette grande misère n'est

COMMENT A Vl-XU STENDHAL 2 1

qu'un côté sérieux, très sérieux même decette résolution de mort, mais elle n'est pas absolument décisive.

Quelque chose de plus grave, de plus secret vient aggraver cette situation critique. C'est une question d'amour-propre.

Au tarissement des ressources par la faillite de Colbrun, cause efficiente, vient se joindre l'idée, cause déterminante, de l'impossibilité de vivre de sa plume et de repalaître dans le monde. ARMANCE, publiée en 1 827 . a été jugée par le Faubourg Saint- (jermain. La rigoriste madame de Broglie a prononcé son verdict sur ce livre. « L'œuvre d'un homme de mauvais ton. » Ce sont les salons, « la bonne compagnie ou il est ngréable de vivre » et, du même coup, les libraires qui ferment leurs portes. La misbre noire, le mépris de ses contemporains, c'en est trop pour ce cœur de 43 ans que lout vient accabler à la fois dans cette fataK; année de 1828. C'est le vide, il faut en inir, la résolution cette fois est inébran-

I ible, le pistolet est là sur la table; un pardon à Colomb pour toutes les saletés qu'il va être obligé de remuer, et tout sera dit.

II étend la main pour saisir l'arme posée ^ ur les manuscrits commencés, et ses veux

2 2 COMMENT A VKCU STENDHAL

s'arrêtent brusquement. Ils viennent de tomber sur un mot de six lettres, écrit en gros caractères sur la première feuille d'une pile de papier : JULIEN. C'est le ROUGE ET LE NOIR que depuis quelques mois Colomb voit traîner sur cette table. Mourir ! sans avoir donné un corps définitif à cette pensée, sans prendre sa revanche de ce méprisant Faubourg Saint-Germain, sans avoir donné sa mesure! La main à moitié levée retombe, le travail reprend, acharné; la fièvre de l'œuvre distrait ce cerveau du délire du désespoir. Il est sauvé; la crise, dès lors, entre dans la période de décroissance. A certains moments l'avenir inquiétant se dressera encore devant ses yeux; l'idée de s'affranchir de ce malheur reparaîtra bien encore quelquefois, mais moins impérieuse; Julien est là! Il y a désormais combat, et non plus dér.ertion, ainsi que le prouve la pièce suivante, écrite vingt jours plus tard, toujours sous l'empire de la même obsession.

q-^ TESTAMENT En date des 4 et G DJcembie 182S

En forme de lettre de quatre pages, petit format. o'"20 sur o'"i3.

Papier à lettre til, filigrane d'une coquille à l'intérieur, quatre pages, cachetées de mie de pain mâchée; adresse : h xM. Colomb, rue Godot de Mauroy, n^ 39.

Première page, recto: le testament: le verso est en blanc.

Deuxième page recto, répétition des mêmes dispositions, le verso contient l'adresse.

Deux dates : Au-dessus de la signature, la date donnant l'anthenticitc du jour à cette volonté : 4 Décembre. En tète de la lettre, la date de la fermeture du pli , (3 Décembre, une heure.

Écriture des plus hâtives; mauvaise encre, mauvaise plume, désordre général, abréviations et lettres liées.sans suspension, pas de points, ni accents, ni virgules. On remarquera les incorrections : Donnes-Corrigés.

Enveloppe. — Testament de M. Henri Beyle. l'envoyer à Monsieur (Colomb, n" 3(), rue Godot de Mauroy.

Corps du testjnient. — 6 Décembre, une heure. (]herami, si je meurs, je te prie de terminer les Promenades à Rome. Rien de plus facile. Donnes mes manuscrits sur Rome, embrouillés en apparence, à M. Uralez, n" 23, rue de la Vieille draperie, vis à vis le Palais de Justice.

M. Uralez aura la patience d'en faire une copie fort lisible. Corriges et vends à M. Dondey Dupré. Pien de plus facile que de mettre Rome au net. Moi mort tu vendras plus facilement. H. Beyle.

Testament de H. M. Beyle. Je donne à M. R. Colomb tout ce qui est à moi dans l'hôtel de Valois, rue de Richelieu. Paris, le quatre décembre 1828. H. Beyle.

Testament de M. H. Beyle. Je donne à mon cousin, M. R. Colomb, n" 39, rue Godot de Mauroy tout ce qui est à moi dans Thôtel de Valois n» 71, rue Richelieu. Paris, le 6 décembre 1828. H. Beyle.

Eu marge : — H. Beyle.

Une heure du matin! L'envoyer! Pas de doute, nous avons là un miroir parfaitement fidèle de l'état mental du rédacteur de ce testament. Il a été fait le 4 Décembre, puis rouvert, rechargé , complété le 6, plié et recacheté à cette date pour être envoyé à M. Colomb par une tierce personne, le garçon d'hôtel, sans doute, qui relèvera le cadavre. La scène se retrace aisément : la journée n'a pas apporté d'amélioration à sa détresse; la soirée à été mauvaise, peutêtre n'a-t-il pas trouvé dans sa poche, ce chasseur du bonheur, les cent sous dérivatifs de son obsession; il rentre, le sang à la tète, dans sa pauvre chambre d'hôtel, il est une heure du matin, c'est décidé : il va en finir! Le temps décacheter, d'écrire Ta-

COMMENT A VIXU STENDHAL

dresse, la volonté s'est refroidie; la glace de cette chambre déserte au 6 Décembre est peut-être aussi retombée sur ce cerveau de fou; les paupières se sont alourdies. Demain! demain, ce sera assez tôt.

C'est un retour de l'idée fixe, mais évidemment déjà moins obsédante. La certitude en est dans la rédaction même de ces dernières volontés : « Si Je meurs. » Ce n'est plus (( révénement inévitable » du 14 novembre; la formule dubitative nous rejette loin de l'affirmation énoncée vingt jours auparavant. Ce « Si je meurs » peut se traduire ainsi : Je n'ai plus le propos délibéré du suicide mais j'en caresse encore l'idée. Ce c( moi mort » rentre encore dans la filière des probabilités, mais il n'est pas catégorique, et il est superbe ! Comme il connaît bien la vie et le cœur humain, cet indigent qui se sent en mains la fortune ds plusieurs éditeurs et meurt de faim en devinant le banquisme etlVéné qui se donne carrière sur un cadavre.

Constatons donc ici la détente bien manifeste d'une crise qui a duré quatre grands mois. Iv'angoisse va cesser. L'espoir, avec les fonds, est revenu. A cette heure, le travail est opiniâtre, Colomb, l'inébranlable

26 COMMENT A VKCU STENDHAL

ami, Colomb est là, qui surveille et travaille avec lui. L'ami Mareste ne l'abandonne pas non plus : à défaut d'emploi, on lui cherche des libraires, et cette chasse à l'éditeur nous donne la curieuse lettre suivante que, le 10 Mars 1829, Stendhal écrit à Mareste. Nous n'en avons pas l'original, mais une copie faite par Colomb, lors de la publication de la correspondance inédite de Stendhal. Elle n'a pas été comprise dans l'édition.

Paris, le 10 mars 1829.

(( Je vous remercie infiniment; je vois que vous « suivez avec intérêt ma pauvre petite affaire; j'ai « refait depuis six semaines, tous les morceaux de « l'Itinéraire de Rome qui me semblaient manquer « de profondeur. Si j'avais épousé la fille sans « jambes de M. Bertin de Vaux, j'aurais six mille (( francs de ces deux volumes. M. de Latouche m'a « dit quatre mille. Je pense que nous serions heu- € reux d'en avoir trois mille. Comme j'ai besoin « d'argent, suivant la phrase des vendeurs de meu- « blés, je le donnerais même à moins^ mais réel- (' Icment, c'est dommage. Aucun être, bien élevé, t n'ira à Rome sans acheter cet itinéraire.

« Le brave Colomb pioche ferme avec moi, tous « les matins (note de Colomb : cela a duré près (( d'une année, de Juillet 1828 à Mars 1829). Je « suis prêt à livrer les deux volumes, j'ai de quoi (' en faire trois; je puis, cf)mmc disent les mar-

COMMENT A VIÎCU STENDHAL

« chands , forcer en anecdotes ou forcer dans le « genre instructif. »

On se hâte donc, on le voit : travail en commun, influences, on met tout en jeu pour soulager cette misère. Nul doute que la bourse des deux amis ne se soit souvent ouverte à ce moment; ils ne l'ont pas dit, mais on le devine, et nous devons à Mareste, et plus encore à Colomb, d'avoir arraché ce malheureux au désespoir.

Enfin, le 14 Mars 182c), les PROME- NADES DANS ROME sont vendues quinze cents francs ! Nous voilà loin des 6. 000, des 4. 000 , des 3. 000 francs rêvés. Mais enfin, c'est quinze cents francs, et adieu les idées noires. Débarrassé de la fièvre d'argent, Stendhal écrit LE R0UGP2 ET LP: NOIR; la révolution de i83o éclate, il est nommé consul à Trieste, et cette crise est terminée.

Il va reprendre goût à la vie : mais cette accalmie ne sera pas de longue durée. Trois ans à peine nous sépar-ent de la crise suivante qui sera moins longue, mais non moins douloureuse pour celui qui fait consister le bonheur « à faire ce qui plaît le plus au moment qui plaît davantage ».

Crise de i8 j 2

(49 ANS. 2 testaments;

1° Testament en date du 18 janvier i832.

2° Testament en date du 10 décembre i832.

Le premier est daté de Rome, le second de Naples.

A peine a-t-il mis le pied dans sa résidence diplomatique que déjà Stendhal s'ennuie mortellement. Comme un écureuil en cage, il ne peut tenir en place; il tourne dans le périmètre de sa permanence, au nord, au sud, à gauche, à droite, jamais à son poste. Ce tempérament sanguin, tout d'action, cet esprit inquiet ne peut se rési^ gner à l'immobilité, ni, ce qui pis est, au

vide intellectuel. Les fouilles dans cette vieille terre romaine, d'autres fouilles dans les vieux manuscrits de Naples l'absorbent au détriment de la gestion de son Consulat.

De l'antique Latium, il fera sortir un remarquable buste de Tibère; aux anciennes familles de Naples, il arrachera douze gros in-folio d'histoires écrites en patois napolitain qui lui coûtent plus de 1.400 francs de copie et de traduction.

Une chose que l'on ignore, c'est que ces 12 gros volumes se trouvent à la Bibliothèque Richelieu, à laquelle Colomb les a vendus, le 3i mai iS5i, pour 600 francs.

Les Souvenirs d'un genlilhomme italien , Vanina Vanini, le Coffre et le Revenant, le Philtre, Vittoria Accoramboni, les Cenci, la duchesse de Talliano, l'Abbesse de Castro, dormaient dans cette mine d'où Stendhal, si quelque patient veut faire cette recherche, a dû faire sortir également Tincomparable joyau de la Chartreuse de Parme. Ceci n'est qu'une présomption, mais elle semblerait justifiée par la lettre écrite par Stendhal à Colomb, de Palerme, le 27 août i832. Qu'on veuille bien y recourir aux pages 162 h 171 de la Correspondance inédite, tome II. Qu'on veuille

COMMENT A VÉCU STENDHAL 3l

bien aussi voir même volume, page 206, une autre lettre à Colomb de Rome, 18 mars i835~. On acquerra la certitude que la Chartreuse a été puisée à cette source, ce dont on peut se convaincre en allant faire à la Bibliothèque Nationale la recherche ci-dessus indiquée.

De la longue lettre de 1882, très importante à cet égard , que nous nous bornons à signaler à l'attention, nous retiendrons seulement les mots qui la terminent et nous ramènent après ce détour, à notre sujet, à ces testaments : « Adieu, je n'ai ni le temps, ni le courage de te continuer cette histoire. »

Le courage abandonne Stendhal, en effet, et pour l'exprimer, il va prendre sa forme favorite de désespoir, le testament, le fait précis résumant dans la pensée tout ce que l'idée de mort prochaine renferme de grave et de solennel.

Quelle peut être la cause d'un si profond abattement?

Colomb, dans sa Notice Biographique, a assez joliment raconté cette défaillance, mais sans donner les preuves. Nous les donnons plus loin; laissons-lui la parole

0 Vers le milieu d'octobre i832, Beyle, assis sur « les marches de l'église San Pietro in Montorio, « contemplait un magnifique coucher de soleil. « Son âme, ravie par les pompeux accidents pro- « duits par les rayons de l'astre à son déclin, jouis- « sait délicieusement de l'imposant tableau qui « allait disparaître dans les ténèbres. Plongé d'a- « bord dans une mélancolie douce, son esprit prit « insensiblement un caractère de tristesse qui aug- « menta à mesure que les teintes de lumière dispa- « raissaient. Au moment où la nuit succéda au « crépuscule, Beyle, se repliant sur lui-m^me, « portant sa pensée sur ses jeunes années surtout, « s'avoua douloureusement que dans trois mois il « aurait cinquante ans. Cette découverte l'affligea « comme aurait pu le faire l'annonce inopinée d'un « malheur irréparable. Son affaissement moral « étant arrivé au plus haut période, l'idée d'écrire « sa vie lui vint à l'esprit... (i ) »

Nous continuons... et aussi d'écrire ses dernières volontés. La cinquantaine ! La fin des bonheurs imposée par l'âge î Les adieux à la vie heureuse ! La mort des plaisirs, et alors, coup sur coup, voilà deux testaments.

5^ TESTAMENT En date du tS Janvier iS32

Une demi-feuille de papier du Consulat, 3o centimètres sur 21 centimètres, pliée en

(i) Notice biographique page lv. Ce passage de Colomb est une transcription du début de la Vie de Henri Brulard.

deux, et formant lettre, cachetée d'un gros cachet de cire rouge, encore adhérent et brisé, sans empreinte. Pas d'adresse.

Première page , recto : le testament écrit en large et non en hauteur.

L'intérieur, verso et recto en blanc.

Deuxième page verso : Indication du contenu.

Écriture : belle, ferme et rapide négligée à la fin et déjà difficile à lire.

Enveloppe et annexes. — Testament. — Ultima volunta del Signor Beyle , consule di Francia, à Civita Vecchia. Janvier i832.

Testament de M. H. Beyle. Janvier i832.

Corps du testament. — Testament de M. Henry M. -Beyle, consul de France, à Civita Vecchia.

Je soussigné Henry-Marie Beyle, né à Grenoble le 23 janvier 1783, lègue une tête de marbre sup- . posée représenter Tibère, achetée par moi 4 écus à Nnples en janvier i832,àM.le comte Mole, pair de F'rance, logé à Paris, Place de la VillerÉvêque. Si M. le comte Mole meurt avant moi, je lègue cette tête de Tibère à Madame sa fille. Je lègue la somme de cent francs à M. Prosper Mérimée, en le priant de faire parvenir cette tête de Tibère franc de port à la maison de M. le comte de Mole, Place Ville-rÉvêque. Écrit de ma main à Naples, le dix-huit janvier i832. H. Beyle.

En marge. — H. Beyle. — Je prie mon ami, M. Constantin, à Rome, de faire emballer cette

tête et de la faire partir à l'adresse de M. Prosper Mérimée, rue des Petits-Augustins . a TÉcole des Beaux-Arts, Paris.

Naples, i8 janvier i832.

Il eût peut-être été bon pour la clarté de cette période de ne pas mettre d'intervalle entre cette pièce et celle qui la suit, mais nous n'avons pu résister au plaisir de nous arrêter un instant sur ces précédentes dispositions, pour faire ressortir combien la mémoire du cœur et la délicatesse étaient éveillées en Stendhal.

Ce fameux Tibère, découvert depuis quatre jours à peine, et déjà entouré de tant de soins, de tant de visées attentives, a son histoire, et elle est tout à l'honneur de Beyle.

Tant que M. Mole fut au pouvoir, Beyle ne voulut pas faire parvenir à son protecteur la seule chose précieuse à ses yeux qu'il possédât. Le 7 mars 1839, le ministère Mole ayant donné sa démission, le cabinet ne fut reconstitué que le i3 mai suivant, avec le maréchal Soult à sa tête. Le même jour, Beyle envoyait son Tibère au ministre déchu, auquel il devait sa nomination à Cività Vecchia, et qui ne pouvait plus rien pour lui.

COMMI-NT A \l':CU STENDHAL 35

Il serait supcM'flu d'insister sur la délicatesse du procédé. Ici, Stendhal donne luimême un croc-en-jambe à sa théorie de rintérèt coi'nme mobile de toutes les actions humaines; c'est tout simplement le mouvement généreux d'une belle âme qui ne craint rien tant que d'être taxée d'ingratitude, et il faut espérer, quoi qu'il en ait dit, qu'il y a encore souvent de ces élans spontanés dans le cœur humain.

En tout cas, Stendhal accordait une valeur artistique considérable k cet antique. Il est l'objet de sa préoccupation constante et nous en trouvons un nouveau reflet dans ce sixième testament :

En date des lo et 1 1 Décembre iS32

Une feuille double de papier écolier f.l bleuté, très ordinaire, formant 4 pages pliées en forme de lettre, petit cachet de cire rouge, empreinte d'un dé à coudre, o"^24 sur o"M9.

i'"^page : recto. Le corps du testament. Écriture fort belle Verso. En blanc.

36 COMMENT A VKCU STENDHAL

2^ page : recto. Deux dispositions écrites téte-béche sur les deux 12 feuilles.

Verso : sur i 4 de la feuille rindication du document.

Sur l'autre 1/4 répétition d'une disposition déjà énoncée.

L'écriture de cette seconde page, ferme, mais très lâchée, cursive très rapide, les l-trres mal formées — partout une grande précipitation.

■ Enveloppe et annexes. — Testament de M. H. M. .Bé/le consul de France, 10 et 11 décembre i832. Meurt dans le sein de l'Église de Genève.

Corps du testament. — Testament de M. H. M. Beyle, consul de France.

Je donne et lègue tout ce que je possède à Rome, à M. Abraham Constantin. Je meurs dans la religion protestante, confession d'Augsbourg, et de-

mande à être enterre- près de mon ami Shellev

(Piramide de Cestiusi Rome le dix décembre i832. Y^ ^ H. Beyle. En marge. H. Bevle.

1t ' Testament de M. Beyle.

^ Je donne tout ce que je p<l^^cuc a Rumc a

M. Ab. Constantin, chevalier de la Légion d'honneur. Je meurs pro tenant dans la communion d'Augsbourg et demande à être enterré à côté de M. Shelley (Piramide de Cestius). Rome le onze décembre i-*^32. M. Beyle. En marge. M. Beyle.

Mémorandum, M. Constantin pourrait donner les habiî.s de

drap à Giuseppe Fîaldoni s'il est à mon service à l'époque de mon décès.

L'argent à madame Pauline Beyle, veuve Perier Lagrange, chez M. Colomb n» 35, rue Godot-de- Mauroy, Paris.

Le buste de Tibère à M. le comte Mole, pair de France, rue la Ville l'Évéque, Paris.

En marge : Donner 7 à 8 volumes à chaque français de ma connaissance, 7 à 8 volumes à M. Manzi de Civita-Vecchia, 7 à 8 à M. Bucci , de Givita.

Voilà de nouveau ce fameux buste de Tibère. Dans ce second testament de i832, la désespérance de vivre est aussi bien précisée que dans le précédent, par la rapidité du legs in-extremis de ce buste chéri. Mourir sans assurer le sort de cette merveille. Vite la plume! Il paraît même que l'ennemi est là aux portes : dans le premier testament de cette crise, c'est l'Ultima volonta (voilà l'Italien qui apparaît'; dans celui-ci, c'est encore plus grave, tellement prévu et pressé que le choix du tombeau est fait : la Pyramide de Cestius. Toutes les dispositions sont prises, le malheureux pourra donc quitter tranquille cette vie décolorée par cette maudite cinquantaine, le terme ph3'siologique de tout bonheur.

Mais il ne l'aura pas fait sans lancer le

trait du Parthe.

Ainsi qu'on a déjà dû le remarquer dans les premiers documents pour le choix de la vallée de Montmorency comme dernière demeure, nous n'avons pas retenu cette visée; nous passerons également sur le détail de la mise au tombeau sous la Pyramide de Cestius. L'explication de ces deux apparentes fantaisies serait trop longue, surtout à l'égard d'Andilly, pour tenir dans le cadre de cette analyse. Il n'en est pas de même de cette triple profession de foi protestante, si fortement, si formellement exprimée, avec une insistance hâtive, fiévreuse, et comme dominée par la crainte que cette volonté, fort bizarre pour ceux qui ne connaissent pas le fond de son âme, ne soit ni comprise ni exécutée.

Ce débat pourrait nous mener loin, et ce n*est qu'après une très longue lutte entre notre sentiment et notre raison que nous avons dû nous rendre à une évidence pénible.

Avant tout, nous devons être de bonne foi.

Si nous n'écoutions que notre amour qui voudrait être aveugle pour le Maître, nous puiserions dans cette triple affirmation de foi chrétienne un bien gros argument contre

le H. B. de Mérimée. Notre plaidoyer serait même triomphant : Non! Stendhal n'est pas le païen, l'athée renforcé que Mérimée nous présente dans ce rarissime opuscule (i) destiné à nous le peindre tel qu'il était véritablement. Il n'est pas l'ennemi personnel de Dieu, comme on veut nous le faire croire. Nous nous insurgeons contre ce seul témoignage d'un homme qui, en définitive, l'a peu connu, ou ne l'a connu que paradoxal, d'un esprit extraordinaire, mais voulant être extraordinaire par pose et par calcul. Non! Mérimée s'est trompé, ou a voulu nous tromper. Stendhal est là, qui lui donne trois fois de sa propre main un démenti formel; c'est un chrétien,

un Saint-Pierre à rebours, qui, à triple reprise, affirme son Dieu.

Quoiqu'il nous répugne au-delà de toute idée, de voir cet esprit si supérieur, si extraordinairement lucide, englué dans cette incompréhensible faiblesse de cerveau, nous sommes obligé de confesser, hélas!

qu'ici, l'incrédule ne fait qu'accentuer encore sa négation. Nous eussions désiré nous aveugler, l'honnêteté nous le défend.

(i) Tire à 23 exemplaires seulement.

40 COMMENT A VKCU STENDHAL

Nous avons malheureusement plus de preuves encore que Mérimée, de la Théophobie qui a enragé Stendhal toute sa vie, et nous tenons ici l'une des formes favorites de son esprit, l'ironie. Cet acte de foi est une ironie par excès de soumission , et c'est aussi un faux-fuyant.

Si nous fouillons l'àme de cet homme, nous le voyons ici infidèle à ses convictions intimes, à la plus ancrée de ses aversions, la haine de l'Eglise, par lâcheté diplomatique, par cet instinct de courtisan qui lui a fait écrire une des plus belles pages de la Chartreuse y ce chef-d'œuvre de Coquinologie comparée. Il est personnage officiel, à Rome, au siège de la chrétienté, représentant de la tille aînée de l'Église. Être porté directement au cimetière chez le Pape, comme à Andilly, en France, impossible! Le devoir professionnel lui interdit de donner ce soufflet à la Cour auprès de laquelle on a accrédité, non un révolté, mais un serviteur. Il trouvera donc un biais, une petite rouerie, mais il n'aura menti qu'à moitié. Protestant, il est bien toujours un insurgé contre le Papisme, sa bête noire, mais il n'aura pffs ï-aih professioTi d'athéisme. Les différentes confessions sépa-

COMMENT A \KCU STENDHAL 4I

rées de l'Eglise étant admises à la représentation à Rome par les conventions diplom.atiques. il sera couvert par cette fiction. Il restera libre-penseur, mais sera enterré protestant; l'honneur national sauf, et la terre accordée.

Ce qui prouve, ce qui démontre absolument que nous sommes en présence d'un expédient, d'une rouerie, d'un mensonge diplomatique, c'est qu'aussitôt rentré en France en i83G, son delirium de testament le reprenant en terre française, il voudra, et ce n'est pas dans quelques mois, mais dès qu'il touche le sol natal, être de nouveau conduit directement au cimetière d'Andilly, ce cimetière bien-aimé, dont sa carrière diplomatique l'a tenu éloigné (i).

Ces mots « Ultima roloiita del Signer Bej'le consule di Frauda » du premier testament de i832 sont par leur seule forme déjà, importants à signaler. C'est la genèse d'une idée qui aura sa formule dans la rédaction de la singulière épitaphe du cimetière Montmartre :

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