QUI GIACE ARRIGO BEVLE. MILANESE SCRISSE-AMO-VISSE
(i) Voir plus loin le 12" testament.
C'est l'avatar qui commence. A cette d.ite, Stendhal, de Français se fait Italien. Il le dit lui-même ici, et encore par une lettre de la même année « Je suis tout à fait Italien » (i\ Par ce premier testament, nous tenons l'embryon de cette transformation, et nous ferons remarquer en même temps, qu'à cette même date la gestation Ja la Chartreuse est commencée, cette œuvre colossale qui n'a pu sortir que d'un cerveau italien. Qu'on veuille bien, pour s'en convaincre, se reporter à cette lettre déjà signalée du 27 août i832 (2), où il trace le canevas embryonnaire de cette grande étude. Le vivisecteur de l'âme italienne est déjà Italien lui-même; l'identilication se trahit ici par la forme même qu'il donne à sa dernière pensée : Ultima rolojita! Il écrit et pense en Italien. Voilà mon Italien de Fabrice, de Clelia, de la Sanseverina, de Mosca, de Ranuce IV.
Tout cela s'agite déjà dans ce cerveau de découragé de la vie, que l'art et la passion d'une œuvre maîtresse arracheront à l'obsession de la vieillesse décadente.
La tristesse, disons plus, le noir chagrin
(i) Corresp. Tome II, page i3o.
[2) Corresp. Tome II, pages 169 à 171.
causé par l'apparition subite de cette mau- Z, ?
dite cinquantaine, est certajjienient des
plus profonds, puisque l'idée delà lin irrémédiable s'est présentée à ses 3'eux, et qu'à cette vue terrifiante; il a cru n'avoir que le temps de préciser son Ultima Volonta.
Mais cet abattement n'est rien en comparaison de celui de la crise qui va suivre, et dont l'intensité sera presque aussi violente que lors de la grande misère de 1828.
Nous en avons ici les témoins, et toujours grâce a ce même miroir de son àme, les testaments.
Avant d'entrer dans cette grande crise de i835, nous trouvons encore un nouveau testament de Stendhal, mais il n'a aucune importance. Il n'est en effet que la reproduction presque textuelle du testament qui précède. Nous le transcrivons ici sans commentaires, et uniquement pour bien indiquer la persistance des idées de cet entêté Dauphinois qui vient d'avoir sans doute une nouvelle attaque de découragement, à Rome, toujours sur terre pontificale. Le buste de Tibère, la Confession d'Augsbourg, la Pyramide de Ccstius, — et il n'y a rien d'autre — y figurent de nouveau, comme la quatrième expression d'une volonté bien arrêtée.
En date des 22 et -.'8 Mai i834
L'autographe nous manque, et nous ne possédons qu'une expédition authentique de ce testament déposé, selon la loi, au greffe du Tribunal, après le décès de Be3ie parce qu'il contenait des dispositions en vue d'objets situes hors de France, et légués à un étranger également hors de France.
Colomb ayant eu soin d'en prendre une copie en fac-similé, c'est cette pièce que nous retranscrivons ici.
Enveloppe. — A Monsieur Constantin. Testament de M. Beyle, Consul de France à Civita- Vecchia.
Corps du testament. — Testament de M. Marie, Henri Beyle, Consul de France à Civita-Vecchia.
Je lègue et donne tout ce qui m'appartiendra, argent, meubles, gravures, effets de tout genre, dans l'appartement que j'occuperai au moment de mon décès, à M. Abraham Constantin de Genève, peintre d'histoire , membre de la Légion d'honneur, etc., etc., logé aujourd'hui, no 120, Via Vinaccia Rome. Je prie M. Constantin, d'envoyer, s'il Je juge à propos, le buste de Tibère à M. le comte Mole, rue de la Ville l'Kvêque, Paris. H. Bevlc.
Je meurs dans le sein de la relitzion réformée et désire être enterré auprès de M. Shelley, Anglais, près la Piramide de Cestius ( Rome). Fait à Rome, le vingt-deux mai mil huit cent trente-quatre. H. Beyle.
Je donne tout ce que je possède à Rome à M. Abraham Constantin. Rome le 28 mai 1834. H. Beyle.
En jnargc. — Testament de M. M. H. Beyle, né à Grenoble, janvier 1783. H. Beyle.
Nous ne nous serions pas arrêté plus longtemps sur cette pièce qui fait un double emploi, en apparence inutile, si pendant que nous la retranscrivions, nous n'avions été frappé d'un détail qui ne nous avait pas sauté aux yeux dans les pièces précédentes.
Cet esprit que l'on croit si ondoyant, si capricieux, si fantaisiste, est, on le remarquera, quand il s'agit de lui-même, d'une précision qui va jusqu'à la fatigue, dans la minutie de repétitions inutiles, enfantines presque. Que de précautions prises pour ôter tout doute sur « la personne ». C'est H. Beyle qui écrit cela! et non un autre que ce H. M. Beyle qui se retrouve jusqu'à 5 fois dans cette page de i 5 lignes et 43 fois dans les six pièces que nous avons examinées jusqu'à présent.
Ce tourment du moi est encore plus sen-
sible dans les documents qui suivent et jusque dans le dernier. Il n'a toujours rien, et c'est ce rien qu'il entoure de tant de soins jaloux à la nouvelle période dans laquelle nous entrons et pendant laquelle l'homme qui a écrit « Nulla dies sine linea » en sous-entendant « sine femina », n'écrit plus une ligne, ne trouve plus la moindre amourette, et se débat dans le vide absolu de toute fantaisie, de toute volupté, de tout bonheur.
Crise de i 8 ^
En date du /" Septembre iS35
0.20 sur o.i3. Une demi-feuille de papier à lettre coton bleuté, écrite d'un seul côté, portant encore les quatre plis d'une lettre fermée mais non cachetée et sans direction. Un timbre sec {marque de fabrique Weynen) à l'angle gauche de la feuille. Texte, non en hauteur, mais en largeur. Vilaine encre, écriture rapide et presque illisible.
Corps du testajuent. — Testament de M. H. Beyie, né à Grenoble en 1783.
Ja lègue et donne tout ce que je posséderai au
jour de mon décès à madame Pauline Eléonore Beyle, veuve Perrier-Lagrange, résidant actuellement à Paris. Je lègue ma montre avec la chaîne d*or et mes livres imprimés à M. Romain Colomb (Paris, rue Godot de Mauroy, n° 3?. )Fa\i k Rome, le premier septembre j835. H. Beyle.
Pour léguer quelque chose à mon cher ami M. D. Domenico di Fiori je lui lègue mes manuscrits et entr'autres les 12 vol. in-folio, en langue italienne. Je lègue mon exemplaire de St-Simon et mes armes à M. Prosper Mérimée, n» 26, rue des P. Augustins. H. Beyle.
9e TESTAMENT En date du 11 Novembre j835
Une demi-feuille de papier à lettre .comme le précédent, 0.20 sur o.i3, pliée en forme de lettre, avec cachet de la poste noir et rond, novembre 28, i835, et petit timbre en rouge, E. I. D. Non affranchie, timbrée i 5 décimes , cachetée de cire rouge sans empreinte. Adressée à M. R. Colomb.
Belle écriture, très nette et très propre, mais difficile à lire :
Enveloppe. — Monsieur, Monsieur R. Colomb, n" 35. rue Godot-de-.Mauroy , Paris.
Corps du testament. — Testament. Je, soussigné, M. Henri Beyle, de présent, consul à Cività-Vec-
chia, lègue tous les manuscrits écrits en Français, de ma main, ou corrigés par moi, à oM. Alphonse Levavasseur, libraire (actuellement place Vendôme) sous la condition qu'au bout de Tannée qui suivra la remise des dits manuscrits M. Levavasseur payera à mon héritière madame Pauline Beyle, veuve Perrier-Lagrange, ce qu'il croira lui devoir s'il a publié les manuscrits, ou lui rendra lesdits. Rome, le onze novembre i835. H. Beyle. En marge: H. Beyle.
Nous avons ces deu.x: pièces authentiques en autographes; il existe deux autres testaments en date des 3o novembre et 24 décembre de la même année i835, qui sont à Grenoble, dans les cahiers de la Vie de Henri Brulard. Colomb en a3^ant pris une copie fidèle, avec sa scrupuleuse exactitude, nous reproduisons ces pièces d'après lui.
En date à Civita-Vccchia du 3o Sovonbre iS35
Par ce testament Beyle dispose du manuscrit et de tous ceux reltitifs à l'histoire de sa vie, en faveur de M. Constantin, et subsidiairement de MM. Levavasseur, Ladvocat, Fournier, Amyot, Treuttel et Wurtz , Didot , libraires à Paris.
ire Condition : Envoyer des exemplaires aux
5o COMMENT A VÉCU STENDHAL
bibliothèques d'Edimbourg, Philadelphie, New- York, Mexico, Madrid, Brunswick.
2e Condition : Changer tous les noms de femmes et conserver tous ceux d'hommes.
ii<= TESTAMENT
En date à Civita-Vecchia du 24 Décembre iS35
Par celui-ci, l'auteur lègue l'histoire de sa vie à M. Constantin, peintre sur porcelaine. Si M. Constantin ne fait pas imprimer dans les mille jours qui suivront le décès de H. Beyle , le volume est légué successivement à MM. Levavasseur libraire, Philarète Chasles, H. Fournier, libraire, Delaunay, libraire, et si aucune de ces personnes ne trouve son intérêt a faire imprimer ledit volume dans les cinq ans de la mort de l'auteur, il le laisse au plus âgé des libraires de Londres et dont le nom commencera par un C.
Additionnons :
I testament du i^"" septembre i835.
I testament du ii novembre i835.
I testament du 3o novembre i835.
I testament du 24 décembre i835.
Total : 4 testaments en moins de 4 mois
de i835.
Nous sommes donc en présence d'une nouvelle fusée de testaments, nous assistons
COMMENT A \'KCU STENDHAL
à une crise. Ici Stendhal s'ennuie. Il meurt d'ennui à Cività-Vecchia. et cet homme qui ne distinguait pas nettement un ennuj'eux d'un malJwnnéte homme, en présence de l'ennui songe aussitôt à la mon, en toute hâte, comme un condamné irrévocablement frappé, qui ne peut se faire illusion, et presse les préparatifs du grand vo\'age.
Jamais le mot « mortel ennui » n'a eu de plus vibrante manifestation. Écoutons-le lui-même, entendons ces cris de désespoir déchirants :
Cività- Vecch ia 1 835.
(Ennuyeux comme la peste)
à M. Roniain Colomb, « Mon cher ami,
« Jj touche ici à la barbarie, j'ai la goutte et la « t;ravelle, et je suis fort gros, excessivement ner- « vjux et cinc|uante-deux ans! ah! si j'avais su en « 1814 mon père ruiné, je me serais fait arracheur « Je dents, avocat, juge, etc., etc. Je suis si aba- <i sourdi de m'ennuyer à ce point, que je ne désire « rien, je suis noir, vous comprendrez Texcès de « mon marasme quand je vous avouerai que je lis « les annonces de la Quotidienne! en être réduit à (' ce régime, m'assomme! j'ignore tout dans ce « séjour enchanté, il ne m'est plus donné d'enten-
« dre un mor qui me surprenne, je comptais pou- « voir vivre, de beau pour tout potage, cela m'est « impossible, deux ans de ce régime me mettent t( aux abois. Un mois de séjour à Paris me ren- « drait la respiration libre pour une année.
* Le seul malheur est de mener une vie en- « nuyeuse. Je passe toutes les soirées chez une « marquise de dix-neuf ans qui croit avoir de l'a- « mitié pour votre serviteur; quant à moi, elle est « comme un bon canapé bien commode. Hélas!
• rien de plus, je n'ai pas davantage et, ce qui est <i bien pis, je ne désire pas davantage.
« Je commence à être bien las du métier! quelle « perspective de ne plus voir les gens d'esprit de <« Paris que deux ou trois fois avant de mourir. « Hier, j'ai été à un dîner charmant, des arbres, « un vent frais et 33 convives qui se trouvaient « honorés de la présence d'un consul. Mais pas 0 une idée fine ou forte. Mourrai-je étouffé par « les bêtes.' 11 y a grande apparence; je suis aimé, « considéré, mais je crève d'ennui, je ne puis faire « la conversation avec personne!
e Ma vraie place était d'être a Paris, aux gages " de Marc Michel Rey, libraire, qui me donnerait « 4,ooo francs par an pour un ou deux vol. in-S». « C'est là le seul travail qui ne me semble pas ri- 0 dicule. Je sais bien qu'il y en a à se plaindre a toujours, mais peut-on se plaindre trop haut de a n'être pas né avec 4,000 francs de rente! Quelle « perspective de vivre et de m'éteindre ici, ne pou- « vant parler que d'arpent et de chasse ! Que de '< caractères froids, que de géomètres seraient heu-
• reux, ou, du moins tranquilles et satisfaits à ma
COMMKNT A \1:CU STKNDHAL ? .S
« place! Mais j'ai dans moi une âme qui est toile. « Mon âme à moi est un feu qui soufïre s'il ne « flambe pas : il me faut trois ou quatre pieds « cubes d'idées nouvelles par jour, comme il faut « du charbon à un bateau à vapeur.
« Ah! que n'ai-je une chaumière ou i.5oo francs « dans la rue Saint-Roch! Je suis bien, certaine- « nement, mais je crève d'ennui. Le vrai métier a de l'animal est d'écrire un roman dans un gre- « nier, car je préfère le plaisir d'écrire des folies « à celui de porter un habit brodé qui coûte n 800 francs. Je vais à Rome quand je veux, mais a cependant, au fond, il faut tenir à son poste. « Or, que faire dans ce poste? J'y deviens plus « stupide chaque jour; je ne trouve personne pour n faire ces parties de volants qui s'appellent avoir « de l'esprit. Je suis arrivé à ce point de décadence a que dès que je cherche à former des caractères « possibles, je suis absurde; dans l'abominable a absence d'idées où je végète, je ressasse toujours « les mêmes données. ^^
« Oh! mes amis, il n'est plus d'amis! Combien « le plus vil bouquin que vous rejetez sur les quais n pour les quinze sous me serait précieux dans ce g coin de l'Afrique! Pas l'ombre de société, et Do- « minique doit dire qu'il s'amuse et est enchanté « de sa place! Car l'on m'écrit de Paris qu'il faut, « moi aussi, tromper et ne pas dire que je m'en- « nuie, et cela sous peine de passer pour un « homme léger, jamais content de rien. Aussi « viens-je d'écrire à madame Azur que je n'ecri- « rais plus, mais pour garder ma place. Tant que « M. Mole sera là, les commis ne lui présenteront
D4 COMMENT A VFXU STENDHAL
€ rien d'hostile à signer, mais, lui parti, ma coli- « que recommencera. Être obligé de trembler pour « la conservation d'une place où Ton crèv^ d'^""'"' ' « Je m'hébe'te tout a tait ici. Comment m'amuse- (( rai-je quand je serai vieux, si je laisse éteindre la a bougie qui éclaire la lanterne magique? Que dit « M. Di Fiori du voyage de Dominique? Trente à « quarante jours à Paris coûtent 14 francs par jour, « car on est à demi-solde. D'un autre côté l'ennui (( étouffe ce pauvre garçon! Il était cent fois plus (( heureux au n" 71 de la rue Richelieu; il lui au- « rait fallu 3o louis de rente de plus, et non pas « 10,000 francs à manger bêtement, par exemple (' en voitures qu'il faut avoir ici certains jours!
« Voyez donc si l'on ne pourrait pas avoir two « thousand 12,000 fr.) à Lutèce; une chambre au « midi et au cinquième. La petite chambre avec « 5 francs de revenu et 5 francs gagnés par un ro- « man, serait le bonheur suprême. Je suis fait pour « vivre avec deux bougies et une écritoire, et main- « tenant en vous écrivant je suis heureux aussi. « Mais je m'ennuie dans mon nid d'hirondelle ! Def( puis le choléra de Marseille et de (îènes surtout « je n'ai pas lu un pouce de littérature française, « jugez de ma barbarie , et qui pis est de mon c ennui.
(' D'Alembert avait la pierre à 75 ans et n'osait (' se faire opérer; il disait : « Qu'ils sont heureux, c ceux qui ont du courage! », Je dis, moi, qu'ils f< sont heureux ceux qui ne s'ennuient pas! Croi- « riez-vous que je mourrais de joie, si j'étais « cassé!
(' Adieu, j'ai envie de me pendre, et de tout
« quitter pour une chambre au cinquième étage, <( rue Richepanse ».
« L'ennuyé, baron Dormant. »
Est-il possible de voir un homme plus éprouvé, plus désespéré, plus enragé? Il n'esfpas non plus de plus écrasé par le poids d'un système qui se retourne contre son auteur. Le théoricien du bonheur se tord dans sa cage, dévoré par la férocité de ses propres sentences. Peut-on être plus malheureux? C'est un véritable supplice de damné auquel Dante n'a pas songé dans le cercle des voluptueux. Non, Monsieur, non, notre maître bien-aimé, l'homme n'est pas libre de ne pas faire ce qui lui fait plus de plaisir que toutes les autres actions possibles. Il y a toujours quelque chose de plus fort que la liberté sans frein du bon plaisir; ^défaut d'obligations morales supérieures il y a une bêtise, une misère qui vient tout entraver : le combat pour la vie. Ce qui ferait à ce malheureux homme plus de plaisir que toutes les autres actions possibles, ce serait de s'en aller de ce trou, de tout briser. Le fait-il? Non, il ne le peut; la misère, certaine à Paris, le cloue dans cet endroit, où il est malade et s'ennuie,
mais où il mange au moins. De là, chagrin profond. Il souffre démesurément. II faudrait se soumettre; mais ce révolté ne le peut. L'obligation de rester est une atteinte au bonheur, cette dette de la nature, qui consisterait à suivre immédiatement la fantaisie, et s'il cédait à l'envie folle de tout quitter, ce bonheur du moment ferait aussitôt son malheur du lendemain; la raison apparaît donc, qui lui ordonne de biffer de son programme l'indépendance illimitée qu'il préconisait tout à l'heure. La raison apparaît, certes — parbleu! il n'y a pas moyen de faire autrement — mais non la soumission. La révolte va jusqu'à la rage, jusqu'à la folie; dans ce déchirement de désespoir, c'est positivement du délire.
Comment, en effet, expliquer l'abracadabrant testament du 24 décembre, tellement insensé qu'on se demande si c'est vraiment un homme sain d'esprit qui lègue ses manuscrits au plus ancien libraire de Londres dont le nom commencera par un G, ou qui dans un rut d'orgueil follement satanique, afin que ce nom de Beyle, ce nom encore inconnu, ne soit pas perdu pour l'humanité, dira le 3o novembre d'envoyer ses œuvres aux quatre coins de l'univers :
COMMENT A VECU STENDHAL Dy
Edimbourg, Philadelphie, New- York , Mexico, Madrid, Brunswick.
II y a ià évidemment un coup de fêlure. Colomb afTirme que quand Beyle éprouvait un accès d'ennui, ses forces morales subissaient un écrasement commet; la retraite prolongée l'exaspérait. Nous en avons ici la preuve manifeste, plus manifeste encore cette prostration qui, entre tous les remèdes à ce colossal ennui, lui fait adopter l'idée la plus baroque, la plus carnavalesque, la plus exhilarante, au fond la plus lugubre qu'on puisse imaginer.
Soupçonnerait-on jamais la folie qu'en un jour de spleen sublime Beyle a failli réaliser? Cela n'a tenu qu'à un cheveu de sa perruque les cheveux du vieux beau lui étaient tous tombés par un coup de gelée, à Moscou), et il n'y a pas de sa faute si la chose ne s'est pas faite. L'homme à succès, qui a rencontré sur son chemin toutes les grâces, toutes les ivresses des sens, du cœur, de l'amour-propre, le législateur de (f l'Amour )>, l'amant heureux de Mélanie, d'Adèle, d'Angélique, de Marie, de la comtesse P... , de la comtesse C... , de la Pasta, et d'autres encore que l'on, ignore, don Juan a failli, oui, a failli se marier. Et ce
n'est pas avec une comtesse, une comédienne, une admirable cantatrice, non, avec la fille d'une blanchisseuse, sans beauté, sans grâce, sans fortune et sans amour, uniquement par ennui, par terreur de la solitude, par besoin de femme quelconque. Julien a été à deux doigts d'épouser Élisa, la bonne de madame de Rénal?
Beyle avait tenu à garder bien secret ce ridicule, surtout après l'échec qui le suivit, à ses 53 ans. Mais il avait, à Cività-Vecchia, comme chancelier du consulat, un demi-grec, nommé Lysimaque Tavernier, sous-ordre haineux, détestant son chef hiérarchique, selon la loi de tous les commis, et Stendhal en particulier. C'est de lui que nous tenons l'anecdote. La voici dans toute sa sincérité. Comme, en outre, elle est amusante à titre de peinture de ce coin d'Italie devenu la patrie de notre Milanese, nous n'avons pas hésité à la transcrire telle quelle a été narrée :
Il y avait à Cività-Vecchia une famille qui, de père en fils, avait occupé le consultât de France dans cette ville, jusqu'en 1789. Mais cette famille était bien déchue de son ancienne position, depuis la mort de J.-B. Vidau, le dernier de ses membres, investi de la dignité de consul a Cività; Paul Vi-
COMMENT A VIXU STENDHAL
dau, son fils, marié à une blanchisseuse vivotait tant du produit des locations d'une maisonnette, que de la modique pension que lui faisait un sien frère, retiré dans un couvent du Piémont.
Paul Vidau avait une fille âgée de vingt ans, sur laquelle Beyie jeta son dévolu. D'une taille audessus de la moyenne, la jeune fille avait des traits communs, était laide et sans aucune éducation; en outre, elle ne portait pas le chapeau, ce qui la rejetait dans la dernière classe de la société.
L'inséparable de Stendhal à Gività, Bucci, qui figure si souvent dans ses testaments, s'entremit pour la négociation du mariage, enfla un peu la fortune du prétendant et retarda sa naissance de quelques années. La mère Vidau, éblouie des avantages de ce oAIatrimonio consolare, n'hésita plus, et enleva le consentement de son mari et de sa fille.
Beyle faisait assidûment sa cour, très flatté de l'empressement que lui témoignait la jeune fil' •. il entendait la messe exactement le dimanche, i:i pendant ses absences à Rome, entretenait une correspondance suivie avec Bucci, négociateur de l'afTaire.
Les papiers nécessaires demandés à Grenoble sous la forme la plus mvstérieuse, étant arrivés , il ne restait plus qu'à célébrer le mariage. Mais avant de passer outre, le pîre Vidau qui ne perdait pas de vue l'héritage de son frère le moine, pensa qu'il était prudent de lui communiquer ce projet de mariage, et de lui demander son consentement.
Le moine écrivit aussitôt à l'un de ses amis , prêtre à Grenoble, pour avoir quelques renseigne-
ments sur son futur neveu. Ceux qu'on lui renvoya étaient loin d'être favorables. On lui peignait l'auteur de Le Rouge et le Noir sous les couleurs les plus sombres, et comme une sorte d'Antéchrist. Il répondit donc à son frère, que s'il persistait à vouloir marier sa fille à un tel homme, il en était 1^ maître, mais qu'à partir de ce jour, il ne devait co.Tipter ni sur la pension, ni sur l'héritage.
Orage dans la famille Vidau, au reçu de cet ultimatum. Le père accable sa femme de reproches; l'ancienne blanchisseuse répond dans son vocabulaire; la fille fond en larmes, et tous trois s'arrachent les cheveux en s'écriant avec désespoir : « Nous sommes ruinés! »
Le lendemain , on signifia à Beyle de ne plus remettre les pieds dans la maison, et l'on courut raconter à tous les désœuvrés de la ville, à la^^ honte du consul, les circonstances qui avaient ^^ amené la rupture de ce projet connu de tout le monde.
Stendhal marié! Presque un titre de comédie, et nous en aurions vu de belles! Voilà pourtant ce que le monstrueux ennui avait pu faire de cette belle intelligence; l'ennui, et, disons-le aussi, Tégoïsme du vieux célibataire habitué h l'odor di femina, qui sentant la goutte, les rhumatismes le tourmenter, va prendre au hasard, comme elle se présente à son imagination grossissante, une 'garde-solitude aujourd'hui,
une garde-malade dans quelques jours !
Nous n'avons donc plus à insister longuement sur la pensée qui a dicté le dernier testament de i835. Rentré bredouille de sa chasse au bonheur, souffrant de fièvres, blessé dans son amour-propre, notre théoricien a dû éprouver, le jour de cet humiliant refus, un affaissement complet qui se traduit aussitôt, dans son angoisse habituelle, par l'expression de ses dernières volontés. La dernière branche de salut contre le mortel ennui s'est brisée, et la mort certaine et à bref délai lui est apparue comme la conclusion à tant de malheurs accablants.
Ces testaments sont donc autant de confessions posthumes qui nous permettent de saisir le secret mécanisme de cette âme. Mais il a des hauts et des bas vraiment bien surprenants, cet homme bizarre qui se couche aujourd'hui désespéré dans le tombeau de ses testaments de i835, et demain va en sortir transfiguré en jetant dans le monde le chef-d'œuvre de sa maturité et
^ de son génie.
A Nul doute que l'échec de ce mariage qui l'a laissé amoindri aux yeux des habitants de sa résidence, n'ait été la cause détermi-
nante qui a triomphé de toutes les hésitations. Il faut décidément fuir cette prison, où tout bonheur est impossible. Il n'y a de bonheur qu'à Paris, là seulement on y est heureux, autant y mourir de faim en demi-solde, que crever ici de consomption. La sagesse, l'intérêt, commanderaient d'y rester; mais la vie s'avance, le bonheur est là-bas, et grâce à un mauvais raisonnement, l'instinct ayant triomphé de la raison, sous prétexte de santé Stendhal demande un congé, l'obtient en mars i836, et rentre à Paris pour y reprendre ces délicieuses parties de volant, qu'on ne peut, faute de raquettes, faire dans ce trou maudit de Cività-Vecchia.
Nous n'aurons donc plus qu'un mot à dire sur cette terrible crise de i83S. A-t-on retenu des pièces précédentes deux lignes qui nous ont arrêté quelques instants ? A-t-on remarqué cette adorable naïveté, qui se trouve jetée comme une perle précieuse au milieu de toutes les pauvretés de ces dispositions : C'est la 3^' des dernières lignes du testament du 1 1 novembre.
« M. Levavasseur paiera à madame Pauline Beyle ce qu'il croira lui devoir s'il a publié les manuscrits. » Ce sentiment est d'une
profonde tristesse de désabusé; la formule dubitative qu'emploie cet esprit appesanti par l'msuccès, est à noter avec attendrissement. Et aussi, quel singulier marchand ! cette négligence des intérêts est certainement l'un des plus beaux titres dont puisse s'honorer sa mémoire d'homme de lettres. Ce quil croira lui devoir! Ne nous pressons pas cependant. Il y a quelque chose là-dessous. Vous m'avez appris à n'être pas dupe, signor Milanese. N'y aurait-il pas là quelque diabolique ironie du cœur humain? Vous êtes passé maître en cette matière, ami Stendhal, vous êtes bien profond sous cette apparence de candeur. Elle est trop voulue pour être sincère, j'en suis sûr, à moins que ce ne soit un effet de la mal'aria, un accès de cette fièvre quarte dont vous croyez souffrir et qui va vous faire quitter Cività-Vecchia, en congé illimité, pour notre bonheur et votre salut.
La Dernière Crise
Avec ces trois derniers testaments qui se placent entre la fuite de Cività-Vecchia et le retour dans ce tombeau, nous touchons au terme fatal de tous les maux et de tous les testaments.
A la faveur d'un congé en demi-solde, Stendhal arrive à Paris le 24 mai i836. Il y restera jusqu'en juin iSSg. Trois ans! On met, on le voit, au ministère des Affaires étrangères, quelque complaisance à fermer les yeux sur la gestion de ce singulier chargé d'affaires. Mais M. le comte Mole, son ami, est là qui lui crée ce loisir, et
personne, certes, ne lui fera un grief de cette dilapidation des finances de l'État.
Voilà donc Stendhal dans le paradis de ses rêves. Mais, l'effarement de la crise de i835 a été trop violent pour que son esprit reprenne de si tôt l'équilibre.
Logiquement, les dispositions que ce pauvre condamné à mort imaginaire va rédiger, dès qu'il rentre à Paris 8 juin, I 5 jours à peine après son retour devraient être comprises dans la série des testaments de i835. Elles ne sont en effet que la répétition presque identique du délire de désespérance qui lui a dicté quelques mois auparavant ses derniers adieux à la vie. Nous aurions dû les comprendre dans cette période, mais ce testament du 8 juin i836 contient une disposition qui nous aurait détourné, par ses développements, de Tanalvse déjà trop entraînante des secrètes pensées de notre sujet. Nous voyons, en effet, apparaître ici l'expression d'une volonté très singulière, la rédaction de la fameuse épitaphe du tombeau de Montmartre : Qui Giace, Arrigo Beyle, Mila-. nese y Visse, Amô, Scj'isse, /jcVJ, rS...
i2<^ TESTAMENT En date du 8 Juin jS36
Une grande feuille double, o.33 c. sur 0.24 c, papier fil à la forme, filigrane L. S. V., pliée en quatre, en forme de faire-part, scellée d'un fort cachet de cire marron, empreinte effacée. L'intérieur verso et recto en blanc. L'écriture propre et nette, mais de plus en plus difficile à déchiffrer. Le tout écrit d'un seul trait, sans alinéas.
Enveloppe et annexes. — Testament de M. Henry Beyle. A. M. R. Colomb, n" ib , rue Godot-de- Mauroy, Paris.
Je lègue un bel exemplaire des œuvres de J.-J. Rousseau (que Colomb achètera) à madame Giula Martini Berîinghieri (rue du Marché-d'Aguesseau , n" 4). Testament de M. Henry Beyle.
Corps du testament. — Testament de Henry Beyle.
Je désire être transporte directement et sans frais au cimetière. Je désire être déposé au cimetière d'Andilly, près Montmorency, si M. le curé d'Andilly consent h cet arrangement, on fera une aumône convenable. Sur ma tombe on mettra une pierre avec ces paroles et non d'autres.