VISSE, SCRISSE , AMO
Je lègue à M. R. Colomb ce qui me sera dû sur mes appointements, par le Département des Affaires Étrangères, avec cet argent, M. R. Colomb est prié de faire faire une copie de mes manuscrits reliés. Je lègue à ma sœur, madame Pauline Beyle, tout ce que je possède, à l'exception des manuscrits dont M. R. Colomb aura la propriété. Je lègue ma bibliothèque de Milan à M. Luigi Bucci de Vigano (actuellement Strada di Porta Nova, Milan). Je lègue mes livres, de Rome, à M. le Prince Don Felippe Caetani.
Paris, le 8 juin iS36. H. Beyle.
En mjj-ge. — Testament de Henry Beyle.
H. Beyle. ^
La préoccupation de cette épitaphe est le baromètre bien exact de la pression de l'idée fixe. Stendhal s'est senti touché à Cività-Vecchia, et ce testament, écrit à Paris quelques jours seulement après la délivrance de cette prison, continue le frisson d'épouvante. A peine a-t-il le pied sur la terre promise, qu'en se tâtant, il se tâte beaucoup, il se voit trop frappé pour pouvoir jouir longtemps de cette liberté tant désirée, et aussitôt sa première pensée est de remettre au point de la patrie qu'il revoit enfin, les dispositions écrites la veille en vue de décès sur la terre étrangère.
COM.MKNT A VKCU STENDHAL 69
On sent bien qu'il s'est bien juré de n'y pas retourner, ou qu'il voit bien n'y pouvoir revenir, car il ne laisse pas une seule de ses épaves d'Italie sans l'avoir distribuée. En outre, et c'est l'indication la plus précieuse de ce sentiment, à Paris, il n'est plus personnage officiel, forcé de cacher sa libre pensée sous un masque d'emprunt : la pyramide de Cestius, la confession d'Augsbourg disparaissent, et c'est à Andilly qu'il sera porté directement au cimetière.
Dans l'étonnante persistance des idées de cet opiniâtre qui n'a jamais cédé, et qui voudrait nous donner le change d'une perpétuelle fantaisie, c'est ici le retour à la pensée fixe de i S28 , avec cette nuance que, parti de France, Français en i83o, Stendhal (un nom Allemand) y revient Milanesc (un nom Italien) en i836. Et par une nouvelle contradiction, familière à cet esprit chez lequel on chercherait en vain un équilibre exact entre les actes et les pensées, ce Milanese devra être enterré, non à Milan sa patrie adoptivc, mais dans la banlieue de Paris, drapé dans le manteau d'une épiiaphe italienne. Toujours des masques!
Ce testament à peine fait, il est suivi im-
médiatement d'un autre, presque absolument semblable : mêmes dispositions et même inscription. Toujours rien, et toujours cette attention scrupuleuse de faire un sort à ce rien.
i3« TESTAMENT
En date du 2- Sepitmbrc iS3j
Nous n'avons pas ici l'original, mais l'expédition authentique de cet avant-dernier testament, qui, ainsi que le suivant, sera déposé, selon la loi, le 3i mai 1842, au tribunal de la Seine, pour être exécuté. La minute en est aux mains de iM^ Yvert, notaire à Paris. En voici la copie, telle qu'elle a été faite par Colomb.
Testament de M. Henry Beyle. né à Grenoble, le 23 janvier 1783. Sur trois curés de la première page, signature H. Beyle.
Je donne le peu que je possède à madime Pauline Beyle, veuve Périer-Lagrani^e, et si elle meurt avant moi, je donne ce que je possède à la fille cadette de ma sœur, madame Caroline Beyle, femme de M. Alexandre Mallein. Je donne la propriété de mes ouvrages imprimés et de mes manuscrits, à M. Louis Crozet, ingénieur en chef.
avec prière de laisser cela, après lui, à ime de mes nièces Mallein ou à leurs descendants.
Je lègue le mobilier, les livres, la montre que j'ai à Paris et ce qui m'est dû sur mes appointements (à prendre chez M. Flurv-Herard, n" i33) à M. Romain Colomb, qui sera exécuteur testamentaire et me fera enterrer au cimetière d'Andilly (Vallée de Montmorency), ou si cela est trop cher, au cimetière Montmartre, en belle vue, près le monument de la famille Houdetot. Sur ma tombe, M. Colomb est prié de faire placer un morceau de marbre commun, avec ces mots (et non d'autres.)
ARRIGO BEVLE, MILANESE
VISSE, SCRISSE , AMO MORI DI ANNI... NELL l8
Pierre tumulaire du soussigné, n'y rien ajouter, ni changer. Paris, le 27 septembre iSSj. H. Beyle.
Je prie M. Colomb de donner quelques volumes à chacun de mes amis, et de garder le buste de Tibère, s'il est encore chez lui et que M. M... ne le veuille pas.
A. M. Romain Colomb, 35, rue Godot-de-Mauroy, Paris. Sur trois côtés : H. Beyle.
Il y a décidément un peu du geai dans Stendhal. L'animal, le geai bien entendu, quoique Beyle se soit donné à soi-même ce nom quelque part, est prévoyant, mais extraordinairement étourdi. A l'approche de l'hiver, on le voit fort occupé. Du bec, il fait un trou, y dépose une châtaigne, re-
couvre le trou et s'envole. Trois coups d'aile, et l'endroit de la cachette est oublié. Au printemps, un arbre aura germé à la place qu'il s'elTorcera en vain de retrouver. Ainsi fait Stendhal! Il creuse un trou, y dépose un testament, avec des précautions inimaginables, et l'oublie. Il le refera et l'enfouira indéfiniment, ne se souvenant plus du premier modèle, et grâce à l'étourdi, nous avons ainsi une forêt de documents qui nous racontent, à son insu, toute son existence.
Dans celui-ci, nous ne le voyons pas encore dégagé entièrement de l'obsession mortelle de Cività-Vecchia, mais chaque mot de chacune de ces lignes nous montre un nouvel homme. Ce n'est plus le forçat d'Etat, blessé jusqu'au vif par sa chaîne; il l'a brisée, et un autre être se révèle dans le repos de ces premiers mois de détente cérébrale. Il n'a plus rien à attendre de la fortune, il est toujours plus pauvre que jamais, mais le parti en est pris, il s'habituera à la misère, mais gaiement; on devine qu'une nouvelle vie l'absorbe entièrement.
Nous en avons ici le réflecteur fidèle. Il doit écrire en ce moment, et il est, quoique pensant toujours à la mort, parfaitement
COMMENT A VÉCU STKNDHAL jS
heureux! En effet, sa pensée n'est plus qu'à ce qu'il aime le plus au monde, les livres, ces chers livres, l'aliment indispensable à sa vie, et dont il a été si longtemps sevré. Ces derniers testaments n'ont que quelques lignes, et toutes ont trait à des livres. On croirait entendre le cantique du lettré !
Ce sont d'abord ses manuscrits. Le peu qu'il possède, qu'il tient de son esclavage, de cette abominable fonction qui l'a usé sur toutes les faces, cet argent, son sang, sera employé à faire une copie de ses manuscrits. Lesquels? Il ne le dit pas, mais c'est tout simplement cette Chartreuse si jeune, si vivante, qu'il écrit à cette heure, à ses 57 ans, dans cette mansarde de la rue Richelieu. En a-t-il plus d'orgueil? Entendez comment il parlera de son chefd'œuvre : (( Je lègue mes manuscrits à M. Cro\el, avec prière de laisser CELA, après lui y à l'une de mes nièces. » Cela! Rien que cela! On ne vous croyait pas si modeste, mon maître!
Ce mot, dans sa noble simplicité, doit nous faire aimer encore Stendhal davantage. Dans le siècle de cabotins et de marchands où nous sommes, ce désintéresse-
ment, cette absence de fatuité, désarment et font oublier toutes les taches qui risqueraient de ternir cette existence, si nous n'avions ici la preuve de la noblesse de ce caractère. Stendhal doit rester grand à nos veux par cette estime de l'écrivain, qu'il porte en lui au plus haut degré, par ce culte des arts et des lettres devant lequel tout s'efface pour n'être quelque chose que par les lettres, dans un idéal de travailleur, que ni les intérêts, ni les passions orgueilleuses ne viennent troubler.
Il a mis ses manuscrits à l'abri; il songe après à sa bibliothèque, à ses livres restés à Milan, aux chers compagnons de sa solitude, amis choisis qui transmettront les joies qu'ils ont données à un homme qui saura les goûter lui-même.
Ce sont ensuite ses livres de Rome, il en a partout, qu'il laissera au plus digne, àCaetani, avec lequel il s'est si souvent, dans le long exil de Cività, entretenu de toutes les grandes questions d'art et de belles-lettres.
Il léguera encore, encore des livres, à Colomb avec prière de donner quelques volumes à ses amis.
Toujours un livre, la dernière pensée qui
COMMENT A VIXU STENDHAL
vient se poser sur ce testament plié et cacheté : « Un bel exemplaire de J.-J. Rousseau » qu'il lègue à une femme!
Et ce dernier souvenir sous cette forme « à une femme » relie le troisième mot de son épitaphe « Amo » à ce bel et simple Scrisse dont la synthèse laconique nous fait revivre un Stendhal tout entier dans la sobre précision de ses sept lettres.
Legs et épitaphe, tout ici est animé de ce souffle littéraire. On sent en quelle estime l'homme tenait son métier, quel orgueil il en tirait : Scrisse! Scrisse avant Amà. Il a écrit, il écrivait, il n'a fait qu'écrire de 1783 à 18... Scrisse! Il ne connaît rien de plus glorieux à mettre sur sa tombe que ce témoignage du labeur de toute sa vie. Il a aimé, A}?io, il est vrai, mais avant tout, Scrisse, il écrivait; c'était la première, la plus ardente, la plus enivrante de toutes ses passions.
Répétons-le donc avec lui ce mot qui lui est si cher, qui l'honore et nous honore aussi, nous qui essayons, ;/o;/ passibus œquis , de marcher dans la voie qu'il a tracée. Scrisse! Car, s'il est au monde un plus noble emploi des facultés humaines, c'est bien certainement ce culte des lettres
tel que Stendhal l'a pratiqué, préférant l'indigence d'une mansarde h Paris, centre des lumières, où il écrit, aux honneurs dorés d'une sinécure, où l'artiste, amant passionné de ce qu'il croit la vérité, s'endormirait dans la béate somnolence des satisfaits.
Nous Taimerons aussi avec lui cette pauvre mansarde où il vit heureux avec ses cinq francs par jour, dans l'ivresse de son œuvre, sans songer, faux prêtre de la pensée, à ces trafics de lettres qui paient, de nos jours, à tant d'imposteurs les riches bibelots des collections, ou les ombrages épais d'un château suburbain, voisin des opérations lucratives.
C'est tout là-haut, à ce 71 de l'hôtel de Valois, entî^e deux bougies, que bientôt va s'écrire le monument du siècle. En ce moment de 1 837 , 4^'^^ trace ses dernières volontés, il prélude encore. La rouille de ces six années de désespoir se fait sensiblement apercevoir au début. L'outil est mal en main: ce sont les Mémoires d'un Touî^iste; mais voici coup sur coup : Jlttoj^ia Accormnboni, les Cenci^ la Duchesse de Palliano, VAbbesse de Castro, et puis aussitôt la CHARTREUSE.
COMMI-XT A VI-XU STKNDHAL 77
F^n ces trois années, de iN3(3 à 1889, comme si les minutes étaient comptées, le labeur est acharne. Il travaille quinze heures par jour : « Je ne vais diner qu'à <( huit heures, écrit-il à madame J. G..., le ii 2 1 mars iSS-j i), et a minuit je rentre « })our reprendre le travail jusqu'à trois « heures. Mais je serai libre mardi. » La lettre est du 2 i , ce mardi est le 22. La Chartreuse est terminée, et jour pour jour, dans trois ans, le robuste ouvrier tombera pour ne plus se relever.
En ce moment Stendhal est heureux.
Son bonheur, comme il l'entend, est complet. « Il fait ce qui lui plait davantage. » Mais le démenti à la théorie est proche; encore un instant et la catastrophe va éclater.
On dirait presque que ^L le comte Mole, son défenseur contre tous les bureaux, n'attend que le dernier point de la dédicace qui termine le roman de Fabrice :
To THE H A PI» Y FEW
qu'il est là, le guettant par dessus son épaule, pour faire entendre à ce pauvre
(i) Correspondance, Tom. II, page 27?
chasseur du bonheur qu'il n'en est pas d'absolu dans la vie, et qu'ils sont rares, en effet, les heureux.
Le 22 mars 1839, Stendhal a mis le mot « Fin » à ce gros travail et ce même jour de mars, M. Mole donne sa démission, quitte le pouvoir et retire la main qui jusqu'alors avait si intelligemment soutenu notre cher consul en demi-solde.
Adieu la mansarde de la rue Richelieu!
adieu les belles parties de volant! il faut quitter tous ces bonheurs pour regagner le poste maudit. « Allons! marche , tnalheuveux homme! »
En juin, Stendhal se mettra donc en route pour Cività. Il y reviendra, désespéré, abîmé de chagrin d'abandonner cette belle vie intellectuelle de Paris, déjà congestionné. Il retrouvera dans ce coin de terre africaine, ce qu'il a quitté il y a trois ans, l'absence absolue de toute sensation, la monotonie d'heures sans intérêt aucun, l'implacable ennui d'une vie sans ressort. Véritable et très compréhensible supplice pour cet esprit alerte, curieux, vivant, d'une gaieté folle, un peu bien bavard aussi, mais avec tant de brio et de charme. Cet homme a véritablement et profondément
souffert alors, et on le comprend. Le coup de fouet des salons de Paris n'est plus là pour cingler la somnolence des facultés. Dans sa noire torpeur, il ne cherche même plus à réagir contre l'obsession de la désespérante pensée; la force morale, et ce qui pis est, les forces physiques se paralysent : l'enlisement se fait peu à peu, et six mois ne sont pas encore passes depuis son retour, que les violentes migraines, ce sergent-fourrier de l'apoplexie, viennent marquer le logement (i). Cette fois-ci, la mort par la vieillesse est définitivement entrevue, et devant la preuve irrécusable, Stendhal reprend, la main déjà tremblante et incertaine, la plume des testaments.
Aujourd'hui ce n'est malheureusement plus l'imagination grossissante qui traduit Tinquiétude, c'est la fatale évidence. Ce n'esc pas la fièvre, c'est la réalité qui écrira donc ce dernier testament.
Ce qui prouve exactement ce que nous n'avons cessé de répéter en essayant de le mettre en lumière, que Stendhal ne pense à la mort qu'en présence d'un malheur, c'est que de i (SSy à ce dernier coup de 1 840,
(i) Lettre du 29 mars 1840, toin. II, page 286.
8o COMMENT A VÉCU STENDHAL
nous ne trouvons pas une ligne de lui reflétant la moindre idée sombre. Dans l'ivresse de l'œuvre à Paris, dans ce regain de jeunesse il a oublié ses Sy ans; il n'a pas songé une minute à la fatale terminaison des bonheurs. Il a été si heureux dans cette période de sève remontante, qu'une grave attaque de goutte survenue en 1839, pendant l'impression de la Chartreuse, n'a pas même eu le don de l'arracher à sa quiétude; mais ici, à peine sur le sol maudit, à jeun de toute autre sensation que celle de l'analyse du soi, aussitôt le cortège des sombres cauchemars vient l'assaillir, et ce cauchemar se fixe dans le testament du 25 octobre 1840.
Nous en douterions, que par une fissure de l'une de ses dernières élucubrations qui sue l'ennui, nous trouverions le critérium de cette assertion. Ne le dit-il pas lui-même dans ce singulier fatras que nous avons publié dans la Revue Indépendante de janvier-février 1889, où, réclamant des privilèges insensés d'endurance contre le malheur, il dit, nous donnant la note juste du profond accablement dont nous parlons : (' .Ir/. 20. Jamais le privilégié ne pourra être plus malheureux qu'il ne l'a été
COMMENT A VÉCU STENDHAL 8l
du I"' août i83(j au i"' avril 1840. » Et en voici la preuve, sa preuve accoutumée.
i4<^ TESTAMENT En date du 28 Septembre 1S40
C'est celui qui a été exécuté et dont nous avons l'expédition ainsi que le calque fait par Colomb.
Enveloppe et annexe, 28 septembre 1840. — Testament de M. Beyle, consulà Cività-Vecchia, à M. Donato Bucci à Cività.
Je laisse la biographie Michaud, 52 ou 54 volumes , à M. Blazi, avocat à Cività-Vecchia, 29 septembre 1840. Legs H. Beyle.
Corps du testament. — Testament de Marie- Henry Beyle, consul de France à Cività-Vecchia. — Cività-Vecchia, le 28 septembre 1840. Je laisse et lègue tout ce que je possède dans les Etals de S. S. à M. Donato Bucci, de Cività-Vecchia, en le priant de vendre tout ce que je laisserai à l'époque de mon décès, de garder pour lui le quart du produit et de faire passer les trois quarts à madame Pauline Beyle, veuve Périer-Lagrange, chez M. Colomb, n" 35, rue Godot-de-Mauroy , à Paris. M. Bucci cmployera 400 francs, le prix à peu près de la montre et de la chaîne d'or qui m'ont appartenu , à un marbre portant mon nom ainsi écrit :
Arrigo Bevle, Milanese. — Visse, Scrisse, Amo, se n'andia al di... di anni... Nell i8...
Ce marbre placé sur la tombe, sans aucune platitude clogieuse, Cività-Vecchia , le 28 septembre 1840. — H. Beyle.
Suivant la loi française , ce testament écrit, signé et daté de ma main est valable. — H. Beyle.
Arrigo Beyle, Milanese. — Visse, Scrisse, Amô, di anni... Nell 5S...
Employer 400 francs à une pierre sur laquelle ces mots italiens et rien de plus, H. Beyle.
Vendre le tout, meubles, etc., M. Donato Bucci retiendra le quart et enverra les 3/4 à M. Colomb, n° 35, rue Godot-de-Mauroy, Paris. M. Bucci enverra tous les manuscrits à M. Colomb. — H. Beyle.
Nous avons le compte envoyé par M. Bucci après la vente des objets laissés par Stendhal à Rome et à Cività. Le net s'élève à la somme formidable de J.268 fv. 23 c. Nous avons aussi le net de ce qui sera réalisé à Paris; il est de 2,556 fr. jô c, soit au total :
3,828 fr.ggc. [\),
Quand nous disions qu'il n'y avait rien dans ces dispositions si jalouses de conserver ce rien! et n'est-ce pas triste de voir à ses 57 ans dans une presque indigence,
(ij Voir 3' partie.
COMMENT A VÉCU STENDHAl 83
et, forcé pour vivre de s'atteler à cette chaîne de Cività, le pauvre grand homme qui vient de terminer une œuvre maîtresse, dont la vente à 20 ans de distance enrichira les éditeurs travaillant cette gloire. N'est-il pas triste aussi de voir cet homme de lettres, en livrée administrative, forcé d'abandonner son vigoureux enfant dès les premiers jours de son entrée dans le monde, de le laisser à la merci de l'inconnu, sans pouvoir surveiller ses premiers pas et le lancer avec succès dans la vie. Labeur inutile et voué à une indifférence qu'un demi-siècle suffira à peine à secouer! pour un auteur c'est certainement la plus poignante souffrance qu'il puisse endurer, et l'on comprend dès lors le profond ch •grin de Stendhal. S'il est à l'abri du besoin, ce n'est pas à son œuvre qu'il le doit, mais à cette fonction dont il meurt pour vivre, loin du sol natal, loin de cette ville 011 la célébrité s'acquiert avec la juste rémunération d'un travail apprécié.
Il faut donc renoncer à toutes ces espérances, à cette vie bienheureuse, que, on le voit dans sa pensée, il ne retrouvera jamais. Ici, dans ce testament, l'adieu à la France est formel. Il ne veut pas être en-
84 COMMENT A VKCU STENDHAL
terré Français dans cette terre ingrate qui ne lui a donné que du malheur. C'est Milanese qu'il mourra et inhumé en Italie. La volonté est bien accentuée; elle est répétée deux fois dans des détails précis. Ce r.'est plus la fantaisie, comme on l'aurait pu croire en lisant les deux précédents testaments où cette épitaphe bizarre apparaît pour la première fois. Ici cette double affirmation, surtout avec son soin calligraphique, est une très véritable et très formelle abdication de sa nationalité de Français.
Caprice peut-être en i836, en 1840, cette résolution a une cause, et qui est bien précisée.
Les superficiels ou esprits préconçus, qui n'ont pas compris cette àme. n'ont voulu voir dans cette épitaphe, les uns qu'une indigne ingratitude de renégat, les autres qu'une originalité voulue, pénible et même grotesque : une dernière ironie d'Alcibiadc expirant. Stendhal est beaucoup moins entortillé, et toujours plus lo-gi-que qu'on ne se le figure. Il donne sans cesse une formule sans livrer l'enchaînement des idées; il faut donc, pour le trouver, en refaire tout le travail . et il est ici fort simple.
Toute sa vie il s'est affirme cosmopolite, devançant en ceci son siècle. Sensualiste, c'est dans ce Milanais, où il a été heureux à l'heure d'or, en 1802, en 1 81 3- 181 7- 1822-1824, que, devenu complètement Italien, il veut reposer Italien au sein de cette terre, mère de toutes les voluptés. N'est-il pas en outre déjà un demi-Italien suivant sa définition du caractère dauphinois? Ce n'est donc plus qu'une question d'atavisme. Nous avons de lui un chapitre entier dans lequel il dit que « le Dauphinois est demi-Italien et par tempérament et par possession jusqu'à i34g. » Rien de surprenant que ce Grenoblois à demi-Italien, ayant passé toute sa vie heureuse sur ce sol bien-aimé, y ait perdu l'autre moitié de son origine pour s'affirmer, à la mort, complètement, absolument Italien.
11 y a plus. Un fait est toujours plus probant que les plus ingénieuses suppositions. Il existe et certifié de témoins.
En 1840, le i5 juillet, c'est-à-dire deux mois avant la suprême affirmation de cette volonté, Stendhal abdiquait solennellement sa qualité de F'rançais. Ceci s'est passé en plein consulat de Cività-Vecchia. Lors de la première crise de la Question
d'Orient, le gouvernement français, malgré SCS droits indiscutables, vient, à cette date, de s'incliner devant l'Europe pour éviter une guerre générale. A cette nouvelle arrivant à Cività, Stendhal après avoir déclaré, en termes très vifs, devant tous ses employés, que le gouvernement déshonorait le pays par sa lâcheté, ajouta, indigné, que dès ce moment cessant d'être Français, il adoptait pour sa patrie la ville où s'étaient écoulés les instants les plus glorieux de sa vie. Ce n'est donc pas une boutade, car ce mot est du i5 juillet et notre testament qui l'accentue est du 28 septembre : deux mois d'intervalle entre la colère et la décision. C'est bien Milanese que Stendhal entend être inhumé, de par son expresse volonté, non de mystificateur, mais d'ancien dragon du Napoléon victorieux de 1804. Jadis toutes les gloires, aujourd'hui l'humiliation.
Maintenant Stendhal peut s'endormir et nojs laisser en repos avec ses examens de biographie réflexe. Il n'en écrira plus de ces testaments, guides de ses préoccupations. Les choses vont s'aggraver et même marcher fort vite. Le I? mars 1841, une première attaque d'apoplexie. « Je me suis
colleté avec le néanl », dit-il, le 5 avril suivante vient engourdir cette main qui a tant écrit. Il ne s'en relèvera pas. Déjà la pensée s'épaissit et se matérialise, sans que le brio d'esprit d'autrefois jette un voile sur la pauvreté ordurière des aspirations. « L^s T*rivilëges de 1840 » sont les desiderata fort lourds d'un épicurien ramolli, d'un borné inoui, et révoltants de platitudes porcines; où, si l'on veut bien scruter la pensée secrète qui a inspiré ce fatras indécent, on verra même à quel degré d'affaiblissement ce cerveau est tombé. Le spectre de la misère le hante, ce tourment du vieillard, et ses forces morales sont si faibles, jointes à la conscience de la faiblesse des muscles qui bientôt ne pourront plus conquérir le pain quotidien, qu'il ose ce vœu singulier, mais très révélateur: ^d.e privilégié ne pourra voler, quand même il le voudrait ! »
Ce n'est pas seulement la pensée qui se voile, les doigts eux-mêmes refusent la plume. Nous le voyons en maniant une pièce de notre collection, une lettre du 7 juin 1841 (l'une des dernières, huit mois avant la dernière apoplexie), écrite en caractères tremblés, presque illisibles, dans
88 COMMENT A Vl'XU STENDHAL
laquelle, relevant de la première attaque de paralvsie. il dit à Colomb: « Après des saignées y la goutte ne monte plus à la tête. » La mort est là. Le ministère ne peut se refuser à Tévidence, un congé de santé lui est accordé, et Stendhal, une ruine, revient à Paris le 8 novembre 1841. Quatre mois après, l'apoplexie foudroyante avait raison de cette belle intellif^ence.
Nous pourrions arrêter là cette étude, puisqu'avec le dernier testament produit cessent les documents sur lesquels nous nous sommes appuyé pour raconter, par lui-même, un Stendhal peu connu. A cette date de son retour, c'est presque un mort qui nous revient, mais la dernière p:^i iode de quatre mois qui nous sépare de son décès définitif nous ménage une surprise bien inattendue de tout autre que de notre fantaisiste.
Stendhal rentre à Paris, dans un état de gêne absolue, vanné, cassé, accablé d'infirmités, n'ayant même pas les 4.000 fr. nécessaires pour entrer à Sainte-Périne. La demi-solde du congé est maigre, les besoins augmentent, et il n'y a pas moyen de songer aux cent sous du roman écrit dans une mansarde : le médecin a interdit tout
COMMENT A VÉCU STKNDHAL 89
travail. Les embarras commencent, il s'en alarme, et sortant de cette belle indifférence qu'il a toujours eue pour les intérêts (i), il se fait mendiant!
Mendier, quand on s'appelle Stendhal n'est pas honteux; avant lui, Homère a déjà passé par là. Mais aussi il y a toujours un coup d'extraordinaire dans tout ce qu'aborde cet étrange esprit. Non-seulement dans une grar.. cj pétition qu'il adresse au maréchal Soult pour voir sa pension de retraite augmentée par l'élévation à la i'"^ classe d'un consulat, où il a mis à peine les pieds en douze ans, il mendiera les Invalides de l'administration, mais encore il songera à mendier les Invalides des lettres. Qui l'eût pu jamais soupçonner? Trois semaines avant sa mort, Be\"le songeait sérieusement à se porter candidat à l'Académie Française, à cause des cinq francs des jetons de présence.
Consul par nécessité! Académicien par besoin! On peut rire! Mais moins que tout autre, la misci'c d'un homme de lettres n'est matière à plaisanterie. Sourire est déjà beaucoup ici, car peu d'hommes se seront
(i) \*oir sa dernière lettre du 2g janvier 1842. Corrcsp. Tome II, p. 3i6.
présentés à l'Institut avec un bagage aussi complet. Rions-en^ pourtant, si vous le voulez, mais ce premier mouvement de gaité se transformera bientôt en surprise si l'on remonte dans sa correspondance à vingt ans en arrière. En 1824, ce têtu qui n'a jamais lâché une idée, conscient de la révolution littéraire dont il vient de donner le signal avec « Racine et Shakespeare, » posait déjà ses titres à l'Académie. La lettre est authentique, on la retrouvera à la page 68, Tome I de la Correspondance, il y est ainsi dit :
« MM. les Membres de rAcadémie,
« J'ai le projet, un peu hardi peut-être, de solli- « citer votre voix pour être admis à TAcadémie « Française. Je compte prendre cette liberté vers « l'an 1S43. J'aurai à cette époque 60 ans. L'Aca- .« demie ne comptera probablement plus parmi ses « membres plusieurs hommes fort honnêtes, fort « estimables, fort aimables, mais qui, peut-être à « tort, ne me semblent pas des juges littéraires. •»
N'est-ce pas surprenant? N'est-elle pas vraiment étonnante la précision de cet esprit qui, dans la conscience de sa supériorité sur son siècle, fixe, dès 1824, cette date de 1843 à la juste récompense de son long
travail de pensée! On ne saurait, au reste, assez remarquer combien ce remueur d'idées est, en tout, voyant et précurseur.
N'est-ce pas lui, en effet, qui en pleine lune de miel de la Révolution de juillet, s'écrie dans un instinct de devin : « Je pense « que la Chambre actuelle nous conduit à « cet état lamentable de République, hor- (( rible partout ailleurs quen Amérique. (( Voilà le véritable choléra-morbus. Sotre « société tend à anéantir tout ce qui s'élève « au-dessus de la médiocrité. »
N'est-elle pas d'un voyant, cette admirable conception de l'enchaînement logique des faits de l'histoire, quand il parle de u ce « drame imposant qui se passe en France « depuis I jSg, et qui ne finira probablement « qu'en igoo ».
N'a-t-il pas aussi le sens exquis du cheminement des idées, quand, parlant de luimême, il écrit à Balzac qui vient de le bombarder grand homme : u Je ne pensais pas être lu avant i (S8o »; ou bien encore ce mot de i832 (i). Ce qui serait un blasphème à dire aujourd'hui sera une j'érite incontestée en /(VcSVj. »
(i) Notice R. Colomb, page L\'II.
92 COMMENT A VKCL' STENDHAL
Nous n'en finirions pas, si nous voulions relever toutes les prophéties presque mathématiques, sorties de cette cervelle de logicien. Il avait fixé la date de 1880, à la lecture de ses (cuvres; nous y sommes arrivés à ce 1880. Le cheminement, prédit par la seconde vue du génie, s'est fait. On la lit maintenant cette Chartreuse, je connais des gens qui l'ont relue plus de trente fois, sans être revenus de l'ébahissement de ce colosse; bien mieux, je sais tels hommes de lettres capables d'en réciter de mémoire, au hasard, des passages entiers. C'est désormais le livre obligé de toute bibliothèque, et celui qui nous a donné une telle jouissance d'esprit n'aura pas eu le bonheur d'assister à son triomphe. Le bonheur! il le cherchait, il l'a poursuivi toute sa vie; comme bien d'autres, celui-ci lui aura manqué également, donnant en ceci et par lui-même le démenti le plus catégorique à toute, sa philosophie sensualiste.