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CROZET & COLOMB

Six lettres de CROZET— Trois lettres de J. HETZEL

Deux lettres de BALZAC

Une lettre de MÉRIMÉE (inédites)

Quand on s'occupera de Stendhal, on devra forcément retenir ces deux noms : Crozet et Colomb; ils sont inséparables de sa mémoire i . Sans ces deux braves

(i) A CCS deux noms de 1854, il conviendra pour 1892, d'ajouter celui de M. Casimir Stryicnski qui, depuis dix

hommes, sans Colomb surtout, qui se dévoua, corps et àme, à la glorification de son parent et ami, Stendhal serait peut-être .encore ignoré à cette heure, le mouvement qui éclata en 1834 et a porté Beyle au premier rang des lettrés de notre siècle ne se serait certainement pas produit.

En 1842. P. Merruau. dans le Courrier Français, en 1843, Bussières dont l'étude dans la Revue des Deux 'blondes est des plus remarquables', en 1844. Arnould Frémy, dans la Revue de T^aris, et un peu plus tard, en 1847, H- Babou, dans la Revue Xouvelle, tous les trois, au lendemain de la mort du grand homme et alors que ses cendres n'étaient pas encore tout à fait refroidies avaient essayé en vain d'intéresser l'opinion publique!

Sans le coup de libraire de Y Edition complète des Œuvres de Stendhal, lancée par Michel Lévy, excité, guidé, surveillé par Colomb, jamais Ste-Beuve, en 1834 (1), n'eût fait l'article qui décida du mouvement

ans. parles pubUcâùons du Journal de StettdJial ( i SSS ), Lamiel iiS8g), Vie d'Henri ^rulard ( iSf)o , Souvenirs d'Egotisme > iSr^2 , toutes œuvres* inconnues de Stendhal, s'est attiré la reconnaissance de tous les Stendhaliens.

(1^ 2 janvier, Causeries du Lu-idi.

COMMENT A VÉCU STENUHAL t)5

en faveur de l'oublié. Les moutons sautèrent à la suite, et ce fut, désormais, de bon ton de s'occuper de cette originale figure dont la mémoire vivait encore vibrante dans le cœur de deux braves gens et dont la patience, au bout de douze ans, ne s'était pas lassée.

A quoi tiennent pourtant les destinées littéraires! Si le très actif et hardi Michel Lévy n'avait apporté sa belle intelligence commerciale à l'exhumation de cette gloire sur le point de disparaître dans l'éternel oubli, Stendhal serait peut-être à ce jour l'objet de l'amour obscur de quelques esprits chercheurs, surpris de le trouver par hasard, et heureux de tenter sa réhabilitation. Beyle ne serait pas le chef incontesté dont l'École moderne se réclame!

En débrouillant Técheveau des fils aussi compliqués que mystérieux qui lont agir un succès, nous acquérons la certitude qu'à Colomb seul et à lui seul revient tout le mérite de cette restauration. C'est à l'obstination enfiévrée d'un sage, d'un homme froid, pondéré, mathématique, à Colomb i \

(i) CoFomb : ainsi apprécié par Stendhal lui-mcme {Souvenirs d'Egotisme, page 55) : f< Mon cousin Colomb, homme intègre, juste, raisonnable, )nt))i a»n d'enfance. ->

que j'ai connu avec sa grande cravate bien serrée, sa tenue correcte bannissant toute iJée de romantisme ou de frivolité, que nous sommes redevables du bonheur de connaître Stendhal. A son bon cœur, à son dévouement de chien, à sa ténacité, nous devons l'ensemble, en une seule publication, de toute l'œuvre de Beyle, et en ceci il a été conduit par un de ces élans d'amour aveugle qui soulèvent les montagnes, suppriment les obstacles et vont droit au but : la glorification par l'apôtre.

Crozet i) et lui sont les promoteurs de cette gloire qui illustre notre pays. Mais Crozet, de meilleur sens évidemment, comme on le verra plus loin, mais moins fanatisé, n'eût pas, si on l'eût laissé faire, élevé le monument, tout en gardant une admiration profonde pour son ami. J'aime son tact e.xquis dans les appréciations qu'il fera de Stendhal, je partage même en plus

(i^ Crozet (Souveuiis d'Egotisme, pa^es 55-56) : n Mon ami d'enfauce, l'excellent Crozet, Ingénieur en chef du ^Département de l'Isère. Qwe/ être supérieur que M. Crozet y s'il eut habité Paris.' » et plus loin, page 252, dans une lettre que Stendhal lui écrit de Rome en 181 7 : n Je suis passionné pour ta critique, tu me connais intus et in cute. Ne ménage rien, donne le mot le plus cruel à la plus cruelle nouvelle, comme dit notre ami Shakespeare. »

d'un point sa critique des plus justes, mais Colomb me semble plus méritant qui. dans l'ardeur de son culte, a fait sortir Be}le de l'ombre dans laquelle le bon sens de Crozet l'eût laissé complètement plongé.

On lira la correspondance de ces compagnons de la première heure, on verra leurs scrupules, leurs hésitations, leurs doutes et aussi leur foi ardente; on les verra discuter gravement entre eux le mérite de l'être bien aimé sur le compte duquel, en consciencieux qu'ils sont, ils ne voudraient pourtant pas s'aveugler par respect pour leur siècle, de crainte de lui imposer une admiration qu'ils tiennent brûlante dans leur àme.

Je ne connais rien de plus intéressant que le débat de ces deux esprits qui ont entre leurs mains le sort futur de cet homme, aux nues ou dans le néant, selon leur décision. Et dans cette lutte, que je ne crains pas de dire palpitante, si Crozet se trouve être l'Aristarque clairvo3'ant. Colomb reste l'apôtre, le protagoniste de cette apothéose. L'un nous l'eût laissé estimable et restant quelque peu ignoré, tandis que l'autre nous le livre avec son fanatisme de fervent. Merci donc à ce St-Paul lançant

au monde élargi la parole du Maître, alors que St-Pierre n'eût voulu la conserver que dans une petite église discrète en laquelle un peu d'encens eût brûlé sans sortir des fenêtres de 4^ chapelle, enivrant des adorateur triés sur le volet : plaisir très fin, très délicat, mais dont nous autres, venus après coup, aurions, sans le zèle de Colomb, à tout jamais été prlvés^.

Laissons la parole à Crozet.

Stendhal est mort. Colomb dès 1842 a l'idée de faire une édition complète de ses œuvres et s'en ouvre à Crozet. Par ses testaments, Beyle a légué plusieurs de ses livres à diverses personnes de Grenoble. En envoyant ces volumes, Colomb demande à Crozet ce qu'il pense de cette publication. Voici la réponse :

Grenoble, le 27 août 1842.

Monsieur,

J'ai reçu, il y a déjà plusieurs jours, la caisse que vous avez eu l'obligeance de m'adresser le 5 de ce mois. J'ai remis à M. Mallein (i) les exemplaires

(i) Beau-frère de Stendhal, ayant épousé Zenaïde Bcvle, sa seconde sœur.

qui étaient à son adresse, j'ai distribué à quelques vieux compagnons de notre jeunesse VHistoire de la T^einture en Italie et les Lettres sur Haydn y quorum pars m.igua fui, car j'ai vu composer ces ouvrages, je les ai corrigés et fait imprimer. Je pouvais alors rendre à notre pauvre et excellent ami les services que vous lui avez rendus depuis en si grand nombre. Je désirerais vivement qu'il vous fût possible de m'envoyer une collection complète de ses œuvres pour être donnée à notre belle bibliothèque publique dont vous vous souvenez sûrement et qui s'est bien améliorée depuis vous; j'ai souvent porté à notre ami, les plaintes et les vœux du bibliothécaire, mais il n'en a jamais tenu compte. Ce serait le moment, car hélas! on vous oublie bien vite. Voyez donc. Monsieur, si la chose vous est possible et ne regardez point à me faire payer des ports de caisses et des ports de lettres : c'est de l'argent bien employé que je ne regretterai jamais : n'en sovez nullement préoccupé.

J'ai gardé les manuscrits dans la caisse jusqu'à l'arrivée de ceuxqui viennent d'Italie : lorsque tout sera venu, je réunirai la masse dans un placard que je lui ai fait préparer et nous pourrons alors faire notre choix; j'y travaillerai autant que je le pourrai avec le fardeau dont je suis écrasé par mes fonctions; mais j'aurai besoin de vos conseils, et déplus, récriture de notre ami n'était plus lisible depuis trois ans.

Mareste (ii a passé une huitaine de jours avec

(i) Le baron de Lussinge, des Souvenirs d'Egotisme et aussi Besançon de la Correspondance inédite. Ed. Michel Levv.

UnîversTfaJ'

BIBLIOTHECA ^^tavienal»

nous. A'^ous sentez que nous avons parlé presque exclusivement de Beyle, de vous, de ce que nous allons faire. Il m'a remis la lettre que vous lui aviez écrite, au moment de son départ de Paris, le ler Août. Nous avons pris cette lettre pour thème et voici ce que nous avons arrêté, sauf modification de votre part :

I. — Nous approuvons fort l'idée de faire une édition complète des œuvres publiées : nous pourrons y ajouter quelques volumes tirés des manuscrits si nous en trouvons de terminés, si les manuscrits indiquent des corrections que nous trouverions heureuses, nous les ferions dans cette édition.

II. — A la tête de cette édition on imprimerait une biographie que Mérimée parait avoir promise.

III. — Mais en ce qui concerne cette biographie nous avons dit : C est moi qui ai le mieux , le plus longtemps (il, le plus constamment connu ^eyle. J'ai vécu et correspondu jour par jour avec lui à l'époque la plus intéressante de sa vie, de i8o5 à i8i5. J'ai beaucoup travaillé et étudié avec lui; je connais à fond et seul peut être la génération de toutes ses idées; je comprenais ses ouvrages avec une extrême facilité, et je crois vraiment qu'il n'y a que moi qui aie compris L'Amour, cet ouvrage subtil : tout le monde le trouvait difficile, obscur, je m'y plaisais comme aux Caractères de La Bruyère. Je suis peut être le seul individu vivant avec lequel notre ami n'ait pas joué la comédie. C'est moi qui

(i) Beyle a vécu avec Crozet à Paris en 1800, et de i8o3 à 1806, puis à Plancy (Aube), de 1810 à 181 4.

COMMENT A VECU STENDHAL lOI

ai soutenu dans les journaux le combat Carpani pendant que Henri était à Milan. A l'apparition de l'Histoire de la Peinture, j'en ai rendu compte dans le Moniteur (1817) : l'aiticle a été mutilé par le journaliste, mais enfin, il fait un peu connaître l'ouvrage que seul au monde sans doute je savai? par cœur.

Ce long préambule sur lequel Mareste et moi sommes d'accord a pour conséquence, Monsieur, toujours selon nous, que nulle biographie Beyle ne peut être exacte, si je ne l'ai pas vue, corrigée et augmentée et diminuée, etc.

Voyez Old Nick : c'était bienveillant, mais archifaux et incomplet. Voyez Jules Janin, c'est à la fois malveillant et indignement faux. Je ne vois pas que ma revue puisse froisser l'amour propre de l'auteur, il ne s'agit que de faits qui ne peuvent qu'améliorer l'ouvrage, l'honneur en restera toujours au biographe, car je n'irai certes pas toucher au style et au fond de la pensée... je ne suis qu'un soldat et je n'ai que du zèle.

Vous verrez donc ce qui sera possible et convenable.

Il ne m'est pas possible d'aller à Paris cette année; si j'y vais cène sera guère qu'en Juin 1848 : il est évident que l'édition projetée ne peut attendre jusque là, il faut donc recourir au moyen que vous indiquez, à une procuration. A qui la donner? Mareste ne rentrera à Paris que dans trois mois; je vous préférerais à tout le monde, mais n'y a-t-il pas incompatibilité entre vos fonctions d'exécuteur testamentaire et cette procuration? D'ailleurs Taccepterez-vous? Veuillez, Monsieur, résoudre ces

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deux questions : si vous pouvez accepter et si vous acceptez, je vous en serai infiniment reconnaissant. Cette mission ne peut réellement être remplie que par vous, il n'y a que vous qui vous intéressiez comme il faut à cette pauvre sœur pour laquelle nous devons tous agir.

J'attendrai donc votre réponse et vous ferai passer la procuration telle que l'exige votre lettre à Mareste.

y. — Quant à la destination de l'argent provenant de notre édition, de mon manuscrit, que nous diviserions en deux classes s'il y a lieu : manuscrit à publier séparément soit dans des revues soit en corps d'ouvrages, nous sommes complètement d'accord : je placerai cet argent, le revenu sera pour madame Périer ( i ) et. par un testament, je léguerai le capital à une des demoiselles Mallein ; j'informerai d'ailleurs M. Mallein de toutes nos dispositions.

Je vous demande pardon d'avoir été si long, mais je tenais à être complet; vous voyez que je ne puis rien faire sans vous ni sous aucun rapport, tandis que vous n'avez guère besoin de moi que pour quelques rjnseignements biographiques et pour le dégrossissement des manuscrits; lorsqu'ils seront sous mes yeux mes idées s'étendront sans doute, je vous en ferai part à mesjre que j'avan-

(i) Mme Périer-Lagrange « Paulinc-Eléonorc Bcylc « la sœur bien aimée de Stendhal. Voir les 20 lettres de la collection de M. Aug. Cordicr, publiées par M. Stryienski dans les Souvenirs d'Egotisme, i vol. Charpentier, 1892, et les Lettres Intimes, i vol. Calmann-Lévy, 1892.

COMMENT A VÉCU STENDHAL I o3

cerai dans leur étude, et peut être aurons nous besoin de quelque homme de lettres de profession. Votre tout dévoué et affectionné serviteur, sans

aucune réserve.

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