‹ Comment a vécu StandhalChapitre 16 sur 40 · L. Crozet · texte numérisé non relu

L. Crozet

Crozet n'apportait néanmoins pas à Tédition en cours la même fièvre que Colomb. Cette fin de 1842 se passe, tout 1843 est muet, enfin en avril, le 10 avril 1844, sur une lettre des plus pressantes de Colomb, Crozet prend pour excuse sa santé, ses travaux, ses malheurs de famille, l'énorme fatigue du dépouillement de ces manuscrits, et finit par donner carte blanche à Colomb, en lui envoyant sa procuration avec les pouvoirs les plus étendus :

Grenoble, le 10 Avril 1844.

...usez en, Monsieur, comme vous le jugerez convenable et ne croyez pas qu'il soit en aucun cas nécessaire de me consulter; je suis tout à fait étranger à ces sortes d'affaires et éloigné de Paris, je suis incapable de juger de ce qui peut avoir du succès et des mesures à prendre.

Quant à la caisse des manuscrits qui pèse un quintal et demi, veuillez m'écrire et me faire connaître de quelle manière je dois vous en taire l'envoi : j'espère que dès demain je pourrai l'examiner, mais enfin si je n'ai pu me livrer à cet examen, je

VOUS l'adresserai aussitôt que vous me l'aurez demandée.

Je crains que nous n'y trouvions rien en état d'être publié, il me semble qu'il n'y a rien de fini : il doit y avoir une ébauche d'une Histoire de Napoléon, je me souviens d'en avoir vu cinq à six gros volumes, mais c'était encore excessivement imparfait. Notre ami continuait cette histoire à mesure qu'il apprenait de nouveaux faits, mais il ne finissait pas, il ne revoyait pas le commencement.

Je ne puis pas juger de la convenance de publier les Nouvelles que Beyle avait fait insérer dans les Revues. Extrêmement occupé pendant les dernières années de la vie de notre pauvre ami, j'étais peu au courant de ses œuvres, notre correspondance s'était beaucoup ralentie et je n'ai pas connu toutes ces Nouvelles : j'en ai lu quelques-unes seulement, et si mes souvenirs ne me trompent, il y aurait un choix à faire.

Ma procuration, je le répète, vous laisse toute latitude. Mareste m'avait parlé d'une édition complète. Si vous vous décidiez pour ce parti, il serait nécessaire, je crois, que je vous fisse le renvoi de quelques volumes que vous m'avez adressés il y a longtemps et qui contenaient des corrections pour de nouvelles éditions, notamment pour la Chartreuse de Panne.

Je pense également que dans cette édition complète, il ne faudrait pas tout réimprimer : il y a quelques ouvrages à supprimer pour ne pas taire tort à l'édition et pour que le trop haut prix qu'il faudrait y mettre, ne mette pas obstacle à la vente.

Et si vous voulez que je vous dise ma pensée toute entière, il conviendrait de se borner au choix

COMMKNT A VÉCU STENDHAI, Io5

des meilleurs ouvrages, et je ne crois même pas à un très grand succès. Voici mes raisons principales : Au moyen du journalisme et de l'activité commerciale qu'ils déploient, les auteurs vivants absorbent tout le succès, on ne pense guère aux morts. — Beyle a trop d'esprit, et son esprit répandu à chaque ligne donne beaucoup à penser; cela rend la lecture fatigante par le temps qui court. — Cet esprit fondé sur les plus fines analyses du cœur humain n'est plus de mode, il a vieilli, il remonte au commencement du siècle — Beyle n'est pas assez spécial dans les sujets qu'il traite — enfin les fondements de ses écrits sont assis sur la philosophie des sensations, sur le pur matérialisme, et sur un mépris hautement affiché, je dirai môme sur une haine de l'esprit religieux qui sont parfaitement opposés aux idées du moment et qui sont injustes même philosophiquement parlant.

Je ne sais si vous partagez ces idées incomplètes et jetées en courant, quoiqu'il en soit je vous le répète, vous êtes entièrement maître de faire tout ce que vous voudrez.

Quant à l'espèce de substitution dont vous me parlez, c'est la seule chose que j'aie mise en règle, et j'ai ajouté à cet efTet un article à mon testament : celui de Beyle me donne le droit de choisir une de ses nièces, j'ai choisi; ce ne sera toutefois pour la famille, comme vous le dites, qu'un hommage posthume, car le bénéfice ne peut être grand. Si je ne me trompe, ce qui est publié périt entre mes mains au bout de dix ans et je ne crois pas que ce qui est à publier soit bien profitable tant en argent qu'en gloire.

Vous me demandez, Monsieur, quelques anecdotes et quelques faits intéressants qui pourraient être ajoutés à la Biographie que vous avez écrite et qui ne pouvait être entre de meilleures mains, mais il me serait difficile d'en retrouver de particuliers sans savoir comment ils se lieraient à votre ouvrage et s'ils ne s'y trouvent pas déjà ; si vous pouviez me l'envoyer en manuscrit ou en épreuves quand il sera à l'impression, je pourrais me souvenir de quelques détails et je m'empresserais de vous les communiquer.

Je termine en vous priant de compter désormais sur mon exactitude et sur mon désir d'expier une négligence que malgré mes nombreuses excuses, je suis loin de vouloir justifier entièrement : les événements qui m'ont affligé dans ces deux dernières années ne sont pas comparables au malheur que vous avez éprouvé ( 1 1 et auquel j'ai pris la plus vive part, bien que je ne vous l'aie pas témoigné par écrit. Puisque malgré ce malheur vous n'avez pas cessé de vous occuper de la mémoire de notre excellent ami, jugez si je me fais des reproches, moi!

Adieu Monsieur, etc., etc

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