‹ Comment a vécu StandhalChapitre 17 sur 40 · L. (2rozet · texte numérisé non relu

L. (2rozet

Deux mois après la réception de cette lettre, Colomb toujours préoccupé de ce

(i) Colomb venait de perdre une adorable tîlle de 21 ans et comme on le voit ici, malgré sa douleur, ne perdait pas de vue la tache qu'il s'est imposée.

qui touche à la mémoire de son ami, annonce à Crozet l'expédition d'un portrait de Beyle ( i ) qui devra être déposé au musée de Grenoble et d'une esquisse 2) dont il fait personnellementcadeau à Crozet. Celuici répond aussitôt :

Grenoble, 20 Juin if^44, à midi.

Monsieur,

J'étais si pressé hier en vous répondant et je tenais tellement à vous donner signe de vie que j'ai oublié de vous parler du portrait à l'huile que vous avez l'intention d'offrir au musée de Grenoble; je m'en étais occupé précisément depuis mon retour et il n'y a que très peu de jours, j'en avais parlé à M. le Maire et à la Commission de la bibliothèque et du Musée et votre offre a été acceptée avec le plus grand empressement, le bibliothécaire sain'ssant l'occasion pour renouveler sa demande l" s œuvres complètes qu'il faudra bien que nous lui procurions un jour, soit que nous ayons une nouvelle édition, soit que nous nous en tenions aux publications faites : le susdit bibliothécaire dit qu'il n'a que deux exemplaires de l'Histoire de la Teinture, une vie de Rossini et l'Amour, et encore il croit que ce dernier ouvrage est perdu.

(i) Peinture de De Dreux Dorcy Donne par Beyle à Colomb en i83(j et par lui ofVert à la bibliothèque de Grenoble, où il est actuellement,

(2) Egalement de De Dreux Dorcy, ayant fait retour à la bibliothèque de Grenoble après la mort de Crozet.

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Vous pouvez donc adresser le portrait à M. le Maire en lui donnant avis deux ou trois jours d'avance : M. le Maire s'est engagé à lui donner une bonne place dans le Musée (qui est un Musée fort important, à la création duquel vous, Beyle et moi avons concouru comme élèves de l'école centrale) e: selon l'usage le nom du donateur sera écrit sur le cadre ( i ). Nous préparons en ce moment une salle qui sera spécialement destinée à recevoir les portraits et les souvenirs de toutes les illustrations Dauphinoises et alors, le portrait de Beyle y sera placé à côté de ceux de Barnave, Mounier, Condillac, Mably, tous hommes qu'il aurait, dans mon opinion, effacés s'il l'avait voulu et qui pourtant vivront plus que lui parce qu'ils se sont appliqués et ne se sont pas laissés aller au plaisir du momeyit.... mais ceci nous mènerait trop loin. Quant à l'esquisse que vous avez l'obligeance de m'otfrir, vous pensez bien que je l'accepte avec bonheur, et je vous en fais d'avance mes plus vifs et plus sincères remerciements.

J'ai ouvert l'énorme caisse et l'ai complètement déballée. Tout a déjà passé par mes mains et j'ai passé presque toute la nuit dernière à compulser les manuscrits et à lire celui qui doit le plus nous intéresser, nous les amis de l'auteur, savoir sa vie ou ses mémoires ou ses confessions sous le titre de de « Vie de Henri Bruhrd écrite par lui-même (2) ».

(i Une plaque coniincnu'rativc sur laquelle, en eftei, se voient ces trois noms, a ctc placée dans le vestibule de la bibliothèque actuelle de Grenoble.

(2 La "Vie de Henri 'Brulard a été publiée en 1890, chez Charpentier, i vol. par .M. Casimir Stryienski. Très intéressant, niali;ré l'opinion de Crozet qui se plaçait en 1844 à un autre point de vue que les éditeurs de 1890.

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Le livre a été écrit en i835 et i836, malheureusement il est extrêmement incomplet, il ne comprend que le temps limité entre sa naissance et Tan 1800, il s'arrête au passage du Saint-Bernard ou à la Bataille de Marengo. Ainsi, nous n'avons rien de sa vie active de l'Empire, des nombreux, excellents et souvent si exacts souvenirs qu'il a recueillis dans cette grande époque; rien sur le caractère et les opinions que selon moi il se créa alors et qui ont pu le faire accuser de versatilité, de hauteur, de dédain pour l'humanité, d'orgueil extrême, d'insensibilité, d'aristocratie... etc., tandis qu'au fond et sans prétendre que les germes de ces défauts ne fussent pas en lui comme en tous les autres hommes, ils ne furent que le développement de son admiration exclusive et exagérée pour un grand homme, aussi bien que de la conscience de sa supériorité et de la profondeur de ses observations sur le temps où il vivait.

Enfin! nous tenons notre Stendhal! Le voilà! Il vit là tout entier et expliqué! On peut faire des volumes : jamais on n'écrira quelque chose de plus vrai, de plus juste que cette appréciation intime. Cette toute petite phrase écrite sans visée de critique, en simple causerie, nous donne la clé de ce caractère si longtemps cnigmatique.

N'en déplaise à tous nos chercheurs de petite bcte, à ces analyses où chacun apporte inconsciemment son propre tempé-

rament pour mesurer une nature qui a tout fait pour échapper à l'œil, Stendhal n'est ni ce médiocre, ni ce satanique, ni ce « vilain Monsieur » qu'on nous a représenté jusqu'à ce jour dans le clan de ses contempteurs. Il est tout simplement un produit de la Grande Epopée, aveuglé des rayons de l'astre, en ayant conservé l'éblouissement dans des dédains méprisants pour l'époque survivante à cette chute, et personnellement, un convaincu d'une supériorité qui lui fait prendre en pitié tout ce qui l'entoure. Voilà la note exacte. Elle expliquera mieux que toutes les hypothèses, son style, ses inégalités, ses mystères, ses bizarreries. Rien de tout cela chez lui n'est ni voulu, ni étudié; c'est le résultat d'un état psychologique. Le nuage qui l'entoure n'est pas fabriqué de ses mains; ce n'est pas un trompe-l'œil en carton ou en baudruche, mais un empyrée d'où cet esprit supérieur laisse tomber sur son siècle, en même temps que son mépris, la vérité, ou ce qu'il croit être la vérité, sans phrases, périphrases, préparations ou accommodements : « Débrouillez, si vous voulez, la filière de ma pensée; cherchez le lien de celle-ci avec les suivantes. J'ai

dit; tachez d'expliquer. Le présent, je m'en moque! Je ne serai lu et compris qu'en 1880. »

Henri Brulard dans ses confessions n'aurait jamais pu nous en dire plus, ni même mieux sur ce mystérieux Stendhal.

Cette réduction de Crozet en quatre lignes des huit à neuf cents pages d'une autobiographie jugée trop imparfaite par les premiers éditeurs, nous rend un véritable service ; elle nous suffit et elle est complète. Sans qu'il s'en doutât, le scrupuleux et très judicieux Ingénieur en chef de Grenoble, en traçant là cette épure, aura mesuré exactement, et grâce à lui nous possédons les justes proportions d'une figure que Henri Brulard, peint par lui-même, nous laisse la peine de deviner sans l'avoir aussi nettement précisée. Nous cherchions avant ces lignes à bien connaître Stendhal, nous le tenons ici, et irrévocablement.

Reste à savoir si en 1900 nous partagerons l'avis de Crozet, quand en 184? en terminant, il ajoute :

Il est vivement à regretter qu'il ne soit pas peint à cette époque et que nous n'ayons pas non plus ses opinions sur les nombreux et célèbres contemporains qu'il a observes.

Nous n'avons non plus sa vie d'auteur, d'observateur, de voyageur, d'Italien depuis 1814 à i83o ( I I, et son histoire des journées de Juillet et sa vie depuis ce temps.

Ce que nous avons se compose de trois volumes in-folio reliés qui, je le répète, sont fort intéressants pour nous, mais ne le sont pas, je crois, pour le public (2) : c'est pourtant ce que vous aurez à examiner, j'y ai trouvé quelques erreurs de détails et même des noms oubliés ou pervertis; il y a des jugements terribles sur les hommes qu'il a connus et notamment sur les Grenoblois contemporains; à Grenoble, cela aurait un grand succès de malice et de scandale, l'auteur ne se gène en rien, il appelle un chat un chat; il y a souvent de la rancune et bien des témérités.

Je n'ai pas tout lu, je n'en aurais ni le temps, ni ie pouvoir, car tout est de sa main et depuis plusieurs années, son écriture est devenue pour moi illisible, ;e devine plutôt que je ne lis et je ne devine pas toujours.

Le manuscrit n'a pas été revu ni corrigé, et je ne sais si sous ce rapport encore il pourrait être imprime.

Je crois devoir vous conseiller de ne le montrer à personne, tout le monde y est mal traité et je crois en vérité qu'il n'y est dit du bien que de M. Gagnon père, de madame Beyle sa mère qu'il a à peine connue et sur laquelle je reviendrai tout à l'heure, de vous. Monsieur, de notre ami Barrai

(i Les Souvenirs d'Egotisme, 1 vol., Charpentier, Edition Stryienski, 1892, ont comblé cette lacune. (2; Profonde erreur.

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et de moi. Hors de là, tout est sacrifié impitoyablement.

Je vous engagerais pourtant à montrer à Barrai, le passage qui le concerne, mais pas autre chose. Quant à Mareste, D'Argout, et tant d'autres, ne leur en parlez pas.

Je vais maintenant dans une seconde lettre qui partira peut-être ce soir avec la présente, peut-être demain, vous donner à peu près l'inventaire de la grande caisse, et vous verrez ce que sa possession pourra vous promettre, je crains bien que vous n'en puissiez tirer grand parti, à moins que les mémoires sur Napoléon que j'ai déjà parcourus, ne soient un ouvrage de circonstance, à cause de la publication prochaine de M. Thiera.

Mille compliments affectueux.

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