L. Crozet
Il est bon de préciser ici, la date à laquelle ces lignes ont été écrites. Elles sont de 1844. Si Crozet s'était souvenu de ce que Beylc a dû maintes fois lui dire de vive voix, puisqu'il Ta écrit lui-même, à cjnt reprises diflerentes : a Je ne serai lu qu'en i<S(So » et il n'eût pas certainement jugé et condamné, fait condamner par Colomb lui-même, l'inappréciable document dont depuis deux ans seulement nous sommes en possession.
Avec un zèle et une patience infatigables,
M. Stryienski durant son passage universitaire à Grenoble, a exhumé de cette bibliothèque où, de par l'arrêt de Crozet, il était enterré, le précieux manuscrit dont ses héritiers ne soupçonnaient pas l'importance. Mais il ne faut pas oublier non plus que dans tous ses jugements, Crozet se placera toujours au point de vue de l'esthétique littéraire. Il veut, pour la gloire de son ami, ne publier que les œuvres parfaites, au point, irréprochables. Écrites dans toute leur primesautière négligence, ces confidences très spirituelles, souvent profondes, toujours charmantes, d'Henri Brulard, malgré même le véritable intérêt qu'il leur reconnaît, n'ajoutent pas dans l'esprit de Crozet un atome à la valeur littéraire de son ami ; il y verrait même volontiers une diminution de son caractère, et il les biffe impitoyablement. Il ne veut voir dans l'œuvre que l'auteur et non l'homme, et c'est précisément après une évolution d'un demi-siècle, cet homme mystérieux que notre époque a désiré connaître. Elle a voulu savoir la filière des pensées qui guidaient la main d'où sont sortis les deux grands chefs-d'œuvre de l'école moderne. Indépendamment de cette
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genèse, elle, aussi, a voulu à son tour scruter l'âme du Psychologue, et elle y a mis une passion extrême. Recherche extrêmement difficile et qui s'est trouvée singulièrement simplifiée par cette Vie d'Henri Briilardy vouée à la mort par Crozet et ressuscitée par M. Stryienski, lequel a pu dire, excellemment, en tcte de cette publication : « C'est l'homme qui se montre, toute une vie psychologique et littéraire nous est révélée — | ces quelques chapitres sont une sorte d'étude comparée et rétrospective de l'existence entière de Beyle. »
Nous allons maintenant voir le jugement que Crozet, cet ami intime qui ne l'a pas quitté et le connaît à fond, porte sur l'ensemble même de l'œuvre de Stendhal.
A part quelques restrictions, ce jugement est absolument supérieur; mais avant d'entrer dans cette importante appréciation, il est intéressant de relater l'estime exquise, l'attendri souvenir que ce compagnon des premières heures avait conservés de l'homme éminent, de l'esprit hors de pair, de notre maître vénéré, si peu, si mal compris de ses contemporains, et même par eux appelé « un monstre. »
Colomb a envoyé le portrait au Maire de Grenoble et c'est Crozet qui, en l'absence de ce personnage officiel reçoit et ouvre la caisse. Voici son cri :
Grenoble, o juillet 1844.
Monsieur,
J'ai reçu la caisse que vous avez eu l'obligeance de m'envoyer, j'attends le retour de M. le Maire pour lui remettre votre lettre et le portrait; il est absent pour une semaine encore et je ne voudrais pas faire cette remise à un adjoint qui ne sentirait peut-être pas le prix du cadeau que vous lui faites, aussi bien que M. le Maire avec qui je m'étais entendu. Je profile de son absence pour jouir de l'excellent portrait de ce pauvre Beyle : il est on ne peut plus ressemblant; la pose on ne peut mieux choisie, et la physionomie dans un moment donné (car notre ami en avait plusieurs), est admirablement rendue. En me donnant les moyens de le contempler, vous m'avez rendu bien heureux et procuré de bien douces émotions : je vous en remercie de tout mon cœur; le portrait est exposé dans mon salon en attendant qu'il soit au Musée; j'ai invité à venir le voir plusieurs personnes que j'en croyais dignes, mais hélas! il reste bien peu de nos contemporains, les souvenirs sont bien effacés et le génie de notre ami a été bien peu compris dans nos contrées; quelque argent ferait bien
mieux leur afHiire; Tariicle du Moniteur sur la dotation et le discours de M. Lherbette absorbent d'ailleurs toute l'attention. Et ce n'est pas sans raison, car, où nous mène-t-on? Nous restera-t-il du loisir pour les arts et pour admirer, pour goûter les productions de l'esprit? Quoi! tout se déshonore à la fois, piirs, députés, royauté... mais je ne veux pas me laisser emporter par cette bile que je condamne chez les autres...
Je vous remercie aussi. Monsieur, du cadeau que vous m'avez fait d'une esquisse du portrait de notre pauvre Henri. Elle est bien loin de rendre la physionomie du portrait, la pensée et le sentiment y manquent, mais les traits y sont à peu près et c'est toujours quelque chose de lui; j'y attache encore bien du prix comme marque de votre bienveillante affection pour moi.
Ma grosse caisse doit vous être parvenue, j'imagine toujours qu'elle vous embarrassera beaucoup, que vous n'y trouverez rien ou presque rien à publier et que vous en serez, ainsi que moi, vivement contrarié : on peut bien (et je n'en suis pas très sûr) tirer parti de la vie de César, cependant ce travail est siincomplct que je ne sais si le public l'acceptera et si le tiers tout au plus de cette vie pourra le satisfaire et être pris au sérieux.
Je suis très impatient de connaître votre opinion et vos vues lorsque vous aurez classé les papiers que renferme la caisse, et lorsque vous vous serez un peu rendu compte de leur contenu.
Je vois du reste avec grand plaisir que nous sommes parfaitement d'accord sur les mémoires d'Henri I^rulard.
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Adieu, Monsieur, agréez la nouvelle assurance de ma plus haute estime et de ma plus sincère affection.