L. Crozet
On voit entre quelles mains sont les destinées de Beyle. L'amitié n'aveugle pas ces deux excellents esprits au point de lancer inconsidérément au public le dépôt qu'ils ont hérité. Mais leur sollicitude est là qui veille pour ne pas laisser cette mémoire tomber dans l'oubli.
A eux deux ils auront donc scrupuleusement trié ce qui méritait le jour : il s'agit maintenant de savoir ce qui sera conservé de l'œuvre de Stendhal, en édition complète, et, voici la très intéressante lettre que Crozet écrit à Colomb h ce sujet :
Grenoble, 17 Octobre 1845.
Monsieur, J'ai reçu aujourd'hui l'énorme caisse contenant tous les manuscrits de Beyle que vous m'avez envoyée; je n'aurai guère le temps de me livrer à la contre-vérification que vous me demandez, me voilà lancé dans la grande affaire de notre chemin de fer dont je m'occupe en amateur, mais non sans rendre encore quelques services à notre pays natal ; je ne crois pas d'ailleurs qu'il me reste rien à glaner après vous et je suis persuadé que l'édition que vous préparez contiendra tout ce qui est digne
d'êtr^ publié; peut-être, si j'ose vous dire ma pensée, aurez-vous trop livré à l'éditeur; pour moi j'aurais supprimé Armance, Le Touriste, qui a été fait à la hâte, non de visu, bien que l'auteur ait fait en ce temps là quelques voyages, mais sur des rapports vagues et le plus souvent pour soutenir des thèses faites d'avance. En ce qui concerne Napoléon à Lafrey (i), c'est moi qui lui ai dicté mot à mot sa narration, puis il est parti pour Lafrev à quatre heures du soir (il a dû arriver à hait heures) et le lendemain, en me levant, lorsque je me Croyais privé de sa présence pour tout le jour, mon domestique me dit qu'il était dans son lit depuis quatre heures du matin. M. Badon vint lui offrir une narration que le colonel Rey lui avait renr.ise, et malgré le double intérêt de témoin oculaire et de parent que lui présentait le colonel, il dit qu'il en savait assez et refusa.
J'aurais peut être supprimé le Rouge et Xoir : j'aurais hésité pour Rossini, et j'aurais admis infiniment peu de ses publications dans les Journaux et Revues, surtout j'aurais proscrit celles des six ou huit dernières années : autrefois, dans le AVji'- Monthly Mjgajine, à la bonne heure, il v avait des articles intéressants, piquants, pleins d'esprit et de malice, c'était de bonne littérature.
Mais vous en avez jugé autrement et vous devez avoir raison.
Ainsi donc h Colomb la palme pour avoir fouetté l'esprit public en lui livrant
(i) Passage très remarquable des mémoires d'un Touriste. Ed. Ambroise Dupont, i838. T. H. Pages 3 i 2 à ?if).
tout. Les quelques reproductions que réclamait seulement Crozet n'auraient pas eu cet effet, foudroyant aux yeux du vulgaire, du bloc qu'on lui lance à la tête. Crozet, critique plus exquis, n'eût voulu garder que Yzimoiir, les T^romenades^ la Charh^eiise, et peut-être le Rouge et Noij% et en ceci il devinait presque le jugement de la postérité. C'est lui qui avait raison, mais on n'aurait pas lu une édition expurgée, les raffinés seuls eussent pu la goûter, et c'est Colomb qui, ayant tort, a décidé du sort de son idole : « Tout est beau! Tout est grand! Tout est sublime! Lisez!!! » Et Ton a lu, et l'on a fait la sélection, et il n'en est resté que ce que Crozet avait désigné.
Nous devons décidément une fière chandelle à ce brave Colomb. S'il eût laissé faire le distingué Ingénieur en chef de Grenoble, jamais l'idée d'une édition complète ne lui serait venue à l'esprit, jamais même tronquée sur ses indications, le temps, le zèle, et même une suffisante estime lui ayant manqué à la fois, jamais cette édition n'eût vu le jour. S'il l'eût ensuite écouté, le Stendhal très curieux que Colomb nous a livré dans la biographie
en tète de cette publication si discutée entre eux, nous serait resté inconnu. Continuant sa lettre Crozet lui dit en effet à cet égard :
... J'ai relu à Mareste, comme je vous l'avais annoncé votre excellente notice : certainement elle est excellente, je ne m'en dédis pas; vous avez parfaitement saisi et non moins bien exprimé les contrastes de ce caractère que Beyle s'était composé lui-même, eji sorte qu'il y a eu trois ou quatre hommes en lui. Mais peut-être n'avez-vous pas donné assez de développement à cette partie importante et difficile de votre travail, tandis que vous auriez consacré trop de place à de petits faits qui, après la mort de l'auteur, sont assez indifférents au public, à moins que ledit auteur n'ait rempli le monde de sa gloire (i). Je sais bien que si nous nous plaçons au point de vue de la littérature du XVIIIe siècle, nous ne trouvons pas encore assez de ces petits faits, de ces petites anecdotes : voyez en effet combien il y en a et combien il en reste encore dans notre mémoire à nous autres sexagénaires sur La Harpe, Dorât, Palissot, Suard, Morellet, et autres qui étaient loin d'avoir la portée d'esprit de Beyle, quoiqu'ils sussent mieux « Le Faire, » qui a manqué bien souvent à notre ami : mais ce n'est plus cela aujourd'hui; la littérature nouvelle marchant sur des chemins de fer n'a pas même le temps de prendre garde aux œuvres,
(i) Sa gloire! mais c'est précisément à cela que Colomb travaillait.
comment pourrait-elle s'occuper des hommes? D'ailleurs le monde n'avait alors qu'à s'occuper de ces beaux esprits que je viens de nommer; après la tourmente de la Révolution, l'Empereur s'attacha à ramener à cette occupation tout ce qu'il ne conduisait pas à la guerre et voilà pourquoi nous les connaissons, nous adolescents sous le Consulat et l'Empire; mais aujourd'hui, nos anecdotes sont pour la lâcheté des ministres, nous nous réjouissons des escroqueries et de l'avidité des banquiers, nous prêtons attention au commerce des sciences, c'est là ce qui excite notre intérêt et le peu de gaité qui nous reste, enfin nous suivons avec soin l'infamie qui nous semble toute naturelle de nos députés et de nos pairs : que nous importe un auteur qui malgré ses effqrts pour être roué, laisse pourtant percer un cœur Konnête? Haro sur ce malheureux !
Lequel des deux a eacore raison dans cette lutte? Colomb! malgré le grand et vrai bon sens de son contradicteur. Pour connaître l'homme des faits a des faits! morbleu des faits » ce sont des faits qu'il fallait et l'instinct de Colomb ne l'a pas trompé, puisque c'est en grande partie par ces faits (et il ne les a pas tous livrés, nous le savons) qu'on peut arriver à comprendre l'énigme de cet homme qui s'était composé lui-même trois ou quatre caractères, ainsi que le dit Crozet.
Crozet fait au reste, dans ces lettres que nous retranscrivons, ce travail qu'il rcclamait de Colomb. -Celle-ci est presque toute intéressante comme lueur sur cet ami chéri que nous comprenons de plus en plus, grâce à ces éclairs de détails plus utiles que ne le soupçonnait l'écrivain. En voici encore un et qui se trouve dans le Post- Scriptum :
... J'ai relu avec bien du plaisir, dans votre nolice , la lettre de Lord Byron. J'étais avec Beyle lorsqu'il la reçut en 1824, et elle lui causa une grande joie; j'ignorais qu'il n'y eut pas répondu; je dirais que ce fat fort mal de sa part, si je ne voyais là un trait de son caractère; il lui aurait fallu prouver son dire sur Scott et il n'aimait pas à prouver; il lui aurait fallu louer Byron et bien qu'il ait beaucoup contribua à sa gloire en France, il n'aimait pas à louer, parlant à la personne, à moins que la personne ne fut une femme; et encore, sa "louange ne plaisait pas, parce qu'il était impossible, malgré l'excellente volonté des gens loués, de ne pas y trouver ironie par exagération. Conservez, je vous prie, la lettre dont il s'agit, et si j'ai jamais le plaisir de vous voir, ce dont je commence à désespérer, vous aurez la bonté de me la montrer.
Tout à vous,