‹ Comment apprendre le latin à nos filsChapitre 1 sur 219 · AUX PROFESSEURS DU LYCÉE HOCHE MES COLLABORATEURS ET MES AMIS · texte numérisé non relu

AUX PROFESSEURS DU LYCÉE HOCHE MES COLLABORATEURS ET MES AMIS

En témoignage de ma profonde reconnaissance.

Ce livre s'adresse à tous ceux que les nécessités de l'existence mettent en demeure, bon gré mal gré, de se prononcer par un acte sur la Question du Latin. Il est inspiré de leurs confidences; il essaiera de répondre à leurs plaintes et à leurs désirs. Pères et mères de i'amille invités à choisir entre la Sixième A (latine) et la Sixième B (française); élèves des classes de grammaire rebutés dès la Cinquième et complètement découragés au cours de la Quatrième ; élèves des classes supérieures, inquiets, non sans raison, de rexamen qui approche : voilà surtout le public auquel nous avons songé. Ce n'est pas que nous ayons l'audacieuse prétention de lui présenter les choses d'une manière bien nouvelle. Tout est dit, et l'on vient trop tard, après les longues polémiques dont fut précédée et suivie la réforme de 1902. Mais nous espérons fournir, à défaut d'une opinion, d'un programme ou d'un manifeste, une série de renseignements pris aux sources dans les classes d'un bon lycée, une succession de phonogrammes enregistrés au jour le jour, auxquels, pour compenser l'absence de mérites plus éclatants, le lecteur voudra bien reconnaître celui de la sincérité.

TîEZAnn, Latin.

Certes, ni la sincérité, ni le zèle, ni l'intelligence n'ont manqué, soit aux Commissions chargées de tracer le plan d'études, soit aux Ligues formées par la suite pour critiquer l'œuvre officielle. Les unes comme les autres se sont fait honneur de travailler avec conscience, après d'exactes enquêtes, dont la valeur ne saurait être honnêtement contestée. Oseraije avancer, pourtant, que leurs procédés ne furent pas toujours les meilleurs, ni les plus pratiques? et cela, non par leur tante, mais parce qu elles ne possédaient pas et ne pouvaient posséder les moyens d'action nécessaires. — Mettez-vous, en elîet, à la place de ces hommes très compétents, je le répète, très dévoués au bien public, que les ministres réunissent autour du classique « tapis vert », en les invitant à dresser les programmes de nos lycées ! Quelles que soient la précision de leurs souvenirs et l'étendue de leurs connaissances, ils sont bien obligés de travailler « en chambre )), d'après des rapports, soit oraux, soit écrits, sans pouvoir opérer sur le terrain même, et contrôler par l'expérience la valeur de leurs conclusions. Quant aux fougueux ligueurs qui tentent, après eux, de recommencer leur travail, ce n'est pas leur faire injure de dire qu'il ne peuvent avoir plus de sagesse et d'expérience, et que leurs moyens d'information laissent beaucoup plus à désirer. Aussi, que trouvonsnous dans les réquisitoires de l'opposition comme dans les documents officiels? Des idées générales, presque toujours justes et clairement présentées, mais trop dégagées des faits qu'elles prétendent résumer; des méthodes spécieuses, des programmes raisonnables, permettant de passer en revue les caractères essentiels

de l'antiquité latine, mais sous une l'orme à la lois trop brève et trop vague, et qui laissent à peu près tout à trouver dans l'application. En un mot, trop de théorie, pas assez de pratique. Voilà peut-être pourquoi, malgré tant de talent et de bonne volonté, on n'a pas encore pu satisfaire le public, ni relever sérieusement le fameux « niveau » des études latines!

Il nous a donc semblé que nous n'avions rien à perdre en cherchant autre chose, et nous avons adopté une manière assez différente, soit dans le c/iolt du terrain sur lequel il faut se placer, soit dans la manière de conduire et de présenter notre enquête.

Le terrain le plus favorable nous a paru être la classe, la classe vivante, faite en vue de l'expérience décisive, et associant les élèves à la recherche du mieux. Depuis longtemps nous y pensions, nous en parlions entre collègues! « Il me faudrait, disais-je quelquefois, assister successivement îi des classes de Sixième, de Cinquième, de Quatrième, ainsi de suite jusqu'à la Première, pour tracer d'après nature le plan des études latines! Il me faudrait... » — « Et pourquoi pas? me répondit un jour l'un de nous \ professeur de Sixième A. Beaucoup des défauts que vous constatez en Première doivent dater de la Sixième. Venez découvrir les causes après avoir vu les effets ! Nous sommes, moi \ alpha et vous \oniéga\ Venez donc visiter Valphal Je serai très heureux de vous recevoir. » Je me rendis à l'invitation, une première fois en janvier 1912, une seconde fois, après un an de

I. M. Weil, auteur, avec M. Ghenin, du Français de nos enfants (Paris, Didier; Toulouse, Privât; 191 1).

réflexions et de recherches, eu janvier igiS. Nous avions, dans l'intervalle, entretenu nos collègues de la tentative ébauchée ; l'un d'eux, professeur de Troisième*, venait d'étudier la question en vue d'un rapport sur le Latin dont l'avait chargé le Congrès canadien de langue française; un autre, professeur de Quatrième", perfectionnait dans sa classe un système de cahiers de grammaire, en même temps qu'il rédigeait un rapport remarqué sur l'enseignement du latin dans un lycée de jeunes filles; un de mes vieux amis, professeur de Cinquième, un autre, professeur de Première chargé d'une division de Seconde ^, ne demandaientqu'à nous aider; notre projet prenait corps... Et c'est ainsi qu'autorisé par notre proviseur, je pus librement passer dans toutes les classes, du i5 janvier au i5 juillet 1918, observer comme dans une série de cliniques les maladies du latin et chercher, avec l'aide de précieux collaborateurs, les remèdes spécifiques dont elles étaient justiciables. Avec quelle confiance et quelle cordialité, avec cjuelle expérience consommée de leur classe mes collègues me rendirent possible ce travail, le lecteur le verra sans peine en parcourant ce volume, et le lait seul que nous ayons pu achever, dans un accord croissant de sentiments et d'idées, une œuvre de cette nature, lui donnera déjà peut-être confiance dans nos principes.

Quant à la méthode de travail, elle était déterminée

1. M. Zidler, délégué au .Congrès de la Langue française réuni à Québec en juin 1912.

2. M. Géant, chargé d'un cours de latin au lycée de jeunes filles Victor Duruy.

.3. MM. Baudrillart et Prat.

par le choix seul du terrain. Du moment que nous travaillions « en classe », nous n'avions qu'à reproduire, dans des comptes rendus fidèles, les exercices de la classe tels qu'ils avaient été conduits, de telle manière que le lecteur vît peu à peu se dégager des faits, naïvement, la vérité. Et c'est, en effet, sous cette forme que nous avons été amenés à présenter nos idées. Deux fois seulement, lorsque nous avons défini les instruments de traçait, ou que nous avons traité la (juesfion du thème latin, nous avons du abandonner la forme trop longue et trop peu discrète du dialogue pour nous en tenir à un simple exposé. Partout ailleurs, nous avons cru pouvoir donner au public la sténographie complète, à peine retouchée, de nos entretiens. Une seule précaution s'imposait, dont le lecteur a déjà senti la convenance.

Il eût été fort déplaisant, aussi bien pour lui que pour nous, de mettre constamment nos personnes en scène, et il était nécessaire, tout en laissant à nos paroles les caractères de la vie. de les présenter d'une manière aussi impersonnelle que possible. Nous avons donc usé d'un petit artifice, auquel on s'habituera bien vite : partout un tiret simple désigne le professeur de la classe, un double tiret le professeur de Première, hôte successif de ses collègues. Il n'y avait, au contraire, que des avantages à désigner les élèves par leurs initiales véritables : tout en laissant anonymes les jeunes acteurs, elles permettent de mieux conserver la physionomie de la classe. Notre désir est, en effet, de nous effacer le plus possible pour les mettre en avant, stimuler leur ardeur, suggérer leurs réponses, et donner parfois au lec-

tcur l'impression qu'il les interroge lui-même. Ainsi, mis en présence de cette jeunesse si franche, si primesautière, il entendra sa voix naïve sans que le moindre intermédiaire s'interpose entre elle et lui ; et nous n'aurons eu. pour l'instruire, qu'il laisser parler la nature.

Telle est la méthode qne les circonstances nous ont pour ainsi dire imposée. On voit pour({uoi elle a chance de nous mener à un résultat plus précis et plus complet que les moyens jusqu'ici employés par les commissions. Les réformateurs ont coutume d'aller du dehors au dedans : ils tracent un vaste plan d'ensemble et v introduisent tout construits les différents services qui doivent v l'onctionner. C'est un procédé de mécaniciens, bon pour assembler les rouages d'une machine, mis en mouvement par une force étrangère à eux-mêmes, mais qui ne créera jamais qu'un corps sans àme et sans vie. Nous avons dû, au contraire, aller du dedans au dehors, prenant à ses origines un enseignement particulier pour le voir grandir peu à peu, dans le sens où le dirigeaient les exigences de sa nature. C'est un procédé de naturalistes, probablement préférable si l'on veut à une machine substituer un être vivant, qui se développe de lui-même par une force intérieure et soit capable d'adapter, au fur et à mesure des besoins, les organes aux fonctions.

De là l'ordre que nous avons suivi dans nos comptes rendus relatifs au Latin proprement dit : — le regard préalable jeté sur la fin de la classe de Septième, afin de voir dans quel état se trouve l'élève au moment de commencer le latin; — puis la division de Y enseignement

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grammatical en d(Hix parties : l'année de Si.vième, considérée comme tout à fait élémentaire; la Cinf/uicme et la Quatrième groupées, au contraire, sous le nom d'enseignement moj/en et toutes pénétrées déjà de l'esprit littéraire; — enfin les trois classes supérieures envisagées comme les nuances, à peine différentes, d'un enseignement littéraire, moral el philosophique, et que nous avons nommées les Humanités latines. . .

De l;i encore, chemin faisant, une série d'indications sur les rapports nécessaires entre l'enseignement du latin et le milieu dans lequel il tend à se développer. Il n'est pas possible, en effet, d'étudier la croissance d'un enseignement particulier sans le voir dès le premier jour en contact avec les autres, sans chercher les services qu'il doit leur rendre et ceux qu'il peut en recevoir. Rapports entre le latin et le français, entre le latin et les langues vivantes, entre le latin et l'histoire... chaque fois que l'occasion s'en est présentée, nous les avons, sinon exposés, du moins sommairement marqués. Le lecteur devinera bien vite, si discrètes que soient ces observations, qu'il n'y a pas deux mesures et deux règles, les unes pour le latin, d'autres pour le français, d'autres encore pour l'allemand ou l'anglais, mais une seule règle, une seule méthode, dont le latin donne la formule pour que nous l'appliquions ensuite à des objets plus importants. Elle naît de l'expérience; elle s'appuie sur les lois de l'intelligence humaine; elle seule peut en satisfaire le besoin fondamental, qui est le besoin d'unité. De même qu'en soignant dans un corps malade la partie la

plus compromise, on influe d'une manière heureuse sur l'organisme en général, de même nous verrons se produire dans le système entier de nos études une amélioration notable si nous savons enfin résoudre, conformément aux besoins de la société moderne, l'obsédante Question du Latin.

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