‹ Comment apprendre le latin à nos filsChapitre 2 sur 219 · CHAPITRE PRELIMINAIRE AVAM LE LATIN · texte numérisé non relu

CHAPITRE PRELIMINAIRE AVAM LE LATIN

La question se pose avant même que nous ne toramencions à « mettre ». comme disaient nos aïeux, « le jeune enfant au latin ». Beaucoup de défauts, dont les critiques rendent le latin responsable, remontent aux classes où les élèves n'apprenaient encore que le français : le terrain dans lequel a levé, mal levé, la semence latine avait été mal préparé. Aussi convient-il d'abord d'examiner très soigneusement dans quel état l'enfant se trouve le jour où il entre en Sixième. Que doit-il savoir, quelles habitudes doit-il avoir contractées avant de commencer une langue étrangère*? C'est pour avoir négligé cet examen capital que trop de parents compromettent, avant même que leur fils ait récité « rosa, la rose », le résultat de ses

1. J'écris à dessein : une langue étrangère. Nos collègues de langues vivantes attachent en effet la même importance que nous à l'étude préliminaire du français : pas d'allemand, pas d'anglais, avant que ces connaissances élémentaires aient été solidement fixées dans la mémoire.

futures études. Les professeurs de Sixième sont d'accord avec leurs collègues de Septième pour signaler dans ce passage imprudent, mal contrôlé, de l'enseignement élémentaire à l'enseignement secondaire, une des principales causes de nos mécomptes actuels. Enfants trop jeunes, enfants trop peu maîtres de Torthographe et de la grammaire, enfants trop peu habitués encore à l'analyse... autant d'élèves marqués pour de prochains déboires, destinés à se trouver en retard dès le premier jour, à rester toujours au-dessous de leur besogne, et à gâcher l'une après l'autre toutes leurs classes jusqu'à l'échec final ou la réussite médiocre au baccalauréat.

Ce mal ne date pas d'hier. Je me rappelle l'avoir entendu définir dans mon enfance par un vieux professeur de grammaire qui ne badinait pas avec ces questions! Il insistait auprès des familles, il s'assurait que les enfants étaient, comme il disait, « ferrés sur leurs éléments » et connaissaient en français les humbles règles qu'il devait leur apprendre ensuite en latin. « Le français, rien que le français, répétait-il! Plutôt reculer l'étude du latin que de ne pas donner à l'enfant des idées claires sur l'analyse dans sa langue maternelle! » — Ce n'était pourtant pas, oh non! un professeur bien modem style que le grave et sévère père B. ! Déjà âgé, tout proche de sa retraite quand je le connus, vers 1878, il était, d'esprit, d'habitudes et de goûts, plus vieux encore que sa génération. Dévot du thème latin, de la version grecque et du vers latin, il considéra la réforme de iS.So comme l'abomination de la désolation; sa discipline était digne des temps les plus héroïques, et il ne fallait pas, chez lui, traiter légèrement la grammaire. Ses élèves, qui le redoutaient, l'avaient surnommé « le père Fore ut ». 11 représentait le maître d'autrefois dans toute son austérité. Mais il cachait sous un extérieur quelque peu rébarbatif uue âme d'une honnêteté candide; il ne voulait, au fond, que le bien de la jeunesse, et le bon sens, chez lui, l'emportait encore sur le respect des sacro-saintes traditions. Aussi avait-il su voir, l'excellent père Fore ut, plus profondément et plus loin que beaucoup de ses

brillants collègues, les humanistes de son temps. Pour lui, Védncation française devait passer avant tout, et si l'éducation latine en était, bien entendu, à ses yeux, l'indispensable complément, elle n'en était que le complément : elle reposait avant tout sur l'étude préalable du français, en lui-même et pour lui-même, ce qu'on appellerait aujourd'hui « le français par le français ». Et voilà pourquoi le souvenir du digne homme, professeur à l'ancienne mode, me poursuivait obstinément lorsque, le 5 juillet 191 3, j'entrai dans la classe de Septième, chez mon collègue M. Bouilloti.

Certes, M. Bouillot ne lui ressemblait guère! Il représentait, lui, le maître moderne dans toute la force du terme, et sa bonne ligure souriante eût fait un plaisant contraste avec le masque sévère du maître d'autrefois. Autant l'un était autoritaire et grave, autant l'autre répond à l'idée que nous avons aujourd'hui du professeur père de famille, dont l'autorité est faite d'indulgence et de bonté. Mais sur la matière même de l'enseignement élémentaire, il fussent tombés pleinement d'accord. Rien n'était plus simple, plus pratique et plus clair que le mince cahier de grammaire dicté jadis par le vieux maître de Louis-le-Grand; et je n'ai pas à faire connaître qu'à ces qualités justement les petits livres de M. Bouillot - doivent, dans renseignement primaire, un succès de bon aloi.

« Vous désirez, me dit-il, entendre de la bouche des enfants ce qu'ils savent, ce qu'ils doivent savoir de grammaire française avant d'entrer en Sixième ?

= Et non seulement de grammaire française, mais de grammaire tout court. Car c'est dans la langue maternelle et par elle seule qu'ils peuvent apprendre les lois générales

1. La classe élémentaire est celle, en efi'et, que nous avons vue en dernier lieu. Après avoir parcouru le cycle entier de nos études latines, nous avons senti que d'autres causes, plus lointaines, nous échappaient : et nous sommes allé, pour finir, les chercher dès la Septième.

2. Le Français par les textes (Hachette) : 5 volumes pour l'enseignement primaire, 5 volumes analogues pour l'enseignement secondaire, de la Huitième à la Cinquième.

du langage. Sinon, et s'ils n'ont pas là un point de comparaison solide, tout ce que nous leur apprendrons en latin, en allemand ou en anglais n'aboutira qu'à la confusion des langues, à cette Babel dont le sommet vient se perdre aujourd'hui dans les nuages de la Première.

— Le moment est favorable, puisqu'ils auront dans quelques jours terminé leur Septième. Venez les interroger. »

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