I. Théophile Gautier, Pastiche
Glissent de feuille en feuille et passent à travers La tonnelle fleurie et les frais arceaux verts.
Beaucoujj d'autres, sans doute, ont vu rouler les gouttes sur le pavot penché; mais combien les ont remarquées? Virgile les a vues et décrites; il a traduit par elles un sentiment du cœur : et c'est ce qui fait le poète.
... Quel tableau encore que cette dernièie nuit de Troie, illuminée par l'incendie! Et quel saisissant contraste entre l'affreux carnage, le tumulte du combat, les cris sauvages des guerriers et l'imposante sérénité d'un de ces ciels de Grèce tout palpitants d'étoiles...
Ici, vous ajoutez au texte; vous faites dire à Virgile des choses auxquelles il a songé peut-être, mais qu'il n'a pas exprimées.
Excutior somno, et summi fastigia tecti ■ Asceusu supero, atque arrectis auribus adsto.
Enée regarde, il écoute, il écoute de toutes ses oreilles, mais pas pour voir ou entendre l'harmonie des sphères célestes!
Vous êtes plus exact dans la suite du commentaire, lorsque vous citez l'image fameuse par laquelle Enée compare le torrent des hommes déchaînés aux forces les plus redoutables de la nature :
In segetem veluti cum flamma furentibus Austris Incidit, aut rapidus montano flumine torrens Sternit agros, sternit sata lœta boumque labores, Prsecipitesque trahit silvas; stupet inscius alto Accipiens sonitum saxi de vertice pastor.
Rien ne peut rendre, continuez-vous, la force et la grandeur e ces vers ; on croit entendre le torrent lui-même qui roule et ui gronde, le sifflement des pins fracassés par l'orage; on st là, comme le pasteur réfugié sur le roc, hébété, anéanti; on e comprend pas, on ne parle pas, on écoute dune oreille istraite et comme dans un rêve les grondements de l'orage et écroulement des rochers...
stiipet inscius alto Accipiens sonitum saxi de vertice pastor.
Telle est l'imagination de Virgile, tel est chez lui l'art de peindre en les confondant les drames de la nature et ceux de l'humanité.
C'est qu'il en est profondément, intimement pénétré! C'est que nul n"a mieux réalisé le désir d'Horace,
... Si vis me flere dolendum est .^S
Primum ipsi tibi...
Virgile est un homme généreux, sensible, humain dans le sens que les philosophes du xviii<= siècle et les poètes romantiques ont donné depuis à ces termes. Il se rapproche infiniment plus de notre époque que de celle d'Homère; il est, par sa tendresse, parfois presque maladive, un moderne chez les anciens. En vain le chantre gracieux des Bucoliques, l'ami des troupeaux et des bergeries a voulu se faire, pour peindre les 1 combats, « un cœur doublé d'un triple airain... « non illi, I avaient dit les dieux présidant à sa destinée, non illi robur et ^ ses triplex — circa pectus erit. — Il croit à l'universelle paix, il croit à la vertu des hommes, toute sa tendresse l'incline vers ■ les héros pieux, vers les gens de bien, et s'il nous peint les 'j. tristesses de la vie, les cruautés de la fortune et les horreurs de la guerre, c'est pour en pleurer sans contrainte, épancher son cœur avec nous. Au milieu du carnage, au milieu des flots de sang qu'il décrit comme à regret, il s'attriste, il gémit, il pardonne aux coupables, il voudrait, comme son héros, rendre la vie à ceux dont il chante la mort :
At vero ut vultum vidit morientis et ora, Ora modis Anchisiades pallentia miris, Ingemuit miserans graviter dextramque tetendit Et mentem patriae strinxit pietatis imago.
Aussi a-t-il beau nous retracer les tueries et les hurlements, les incendies et les massacres, son âme charmante et douce réapparaît toujours... Telle la vision dHécube et de ses fille.' venant, à l'approche des flammes et des hommes plus cruel encore, se prosterner tremblantes aux autels de leurs dieux Telle encore, au moment où le hideux Déiphobe est étendu . terre, mutilé et sanglant, l'aurore, qui sur son char brillant déjà franchi le milieu de sa carrière, et par qui cet enfe s'éclaire encore d'un reflet rose :
Hac vice sermonum roseis Aurora quadrigis Jam médium aetherio cursu trajecerat axem.
-Ht il
Comment s'étonner que le moyen âge chrétien se soit reconnu en lui, que Dante l'ait pris comme guide dans sa descente aux enfers! Virgile, par beaucoup de côtés, est déjà presque un chrétien. Où trouver, en effet, ailleurs que dans ses vers si tendres, cette indulgence toujours pitoyable aux faibles, cette sympathie toujours émue pour le malheur, qui sera la marque propre de la morale chrétienne? N'est-ce pas déjà un sentiment chrétien qui lémeut devant les souffrances des âmes abandonnées sur les bords du fleuve infernal, privées même dans la mort de paix et de repos?
Hue omnis turba ad ripas effusa ruebat, Matres atque viri defunctaque corpora vita Magnanimum heroum, pueri innuptseque puellse Impositique rogis juvenes ante ora parentum : Quam multa in silvis autumni frigore primo Lapsa cadunt folia ; aut ad terram gurgite ab alto Quam multae glomerantur aves, ubi frigidus annus Trans pontum fugat et terris immittit apricis. Stabant orantes primi transmittere cursum Tendebantque manus ripa; ulterioris amore.
Le poète s'attendrit devant réternelle souffrance des âmes condamnées à errer autour des flots noirs...
Pacem, placidam pacem!
Ce mot qu'il prononça ailleurs, il l'entend encore dans la bouche de l'humanité misérable, et l'on croirait qu'il pressent la prière de l'Eglise :
Requiem seternam dona eis, Domine!
Et voici le tableau touchant des guerriers, des femmes, des eunes vierges fauchées par la mort devant leurs parents jplorés, telles des feuilles tombant aux premiers froids de '.'automne... Puis les voix plaintives des enfants, pauvres êtres irrachés à la vie avant de l'avoir goûtée... la protestation des nisérables injustement condamnés... le désespoir de ceux qui )ut tranché le fîl de leurs jours... la mélancolie des âmes endres que le cruel Amour a consumées sur la terre de ses uuestes atteintes... Et, chrétiennement, Virgile partage les ouffrances de ces infortunés; il est en communion avec eux, 1 voudrait les consoler, les ranimer... Hélas! il ne peut rien lour adoucir leur sort; sa douleur s'en accroît et le tableau
qu'il retrace est triste, triste comme la mort... Comment le moyen âge n"aurait-il pas été ému de cette tristesse sœur de la sienne? Comment n'aurait-il pas été attendri par cette humanité touchante, à laquelle il n'avait manqué que dapparaître quelques siècles plus tard pour être complétée, couronnée par la Grâce?
Qui crédit in me, etiam si mortuus fuerit, vivet!
Hélas! il n"avait pas cru, il n'avait pas pu croire, l'auteur de la iv^ Eglogue et de la descente aux Enfers. Mais il eût mérité :, de vivre suivant la loi du Christ, et ce n'est pas sans d'amers \ , regrets que Dante doit le laissera la porte du Paradis...
La copie de de S., à elle seule, suffirait pour nous guider dans le choix des textes à li"aduire... Pourtant, d'autres nuances de la sensibilité virgilienne ont été aperçues encore par plusieurs d'entre vous et méritent d'être rappelées.
Vous êtes à peu près tous d'accord pour écarter les passages, pourtant si nombreux, relatifs au patriotisme romain. Cette partie essentielle de l'œuvre, qui avait tant d'importance aux yeux d'Auguste et de Mécène, à laquelle le poète lui-même avait donné tous ses soins, vous laisse relative-i ment froids, et je le comprends sans peine. L'attachement d'un moderne à son pays ressemble si peu à celui que pouvait éprouver pour la Rome impériale un contemporain d'Auguste! Le sentiment religieux, déjà un peu forcé, sinon ,■ artificiel, à l'époque 011 écrivait Virgile, n'a rien qui puisse fsn nous toucher sous cette forme ; les premières pages de la Cité Antique, dans Fustel de Coulanges, les vieilles formules qu'il y rappelle, et qui, elles du moins, avaient créé la gens et construit la cité, parlent encore mieux, sinon à notre cœur, du moins à notre imagination, que les vieilles l'i légendes exhumées par Virgile, et dont alors déjà le sens symbolique s'était perdu ! Quant à la partie tout humaine du patriotisme impérial, à celte fierté qu'éprouvait le poète favori d'Auguste en voyant toutes les nations courbées . sous le joug latin, quel rapport peut-elle présenter avec IcH^i dévouement inquiet que nous portons à un pays dont la "i
VIRGILE ET LES ELEVES l6S
moindre défaillance, au milieu de ses rivaux en armes, peut amener son irréparable, sa sanglante déchéance? Il n'y a pour ainsi dire aucun rapport entre Virgile et Tun de nous sur ce point; Tite-Live est cent fois plus près de nous, quand il nous montre Hannibal au cœur de l'Italie ; et la moindre cité antique, menacée par sa voisine, parle plus à notre cœur que l'immense machine administrative à laquelle Auguste et Virgile essayaient vainement de prêter une âme !
En revanche, partout ailleurs, vous retrouvez quelque chose des sentiments d'un moderne.
G. nous propose, par exemple, la poésie du passé et ce tableau « du laboureur qui heurte, en creusant son sillon, des casques rongés par la rouille et s'étonne de la grandeur des os qu'il vient de déterrer ». Il aime les scènes d'attendrissement^ où l'éternel duo d'amour, après Homère 2t Euripide, avant Racine et Musset, s'exprime par des iccents si personnels et si humains. Creuse et Enée, Orphée et Eurydice, et Didon, et Andromaque!.,. Oui certes, voilà des passages qui, tout en conservant la ïiarque du'poète, parlent encore à des modernes et vivent ncontestablement dans le souvenir de ceux qui les ont lus me fois! — Il est attiré par le mystère des ombres^ par ce ^ouci de Vau delà, que le vi"^ chant n'est pas seul à nous iiontrer chez Virgile, et s'il n'a pas très bien compris ses héories philosophiques, s'il a souri du rapprochement intre la iv" Eglogue et les traditions évangéliques, il n'en iprouve pas moins une sympathie analogue à celle des lommes du moyen âge pour le guide inspiré de Dante, )our celui qu'on peut appeler par excellence le grand poète 'cligieux. — Il aime sui^tout cette tendresse répandue à la ois sur les hommes et sur les choses ; les pleurs d'Euryiice et les pleurs d'Anchise ne l'émeuvent pas plus que les ris de la plaintive Philomèle, appelant ses petits enlevés )ar un oiseleur inhumain ; et le tableau inoubliable du aboureur assistant à la mort du ])œuf, lui apparaît comme e symbole de la tendresse virgilienne :
C'est le soir ; le globe rouge du soleil disparaît derrière les oUines bleuâtres; le laboureur a presque fini son dernier
sillon. Soudain, l'un des bœufs s'affaisse sur lui-même; bientôt il expire, aux pieds de son compagnon; et le laboureur attristé dételle en pleurant l'autre bœuf son frère, qui, baissant vers son camarade ses gros yeux si doux, le sentant une dernière fois de ses naseaux, se rapproche par la souffrance de ceux qu'Homère appelait déjà les misérables mortels...
Et il est incontestable que Virgile, ainsi paraphrasé, n'est pas, n'a pas pu être un étranger pour G.
Et voici que d'autres encore nous donnent de nouvelles preuves de cette sympathie sincère. Ainsi J,, autant que j nous en pouvons juger à travers son horrible écriture, J., : l'homme de la Haute-Saône, qui a déjà si fort apprécié le ij; sentiment de la nature, nous cite les plaintes d'Evandre sur la mort de Pallas... '
J. — C'est pour les critiquer !
— Comment? Ah, c'est que vous n'êtes pas coramode'4 lire. Opérez vous-même... si vous pouvez.
J. (lisant). — Tout autre fut l'impression que me laissa ce qu'on appelle la tendresse virgilienne...
— Diable! nous avions mal lu, en effet. Tout le monde n'est pas Ghampollion !
J. — ... Ici, on ne trouve plus trace de cette mâle vigueur avec laquelle il nous parlait des mœurs de la campagne. A la place de ce langage viril, on ne trouve plus qu'une douleur énervante...
— Enervante!
J. — ... une résignation veule...
— Veule !
J. — ... devant l'inéluctable, qui laisse désirer un peu moins de « tendresse ». Il y a quelques jours... je parcourais distraitement les plaintes d'Evandre pleurant sur le corps de son fils, tombé comme tant d'autres sur le champ de bataille. Et je songeais malgré moi au vieux soldat de Manuel qui, ayant vu tomber ses trois fils, s'engage lui-même et se fait tuer à sor tour.
VIRGILE ET LES ÉlÈVES 0.6']
En lisant ces vers découragés :
Non hœc, o Pallas, dederas promissa parenti I
j'entendais claironner à mes oreilles le cri de douleur et de vengeance du vieux soldat :
Mes trois fils sont là sous la terre Sans avoir eu même un linceul.
A toi ce sacrifice austère, Patrie! et moi, vieux volontaire, Pour les venger je serai seul.
= Manuel lui-même eût rougi de ce parallèle ! Pourtant, puisque vous avez voulu être sincère, et que vous l'êtes!... Continuez.
J. — Oui, plutôt le mot de Cambronne... !
=:Ah! cette fois, non, ne continuez pas!... Car, autant qu'il nous en souvient, le reste n'est plus du tout sérieux... Quelle sévérité ! Vous me rappelez ma classe de Première C exécutant Alfred de Musset, il y a trois ans, et le traitant d'efféminé! Quels boy scoutsl Quels Éclaireurs !
G. — Il y a des boy scouts chez Virgile : Nisus et Euryale !
= C'est vrai, vous les avez loués pendant trois pages. Et vous n'êtes pas le seul. C'est l'épisode qui a été le plus rappelé dans les copies. Je vois maintenant pourquoi! C'est l'épisode le plus Chants du Soldat \ Mais, vraiment, les autres! Les autres ont bien aussi leur charme! — Sans même tomber dans la « tendresse », comme vous dites, pour s'en tenir aux « cordes d'airain », votre camarade M. sait très bien découvrir des passages, dignes d'être au moins comparés aux vers de votre Tyrtée. Il va même jusqu'à comparer l'éloge d'Hector (apparaissant à Enée) avec la marche funèbre de Siegfried... Vous riez! C'est un ipeu inattendu peut-être... Avouez que le mot de Cambronne l'était encore plus... D'autres, assez nombreux, insistent sur la mort de Priam! Le tableau ne leur paraît pas gâté par une excessive tendresse...
J. — Affaire d'appréciation!
G. — Il faudrait discuter sur les textes.
LES HUMANITES LATINES
— ■ Le moment est venu, en effet, de juger tous ces jugements et d'en éprouver la solidité sur quelques passages bien choisis. Nous en chercherons deux, l'un sur la nature, l'autre sur V humanité , parmi ceux que vous nous avez si abondamment présentés. Et nous verrons ensemble ce que nous devons définitivement penser de la sensibilité virgi lienne I