I ... si qua fa ta aspera rumpet
Quels fiers accents aussi il saurait faire entendre, le poète la Rome antique, le généreux poète qui, plus que les héros, lébra la patrie, et qui n"eùt pas manqué de dire à nos
Eclaireurs » !
Qui juvenes! quantas ostentant, aspice, vires I
Oui. il garde des larmes pour toutes nos douleurs, mais il rde des chants pour tous nos héroïsmes, et quelle que soit tre manière denvisager la destinée,
utcumque ferent ea facta minores,
i omprend nos sentiments, notre activité, notre ardeur, et il 1 js dit, à nous aussi :
Vincet amor patriae, laudumque imraensa cupido.
D combien je regrette, après tous ces souvenirs, mon i aiété du début! Comme je retire mes paroles légères et quel I QOrds j'éprouve de mes plaisanteries faciles... Mais aussi, ( îUe étrange gageure de nous faire lire Virgile dans de ] 'ailles conditions I C'est la retenue, c'est la classe qui sont < ipables de tout! Quelle idée de faire lire les Églogues sous «bec de gaz, et de commenter la descente aux enfers devant V tableau noir? Quelle idée surtout de faire copier les Géor-
giques en retenue et de donner la mort de Pallas en version de baccalauréat! C'est une indignation vertueuse qui me faisait
maudire d'abord le poète avec ses bourreaux Maintenant, je
les maudis plus violemment encore, mais je lui réserve, à lui, toute ma tendresse: j'ai des larmes pour son malheur, il en a
pour mes émotions Je lis les Géorgiques en Bourgogne, le;
Eglogues au parc de Versailles, et l'Enéide... VEnéide... Eh. parbleu I
Arma virumque cano...
Je 1 emporterai plus tard, comme Alexandre et Paul-Louii If Courier emportaient Homère sous la tente! Je la relirai acirégiment ! . .
Nous n'avons pas résisté à la tentation de pousser, pa endroits, un peu plus loin l'analyse, d'ajouter une citatioi grecque et d'insister sur la conclusion humoristique de D. j; mais toutes les idées, tous les mouvements, tous les souve | nirs sont de lui : il donne déjà une idée assez complète de impressions qu'éprouve sur Virgile un élève de 19 13, pou peu qu'il soit ingéniais, bien né! c'est-à-dire qu'il ait u peu de cœur, avec le désir de comprendre et de juger pa lui-même !
Il nous suffira, maintenant, de glaner dans les meilleure copies les passages les plus sincères, et de les dispos( dans le même ordre pour quà cet air de ténor répondei les masses profondes du chœur et que ses sentiments noi reviennent, amplifiés, multipliés, comme autant d'échc sympathiques répercutés par la classe.
Nous n'insisterons pas sur la partie humoristique de v( plaintes. S'il y a beaucoup de manières de s'ennuyer, n'y a guère que deux façons de dire qu'on s'ennuie : grognonne et la plaisante. Nous avons quelques grognon nous avons beaucoup de loustics ; les uns et les autr sont, chacun dans leur genre, « agréables en soi » ; ma qui en a lu un ou deux les a lus tous. — « On mi demandé, bougonne P., de dire sincèrement l'impressic que me laisse Virgile. Je ne cacherai donc pas que j gardé de nos explications antérieures le plus mauvais se
enir, et que, à peu d'exceptions près, je n'ai vu dans les 'ers de ï Enéide et des Géorgiques que de puissants soporiiques... » — G., lui, n'a pas dormi, mais les considérants [u'il donne à l'appui de son opinion ne sont pas davantage l'honneur du latin ! Jugez-en :
Dès l'entrée en classe, le professeur disait : « Prenez vos 'irgiles », à peu près comme lordonnateur des pompes iinèbres vient dire : « Messieurs de la famille ». Puis il parourait des yeux la liste des élèves. Je vous assure que l'on urait pu entendre les trente coeurs des élèves battant à la fois » générale pendant cette minute d'angoisse. « X., expliuez », prononçait-il enfin; et le malheureux désigné prenait n air de martyr, pendant qu'autour de lui nous poussions des oupirs de soulagement. « Je l'ai échappé belle, pensait chacun e nous... Pourvu qu'il explique longtemps I »
Et il continue sur le même ton — Les mots « ennuyeux » , 'froid », « monotone » sont les épithètes les plus douces u'on rencontre dans les premières pages de beaucoup copies. D'autres répètent avec complaisance les plus lates parodies de Scarron, et ï. pousse le mauvais goût isqu'à affecter de prendre le fidèle Achate pour le chien
Énée...
— Ce n'est peut-être pas une plaisanterie! = Vous croyez?
— Je le crains... Nous sommes tellement habitués à ne )us étonner de rien ! nil admirari ! Qu'en pensez-vous, T. ? T. — J'ai voulu dire simplement qu'il avait la fidélité
Iji chien! J.-J. Rousseau avait bien donné au sien le nom Achate...
— D'une manière ou de l'autre, tout cela est fort péplacé. = Naïves ou voulues, en effet, les moins mauvaises i ces plaisanteries ne prouvent pas grand'chose. J'oserai ême dire qu'elles sont trop faciles pour rester partement sincères. Vous avez interprété au pied de la .tre notre conseil; vous avez tenu à dire de Virgile esque autant de mal que de bien, qui sait? à excuser,
chacun en vous-mêmes, auprès du collégien frondeur, le jeune lettré sensible à la poésie... Et vous avez, abusant quelque peu de notre tolérance, dénaturé votre propre' pensée.
Aussi (chose assez curieuse), contrairement à ce qu'on serait tenté de croire, ce sont vos plaisanteries qui manquent de personnalité, et vos déclarations de sympathie que l'on sent, par endroits, absolument sincères.
Il est certain que le sentiment de la nature, si bienl''' éprouvé par D., n'est pas moins vif chez plusieurs de ses camarades. L' « orage » de G. fait heureusement suite aux « signes précurseurs » de D.; il a, lui aussi, sa statior tityresque sous un orme du Parc; sa nuit d'été avec h « hululement de la chouette », ses « étoiles d'or », s; « sombre voûte des cieux » rappellent peut-être un pei plus Chateaubriand que Virgile , mais le montrent di moins susceptible d' « impressions virgiliennes ». — J., lui nous rappelle tout à fait le genre de D.; il retrouve le: paysans de Virgile dans ses compatriotes de la Haute Saône; il prend part aux travaux de la moisson (une petit part, je pense! car le soleil de Franche-Comté est rud' pour un citadin) et il se répète (sans doute assis à l'ombre)
... Cerealis mergite culmi Proventuque oneret sulcos atque horrea vincat.
■piSl
Il est sur le point de rentrer au lycée, il se promène pa mi une journée maussade, à la fin de septembre, les arbre i^iii roussissent, les feuilles tombent, la terre est partou y^ dénudée, et il entend chanter dans sa mémoire :
Venit hiems | :a
... varies ponit fétus autumnus.... Tï
Mitis in apricis coquitur vindetnia saxis.
Ses vendanges ne manquent pas de grâce ; « il écoute le i cris joyeux fusant entre les vignes, il voit les tache '. rouges et bleues des corsages, For et la verdure du pampn !» ajj il entend le roulement du char triomphal, chargé de hotte l ■:■■ et de raisin, les rires des belles filles mangeant à plein
grappe et le bruit sourd du pressoir écrasant la vendange. » Et ce goût des plaisirs simples le préparait bien, en effet, à comprendre la simple poésie antique. « Aucune explication de Virgile ne m'a paru aussi attachante. Pourquoi? je ne saurais le dire. II me semblait qu'il passait dans ces vers comme un souffle de ma campagne natale. J'y retrouvais toutes ces choses, tous ces mille riens, ces sensations fugitives dont sont faits nos instincts profonds, et qui dirigent nos sympathies. »
Parlons d'abord du sentiment de la nature, nous dit de son côté M.
O fortunatos nimium, sua si bona norinl, Agricolas I.,.
Ces vers et ceux qui les suivent n'ont rien de banal pour moi, car j'y retrouve mille souvenirs personnels; cela, je puis le dire en toute sincérité ; car j'ai traduit et admiré ces vers avant d'avoir eu connaissance des louanges qu'ils ont provoquées.
On aime un poète, quand on retrouve dans le poème ses propres émotions. N'ai-je pas éprouvé moi-même, loin du bruit de la ville, de la poussière et des autobus, ce repos vanté par Virgile que donne seule la vraie campagne :
... Secura quies et nescia fallere vita?
La nature est, en effet, pour lui comme pour moi, la grande puissance apaisante, reposante et consolatrice ; nous aimons ous deux à mener l'existence du paysan; il entend, et j'ai mtendu comme lui les bœufs mugir derrière ce coteau : mugius boum; il sent, et j'aspire comme lui la brise des soirs de uin chargée du parfum des prairies coupées ou l'odeur humide Iles bois par une fraîche matinée de septembre; il s'est reposé, ît je me repose avec lui sur la mousse, à l'ombre des vieux illeuls, molles suh arbore somnl, ou dans les herbes hautes échées par le soleil, fusus per herbam; il a suivi des yeux, t je suis après lui, couché dans les roseaux, le cours de la •ivière sinueuse semée de nénuphars et bordée de saules... Et ette contemplation, aussi bien sous la lumière éblouissante le midi que dans la pénombre du soir, se traduit, chez moi omme chez lui, par une véritable extase, une extase presque eligieuse.
BEZARD, Latin. 17
Heureux qui peut sentir après lui, comme lui, le charme pénétrant de la grande nature et comprendre au moins par les sens, par le sentiment, par le cœur, ce que la raison de Lucrèce n'avait pu, malgré son génie, nous expliquer aussi bien.
Après le paysan, après le flâneur philosophe, l'homme de sport lui-même trouve à se satisfaire dans Virgile... Et nous ne parlons pas (c'est trop évident) des magnifiques performances accomplies au V^ livre sur les côtes de Sicile, depuis la simple course à pied jusqu'aux régates de galères... Un vers, un simple vers, suffît à éveiller dans la mémoire de H. une longue suite d'images et de souvenirs. Il entendait, en classe, expliquer l'arrivée d'iinée chez Évandre; il l'entendait vaguement, dans le demi-sommeil que tant d'élèves ont confessé, lorsque son oreille distraite recueilHt fortuitement ces mots :
... Rumore secundo Labitur uncta vadis abies....
Les nefs glissent sur les eaux avec un doux murmure.
Aussitôt sa pensée s'éloigne de la classe, elle quitte texte de l'explication pour se reporter bien loin en arrière...
Je me vois sur le lac des Quatre-Cantons, entouré de hautes montagnes, glisser à la surface de l'eau dans un frêle esquif. La coque frappe les petites ondes superficielles, l'eau clapote sous les rames abandonnées, et les flancs du canot font entendre un murmure doux comme une berceuse qui vous captive et vous endort :
... Rumore secundo Labitur...
Je me revois aussi sur la mer, parmi les pêcheurs, par un de ces temps radieux où une brise légère ride à peine les flots, où Ton entend à peine le bruit des eaux fendues par la proue, où l'on croit pourtant les sentir couler silencieusement le long de la barque... Labuntur...
VIRGILE ET LES ELEVES aSg
Ce boy scout apprécie également les délices du camping, la nuit silencieuse dans les bois, éclairée par la lune, arnica silentia lunse... Et de fait, ce retour à la vie naturelle
I est propre à nous rapprocher des poètes qui l'ont chantée. Virgile trouve dans le lieutenant de vaisseau Hébert un auxiliaire inattendu, et l'antiquité toujours jeune revit dans nos modernes athlètes. La force physique du paysan, jointe à la sensibilité d'un lettré et développée par les méthodes de la science, voilà votre idéal, que certes Virgile n'avait pas
■ prévu sous cette forme, mais qu'il aurait loué sans effort,
... Paliens operum parvoque assueta juventus I
Pourtant (et vous le faites tous observer), ce qu'il apprécie dans la nature et dans l'homme de la nature, dans le paysan, dans le guerrier lui-même, ce n'est pas la grandeur uniquement, ni la force: c'est l'âme, c'est l'intelligence, c'est surtout, ô poète, la sensibilité. Et vous avez été frappés de sa profonde humanité.
De S., dans un devoir un peu décousu, mais plein d'heureux souvenirs, commence par remarquer cette relation étroite entre la poésie de la nature et celle de l'humanité dans l'œuvre de celui qui sentit palpiter partout l'âme universelle des choses !
Mens agitât molem !
Le mythe est pour lui chose vivante, comme pour les anciens hommes qui avaient traduit par des symboles humains les phénomènes naturels; poète, il retrouve dans les mots les images toutes fraîches encore des émotions de nos ancêtres, et il les fait revivre, parées de leurs couleurs primitives ;
<( Au coucher du soleil, sans relâche, la chouette traîne son chant du soir. »
C'est une plainte qui languit et qui rampe dans le vers, et \m s'échappe comme un long hululement mourant :
Necquicquam seros exercet noctua cantus, Apparet liquide sublimis in aère Nisus Et pro purpureo paenas dat Scylla capillo...
26o LES HUMANITÉS LATINES
In aère liquido, « dans l'air fluide »... Nisus semble nager dans l'espace. L'imagination se le représente, lugubre oiseau de proie, planant, glissant sur des ailes d'ouate, des ailes moelleuses. Il accélère son vol sournois et trompeur :
Quacumque illa levem fugiens secat aethera pennis, Ecce inimicus, atrox, magno stridore per auras •■
Insequitur Nisus... |
Partout où l'innocente victime se croit en repos pour quelques instants, le voilà qui accourt, hideux, cruel... Son vol est feutré... Il va saisir sa proie avec un cri strident... Scylla lui échappe; elle lui échappera toujours. Sa fuite se continue éperdument :
Qua se fert Nisus ad auras Illa levem fugiens raptim secat asthera pennis.
C'est comme un refrain de ballade qui revient éternellement.
Puis les corbeaux passent, lugubres, croassant de leurs voix gutturales et rauques; les feuilles crépitent et chuchotent dan» la brise; tout est mystérieux, sinistre; on sent dans les vers mêmes du poète la lourdeur de plomb des orages pressentis.
Virgile prête à la nature des sentiments humains, mais il voit les choses humaines sous les aspects de la nature :
... Volvitur Euryalus leto, pulchrosque per artus It cruor, inque humeros cervix collapsa recumbit : Purpureus veluti cum flos succisus aratro Languescit moriens, lassove papavera collo Demisere caput, pluvia cum forte gravantur...
... Euryale tombe mourant; le sang inonde tout son corps, chef-d'œuvre de la nature; et sa tête appesantie se penche languissamment sur son épaule. Ainsi une belle fleur coupée par le tranchant de la charrue se fane et meurt sur la terre; ainsi des pavots fatigués par l'orage courbent leurs têtes chargées de pluie...
Euryale meurt ; la fleur se fane. C'est une fleur, en effet, que ce jeune homme resplendissant de jeunesse et de force, et sa tête qui retombe pour la dernière fois, c'est un pavot que la pluie alourdit et penche... Virgile a senti, il a vu, il a observé la fleur que les gouttes d'eau luisantes inclinent vers la terre, après l'orage... « les larges gouttes » qui, dit un autre poète',