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III. — Les idées générales

Il n'est pas, enfin, jusqu'aux idées, aux précieuses idées générales (la substance même, la raison d'être de l'Enseignement secondaire), qui ne gagnent à prendre naissance dans l'étude familière de l'antiquité latine. — Un des éciùvains qui représentent le mieux l'esprit de notre époque, le pénétrant Jules Lemaître, Ta contesté, il y a quinze ans, dans une conférence célèbre ^, alors applaudie du public. Il fut presque unanimement approuvé dans la presse lorsqu'il déclara ne rien devoir, ou presque rien, aux Latins, compara la sagesse d'Horace à celle de Sarcey et de Béranger, mit la morale de Cicéron immédiatement au-dessous de celle de Victor Cousin, et déclara savante, sans doute, mais ennuyeuse, la rhétorique de Tite-Live. Nul ne s'avisa de crier : Blaspliemai'it; et si quelques-uns pensèrent : Jocatur! ils se contentèrent de sourire avec lui. C'est qu'il était utile alors, très utile, indispensable, de rompre avec la routine, les admirations de commande et tous les clichés scolaires. Mais l'orateur était trop fin et l'auditoire trop

I. Conférence prononcée à la Sorbonne, le 5 juin 1898 — publiée par Demolins clans VÉcole Nouvelle.

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nstruit pour ne pas sentir, tout au fond d'eux-mêmes,

'injustice de leur plaisante irrévérence; et nous étions

)ien sûrs de voir les gens d'esprit, à commencer par le

îlus spirituel de tous, revenir tôt ou tard à de meilleurs

lentiments. Il a suffi, en effet, au législateur de 1902 (en

;ela pi'udent et sage *) de laisser le choix au public entre

es sections latines et les autres pour que, dès 1910, la

najorité, de plus en plus, revint à la tradition; chaque

innée, nous voyons croître, aux dépens de sa voisine, la

iivision A du premier cycle, les divisions A (latin-grec)

3t C (latin-sciences) du second; et il est bien clair qu'aux

i^eux des pères de famille, la rhétorique de Tite-Live, la

poésie de Virgile, la morale de Gicéron, n'ont pas encore

ait leur temps I Croyons-en ces juges trop intéressés à la

bonne marche des études pour que leur sûr instinct les

trompe sur ce point; avouons que si notre langue ne peut

être vraiment sue si l'on ne remonte à ses origines, notre

pensée non plus n'est pas née d'hier; et reconnaissons de

bonne foi qu'il n'est guère d'idées générales, parmi celles

que nous voyons familières à un moderne, qui n'aient été

exprimées, sous une forme très supérieure à la sagesse de

Déranger, par les orateurs, les poètes et les historiens latins.

Et sans doute elles ont été mieux exprimées encore par

les Grecs, par ces Grecs incomparables dont il serait puéril

I. Le lecteur a pu voir ailleurs, les réserves importantes que nous sommes obligés de faire sur cette réforme désormais fameuse de 1903. Qui pourrait se flatter de créer de toutes pièces, en un jour, et pour tant d'années, une organisation parfaite? Il faut reconnaître toutefois que sur deux principes essentiels, il n'est ni possible ni désinble de la voir amendée, et qu'il convient au contraire d'en tirer toutes les conséquences : le premier consiste à faire passer l'étude de la nature avant celle de l'humanité, en assurant à la science et à l'esprit scientifique le premier rang dans nos études : le second, non moins salutaire, est de laisser, dans l'application, la nature elle-même nous guider par l'intermédiaire du public, d'écouter les préférences des élèves et des familles, et de laisser

ientre les sections, les enseignements et les cours une complète liberté d'option. Quand le législateur de 1902 n'aurait fait qu'entrevoir ces deux vérités, on pourrait dire que son œuvre sera féconde

let durable... Mais il faut plus de science encore, de vraie science,

let toujours plus de liberté!

de nier la supériorité sur les Latins, leurs élèves. Mais In langue grecque est beaucoup plus éloignée de nous que 1», latine, la nôtre n'en est pas venue; c'est un travail consî-^' dérable que d'apprendre une seconde langue ancienne, avec laquelle nous n'avons pas les mêmes liens de parenté. Je soupçonne fort ceux qui chantent, aux dépens du latin, les louanges du grec, de vouloir nous décourager d'un travail possible et pratique, en nous proposant une étude évidemment impraticable dans les conditions présentes. Nous qui cherchons, sans arrière-pensée, à conserver de l'antiquité ce qui peut, sans trop de temps ni de peine, être raisonnablement conservé, nous croyons que la littératui^e latine reste le trait d'union naturel entre l'antiquité grecque et la civilisation moderne. Elle l'a été dans l'histoire. Si momentanément, à l'époque de la Renaissance, des mots et des idées helléniques ont été transplantés sous la forme grecque dans l'Europe du Nord, c'est sous la forme latine, et par l'intermédiaire des textes latins, que jusqu'au xvi^ siècle, et depuis, la langue et la pensée grecques nous ont influencés. Ce sont ces idées helléniques, devenues le patrimoine du vainqueur latin, avant de devenir celui du monde latinisé, que nous devons retrouver et faire comprendre aux élèves chez les historiens, les poètes, les orateurs et les moralistes romains. Libre à nous de compléter cette étude par la lecture des traductions d Homère et de Sophocle, d'Hérodote et de Thuc3^dide, de Platon et de Démosthène ^ : à chaque instant, notre travail appelle une comparaison entre les maîtres et les disciples. iNIais seuls désormais les disciples nous permettent d'atteindre les maîtres.

Ne pouvant passer en revue toutes les idées empruntées par les Latins à la Grèce, nous en avons choisi trois, auxquelles il serait facile de rattacher les autres, si l'on voulait se faire une idée complète de l'influence latine. A la définition de la rhétorique répondraient les œuvres des orateurs

I. Nous ne songeons, naturellement, ici qu'aux élèves. Il est bien entendu que le professeur de lettres doit toujours être, pour son compte, un helléniste complet.

CONCLUSION 4oi

et des histoi'iens; il n'est guère d'idée générale, exprimée sur Virgile, qui ne puisse s'appliquer aux autres poètes; et l'œuvre seule de Gicéron, qui ne resta étranger à aucun genre littéraire, suffirait à nous donner une idée de Vesprit latin. Il est donc possible de voir, même d'après ces trois exemples forcément très incomplets, comment un élève peut prendre dans l'étude des auteurs latins de bonnes habitudes de travail. Ce que les cahiers de vocabulaire et de syntaxe sont pour l'étude des langues, le recueil de notes littéraires doit l'être pour celle des idées; il en constitue l'armature, il permet d'en tracer les cadres d'après des textes simples, et suivant les préférences manifestées par chaque élève. — On peut concevoir telle nature d'écolier (le cas n'est pas très rare dans notre lycée) qui dès la Quatrième laisse deviner ses goûts pour la vie militaire et permette d'orienter toutes ses études dans ce sens : nous encouragerons ce futur Saint-Cyrien à prendre, en Quatrième, une série de notes intelligentes sur la topographie de la Gaule, la stratégie et la tactique de Gésar, les caractères de la discipline romaine, la bravoure indisciplinée des Gaulois, les conséquences de la conquête, bref sur toutes les réflexions que pourra lui suggérer la lecture des Commentaires; nous l'engagerons, en Troisième, à compléter ses connaissances, dans le même ordre d'idées, à l'aide de Salluste et de Tite-Live ; nous l'aiderons à rattacher ses lectures françaises, ses lectures étrangères, ses lectures historiques à ces idées générales recueillies dans nos vieux auteurs; il n'en faudra pas plus pour donner à son travail une puissante unité. — On peut trouver un autre élève qui, de bonne heure, ait le goût de l'ordre et de l'élégance, un de ces lettrés, de ces professeurs-nés chez qui nous reconnaissons parfois de si bonne heure la vocation! Celui-là, dès les premières fables de Phèdre, dès les premières explications de César, sera capable déjà (pour peu que nous dirigions ses recherches) de rattacher toutes ses notes à une définition de la Rhétorique; ce qui le frappera, dans ses auteurs, latins d'abord, puis français, puis anglais ou allemands, ce sera leur méthode d'observa-

BEZARD, Latin. ■^O

tien et de composition; il cherchera à apprécier, sinon à imiter leur style, et son recueil de notes se composera d'une série d'études analogues à nos remarques sur la Rhétorique de Tite-Live. — Un autre (nous en avons rencontré au moins un en Seconde), aime et cherche en toutes choses la poésie; il ne manque pas de sens pratique, puisqu'il a choisi la section G, et se classe dans les meilleurs en mathématiques; mais ce réaliste est tout le contraire d'un matérialiste; il éprouve le besoin de trouver ailleurs que dans les chiffres le soutien de sa vie morale et le guide de sa conscience. Les notes de celui-là refléteront sans doute ses sentiments élevés. Dès l'explication de Phèdre, La Fontaine l'aura charmé; Tite-Live lui suggérera plus de visions comme celles d'Anatole France que de notes sur l'art oratoire, et Virgile sera son dieu.... Tant mieux I Car, d'une manière très différente, mais avec autant de succès que ses deux camarades, il aura trouvé en lui-même le secret de mettre de l'unité, de la suite dans ses études et de développer dans le sens où la nature le poussait spontanément, son originale personnalité. — Tel autre* enfin, un peu grave, fils de pasteur ou de magistrat, futur juriste ou médecin, aura de bonne heure le souci de la morale. Moins sensible que d'autres à l'élégance littéraire, indifférent aux habiletés de la rhétorique, attristé par le spectacle de l'impitoyable histoire, il sera touché, en revanche, par le patriotisme de Tite-Live, la tendre humanité de Virgile ; il se montrera plein d'indulgence pour Gicéron homme politique et de sympathie pour ses vertus privées, plein de curiosité pour les problèmes toujours actuels agités dans le De Finibus ou dans le De Officiis. Gelui-là aussi aura su mettre sa personne au centre de ses études littéraires, la projeter sur les auteurs que ses maîtres lui proposent, et recevoir d'eux en retour un accroissement de connaissances, de force et de jugement. — Gomment les auteurs latins, interprétés de cette manière, ne seraient-ils pas pour l'adolescent les maîtres par excellence, les plus

I. Ce ne sont pas là de pures hypothèses. Et nous pourrions mettre plusieurs noms sous chaque portrait.

CONCLUSION 4o3

capables de la préparer à l'étude des modernes, à l'âge où certains écrivains du xvii^ siècle, le xvi^ et le xviii® presque fout entiers, une partie du xix^ dépassent encore la portée de sa jeune intelligence? Ils sont simples! Ils raisonnent clairement sur des idées primitives; ils sont de plain-pied avec nos élèves de Cinquième, de Quatrième, de Troisième; il faudrait, s'ils n'existaient pas, en inventer de semblables. Gardons-les donc, et lisons-les ! Sachons seulement les lire,

et ils nous donneront, avec la clef des langues modernes, celle de l'intelligence humaine. Toutes nos études grammaticales, toutes nos études littéraires trouveront dans les cadres de la classe de Latin l'armature puissante et souple qui leur manque aujourd'hui. La question de V Enseignement secondaire sera résolue en même temps que la Question du Latin.

Devions-nous aller un peu plus loin encore, tirer les dernières conséquences des principes qui nous ont guidé et tracer les grandes lignes du plan d'études qu'implique une pareille méthode? Nous ne l'avons pas pensé. Il nous a semblé qu'à le faire, non seulement nous franchirions les bornes d'une juste déférence, mais nous risquerions de sortir des limites de notre sujet. C'est au lecteur qu'il convient de voir quelles simplifications cette réforme particulière de l'enseignement du latin entraînerait très probablement dans le système entier de nos études. Qu'il reprenne, en y songeant, la série de ces comptes rendus ; qu'il examine attentivement les solutions de détail proposées au jour le jour, quand la réalité nous a mis en rapports avec l'enseignement scientifique, l'histoire ou les langues vivantes*... Il n'a pas besoin d'être un spécialiste pour traduire nos idées en articles de programmes et en chiffres d'horaires ; et il verra de quelle manière l'unification des méthodes amènerait aisément à coordonner les uns en simplifiant les autres. Qu'il réfléchisse également à la question capitale, objet de la quatrième et dernière partie, à cette question de discipline qui domine toutes les autres, et il achèvera d'entrevoir, avec l'organisation que nous 1. Yoii" p. 3i3; 126, i3o (note); 9, 97, 101, laS, 12k (note), 895.

4o4 CONCLUSION

appelons de nos vœux, l'esprit qui doit Tanimer. Et, sans doute, je reconnais que les décisions dernières, en apparence tout au moins, ne dépendent pas de sa volonté. Mais il dépend de lui de les préparer, et d'agir par son exemple. Si vous voulez bien, une bonne fois, chers parents de nos élèves, vous occuper de vos affaires, vous entendre sur les principes et adopter une méthode, vous serez surpris vous-mêmes de constater votre puissance. Le jour où vous aurez montré, par cet accord bienfaisant, comment on s'y prend enfin pour travailler dans le même sens et poursuivre le même but, ce jour-là vous verrez les choses s'ordonner d'elles-mêmes, dociles à votre impulsion. Sur j ce terrain très modeste, comme sur d'autres plus impor- . tants, nous tirerons parti des ressources que nous laissons perdre aujourd'hui faute de savoir subordonner les inté- t rets particuliers à l'intérêt général ; et rien qu'à cultiver * notre petit jardin, rien qu'à faire passer dans les faits quelques idées parfaitement simples sur l'enseignement du latin, nous contribuerons à répandre dans nos études secondaires ce besoin d'ordre et d'harmonie, ce besoin d'unité, de suite, de véritable discipline qui nous fait parfois trop défaut, et qu'on appelle « l'esprit d'organisation ».

[la

DE RATIONE DISCENDI ET DOCENDI

Plaintes et désirs des élèves et des familles, i. — La méthode qui permettra d'y répondre est fondée sur Texpérience : on ne peut la découvrir qu'en classe, 3; il faut consulter les élèves, écouter la voix de la nature, 6.

Dans quelle mesure la réforme du latin doit entraîner celle de l'Enseignement secondaire, 7.

L'esprit universitaire et la question du latin, 4; ^91 et note.

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