II. — LA CLASSE
LES CONSÉQUENCES DU NOUVEAU PRINCIPE SUR L'ORGANISATION DES CLASSES EN SIXIÈME
J'en étais là de mes réflexions, le i*"" janvier 191 3, lorsque M. Armand Weil voulut bien m'accueillir dans sa classe. Ses élèves, à ce moment, possédaient les déclinaisons et la conjugaison active; ils avaient à compléter l'étude des pronoms, avant d'aborder vers le i5 janvier la lecture de VEpitome. Il était encore temps de voir les exercices préliminaires et de les adapter au système que nous venons d'exposer. — Décidés à remplacer la grammaire par des tableaux et le lexique imprimé par un cahier de vocabulaire, nous dûmes d'abord examiner les conséquences de ce changement sur l'organisation des . classes en Sixième. Du moment que les élèves ne doivent! pas employer un mot ou une forme qu'ils n'aient cent fois répétés, il est indispensable que le professeur examine, en donnant le devoir, l'état de leurs connaissances, ne demande à leur initiative personnelle que ce qu'elle est capable de fournir, et aplanisse les obstacles qui pourraient la décourager. Nous avons, par conséquent, à distinguer deux genres de classes :
1. La classe (ou demi-classe) de préparation est consacrée à la dictée du devoir et à l'examen attentif des difficultés que les élèves sont ou ne sont pas en état de résoudre. — Les secondes, l'éduites à cinq ou six par devoir, seront résolues par écrit, notées sur le cahier de vocabulaire ou le tableau de syntaxe et apprises en leçon pour la fois suivante : elles représenteront la part de nouveauté, Vacquis dû à cette journée, — Les premières seront également expliquées, mais par les élèves eux-mêmes : ils se reporteront à l'endroit de leur cahier ou de leur tableau
lui contient la famille de mots ou l'exemple de syntaxe nomentanément oublié.
2. La classe (ou demi-classe) de contrôle sera d'autant )lus sévère que la première aura donné lieu à des constataions plus fâcheuses. Inexcusable d'avoir mal écouté, mal 'evu ou mal appris, sur les points précis et restreints où 'enferme l'exercice, stimulé d'ailleurs par divers procédés d'interrogation, encouragé par la facilité relative l'une tâche bien délimitée, l'élève prendra conscience de «es forces; il aura le sentiment [qu'il na pas toujours injourdliui) d'un travail exactement adapté à ses connaisiances; et il éprouvera enfin ce désir du zéro faute^, ce )esoin de la précision parfaite sans lequel l'enseignement ilémentaire n'est qu'une école de découragement, de négligence et d' « à peu près ».
Après avoir établi cette distinction nécessaire, nous )assâmes, mon collègue et moi, à la recherche des textes, et '^oici comment cette recherche nous confirma dans nos idées.
Nous ouviimes un recueil et lûmes un exercice sur les [uatre premières déclinaisons... Dès le premier substantif, lous éprouvâmes une pénible impression : l'enfant devait, le toute évidence, le chercher dans son lexique; de Qême pour le second substantif, puis pour la première îpithète, puis pour les suivantes... Gomme mieux valent sncore les « ris » que les « larmes «, nous finîmes par 'ire franchement, à mesure que l'un de nous comptait les ;oups de dictionnaire imposés... Un, deux, trois, quatre, inq, six... nous comptâmes jusqu'à vingt termes inconnus m sept lignes... Et nous n'étions qu'à la moitié du thème! ilt nous avions passé sous silence sept indications données ntre parenthèses par l'auteur de ce casse-tête chinois sur 3S verbes et les tournures... Soit, pour le devoir entier, inquante- quatre locutions inconnues des enfants martyrs uxquels on a proposé mille et une fois ce funeste exerice!... Etonnez-vous, après de pareilles constatations, ue les malheureux passent des heures, tous les soirs, sur
I. Voir plus loin, p. 78, l'observation de l'assistant étranger.
leurs thèmes latins, et que les familles désolées renoncent à comprendre un pareil mystèi'e I
= A combien estimez-vous, dis-je alors à mon collègue le nombre de mots nouveaux qu'il convient de faire entrer dans chaque devoir ?
— Je tâche qu'il n'y en ait jamais plus de cinq ou six; mais cela dépend beaucoup des circonstances.
= En tous cas, jamais dix...
— Assurément!
=z Encore moins cinquante-quatre !
— Un record !
= Un symbole!
— Cherchons autre chose.
Nous fûmes plus heureux dans le choix d'un petit thème, emprunté à un autre recueil. Il nous parut pourtant un peu compliqué, lui aussi, et nous le simplifiâmes par endroits !
La déesse Circé est fille du soleil. La demeure de la déesse est une grotte profonde. Des loups, des oui's, des lions sontlej gardiens de la grotte. Le ci'i des bêtes sauvages effraie les matelots et les paysans. De nombreuses nymphes sont les seri vantes de la déesse. Elles cueillent dans les prairies et dans le forêts des herbes variées. Circé prépare ainsi de funestes poisons
Les mots en italique sont les six termes inconnus qu devront être indiqués à la classe de préparation. Les autres ont été supprimés en vertu des principes qui se dégagent de plus en plus de nos observations : I
1. Z'exercice écrit est un exercice de contrôle plus encore que d'acquisition; il permet de repasser les choses déjà apprises beaucoup plus que d'en apprendre de nouvelles; il exerce V attention, le jugement, la réflexion; il ne sert pas à enregistrer les connaissances positives.
2. C'est sur Z'exercice oral, sur la confection des cahiers de vocabulaire et du tableau de syntaxe, sur la récitation assidue, continuelle, des mots et des exemples quil faut compter exclusivement pour avancer peu à peu dans la connaissance de la langue.
L'erreur aujourd'hui répandue est de confondre les deux choses, de vouloir que le thème et la version soient à la fois des exercices d'acquisition et des exercices de contrôle... On vante la « lutte avec le texte », la fameuse « gymnastique » dont nous avons encore les oreilles rebattues. Pauvres enfants! Dans cette lutte trop inégale, ils n'exercent guère que leurs doigts tachés d'encre à feuilleter l'affreux dictionnaire ! A chaque instant, presque devant chaque mot, ils ont la sensation d'un arrêt qui brise leur élan. Au lieu d'appliquer des choses déjà sues et de se dire avec satisfaction : « C'est vraiment très agréable de s'exprimer en latin... et de faire son thème en vingt minutes ! » le petit élève (il a dix ou onze ans !) se répète avec chagrin : « Bon! encore un mot que j'ignore! Encore un mot à chercher! Ça ne sera donc jamais fini! Voilà plus d'une heure que je travaille!... » Et il se répète ces choses, on l'a vu, quarante fois par devoir. On avouera qu'il lui faudrait une fameuse dose de courage et d'optimisme pour ne pas tomber bien vite... dans l'état où nous le voyons.
— Ce n'est pas tout! et le devoir écrit, ainsi détourné de son but, a bien d'autres méfaits encore sur la conscience! Revenez auprès de votre enfant, pendant qu'il est attelé à ce travail ingrat. 11 trouve un complément du nom, « (les présents) du printemps », par exemple; il se dit : « du printemps », c'est le génitif... S'il savait le mot, il n'aurait qu'une chose à découvrir, la forme du génitif, et la trouverait naturellement dans la 3" déclinaison... Mais juste à ce moment il doit tout quitter, feuilleter un gros livre, se débrouiller dans Tordre alphabétique... « Si bien, me disait mon collègue, que j'ai vu souvent, en leçon, l'enfant, après ce voyage de circumnavigation, s'écrier naïvement : Mais qu'est-ce que nous cherchions? »
— Quel jugement pourrait être plus sévère que cet aveu? Et quelle lumière jetée sur la voie funeste où la routine nous enlise !
En vertu des mêmes principes, nous arrêtâmes notre choix sur un exercice de version, également tiré du recueil^
BEZARD, Latin, 4
5o l'enseignement élémentaire
mais également simplifié... Et nous prîmes rendez-vous pour le mercredi i5 janvier. Ce jour-là, nous nous trouvâmes à deux heures « sur le terrain », en présence de vingtcinq frimousses éveillées... L'expérience commençait!