L'ardente sympatliie des populations italiennes
— Et hercule, et, en vérité... C'était vrai, reprend Tite- Live! Et il le prouve, il le démontre, il le décrit, comme i sait décrire. Ah, le grand maître! Il annonce d'abord, ei trois mots, toute sa narration. Annoncez, T. !
Une narration annoncée en trois mots.
T. — Et, en vérité, — c'est au milieu de muraille,
vivantes, — entre deux rangs d'hommes et de femmej'
— accourus de toutes parts de la campagne, — qu'iî allaient'
L'ordre du latin!
— Maladroit! Gardez donc Tordre du latin. 'Vous détru sez tout l'effet. Il y a une gradation savante, et comble naturelle, pourtant... Observez-la... Réservez ibant poi la fin.
T. — de la campagne, — au milieu des vœux et d' , prières, — au milieu des applaudissements, — que colonne s'avançait. —
Un mot difficile.
— Bien réparé. Il me reste cependant un regret, s y • j effusi. Il y a dans ce mot deux idées : ex signifie : venu d n
I. Et, hercule, — per omnia instrncta — ordinibus virorum mal- a rumque — effusorum undique ex agris — inter rota ac preces *-'i laudes — ibant
LA nHETORIQUE DE TITE-LIVE 2O7
ît fusils : se répandant. Nous ne pouvons mettre qu'un net, un mot un peu faible : accouru. Le traducteur a de ;es déboires. — En revanche, vous pouvez trouver pour >ota une expression plus claire. Spécifiez bien que ces ?œux ne s'adressent pas aux hommes. Vous avez d'une )art : vota ac preces ; d'autre part : et laudes... la part des lieux, la part des hommes. Marquez cette nuance. T. — Au milieu des vœux et des prières aux dieux...
— C'est plus exact... Dans quel ordre ces trois idées ;ont-elles être développées par la suite?
T. — Dans Tordre inverse : laudes, d'abord : puis vota ; )uis preces.
Le rôle de l'analyse.
' — Autant de mots, autant de faits que le narrateur va |ous mettre sous les yeux, en détail. Comment appelle-t-on [6 procédé, qui consiste à décomposer une idée, à en énuliérer les différentes parties?
[Silence.] l — Vous connaissez le mot! C'est un mot scientifique, un
lOt que la chimie emploie pour la décomposition des coi"ps, }3 l'eau par exemple...
Plusieurs. — L'analyse!
— 'Avà — Xuetv, vous diront nos hellénistes. Eh bien! lalysez-nous d'abord le mot laudes. Mettez sous ce mot s choses, les choses très vivantes qu'il évoque dans la émoire des soldats.
T. — On les appelait les soutiens *...
Un mot qui fait image.
— Mieux encore! Une image, l'image primitive! Sedere, se. Qui est assis devant, qui se met devant, pour prôner... comme un rempart!
T. — On les appelait les remparts de l'Etat, — les ven-
. Appellabant illos praesidia rei publicse — vindices urbis Romanae • periique; — in armis dextrisque illorum — salutem suam libero- ■ nque — esse repositam.
ao8 LES HUMANITÉS LATINES
geurs de Rome et de son empire ; — c'est sur leurs arme c'est sur la force de leurs bras, — que reposaient leur salutl et leur liberté, le salut et la liberté de leurs enfants. —
Les mystères de l'adjectif possessif.
— Tous ces leurs sont bien confus ! La langue latine a plus de mots que la nôtre pour indiquer le possessif; elle distingue illorum armis de siiam salutem. Il faut absolu-j ment qu'en français nous ajoutions un mot après armis et un autre après salus... Lesquels?.,.
« C'est sur les armes des soldats, c'est sur la force de leurs bras que reposent le salut et la liberté... de qui? G. — Des populations!
— Ce sera bien lourd... Le véritable équivalent français est tout simplement une autre tournure...
Plusieurs. — Le style direct!
Mots latins, sentiment moderne.
— Le style que vous emploieriez vous-mêmes... que dis je? le style que nous employons tous en pareil cas. L moyen de trouver l'équivalent véritable est de nous placer aujourd'hui, dans la même situation, c'est-à-dire en pré sence de nos propres soldats. Pour mon compte, il n m'arrive guère de faire, avec la foule, le geste qui lui es devenu comme instinctif depuis dix ans et de saluer le dn peau d'un de nos régiments sans me redire les mots étei nels de Tite-Live : « C'est sur ces hommes disciplinés, leur force et leur grandeur d'âme que reposent notre s et notre liberté à tous, à nous et à nos enfants. Proté^ les, ô mon Dieu!... » Voilà comment mon émotion persoi nelle m'amène à penser en français ce que notre texte d en latin, en beau latin :
« C'est sur vos armes, criait-on, c'est sur la force de v< bras que reposent notre salut et notre liberté, le salut et liberté de nos enfants ! »
Et voilà comment, enfin, la vraie manière de parler au légion romaine est de songer un instant au « régiment qi passe » !
L'analyse des mots preces et vota.
— Au tour des dieux, maintenant. A vous, G., les preces.
G. — On priait tous les dieux et toutes les déesses — de favoriser leur voyage...
— Faustum, f avère... Bien étudié.
G. — De seconder leurs armes, — de leur donner enfin une prompte victoire! —
— Voyez en quoi consiste l'analyse d'une idée. Ge n'est pas du délayage, mais bien l'expression naturelle de la prière, la répétition, l'insistance de celui qui veut obtenir, et forcer, pour ainsi dire, la volonté divine... La litanie est une forme de la Xitr,. Et voici maintenant, après ces mots humains qui sont encore les nôtres, les vieux mots disparus, les mots italiotes chargés de traditions, les formules mêmes des rituels à l'abri desquelles se met la pauvre humanité tremblante. Ge sont les vota, les vœux, par lesquels on promet tout ce qu'on peut promettre, on promet, au besoin sa fortune entière, ou son royaume, comme Richard III, trop heureux d'être condamné à tenir parole, si l'on échappe à la mort, damnari votorum...
— Puissent les dieux, disaient-ils, exiger de nous notre dette — en exauçant les vœux que nous formons pour vous ! — Puissions-nous là, dans quelques jours, — après vous avoir salués ainsi tout inquiets, — revenir au-devant de vous fêter votre triomphe ^ !