PRÉFACE
toujours renouvelé, et il faut surtout ne se soucier de la forme et du décor que dans l'individualité de l'objet, et non dans sa possibilité de servir de modèle. Le modèle, c'est la nature, c'est la pensée, c'est le génie, c'est la vie qui le fournit : il doit rester réalisable; lorsqu'il est réalisé, l'œuvre qui en procède n'est qu'une copie ou une contrefaçon.
Pour arriver à cette indépendance absolue dans l'invention, la connaissance approfondie de toutes les formes créées par le passé est indispensable. Le progrès n'est fait que de la somme des éducations accumulées, et l'ouvrier bien doué qui veut créer sûrement, doit se nourrir l'esprit de connaissances solides qui ne gêneront nullement son inspiration, mais seront pour son effort mieux qu'une garantie de succès, une garantie de conscience. Et là, encore, notre publication a sa mission tracée.
Enfin, s'il nous est permis de dire tout ce que nous avons vu dans la tâche que nous nous sommes imposée, nous avons pensé qu'en mettant dans les mains du public un instrument qui lui rendît facile l'étude de l'art décoratif, nous accomplissions un devoir social, parce que l'évolution de l'art décoratif est intimement liée h l'évolution sociale.
Dans une démocratie comme la nôtre, la connaissance de l'art n'appartient plus à une élite, ou du moins, si l'élite existe encore, elle est constituée d'éléments empruntés à tous les degrés de l'échelle sociale et réunis par la seule puissance de l'émotion artistique.
L'émotion artistique, c'est l'émotion sociale provoquée par l'artiste, en groupant autour de son œuvre la sympathie de tous, qui ne se connaissent pas et vibrent à l'unisson de son inspiration. Le progrès d'une civilisation agit impérieusement, c'est incontestable, sur l'évolution de l'art; mais l'art aussi remplit une mission considérable dans la pénétrabilité croissante des consciences, qui marque chaque progrès de la civilisation.
« Le but le plus haut de l'art, a dit mon regretté maître, le grand philosophe Guyau, est de produire une richesse artistique d'un caractère social. « L'émotion artistique est donc d'essence éminemment sociale; elle agrandit la vie individuelle et la fait se confondre avec la vie universelle, et
c'est la gloire éternelle de notre pays d'aider toujours à celte confusion, parce qu'il conserve, en dépit des secousses politiques et des orages menaçants de l'émancipation humaine, la source jamais tarie de l'inspiration et du génie.
Je m'en voudrais de ne pas remercier, à cette place, les collectionneurs qui sont venus à nous avec des documents si précieux, et surtout mon éditeur et ami, un des experts les mieux renseignés, un des connaisseurs les plus délicats d'aujourd'hui, dont la' collaboration de tous les instants m'a été d'un concours si utile ; ce m'est un devoir particulièrement agréable de rendre, à l'occasion de notre livre, un hommage public à son savoir inépuisable et à sa conscience qui ne sait pas fléchir.