‹ Comment discerner les styles du VIIIe au XIXe siècleChapitre 32 sur 84 · CHAPITRE V La Renaissance · texte numérisé non relu

CHAPITRE V La Renaissance

Des conditions nécessaires à son évolution. Sa définition.

Beaucoup de gens, pour qualifier cerlains monumenls, certains meubles, certains objets à expression décorative, disent : style Renaissance. Or la Renaissance n'est pas un style, c'est une époque, et si l'on veut comprendre les différentes modifications du goût qui se sont succédé pendant les cent cinquante-six années que dura cette époque, c'est surtout l'esprit de cette époque qu'il faut pénétrer.

Au point de vue de la production, la Renaissance favorisa l'individualisme, et si les artistes purent grandir individuellement, c'est que, ainsi que l'a judicieusement fait remarquer M. Gustave Larroumet dans une de ses claires études, c'est que l'état social permettait pour eux cette évolution de leur tempérament. Il y avait la Cour, avec ses encouragements spéciaux ; il y avait la noblesse, susceptible, surtout dans les provinces, d'un éclat manifesté par un goût particulier; et il y avait la bourgeoisie, liche souvent, et disposée à des sacrifices d'argent pour la satisfaction de son bien-être ou le simple agrément de son orgueil. Et les générations se succédaient dans des intérieurs, empruntant aux nécessités de l'existence, aux nécessités également d'une représentation réglée par la situation sociale, une formule d'art décoratif où se réfléchissait, comme en un miroir, le caractère de chaque époque.

L'architecture eut un caractère exclusivement laïque et civil ; elle secoua la

tradition religieuse pour ne s'occuper que de satisfaire à des besiins de bienêlre matériel, qui répondaient aux habitudes d'opulence rapportées d'Italie*. Comme la royauté gouvernait, la noblesse eut des loisirs et les employa à l'essor de ses aspirations nouvelles. On ne pouvait se départir encore complètement d'un art existant depuis des siècles, et profondément enraciné dans l'opinion, mais les individus y mêlaient avec audace les docti'ines récentes, et le mélange créait des caractères particuliers, susceptibles d'établir un style.

D'autre part, la concurrence, et le besoin de se défendre aussi bien contre les influences venues du dehors et trouvant un terrain bien préparé pour s'implanter, que contre la ténacité et l'activité des esprits

assoiffés d'invention, obligeaient les corporations et les confréries, débordées et occupées, à consentir des concessions et même à se multiplier; enfin le grand mouvement de la pensée prête à s'émanciper, la poussée philosophique qui avait fait surgir Luther et tendait au développement de la raison individuelle contre la discipline des superstitions, avait tourné les regards vers l'antiquité, dont la découverte bientôt vulgarisée de la typographie avait répandu les écrits.

Des écrits, l'admiration, entretenue par de fréquents voyages en Italie, dépôt sacré des traditions antiques, passa aux monuments, et le sens de la Renaissance, au moins dans ses premières manifestations, fut donc à'imiter, sens étroit, sens qui eût pu être funeste, s'il ne s'était pas développé après une époque de création comme l'époque ogivale, et en un temps oià l'individualisme trouvait à s'affirmer.

Qu'est-ce donc que la Renaissance? La définition en est difficile : combien l'ont tentée, qui n'ont pas su en dégager le caractère propre, en fournir la formule définitive? M. Eugène Miintz nous semble le mieux inspiré de tous ceux qui ont écrit sur cette époque, encore que son admiration soit parfois

Fig. iU.

ARMURE TIRÉE DES (( HEURES(( d'aHNE de BRETAGNE

* Les armures elles-mêmes n'échappèrent pas à cette soif de luxe, et au lieu du métal poli et luisant des âges précédents, on eut des armures ciselées et dorées, comme celle que reproduit la figure 144. Cette armure est celle dont est revêtu l'archange Michel, dans la 20° miniature du livre d'Heures d'Anne de Bretagne. Dans les tapisseries qui représentent l'entrée triomphale de CharlesVlII et de Louis XII à Milan, les deux princes sont toujours parés d'armures pareilles, durées.

LA RENAISSANCE

absolue. Il a du moins le mérite d'avoir établi que la Renaissance était nécessaire. « Ce qu'il importe de retenir, écrit-il, et ce que l'on ne saurait proclamer assez haut, c'est qu'un style étant parvenu au terme de son évolution, toute réaction, quelle qu'elle soit, est préférable à la stagnation, si ce n'est pour le salut de l'art, du moins pour la dignité de l'artiste. » Après cette déclaration, nous n'éprouvons aucune gène à accepter la définition que le savant esthète donne du mot Renaissance : « Il signifie, écrit-il au premier feuillet de son œuvre, ce rajeunissement de l'esprit humain, cet affranchissement de la pensée, cet essor des sciences et ce raffinement de la civilisation, cette poursuite de la distinction et de la beauté, qui se sont affii-més en Italie vers le xv' siècle, sous l'influence des leçons de l'antiquité. »

Genèse et Origines.

A. LA NÉCESSITÉ d'uNE PÉRIODE DE TRANSITION

En France, ce n'est que vers la fin du xv" siècle que la révolution commença de s'indiquer. Sous Louis XII, les doctrines nouvelles prirent un tel développement que leur triomphe fut désormais assuré. Un des plus chauds partisans avait été le cardinal d'Amboise, qui se mit à la tête du mouvement et attira en France les artistes italiens, tels que Giovanni Giocondo, qui construisit pour lui le château de Gaillon [fig. 146), où il unit très habilement la dernière formule de l'art ogival à la formule nouvelle. Ainsi l'antiquité n'y est évoquée que par les ornements en bas-relief des pilastres, la corniche et le plein cintre des arcades, tandis que l'art ogival s'y défend avec le plan môme des pilastres, la disposition des colonnettes, la retombée des arcades, la clef du milieu

et les clochetons élevés entre les arcades. Mais, il est évident qu'un art, qui a poussé de si profondes racines dans le sol national, ne peut pas, du jour au lendemain, reculer devant une inspiration étrangère : il faut le temps à la formule nouvelle de se refaire une genèse dans le climat qui n'est pas son climat d'origine; il faut le temps que le génie de la

Fig. 148. — FAÇADE DU CHATEAU DE GAILI.ON

nation se soit assez pénétré des doctrines importées, pour qu'il les fasse siennes à son tour; et par ce que longtemps encore, après Louis XII, l'art décoratif aura de flagrants ressouvenirs des traditions ogivales, il ne faut pas conclure que la Renaissance se manifesta chez nous plus tard que nous ne l'avons indiqué. Nous verrons même cette chose étrange, que les deux écoles unies, et se faisant des concessions, surent créer des œuvres où la fermeté le dispute à l'élégance.

B. LES ORDRES DANS l'aRT ANTIQUE

Mais, avant d'aller plus loin dans l'étude des caractères oij s'affirme la Renaissance, avant de montrer à l'aide de documents en quoi consiste le

LA RENAISSANCE

retour à l'antiquité, il n'est peut-être pas inutile de rappeler en quelques lignes quels furent, sinon les styles, du moins les ordres de l'art antique. Les Romains, empruntant leurs slyles de l'art grec, mirent en usage

Fig. 147. Fig. 148. Fig. 149. Hg. 150. Fig. loi.

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