‹ Comment discerner les styles du VIIIe au XIXe siècleChapitre 45 sur 84 · S8 ' COMMENT DISCERNER LES STYLES · texte numérisé non relu

S8 ' COMMENT DISCERNER LES STYLES

avoir poussé à ce mouvement d'offensive contre les débordements d'une réaction qui inquiétait sa raison et son goût, cl il y fut aidé par les circonstances autant que par l'effort de l'archéologie dont les problèmes étaient posés et discutés par le comte de Caylus et Winckelmann, par la haute sagesse de l'esthétique dont Lessing avait donné le catéchisme dans les pages commentées du Laocoon.

D'autre part, on commençait à fouiller les ruines de Pompéi et d'Hcrculanum, et ce qui avait été mis à découvert, les révélations sur l'art intime de l'antiquité qui en étaient résultées, avaient éveillé une telle curiosité, que

la mode de les imiter s'était rapidement imposée aux appétits inconstants et toujours insatisfaits de l'actualité.

D'ailleurs, si l'on veut être éclairé sur l'état d'esprit où l'on se trouvait à cette époque, pour accueillir les doctrines de l'archéologie, alors à l'ordre du jour, dans les entons où les vieilles précieuses achevaient de mourir en philosophant, autant que dans les académies où de jeunes philosophes s'essayaient à vivre, il faut lire de près les écrits laissés par tous ceux qui, avec Caylus, agitaient en Europe le mystère des ruines. Il faut lire Falconet, batailleur etérudit; il faut lire l'Œuvre de « métaphysicien » et d'esthète d'Antoine-Raphaël Mengs, premier peintre du roi d'Espagne; nous y trouvons toute la critique du style rocaille, et toute l'aspiration vers le style nouveau, dans un curieux passage sur la diflérence entre le beau et le gracieux. Voici ce passage, traduit du texte italien :

« Quand on dit qu'une chose nous plaît davantage qu'une autre, on

ÉPOQUE DE LOUIS XVI

ifesl pas tenu de rendre compte de cette préférence; mais lorsqu'on avance que tel objet est plus beau que tel autre, il faut pouvoir en déduire la raison. 11 y a des personnes qui aiment mieux les vers de Lucain que ceux de Virgile; cela ne les rend que ridicules : mais si l'on prétendait en conclure que les vers de la Phanale sont plus beaux que ceux de VEnéide, il taudrait pouvoir le prouver. Un voit tous les jours des personnes qu'une couleur ilatte plus ([u'une autre, sans qu'on puisse leur disputer ce goût ; mais si l'on poussait cette affection jusqu'à soutenir que le vert est plus beau (jue le bleu, on passerait pour un aveugle, à moins qu'on n'en démontrât la

cause Cela nous prouve

que pour avoir une notion exacte de la beauté, et pour pouvoir en juger, il est nécessaire d'avoir des sens exercés et un jugement sain; tandis que les sens seuls suffisent pour nous bien déterminer dans le goût.

Le goût de l'un ne doii pas décider du goût des autres; cependant, il y a des goûts qui sont bons ^.

" ■* . Flg. 204. — VASE EN .lASPE VEUT. MONTE EN DT.OXZE DOUiS

et d'autres qui sont mauvais, ridicules, grossiers. iSos mœurs et notre ignorance même ne nous permettent pas de nous représenter l'enthousiasme avec lequel les Grecs se laissaient transporter par la beauté, dont ils avaient conçu une si haute idée, qu'ils la regardaient comme divine : aussi y sacriliaient-ils tout dans les ouvrages de l'art; et, dans l'expression même des plus fortes passions, ils avaient soin qu'elle n'altérât point les formes heureuses de la belle nature. »

La plupart des personnages qui étaient en situation d'exercer uno influence ou même une pression sur le goût public pensaient de même, et l'on vit alors, sous le calcul des proportions, les meubles construits comme des portiques, et soutenus sur des pieds en forme de colonnes aux lignes amaigries, aux apparences grêles, sans qu'ils fussent néanmoins dépourvus d'une certaine élégance. Ce qu'il faut louer sans restriction dans le style du règne de Louis XVI, c'est l'extrême habileté des décorateurs dans l'exécution

parachevée des ornements : rien de plus agréable que les bronzes ciselés par Goulhière; rien de plus joli que ces bijoux, bonbonnières, étuis, boîtiers de montres, châtelaines, où les artistes, avec un luxe inaccoutumé, mêlaient la ciselure à l'émail, aux diamants et autres pierres précieuses, et parfois enchâssaient, dans ces cadres d'une richesse inouïe, des miniatures qui semblent presque se hausser au grand art. Les étoffes ne sont pas moins belles : les fabriques lyonnaises y sèment des printemps fleuris dont l'éclat joue sur les tons des tissus souples : nous en admirons aujourd'hui les reflets éteinis et les tendresses vagues.

Sur les panneaux, les peintures emplissent souvent les vides laissés par les sculpteurs, et la réminiscence antique s'y épelle en de sentimentales inventions, d'une originalité surtout torturée et filandreuse.

Mais dans ce que ce style a de bon, de verve, d'esprit délicat, ne peut-on pas voir l'héritage laissé par l'art Pompadour, qui, avec des modifications de symétrie, était demeuré vivant, en dépit de l'humeur critique des philosophes moralisants et des archéologues pleins d'une ardeur nouvelle!

Fig. 205. — EXEMPLE DE DÉCORATIO.N LOUIS SVI.

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