‹ Comment discerner les styles du VIIIe au XIXe siècleChapitre 5 sur 84 · DÉFINITION ET CONSTITUTION · texte numérisé non relu

DÉFINITION ET CONSTITUTION

spécialité. On ne peut dire si l'édifice a été élevé pour le décor dont on l'enrichit, ou si le décor n'est qu'accessoire dans le plan primitif de l'édifice; tout se tient, tout participe à la réalisation parfaite d'une même inspiration, d'un même effort, cent fois multiplié par une habitude de discipline oii l'individualisme disparaît nécessairement.

En ces temps lointains, l'artiste ne se préoccupe pas de créer un morceau, en se disant que ce morceau isolé peut suffire à fonder sa renommée; le peintre voit les surfaces qu'il doit décorer; le céramiste et l'orfèvre songent au buffet d'apparat auquel sont destinés spécialement son plat creux et son aiguière; le huchier qui sculpte les panneaux d'un banc à coffre, et le chapiteau d'une cathèdre, ne demande qu'à être apprécié dans le décor de la pièce où iront ses meubles, sans qu'on s'arrête au détail même de ses meubles.

Mais en ces époques lointaines, l'apprentissage est long : il a sa sanction et ses prérogatives dans l'attribution de la maîtrise, qui ne s'obtient qu'avec une œuvre parfaite. La corporation, dans chaque coips de mélier, a la sauvegarde et la dignité du travail. Et lorsque nous feuilletons les livres de métiers et les recueils de lettres patentes d'autrefois, nous nous apercevons qu'on savait triompher des concurrences étrangères ; qu'on savait repousser les influences qui eussent semblé déloyales; et l'on se demande vraiment si les entraves professionnelles que nous repousserions aujourd'hui au nom de cette fameuse liberté, connue plus par son titre que par ses effets, l'on se demande si ces entraves n'étaient pas indispensables pour la défense morale de l'ouvrier et pour le respect de son œuvre.

Les individus s'effacent, je le répète; mais il semble qu'une seule personnalité a veillé à l'art de tout le moyen âge. L'artiste anonyme apporte son invention dans un ensemble dont il respecte l'ordre déterminé. Son caprice, sur le clavier où d'autres ont joué avant lui, s'exerce à des thèmes variés; c'est un champ d'une immense diversité, où l'imagination peut se donner libre cours; mais le champ a des limites cependant, et l'imagination doit quand même y demeurer enfermée. De là, dans toutes les œuvres d'une même époque, une réflexion qui surgit en notre esprit de l'examen d'ensemble, une constatation générale qui embrasse tout un cycle d'objets dans une période fixe, une loi dominante qui apparaît nettement à distance comme l'élément de conservation de tous les caractères : c'est cela qui constitue le slyle. Plus tard, l'artiste veut que son nom demeure attaché à son œuvre; il considère son art en sa fonction isolée, en dehors du rôle qui lui est dévolu dans l'organisme complet qui s'appelle l'Art tout coutt. En un mot, il s'individualise, et comme l'exemple qu'il donne est rapidement suivi, il se

forme de suite deux classes d'artisles ; ceux qui font de l'art de morceau, de l'art pur, sans pensée objective de destination, et ceux pour qui l'art n'est plus qu'un métier, et la chose décorative qu'un moyen d'industrie. Par là s'explique la sorte d'hiérarchie qui s'intalle dans les arts, dès le début de la Renaissance, et qui ira s'imposant de plus en plus pendant deux siècles et demi, accentuant, non sans une apparente raison, la fierté des purs esthètes, et leur dédain pour les praticiens du décor.

Ceux-ci, en effet, sollicités à une production qui ne se traduit pour eux, quant à leur habileté de main-d'œuvre, que par le chiffre plus ou moins fort de l'échange, sans la plus petite parcelle de gloire, ne se donnent plus la peine d'innover, en suivant une voie d'inspiration de race, une voie de tradition nationale. Obéissant à toutes les fluctuations de la mode, sans souci de ce que la mode peut avoir de mauvais ou de bon, ils accueillent toutes les mfluences, d'où qu'elles viennent, suppriment tout effort d'invention et se contentent de faire ce qu'ils appellent d'un mot : l'art appliqué à l'industrie.

Heureusement que, pour arrêter le mouvement rapide de décadence, il se trouve de temps en temps un Bernard Palissy, un Benvenuto Cellini, un Du Cerceau, un Marot, un Berain, un Boulle et, plus lard, un Meissonnier, un Germain, pour créer, par le dessin ou par l'objet, des chefs-d'œuvre qui serviront de modèle, et fourniront matière à l'imitation — j'allais dire à la contrefaçon. Ces hommes-là, ces maîtres dont le génie atteint une incomparable splendeur, exercent sur leur temps une impression irrésistible : ils sont le point de départ d'une impulsion nouvelle donnée à l'art appliqué.

Pendant longtemps, on les retrouve ; on retrouve les principes par eux énoncés dans toute la production d'une époque : et l'habitude de cette évocation d'une manière, habitude dont on peut marquer le commencement et la déchéance, cela encore constitue le style.

Fig. 3. — CASSONE ITALIEN (Renaissance),

Fig. 4. — PANNEAU EN SATIN CRÈJiE (Renaissance.) (Travail Florentin.)

Page 1