I. Discours prononcé à Paris, le 14 mars
doute était permis sur la Hongrie. Encore une illusion perdue.
J'ai assisté par devoir professionnel à la réception, en l'Hôtel de Ville de Paris, des Hongrois venus pour visiter l'Exposition de 1889 ; étaient nombreux, hommes et femmes, et conduits par un de leurs députés, Helfy. Le président du conseil municipal, Chautemps, sortit ce jour-là, en leur honneur, les fleurs et le miel de son éloquence : il les prit littéralement pour des germanophobes, — Kossuth par-ci, Kossuth par-là; — à quoi ils répondaient par des Eljen! à faire craquer les voûtes... On aurait pu croire qu'en rentrant à Budapest et à Szegedin, cette caravane de farceurs y proclamerait la République, ou trompetterait la courtoisie française. Va-t'en voir s'ils viennent, Jean ; va-t'en voir s'ils viennent. La France était bien le cadet de leurs soucis : le petit-fils du premier Wilhelm les hypnotisait déjà...
Evidemment, en se ruant sur la petite Serbie à la suite d'un ultimatum qu'eussent dédaigneusement repoussé des Aztèques et des Caraïbes, François-Joseph épousait à fond la pensée de Guillaume IL On en connaît les suites. Vienne a fait risette à Berlin sur le terrain de l'infamie ; Schœbrunn nous a certifié qu'il était bien bâti du même style que Potsdam ; François le coinche ^ a emboîté le pas à Frédéric aux belles-mœurs. L'Autriche -Hongrie s'est consciencieusement
I. Stendhal, Lettres intimes. Voir celles datées de novembre 1809.
embourbée dans le crime. Elle excellait déjà en l'art de se débarrasser des gêneurs politiques et de torturer les patriotes revendiquant leur patrie volée et incorporée à ce manteau d'arlequin géographique. Les chaînes des cachots du Spielberg retentissent encore à nos oreilles ; et la corde des potences polonaises, bosniaques, italiennes, tchèques et dalmates n'est pas tout à fait usée. Berchtold avait à Budapest trois parfaits compères, les comtes Tisza, Andrassy et Saephen-Bethléem. Mais les crimes commis en Pologne, en Serbie, en Roumanie nous ont seuls donné la mesure de la férocité autrichienne. L'Europe sait maintenant dans quel missel la catholique cour de Vienne lit ses prières. Derrière les soutaches et les brandebourgs de ces officiers pommadés, astiqués, à taille de guêpe, se cachaient des cœurs de bandits.
François-Joseph, promis au bourreau, décoré ou non par lui, n'en est pas moins mort dans son lit, — irréparable erreur, contradiction de la Providence! L'oreiller du juste, du « bon bourgeois », à un tel scélérat, mauvais roi, mauvais homme, mauvais époux, mauvais père et, de plus, assassin sacré et couronné de ses sujets et de ceux qui ne l'étaient point, quel argument contre l'infaillibilité de la justice divine! Espérons que celle des Alliés, quoique habitant des régions moins éthérées, ne manquera pas son héritier Charles P^, tout au moins pour un temps de galères. Les archiducs assassins et pillards, les généraux escroqueurs de vivres et d'argent, les officiers fusilleurs de paysans et mutilateurs
de femmes sauront aussi quel salaire leur revient de droit à titre de dividende.
M. le professeur Reiss, de l'université de Lausanne, après sa visite aux territoires serbes envahis, a informé le monde que (( la mutilation était une des pratiques courantes des massacreurs de l'armée austro-hongroise M). En effet, les Horchstein, les Chrenzer, les Arz, les Weber von Webenau, les ZoUern peuvent s'ériger un piédestal d'horreurs au même titre que les Bissing, Biilow et Manteuffel. Le képi de toile cirée s'égale au casque en paratonnerre. L'allié, le brillant second, déjà souffleté sur la joue droite à Sadowa par le grand'père, a tendu la gauche au petit-fils... Guillaume II, servi à souhait par François-Joseph, a trinqué avec Charles P"" à la réussite de l'affaire. La fête de boue et de sang est complète. Malheureusement pour les convives, quelqu'un l'a troublée, cette fête. Comme le rat de ville et le rat des champs, son invité, les deux empereurs de maison centrale ont entendu du bruit à la porte de la salle aux toasts. Nous avons, nous aussi, de l'artillerie lourde; et nos poilus savent s'en servir.
I. Les témoignages de M. Reiss ont été publiés dans le Temps du 22 novembre 19 14.
GUILLAUME II ET SES COMPLICES 8l
Les Crimes bulgares
Ferdinand V n'a pas fait de zèle en matière d'assassinat; il a continué son métier, et c'est tout dire.
J'ai vécu sans emportement, Me laissant aller doucement A la bonne loi naturelle,
avoue un poète. Ferdinand, acteur et maquignon dans le coup monté à Berlin contre la civilisation et la liberté du monde, était prêt à trahir la France, patrie de sa mère, et la Russie, protectrice et tutrice des peuples balkaniques, en particulier de la Bulgarie. Le crime l'attirait, le fascinait. Quand on a eu pour premier ministre un Stambouloff, on en garde toujours l'âme et les mains éclaboussées ; et l'on fait signe d'opérer à Jekow et Bojadjeff, ces excellents manieurs de couteaux.
Ferdinand entre dans l'histoire en s'appuyant sur le fantoche Radoslavoff. C'est le châtiment des natures perverties, obscurs mortels ou huppés monarques, de n'avoir point, aux instants sombres, aux carrefours de l'histoire, un sincère conseiller pour les retenir à temps sur la pente fatale. On était parti pour donner un successeur à Charlemagne, à Barberousse, et l'on se retrouve simplement Jocrisse, flanqué à droite d'un
Bethmann, cette honte, et à gauche d'un Jagow, pour ne pas dire d'un idiot, avec, dans le dos, un égout nommé Eulenburg... Ferdinand n'a qu'un RadoslavofF pour tout potage. Maigre régal. Guillaume a le menu complet, y compris les huîtres.
Le Bulgare, — aliàs le Bougre, — ce résidu, ce métis des races balkaniques, est brigand par définition. A de certains jours, le vol de moutons s'impose; à défaut, il prend le Serbe et le Grec pour têtes de Turc. Tout comme son suzerain de la Sprée, le Cobourg-Gotha n'avait qu'un doigt à montrer, un ordre à donner, pour mettre fin aux sanglants exploits de ses hordes. 11 s'est bien gardé d'en rien faire, ayant des jetons de présence à toucher, — encaissement qui devient de plus en plus problématique. Aurai-je la Macédoine ou vingt ans de bagne à tirer? Terrible dilemme, auquel la rénovation militaire et politique de la Russie, conduite par les vibrants hommes de la Douma, — plus sensibles que Nicolas II à l'ingratitude de Ferdinand, — va fournir une terrible réponse.
Un des premiers actes du cabinet Lvof-Milioukof, issu de la révolution russe des 9-1 7 mars dernier, fut de proclamer la guerre à outrance contre l'Allemagne et ses alliés. Ferdinand, naturellement visé par ce patriotique programme, semble assez disposé à quitter la scène. Trop tard!
Compagnons de carcan et de honte, mangeant tous deux le foin du râtelier tudesque, le Bulgare et le Turc ont ameuté contre eux le
monde par leur sanguinaire périple en Serbie, en Valachie et dans la Dobroudja. Glissons sur les horreurs de cette ignoble collaboration. Retenons, comme l'un des traits distinctifs du (( tsar des Bulgares », le culte de la trahison et de l'ingratitude, qui l'ont mis, ainsi que ses trois associés, au ban de la civilisation de l'Occident. Au contact de ses frères de boulet, ce Saxe- Cobourg, mâtiné d'Orléans-Bourbon, est devenu lâche. De même que le kronprinz boche se couche à plat sous son auto quand bruit dans l'air l'avion de Guynemer, Ferdinand visite les caves de son konack en analogue circonstance. Grand exemple de combien le crime précipite le déclin et l'avilissement des imbéciles solennels.
Les Crimes ottomans
La barbarie du Turc, classique, légendaire, contée au coin du feu en tous pays, s'est décorée d'un semblant d'appareil scientifique. Les cuistres de Berlin, peut-être aussi les inconscients de Vienne, lui ont mis en mains l'aéronef incendiaire, la balle dum-dum et la nappe de gaz asphyxiants. Engins abominables, qui ont un peu déconcerté l'Ottoman, au début.
(( L'homme malade » excellait plutôt dans l'art de violer sa propre neutralité, en donnant asile aux Goeben et autres TBreslau pourchassés par
l'escadre britannique ^ Mais il avait conservé son yatagan et ses fines lames de Damas, les mêmes dont se servait Mahomet II, entrant dans Constantinople, pour faire voler en l'air les têtes des giaours. Le Turc, cet assassin-né, a été lui-même^ dans les Balkans. Le viol, le meurtre en masse, les seins coupés, les chrétiennes et les orthodoxes vendues à l'encan comme bétail, — ce sont là jeux de sultan. En l'espèce, Mourad V s'augmentait d'un Enver pacha, même loque humaine.
Mais, en Arménie, en Syrie, en Mésopotamie, aux lieux mêmes où Haroun ar-Raschid et son vizir Giaffar s'essayaient à la sagesse, l'Ottoman a senti passer sur lui le souffle empesté et irrésistible des Liman von Sanders et des von der Goltz, deux cadeaux, deux carnassiers venus de Berlin. La mise en coupe réglée des Arméniens, tous les dix ans, le massacre partiel, ne lui a point suffi cette fois. L'étendard vert des guerres saintes a fait de loin des signes au Dôme teuton. Dryander a transmis un peu de sa canaillerie aux muftis et aux mollahs. Le padischah, (( l'ombre de Dieu, le commandeur des Croyants », ôta des lèvres le chibouck et approuva dans l'ombre... Pour complaire à (( Soultan Guilloum », on a tué à peu près un million d'Arméniens. Le Coran, croyons-le, est pour
I. Les Alliés ont commis la faute, en 1914, de ne pas poursuivre les deux navires boches jusque dans le port de Constantinople. Les Dardanelles n'étaient pas encore défendues, et l'attitude franchement hostile des Jeunes-Turcs autorisait cette poursuite.
peu dans ces monstrueuses hécatombes. C'est la politique du Mittel-Europa qui a dirigé les coups, les sentiments francophiles de ce malheureux peuple étant bien connus.
Djmal pacha, Noureddin pacha et cet Akif bey, qui, comme entrée de jeu, détruit en un jour Hillé, l'ancienne Babylone, — trente mille âmes et vingt mille maisons, — s'étonneront peu du châtiment. Jeune ou vieux, le Turc est fataliste. Le hakhchich^ pot-de-vin national, mène à beaucoup de philosophie. L'Europe, trop longtemps, aura conservé chez elle cette race de massacreurs, ses harems, son calme et son impassibilité dans le crime. Tout comme l'Allemand pétri par la Kultur, le Turc ne comprend rien à notre mentalité et à notre morale. Les Alliés le lui ont enfin dit avec les ménagements voulus parle style diplomatique ^.. Oui, il est, non pas (( décidément », mais depuis toujours, étranger à la civilisation occidentale. Le refouler en Asie, d'où il vient, est chose indispensable à notre sécurité; mais il faut prélever sur lui un certain nombre de criminels de choix, dont nous avons les noms et connaissons les gestes. L'Europe nouvelle exige ces prises de corps, pour son bon renom et sa justice.
Mourad, Enver, Djmal et tutti quanti prendront la tête du convoi. On leur accordera sans disputer l'olive de rigueur, — cette olive qui sert à mieux faire glisser la corde, au dire des rescapés des joies d'Istamboul.