LIVRE QUATRIEME
La Procédure
Nos troupes ont occupé le Luxembourg et peut-être déjà foulé le territoire belge. C'est contre le droit des gens... Nous avons été contraints de passer outre aux protestations fondées du Luxembourg et du gouvernement belge. Nous les dédommagerons du tort que nous leur avons ainsi causé. . .
(Bethmann-Hollweg.)
Droits et Devoirs des Alliés
L'Angleterre a déjà fait un premier pas vers la sanction pénale : Londres a entendu un ofificier de police judiciaire déclarer Guillaume II légalement coupable d'assassinat sur la personne des passagers et marins du Lusitania et sommé de répondre de son crime devant les juges du banc du roi... Alliés, soldats, témoins, légistes, toute la croisade de la Civilisation contre la Barbarie doit aller jusqu'au bout, sans hésiter. Usez de votre droit en accomplissant votre derappelé à Athènes, a immédiatement formé un ministère patriote et pris en mains le ministère de la guerre et la présidence du conseil.
voir. Faites sentir à ces misérables la main de fer du châtiment.
Punis seulement du mépris universel, ils récidiveront demain. Chassés de la vie et du monde civilisés, ils en appelleraient encore à leur infâme Kultur! Mon confrère M. Jean Herbette, qui aime à qualifier les gens selon leur mérite, souhaitait récemment au kaiser (( dix balles dans la peau ». Ce n'est pas un feu de peloton qu'il faut à ce drôle. Le triangle d'acier suffira.
La mise en accusation de cette ignoble association de malfaiteurs est chose faite : les neutres, témoins impartiaux, autant que les Alliés, victimes, s'en sont chargés. Us ont comparu devant les assises du genre humain. Reste à donner aux jugements une forme pratique. La France, l'Angleterre, la Russie, l'Italie, l'Amérique, la Roumanie, la Belgique, la Serbie, le Monténégro, le Portugal, le Japon, ici encore, sont solidaires. Tous les Alliés, dans la mesure de leurs moyens d'information, doivent s'employer à la recherche, à l'identification des criminels et les prendre au collet pour les faire asseoir sur le banc d'infamie. Dès maintenant, chaque gouvernement allié doit constituer un comité, un foyer d'instruction judiciaire, spécialement consacré à la bande tudesque, hongroise, bulgare et turque. Il ne s'agit pas, je le répète, d'instituer des tribunaux d'exception. Les magistrats civils ordinaires ont qualité pour connaître des crimes.
Dès que diplomates, hommes d'Etat, généraux, auront parachevé le traité de paix propre-
ment dit, rectifié les frauduleuses frontières, réduit à néant le côté politique de la ruée boche et fait des réparations morales et matérielles une réalité, il faut bondir sur les coupables, exiger leur prise de corps, la remise de leur personne respectivement à chacun des Etats qui ont subi leurs méfaits. Pas de pitié! Cinglons-les de leurs calomnies; retournons contre eux, nous, les martyrs, les volés, les offensés, les paroles atroces d'un Erzberger : (( La guerre doit être un instrument dur et rude. Elle doit être aussi impitoyable que possible, » sans oublier celles d'un Theobald Ziegler : (( Il nous faut vaincre, coûte que coûte. »
Il ne s'agit pas ici d'oser : il s'agit simplement de vouloir^ d'aller jusqu'au bout dans le châtiment aussi bien que dans les réparations et restitutions.
Les Alliés, juridiquement parlant, sont en présence d'un fait atroce : une race de 70 millions d'hommes a pris les armes sans être provoquée, sans que ses droits, son honneur et sa dignité fussent en jeu, uniquement pour voler, détrousser, anéantir ses voisines. Malheureusement pour l'agresseur, les voisines sont revenues de leur surprise et se sont défendues, aidées d'amies que révoltait cet acte de piraterie. La défense a même été si efficace que les nations alliées sont en état de punir l'assassin.
Vont-elles hésiter? Qui oserait un instant le croire?
Chacun des gouvernements de la Grande Alliance doit charger sans retard un magistrat
du parquet — procureur général ou attorney, grand-juge, etc., qu'aideront des collaborateurs habiles et éclairés, substituts, juges d'instruction, coronerSj préteurs — de constituer aussi promptement que possible les dossiers d'accusation. L'Allemagne a déclaré que ses soldats et sous-officiers sont des esclaves, que l'officier seul — caste privilégiée de l'empire — compte pour quelque chose, peut donner sa parole d'honneur^, commander, revendiquer une responsabilité. C'est pourquoi, à part les cas exceptionnels du fusilier Wenger et du gradé Weill, les dossiers d'accusation ne viseront que des officiers, depuis le second-lieutenant jusqu'à l'empereur.
Pour les civils, la situation n'est plus la même. Ceux-là étaient libres de toute discipline militaire, et s'ils ont fait, de loin, acte de complices et de criminels, — surtout les chimistes et leaders pangermanistes, — tant pis pour eux! Tous ceux qui ont participé aux crimes, à n'im-^ porte quel titre, approbateurs, excitateurs, collaborateurs de l'œuvre infernale, valets du laboratoire, de l'université ou du temple, parlementaires, orateurs, diplomates, théologiens, publicistes, ont droit à leur fiche d'accusé, nonobstant leur emploi, charge ou dignité.
I. Dites à un sergent, ou même à un caporal français, anglais, italien, belge ou suisse, « qu'il n*a pas de parole d*honneur », et vous verrez comment vous serez reçu.
Devoirs des Neutres
Depuis le 2 août 19 14, jour où furent violés les territoires luxembourgeois et belge, — premier pas de l'Allemagne dans la voie du crime, — les Alliés possèdent ipso facto des droits et des devoirs en matière de répression judiciaire. Au même point de vue, les devoirs des neutres n'existeront strictement qu'à la paix, imposée aux empires centraux par la victoire. Il va sans dire que toutes les puissances signataires ou bénéficiaires d'un traité de neutralité perpétuelle et celles qui acceptèrent les conventions de la Haye devaient protester, dès le premier jour, contre les outrages infligés au noble peuple belge. L'histoire jugera ces défaillances ou ces excessives timidités. Mais rien n'empêche les non-belligérants de faciliter à l'Entente sa mission judiciaire.
Les neutres doivent aider loyalement, sans arrière-pensée ni subterfuge, à ce que justice soit faite; et, par neutres, j'entends les Etats et leurs ressortissants. Ceux de ces derniers qui ont la qualité de témoins auront à répondre sans hésitation à l'appel des magistrats alliés. Les chancelleries des neutres devront informer les juges instructeurs de tout fait criminel, ou délictueux, commis par les Barbares et parvenu à leur connaissance. En facilitant de leur mieux le
triomphe du droit, de la liberté et de la justice, les neutres se feront pardonner leur indifférence, ou leur égoïsme, alors que le sang des Belge^^ des Français, des Serbes, des Polonais criait vengeance et que les pierres calcinées de leurs villes attestaient la rage des envahisseurs.
Malheureux neutres! jusqu'à quel point l'amour du gain a égaré certains d'entre eux sur leurs véritables intérêts! Combien peu eussent pesé leur souveraineté politique et économique, leur indépendance, dans la balance d'une Allemagne victorieuse! Tous ont commis la faute de ne pas en appeler tout de suite à l'éternelle Humanité... Longtemps après le crime, de timides protestations se sont fait jour. Elles furent provoquées par les déportations belges et françaises, tant ces attentats aux droits de la personne humaine revêtent un caractère abominable. Depuis, les neutres — pas tous, hélas! — se sont ressaisis. La Suisse, l'Espagne, la Hollande, le Brésil, la Chine, ont élevé la voix devant les crimes de la guerre sous-marine. Quant à l'Amérique du Nord, elle a eu un splendide retour sur elle-même ! En rompant toutes relations diplomatiques avec l'Allemagne % en chassant du sol des Etats-Unis l'indésirable Bernstorff, cet inlassable malfaiteur, le président Wilson a soulagé la conscience humaine et ajouté une glorieuse page à l'histoire
I. Le 3 février 19 17. Deux mois plus tard, ce fut « l'état de guerre ». Il faut rappeler aussi que M. Ruy Barbosa, i'éminent homme d'Etat brésilien, fut des premiers à démasquer les Boches, en 1914.
de son pays. Tout montre maintenant à la grande République américaine que son intervention au début de la lutte eût été un bienfait pour la cause sacrée de la civilisation.
Mais la Hollande, la Suède, même le Danemark et la Suisse, ont employé, pour commercer avec les Barbares, plus d'ingéniosité d'esprit que leurs diplomates et gouvernants n'en montrent depuis la guerre. Je laisse de côté la Grèce, dont un blocus a tué les frauduleux rapports maritimes avec l'Allemagne. Bétail vivant poussé lentement mais sûrement vers la frontière, bétail mort, conserves, graisses, huiles, benzine, aluminium, cuivre, caoutchouc, café, sucre, poissons, monnaie de billon française, wagons d'os, coton, céréales, — rien n'a manqué à cet illicite ravitaillement de l'ennemi du genre humain! La contrebande hollandaise et Scandinave — ayons le courage de le dire malgré l'évidente sympathie que l'élite de ces nations a pour les Alliés — prolonge bien à tort la résistance des Barbares. Irréparable erreur, gestes égoïstes, puisqu'ils entraînent des calamités sans nombre sur terre et sur mer. La Hollande se trompe si elle espère s'attirer par là, et pour toujours, la reconnaissance des Allemands. Elle a des ports de mer, des colonies, et elle est riche...
Un seul homme parmi les neutres, l'ancien président Théodore Roosevelt, a compris, aux premiers exploits allemands, quel devoir incombait aux civilisés et particulièrement aux peuples qui ont apposé leur signature au bas des
conventions de la Haye. — « Quand un chien enragé parcourt le monde, s'est écrié Roosevelt, le devoir de tout bon citoyen est de prendre un bâton et de courir droit à lui. » Sentence lapidaire, qui aurait dû tout de suite émouvoir, puis mettre en mouvement les neutres, chacun agissant contre l'ennemi commun, le chien enragé, dans la mesure de ses forces. A ce grand rendez-vous des peuples civilisés, à ces émouvantes Amphictyonies de l'honneur, du droit et de la justice, nulle voix dissonante, l'accord parfait des honnêtes gens contre la pègre ! Combien de vies humaines on aurait ainsi sauvées!... Certes, rester dans son coin est un droit, s'enrichir en est un autre; mais défendre la liberté, la justice, la personne humaine contre le plus épouvantable assaut qu'elles aient jamais subi est aussi un devoir...
Plus tard, en juillet 1915, M. Roosevelt a élargi sa manière. On a plaisir à citer ces vaillants et libres esprits d'outre-Atlantique, — un Edison, un Wilson, un Roosevelt, — ces Anglo- Saxons au jugement si large et vibrant, qu'ont touchés les rayons du soleil latin. Interrogé par M. John Mitchell, correspondant d'un journal français, M. Roosevelt affirma le droit absolu des Américains d'envoyer des armes et des munitions aux Alliés (( pour les aider à chasser comme des bêtes de proie les envahisseurs ». — (( Si j'eusse été au pouvoir, ajouta l'ex-colonel et président, j'aurais en vingt-quatre heures fait proclamer par une loi qu'en raison du crime commis contre le droit des neutres par l'Aile-
magne en coulant le Lusitania, toutes relations commerciales étaient désormais interrompues entre les deux pays au profit de la France, de l'Angleterre et du monde civilisé. Ce serait un moyen d'empêcher les Allemands d'assassiner nos femmes et nos enfants avec nos munitions. Que les Allemands sachent qu'il est une chose pire que la guerre : c'est le mépris universel. Quant à la paix, elle n'aura de valeur entre les nations, grandes ou petites, que le jour où elle reposera sur la protection du droit et le respect réciproque des traités. »
Pas une de ces éloquentes et mordantes paroles qui ne soit une condamnation absolue des Barbares et n'appelle sur eux le bras d'acier de la justice! Nous savions tous que le colonel Roosevelt a le courage personnel et l'esprit de décision d'un véritable homme d'Etat. Mais rarement on eut sous les yeux déclarations aussi claires, loyales et logiques. On reconnaît bien là le grand citoyen, l'ami, qui n'attend que l'instant propice pour venir joindre le front français à la tête de cent mille volontaires de l'Union.
Dès août 19 14, la neutralité absolue de certaines nations était une erreur. Le Japon, tout de suite, puis l'Italie, le Portugal, la Roumanie, les Etats-Unis comprirent à quel périll' Allemagne exposait le labeur bienfaisant et fécond des siècles et vinrent prendre rang dans la croisade latine, slave et anglo-saxonne. Si tous les neutres avaient couru aux armes quand la Kultur apprit au monde ce qu'elle était, à quoi elle aspirait, la guerre n'aurait pas duré un an!
Ah! comme les nations compteraient peu devant une Allemagne triomphante, éperdue d'orgueil, gonflée de rapine, maîtresse de Paris, de Londres, de Rome et de Pétrograd! La Hollande, le Danemark, la Suisse seraient envahis, piétinés, annexés ou loUvereinisés par le Teuton. La Suède et la Norvège supplieraient vainement Berlin et Guillaume II de les laisser vivre de leur vie nationale. Pas plus que les deux Amériques, elles n'échapperaient à la mainmise du Barbare! Les Alliés abattus, qui donc pourrait faire entendre un cri humain sur ce globe désolé, devenu la proie d'Attila, maître des terres et des mers ?
Je ne sais ce que l'avenir réserve à la papauté et au pape actuel, mais je crois qu'ils ne sortiront pas grandis de leur longue indifférence à l'égard du crime. Le pape a mis beaucoup trop de mois à se décider. Trop longtemps, il a maintenu à Bruxelles un nonce qui commit le scandale d'entretenir des relations officieuses, presque amicales, avec l'ennemi. L'erreur capitale de Benoît XV, chaque fois qu'il rompait son mutisme, fut de placer sur le même rang l'agresseur et la victime, l'attaqué et l'attaquant. Que dirait-on d'un commissaire de police envoyant au poste le cambriolé et le cambrioleur sous prétexte que tous deux troublent la paix publique? Les défenseurs de la patrie, de la liberté, du droit, les guerriers de la civilisation égalés à des bandits armés, — déplorable, cruel sophisme, qu'un pouvoir imposant et impartial comme la papauté n'aurait jamais dû faire sien!
Pourquoi Benoît XV a-t-il écouté les mensongers rapports du cardinal Hartmann, alors que le cardinal Mercier, primat de Belgique, stigmatisait si énergiquement la lâcheté de l'envahisseur et ses crimes? Quarante-quatre prêtres belges fusillés ou assassinés, n'était-ce pas une preuve flagrante? Entre un purpuraro teuton, c'est-à-dire foncièrement menteur et calomniateur, et un primat latin, témoin des forfaits quotidiens, c'est le barbare que le pape a écouté!
Pourquoi Benoît XV n'a-t-il pas excommunié François-Joseph? Pourquoi ce misérable est-il mort sans la flétrissure que le catholicisme inflige aux indignes? Cette excommunication était d'autant plus légitime que, dès le début de la guerre, François-Joseph fit enlever et déporter à Vienne l'évêque de Trente, M^"" Enrici, pour le punir d'être Italien. Pourquoi ces deux futurs galériens, Hartmann et Boettinger, sontils restés archevêques et cardinaux? Tiare au front, la croix à la main, fort de son pouvoir sur les âmes, le pape, dès son élection, devait se dresser en justicier, déposer, frapper ces infâmes Pharisiens au nom du Sauveur des hommes! Un Léon XIII n'y eût point manqué. Il est vrai que les Léon XIII sont rares. C^emo immortaliSy comme dit si bien la mélancolique épitaphe des Alyscamps. Ce ne sont pourtant pas les bons avis qui ont fait défaut au Vatican! L'épiscopat français (l'évêque de Nice, M^" Chapon, fut le premier à protester contre les crimes), l'épiscopat belge, les neutres, la presse
française et italienne se sont multipliés pour avertir le souverain pontife, lui faire quitter la mauvaise voie où le maintenait son étroit point de vue. Blâmer les crimes à la fin de 19 1 6, alors que Rome pouvait fulminer contre eux en octobre 19 14, quel temps perdu pour la justice, et comme la Belgique et la France ont attendu les regrets, les plaintes, les consolations!
Mais ne devançons pas l'Histoire : elle aura pour s'éclairer une documentation écrasante, et elle dira tout! Laissons à qui les mérite le remords d'avoir manqué de décision et de cœur, le droit de dire Teccavi en se frappant la poitrine. Aux consciences obscurcies, la postérité parlera de cette éternelle clarté: la justice! En attendant, il faut que les neutres, au moment voulu, comprennent bien la mission des Alliés et la secondent de tout leur pouvoir.
En ce qui concerne le châtiment des bandits, les puissances neutres — s'il en reste à ce moment — agiront à la façon des officiers de police judiciaire. Elles devront rigoureusement interdire aux accusés ou condamnés l'accès de leur territoire et, s'ils passent outre, les arrêter et les tenir à la disposition de notre force armée. Au besoin, un accord international réglera définitivement cette question... Il en est que l'Allemagne refusera de nous livrer, les donnant pour disparus ou décédés, — ceux qu'elle tentera encore de jeter sur nous comme espions, sous les titres de : commis voyageurs, touristes, comptables, garçons d'hôtel, soi-disant alsaciens ou puisses. La cruelle plaisanterie a trop duré! Ces
Boches impénitents seront plus vite démasqués qu'ils ne le croient.
Restitutions et Dommages -Intérêts
La note des Alliés du 10 janvier 19 17 est formelle quant aux buts de guerre de l'Entente \ La question du retour de TAlsace-Lorraine à la France ne se pose même pas. Par leurs admirables protestations des 17 février et i^'^mars 1871, devant l'Assemblée de Bordeaux, leurs revendications à jamais ouvertes, les Alsaciens-Lorrains eux-mêmes ont tranché cette question. Un décret rétablira purement et simplement nos trois anciens départements de la Moselle, du Haut- Rhin, du Bas-Rhin tels qu'ils figuraient sur la carte avant la spoliation.
Mais la France doit enfin posséder sa limite naturelle du Rhin, — le Rhin, qui ne fut jamais allemand, et encore moins prussien, sur sa rive gauche, — le Rhin, ce grand rêve réparateur d'Henri IV et de Richelieu, dont la Révolution et l'Empire, provoqués par l'Europe entière, firent une réalité! Ainsi se trouvera définitivement abolie l'erreur de la politique britannique en 181 5, quand elle laissa le Congrès de Vienne nous amputer du Palatinat, d'une partie de notre Lorraine (la vallée de la Sarre) au profit