LIVRE DEUXIÈME
Les Crimes
Je suis rinstrument du Très-Haut.
Je suis son glaive, son représentant.
Malheur et mort à tous ceux qui résisteraient à ma volonté !
(Guillaume II.)
L'Allemand naît bête; l'éducation le rend méchant.
(Henri Heine J
Etat de l'Europe en \C}\^
Au commencement de 19 14, personne en Europe ne songeait à faire la guerre, sauf l'Allemagne, qui s'y préparait en secret depuis 1871, puis ouvertement à compter du i'^'' juillet 191 1, où elle tenta contre la France le coup d'Agadir.
Personne ne menaçait les Allemands ; mais ils, infligeaient à tout le monde une espèce d'angoisse par leur perpétuel chantage militaire. En mars 19 1 3, l'accord était complet entre l'Allemagne et l'Autriche en vue de la guerre. L'archiduc François-Ferdinand, assassiné depuis, jouait
à Vienne le même rôle que le kronprinz à Berlin : celui de boutefeu. Les harangues de Guillaume II devenaient de plus en plus belliqueuses. Quoique l'Italie fît partie de la Triplice, l'Autriche-Hongrie exerçait contre cette voisine, de tout temps exécrée d'elle, une action outrageante et malfaisante en Istrie, dans le Trentin ' et, d'une façon générale, dans toutes les capitales ou son alliée et tutrice l'Allemagne cherchait à maintenir ou implanter son influence. Le désir des Austro-Germains de pêcher en eau trouble était latent, visible; mais le grand mot n'avait pas encore été prononcé.
La France, qui n'attendait guère que du temps la restitution de l' Alsace-Lorraine, se sentait la plus menacée. Les perspicaces, les informés du parlement, de la presse, du monde des affaires, luttaient contre l'inconscience (ou la bonne foi) d'un Jaurès, s'efforçaient de soulever le masque du Hohenzollern, de déchiffrer cette énigme vivante. A Paris, son ambassadeur, le baron Schœn, nous accablait de protestations pacifiques. Pourtant les autorités signalaient, sur tous les points du territoire, surtout en Flandre, en Lorraine, en Champagne, sur les côtes de la Manche et de l'Océan, un inquiétant redoublement d'espionnage. L'hôtelier boche
I. Les révélations faites en 191 5 par M. Giolitti, ancien président du conseil italien, pourtant peu suspect de germanophobie, ne laissent aucun doute au sujet des visées de l'Autriche sur la Lombardie, la Vénétie et les Balkans, paiement convenu de sa complicité avec l'Allemagne. L'archiduc-héritier était le porte-drapeau de cette immorale combinaison.
s'emparait, peu à peu, de la Côte d'Azur. Sous couleurs de peintres, de touristes, des officiers de réserve allemands infestaient Montmartre; et ce n'est pas pour rien, certes, que les zeppelins s'égaraient sur notre territoire \ Les parlementaires et publicistes clairvoyants et renseignés, les amoureux de la patrie, l'opinion, sentaient bien que, depuis le traité franco-allemand de 1909 relatif au Maroc, la terrible partie n'était que remise.
Devant les menaces et les préparatifs maintenant avoués de l'Allemagne, ses lois militaires de 1911,1912 et 1913, ses crédits extraordinaires pour l'artillerie et la marine, les provocations multipliées du kronprinz, des reptiles, de la camarilla militaire et de rétat-major,les rêves d'annexion du pangermanisme et les harangues enflammées du kaiser, la France revint au service de trois ans. On sait l'opposition qu'y fit le groupe socialiste, qui devait, plus tard, envoyer des délégués à Kienthal. N'importe! cet effort accompli, laissant, hélas! de côté la menace étrangère, on se remit à faire de la politique intérieure, — sans avoir voté les crédits pour l'artillerie de gros calibre.
Rien dans l'attitude de la France à l'égard de l'Allemagne ne justifiait donc les provocations boches. La France, au printemps de 19 14, consacrait sa plus grande activité aux questions politiques et sociales, — celles qui nous divisent
I. En 1908 avait paru : L'Espionnage allemand en France, par Paul Lanoir, excellent et patriotique livre qui passa ina- ^ perçu.
le plus. L'art et la science continuaient paisiblement leurs gestes. On commençait à s'inquiéter, toutefois, du mauvais renom que nous valaient à l'étranger les romans naturalistes et du ridicule néant de certaines écoles de littérature et d'art. Les esprits gardiens de la langue — dont beaucoup ne voient pas leur effort arriver jusqu'au grand public — luttaient contre les dangereux intrus qui cherchaient à l'obscurcir et à la torturer, sous prétexte de nouveauté. Mais la France travaillait, comme toujours, ne cessait pas d'être hospitalière à ses visiteurs, si hospitalière même que la formidable organisation de l'espionnage boche la minait sourdement ^ L'Allemagne commerçante et industrielle nous dépossédait peu à peu de nos marchés et de nos débouchés, même en plein territoire français ou colonial. Pour tout dire, la France voulait si peu la guerre, qu'en juillet 19 14 le président de la République et le président du conseil se trouvaient en Russie, circonstance que sut mettre âprement à profit la (( loyale Allemagne ».
La Russie avait créé depuis huit ans une Vouma, dans l'espoir d'apaiser ses crises intérieures, où l'intrigue, l'espionnage, l'or allemands avaient eu part. Elle pansait de son mieux les plaies nées de son conflit avec le Japon. Elle maintenait les liens qui l'unissaient
I. C'est à ce moment qu'un Allemand, ami personnel de Guillaume II et espion notoire, von Mumm, acheta les carrières de Soissons pour les utiliser contre nous en cas de guerre. Preuve aveuglante d'une invasion préméditée.
à la France, liens dus à l'action personnelle, si loyale, d'Alexandre III et au patriotisme du président Carnot. Malheureusement, l'empereur Nicolas II, quoique sincère ami de la France % subissait l'influence dissolvante de l'impératrice, Teutonne de naissance et d'esprit. Ellemême était gouvernée par un très habile agent secret de Berlin, le moine Raspoutine, depuis longtemps démasqué par les plus ardents libéraux de la Douma, — Lvof, Milioukof, Goutchkof, — et même par certains grands-ducs. Toutefois, l'alliance avec la France demeurait le pivot de la politique extérieure russe, grâce à l'activité d'un patriote clairvoyant : M. SazonoflF, ministre des affaires étrangères, un des meilleurs hommes d'Etat qu'ait jamais eus la Russie et des plus décidés à avoir raison de la bureaucratie germanique^.
L'Angleterre, tout en faisant de larges concessions au labour pany^ conjurait la menace de guerre religieuse qui troublait l'Irlande. Le péril allemand, dont elle sentait plus que nous le danger, facilitait à Londres la tâche de no.tre ambassadeur, alors qu'à Berlin le kaiser, le
1. Pour être impartial avec Nicolas II, si faible comme souverain et trop bon mari, il ne faut pas oublier que ce malheureux tsar a tout de môme attaché son nom à deux grands actes humanitaires : la création du tribunal de la Paix à la Haye et l'interdiction de l'alcool dans son empire. Son abdication, datée du i6 mars 19 17, respire une réelle dignité.
2. M. Sazonoff, trop injustement écarté du pouvoir par la désastreuse volonté de la tsarine, avait été désigné pour l'ambassade de Londres peu de temps avant la chute de Nicolas II.
chancelier et le secrétaire d'Etàt des affaires étrangères, von Jagow, tentaient vainement d'obscurcir la vision, si lucide et patriote, de M. Jules Cambon. L'Italie perdait confiance en l'efficacité de son alliance avec les Teutons et les Austro-Hongrois. Ses hommes d'Etat rejetaient loin d'eux les derniers et néfastes souvenirs de la politique crispinienne. L'égoïsme impératif de l'Allemagne, — qui possédait déjà en Italie plus de dix milliards de valeurs financières, immobilières et industrielles, — les tentacules économiques qu'elle jetait partout, le développement donné à sa marine militaire et marchande, ses armements dirigés contre l'Europe entière, sans que rien les justifiât, inquiétaient aussi bien les survivants du risorgimemo que les hommes appelés aux affaires par le roi Victor-Emmanuel III.
La serre de l'aigle bicéphale s'enfonçait de plus en plus, chaque jour, dans la chair vive de la Serbie et du Monténégro, pour les punir de leurs sympathies françaises et russes, et surtout parce que les peuples balkaniques étaient un obstacle naturel à ce zMinel-Europa, grand projet dominateur de Guillaume II au même titre que la voie ferrée de Hambourg à Kiao-Tchéou en passant par Bagdad. La victoire britannique du 10 mars dernier a renvoyé cette (( kolossale » entreprise aux vieilles lunes. A Athènes, le kaiser établissait sa suzeraineté politique, grâce à la complaisante nuUité de son beau-frère Constantin et à la ténacité de la reine Sophie, tous deux travaillant de leur mieux contre le statut orga-
nique du 4 septembre 1829, qui donne, on le sait, la protection et la tutelle de la Grèce à l'Angleterre, à la France et à la Russie.
La Belgique, conformément à sa neutralité garantie par cinq grandes puissances, dont l'Allemagne, vivait en paix avec tout le monde, dans une aimable atmosphère de travail, de progrès et de liberté. La Hollande, les trois nations Scandinaves, l'Espagne n'accordaient aux questions militaires qu'une place de plus en plus restreinte. Mais la Turquie, livrée aux corbeaux du menteur Comité Union-et-Progrès, avait partie liée avec le tartufe de Berlin. Elle en recevait des subsides, toujours avidement perçus par Enver pacha, laprié en chef des Jeunes-Turcs et régent de Mourad V. L'empire ottoman s'aplatissait à plaisir sous la botte du délégué teuton Liman pacha, pendant que le padischah — sanguinaire Karagouss dont le kaiser tirait de loin les ficelles — faisait son kief en feignant d'ignorer les massacres périodiques d'Arméniens. Le croissant acceptait en plein le caporalisme prussien, prêt à faire le jeu de l'Allemagne dès qu'elle prendrait les armes. Il va sans dire qu'à Constantinople, où le Turc reluisait encore d'embonpoint grâce à ses emprunts, toute influence française et britannique avait disparu. « Soultan Guilloum » y jouait les premiers rôles.
Tous les amis de l'humanité, de la civilisation, redoutaient une explosion militaire comme la plus épouvantable des catastrophes. On comptait partout que l'Allemagne, si panger-
maniste qu'elle fût, hésiterait à mettre le feu aux poudres. La maison, la vieille Europe, risquait de sauter. On rappelait le Teuton à son activité commerciale et industrielle, à ses devoirs de (( civilisé » et d' (( Européen », au besoin général de paix qu'éprouvait le monde à peine libéré de la guerre russo-nipponne et de la conflagration turque et balkanique. Peu d'hommes influents, de l'autre côté de la barricade, c'est-à-dire dans la Triple-Entente, croyaient l'Allemagne capable d'assumer devant les siècles une telle responsabilité. La civilisation profiterait de ce calme relatif. Elle que rien n'arrête continuerait son ascension dans les deux mondes. On laissait au temps le soin de remanier la carte d'Europe et de restaurer le droit absolu des peuples à se gouverner eux-mêmes. Mais on comptait sans les trois répugnants moteurs qui recherchaient l'occasion d'un conflit : l'^la Kultur; 2" le pangermanisme; 3'' l'homme, qu'on prit si longtemps, de bonne foi, non pour un homme supérieur, — car tous ses gestes étaient incohérents, contradictoires et dénonçaient un piètre psychologue, — mais pour un souverain susceptible, après tout, de réflexion et de pudeur politique aux heures graves, le kaiser Guillaume II. On tenait le kronprinz pour un fantoche et ses coups de clairon pour des rodomontades d'héritier mal élevé. Au total, le monde civilisé ignorait, ou s'efforçait d'ignorer, ce que le cabotin couronné, le faux peintre et musicien, le dessinateur pour ballets, le clown politique et militaire avait en tête. Cette
d poudre sèche )), ce c( glaive étincelant comme Tacier », cette (( armure luisante », et autres aménités dont il menaçait chaque jour la France, entre un changement d'uniforme et une harangue à sa garde, se résolvaient en caricatures et en nouvelles à la main. Cet empereur, plutôt grotesque, allait pourtant jeter son masque d'histrion pour se muer en un bandit, contempteur du droit des gens, du droit international et de cette civilisation dont il se proclamait à grands cris le champion, le défenseur attitré, comme s'il en avait eu le monopole, alors qu'il n'en était que la sentine.
Derrière lui, le pangermanisme en avait assez des parades et des bouffonneries à grand orchestre. Hobereaux et junkers, armateurs et banquiers, fabricants de canons et de navires, extracteurs de houille et de fer, tous les tenants du made in Germany^ y compris la cour, l'étatmajor, les fonctionnaires, le clergé, tous avides de jouir, de s'enfoncer un peu plus dans la vase du sensualisme, tous envieux des biens du voisin, menaçaient soi-disant le kaiser d'une désaffection dont le futur vaincu de Verdun recueillerait le bénéfice.
A ce moment décisif, si Guillaume II avait été un esprit supérieur, ou même un vrai souverain, l'occasion était belle pour l'affirmer. Monarque à peu près absolu dans son empire, soutenu par la Prusse dont il est le dieu, le bras agissant, il n'avait qu'à désarmer, par un énergique Quos ego, ces appétits et ces impatiences... Certes il eût fallu pour Vy aider, non le valet
Bethmann-Hollweg, mais un homme d'Etat ayant conscience de la tragique posture qu'allait prendre l'Allemagne devant le monde et un état-major moins complaisant aux secrets désirs du maître. Or, de ce côté, le kaiser avait le neveu de Moltke, — clair de lune très éloigné du vieux soudard de 1866 et 1870. Maître d'un peuple servile et plat comme l'Allemand, d'une agrégation d'individus lourds d'esprit et depuis toujours façonnés à l'obéissance, à la discipline, le kaiser pouvait tout... Sic vola, sic juheo,., (( Les Allemands sont si bêtes, disait Stendhal, que j'ai oublié leur langue par mépris. » A cette matière première si malléable, Guillaume II devait imprimer tel mouvement qu'il eût voulu. N'avait-il pas désarmé la Sozialdemokratie, ou du moins la portion la plus agissante de ce parti? Au lieu de conduire le char du pangermanisme, pour mieux l'arrêter plus tard, Guillaume II, monarque sans génie et stockpreusche, prisonnier de son enveloppe traditionnelle, se laissa emporter par lui avec allégresse»
C'est le destin réservé à tous les hommes médiocres, en particulier aux chefs d'Etat qui ne comprennent pas leur mission. Les uns risquent à ce jeu d'être l'amusement de l'histoire; les autres, de se voir cloués par elle au poteau d'infamie. Entre les deux attitudes, Guillaume a choisi la dernière. Il l'a revendiquée par les crimes des 2 et 3 août 1 9 1 4 : violation de la neutralité du Luxembourg et de la Belgique, déclaration de guerre à la Russie, déclaration de guerre à la France, — dont ses soldats
avaient déjà violé le territoire, depuis trente heures, sur onie points différents. A l'instant même de ces violations, M. de Schoen se promenait sur le trottoir de la rue de Lille dans l'espoir d'une voie de fait, qui servirait de prétexte (( présentable » à la rupture allemande, tant le gênait le prétexte officiel télégraphié de Berlin : bombes jetées par des aviateurs français sur Nuremberg; invasion (c secrète » de la Belgique par des cavaliers et des artilleurs français! N'est-ce pas qu'au fond des gestes allemands il y a toujours une forte dose de bêtise?
L'ambassadeur austro-hongrois, le comte Szecsen, lui, se décida à nous quitter le lo août, — douze jours après que l'artillerie lourde autrichienne s'était jointe à l'artillerie allemande! Jusqu'au dernier moment, nous voulûmes si peu la guerre que nos troupes reçurent l'ordre formel, le 30 juillet, de se tenir à 10 kilomètres en deçà de la frontière, ce qui livra bientôt à l'ennemi le bassin de Briey. L'univers entier est au courant de toutes ces particularités, désormais entrées dans l'histoire. Les Boches n'en déclarent pas moins que la guerre (( leur a été imposée » et qu'ils ne l'ont (( pas voulue ».
Guillaume II supportera, comme de juste, les conséquences de ses crimes, accompagné jusqu'au lieu du supplice par la répugnante escorte des Bethmann, des Hindenburg, des Biilow, des Dreicht et autres Hannapel. Jolie théorie de compagnons malfaisants et de bêtes fauves! toute une ménagerie du crime, — l'apothéose qu'il faut au bourreau de la Belgique, du nord
de la France, de la Serbie, de la Pologne et, par ricochet, de l'Arménie.
Kultur et Pangermanisme
A ce mot latin et français, la culture, d'où se dégage une idée de labeur noble et soutenu, d'expansion féconde, les Allemands, qui avilissent tout ce qu'ils touchent, — leur langue ayant la double tare de l'obscurité et de la laideur, — en ont substitué un autre, rauque, inharmonieux et brutal comme un coup de poing : Kultur. En ce mot, dominé par le K qui sert d'aigrette à l'euphonie teutonne, se symbolise déjà la haine du doux, du tendre et du beau. Cela signifie, paraît-il, tout à la fois (( organisation )) et (( civilisation ». Nous disons plus simplement, nous. Latins : bâton de caporal et pastille incendiaire.
Il serait oiseux de rechercher la date natale de ce vocable germanique, dont le monde entier apprécie aujourd'hui toutes les délicatesses. Mais il est indispensable de rappeler, en passant, la phénoménale aberration, la fabuleuse hypocrisie que cache cette trompeuse étiquette, la diabolique marchandise couverte par ce détestable pavillon. Au reste, les Barbares se sont tellement vantés de leur Kultur et l'ont si cruel-
lement promenée partout^ qu'elle n'a de mystères pour personne, même en Amérique, même pour les pacifistes Bryan, Stone et LafoUette.
— « Vous ne connaissez pas l'Allemagne ! » disait récemment l'ancien président du conseil à un député, du haut de la tribune. M. Aristide Briand aurait pu tout aussi bien dire : la Kultur. A part ceux qui sont allés à Kienthal, ou regrettent de n'y être point allés, tous les députés eussent compris.
La Kultur est l'art de piétiner 70 millions de sujets, d'atrophier toute une nation, depuis le laboureur jusqu'au cardinal. Noblesse, bourgeoisie, peuple, fonctionnaires, éducateurs, clergé, de quelque confession qu'il soit^, soldats, officiers et généraux, marins et amiraux, tout en Allemagne dégage une odeur de Kultur. Jamais peuple n'accepta de si bonne grâce d'être à ce point déprimé, aveuli, pressé comme une éponge. Depuis le crasseux maître d'école, affirmant aux oies blanches qui l'écoutent qu'il faut anéantir le Français, — le welche, — l'Alsacien, — le wakeSj — « parce que Charles d'Anjou a fait condamner et exécuter Conradin de Hohen-
1 . Tentatives criminelles et complots des Allemands aux États-Unis, au Mexique, à Cuba, aux Philippines, en Grèce, en Irlande, en Espagne, au Brésil, en Norvège, en Suède, etc., en vue de paralyser les divers ravitaillements des Alliés , de créer des insurrections et de guider et ravitailler leurs sous-marins.
2. M. Maurice Muret, dans son beau livre : L'Orgueil allemand, publié à la fin de 19 15, a supérieurement jugé et condamné la coupable servilité et la platitude du clergé protestant, catholique et juif devant l'empereur allemand. (Payot, éditeur, Paris.)
GUILLAUME II ET SES COMPLICES f I
staufen en 1268' », jusqu'au docteur en théologie, lauréat d'université, prédicateur de la cour et signataire du manifeste des 93, jusqu'au coquin affublé d'un habit de général, massacreur, voleur d'or et incendiaire, tueur de femmes et d'enfants, tout Teuton a été façonné par la Kultur. Que dis-je? jusqu'à l'empereur luimême, le kaiser casqué et empanaché, le kaiser (c adoré », l'être (( délicat entre tous » qui ordonne viols et massacres, « l'homme du monde » qui fait jeter en prison M""^ Carton de Wiart, son hôtesse de la veille, « l'homme d'esprit » qui envoie aux Américains un Frédéric II, comme pendant à la Liberté éclairant le monde, et un Goethe aux Romains, avec quasi-injonction de l'ériger au Capitole. Car la Wehpolink a tous les droits, — (( Unser Feld isr die îVelr^ notre champ est le monde », dit la Bochie en se rengorgeant, — même celui d'embêter l'univers en temps de paix. Pour ses œuvres du temps de guerre, on ne les connaît que trop. Es gibt kein luruck : (( il n'y a pas de retour en arrière possible^ )). Ils sont incurables, et uniques.
Et il faut les voir afficher les bienfaits de leur éducation monstrueuse, s'extasier sans rire devant leurs ronflantes devises : Gon min uns et Deuîschland ûher ailes! Ils sont convaincus, on le leur a dit, Bismarck tout le premier, que la force
1. Comme si la France de 1870 et de 1914 pouvait être responsable de ce qui se passait en Sicile au xiii^ siècle.
2. Paroles du secrétaire d'État Zimmermann, en réponse aux protestations de l'Amérique contre la guerre sous-marine (février 19 17).
prime le droit, qu'ils sont « la race élue, le sel de la terre »! Ils n'en démordront pas jusqu'à leur dernier hoquet : rien ne s'est passé dans le monde avant eux. On les attendait pour « civiliser )) notre pauvre globe. Eux seuls tiennent en mains la truelle qui doit bâtir la définitive maison, la rendre habitable, y compris les fresques et les meubles; car ils se vantent d'avoir « du goût )) et rêvent d'imposer partout ces « modes allemandes dont s'effarent nos midinettes. Homère, Périclès, Socrate, Alexandre, César, Jésus lui-même, — quoiqu'ils aient enrégimenté son père, — Dante, Jeanne d'Arc, Henri IV, Shakespeare, Richelieu, Napoléon, tous les conducteurs de peuples, les meneurs d'âmes et d'esprits, n'étaient que de pauvres gâcheurs. A Guillaume II, à Lasson, son prophète, à Seeberg, son timbalier, à Hartmann, l'imposteur, son thuriféraire, à Hindenburg, son principal ouvrier, était réservé pour l'éternité le droit de transformer la basse civilisation des Latins en terre promise, d'y installer le pas de l'oie et la Sozialdemokratie bien rentée. Le tout agrémenté de gaz asphyxiants, de liquides enflammés, de chants de haine et de bacilles destinés à mettre à la raison tout peuple assez fou pour se rebiffer.
— (( C'est la conscience /7i/r^ que l'Allemagne va au combat. » (Bethmann-Hollweg.) — a La Kultur est une organisarion spirituelle du monde qui n'exclut pas la sauvagerie sanglante. » (Thomas Mann.) — (( Nos caractéristiques sont rhumanité, la douceur, la conscience, les vertus
chrétiennes. » (Lasson.) — « L'Allemagne veut organiser l'Europe, car l'Europe jusqu'ici n'a pas été organisée. L'Allemagne veut s'engager dans une voie nouvelle... » (Ostwald.) — « Nous voulons vaincre. Il faut que nous vainquions! Inutile de broder, de démontrer, diplomates en redingote et en lunettes, que nous sommes d'honnêtes gens à l'humeur pacifique. » (Maximilien Harden^) — (( Les Allemands sont le peuple élu de la terre. » (Von Seyden.) — « Les Russes et les Français, la canaille belge, les maigres rejetons de la vieille Angleterre, — faites-leur suer le sang! » (£n campagne^ poème anonyme.) — « Ce que nous voulons, il nous faut l'obtenir par la force. » (Von Bernhardi.) — (( Nous devons avant tout notre victoire à notre vieux Dieu (unserm alten Gon). Il ne nous abandonnera pas, car nous combattons pour une sainte et juste cause. » (Guillaume II.)
La sainte et juste causer nous la connaissons : les journaux boches de mars 19 17 ont « mangé le morceau » que le kaiser retenait à grand'peine dans sa gorge. Le (( morceau » (nous avons affaire à des voleurs, il faut parler leur langue), c'est cent milliards d'indemnité, (C que la France est encore capable de payer ». Nous voilà un peu loin des cinquante milliards réclamés par le pangermaniste Georg Bernhard avant le 3 février 19 17, date du bluff de la
I. Celui-ci, enfant terrible et homme d'esprit, craint naturellement les coups, comme Panurge. Aussi a-t-il mis une forte sourdine à sa voix depuis Tan dernier. Le châtiment approche.
guerre sous-marine, — encore un de leurs pétards qui a fait long feu. A ces fabuleux milliards, auxquels les Barbares taxent « les sacrifices qu'ils ont faits » en nous fusillant et pillant, nous et les Belges, un autre pangermaniste, le comte Reventlow, ajoute le modeste supplément que voici : la Belgique, la Flandre française, le bassin minier de Longwy-Briey, la Courlande et la Lithuanie, au minimum. La Serbie, le Monténégro, la Roumanie, la Vénétie aux Autrichiens et aux Bulgares. Quant à l'homme au turban, — si magistralement rossé par nos amis les Anglais à Bagdad, la ville des khalifes, — on lui garantirait Istamboul, mais simplement comme résidence, la Turquie passant à l'état définitif de vassale allemande.
Devant cette aliénation mentale collective, ce flot toujours grandissant de folie obsidionale, — que leurs'cuisantes défaites de l'Yser, la Marne, Verdun, Gorizia, le Scager-Rack, la Somme, l'Aisne, l'avortement des zeppèlins et de la guerre sous-marine n'ont pu refréner, — la raison doute d'elle et l'esprit latin recule effaré. Non! pas même la morale du Christ (Guillaume II est prédicateur à ses moments perdus; le 1 1 mars dernier, il chantait à pleine voix le psaume De profundis aux prières publiques de Berlin (( pour une guerre heureuse »), pas même le plus vague instinct de solidarité humaine, rien ne leur barre la route. Ils ne comprennent pas, ils ne veulent pas comprendre dans quelle fange d'infamie ils se vautrent depuis bientôt trois ans ! Au fait, ce sont des Allemands. Même
en se cotisant, les plus huppés de la bande, professors et doktors, ne comprendraient pas. Le couperet du bourreau, la corde de l'exécuteur, le bâton du garde-chiourme (celui-ci agrémenté d'un peu de pain KK) sont seuls capables d'éloquence auprès de ces êtres. On ne raisonne pas avec l'ivraie, on la fauche. Pour qu'elle ne repousse point, les Alliés la faucheront et le monde vivra en paix.
L'Allemand, déjà avili et contaminé par le bouquet malodorant de la Kultur, s'est mis à respirer depuis quinze ans la fleur vénéneuse du (( pangermanisme », ce qui lui permet de voir des compatriotes ce partout ». Mon Dieu, oui. Leurs historiens, géographes, philosophes, anthropologistes, publicistes militaires, le déclarent à tout venant, en d'indigestes in-folio, dût la vérité s'esclafer de leurs prétentions outrecuidantes. Dieu vous garde des cuistres édités à Berlin, léna et Leipzig! Même, pour aider à la thèse, leurs gouvernants ont infecté l'univers de leurs colons et de leurs produits. Ecoles, associations, sociétés de secours, chapelles évangéliques, — dont on trouve au jour du séquestre les caves pleines de munitions, d'explosifs et de fusils \ — tout sert leur pullulement sur la planète. A défaut de droits positifs, ils s'en créent par leur commerce, leur envahissement, leur naturalisation postiche. 11 leur faut les territoires,
I. Notamment à Paris, rue Blanche, 25. Il nous a fallu la guerre pour découvrir que là était un des quartiers généraux de l'espionnage boche. Un joli morceau d' « art allemand », soit dit en passant. La pierre souffre tout.
les ports, les champs, les vignobles des plus proches voisins en attendant tous les autres. C'est là qu'ils voulaient en arriver : la domination mondiale. La race la moins séduisante, la plus insociable, cassante et arrogante, la moins douée par la nature, celle qui a le moins fait pour les autres, prétend à gouverner le monde, à régenter tout. La brasserie universelle où l'on s'ennuie. Henri Class, président de l'association pangermanique, vocifère que Calais et Marseille doivent être allemands ^ Guillaume II et sa « spirituelle épouse » veulent aller en sleeping-car de Berlin à Kiao-Tchéou, par Constantinople et Bagdad... mais ils n'y boiront point frais. Georg Bernhard estime que les milliards des (( agresseurs de l'Allemagne » feraient bien dans les coflTres de la Deutsch Bank. Il les attendra longtemps, tout comme cette pauvre Eisa, (( qui attend toujours son piano ^ ».
Quand on réfléchit à la façon dont ils avaient monté leur coup, on demeure saisi de stupeur, abêti de honte en songeant que ces très conscients aliénés portent figure humaine, que Kant, Schiller, Beethoven et Henri Heine sont nés parmi eux. Il est vrai qu'ils leur préfèrent Bernhardi, Krupp et herr Emil Fischer, le délicieux chimiste de Berlin. La trombe d'appétits menaçait d'emporter le kaiser il y a trois ans. Le kai-
1. Cette déclaration, qui ne manque pas d'un certain toupet, a été proférée dans une réunion publique tenue à Stuttgard, en décembre 191 6.
2. Lettre de la femme d'un officier allemand, remerciant son mari d'un envoi de fourrures volées en France.
ser, n'étant qu'un HohenzoUern, c'est-à-dire tout^ politiquement parlant, et rien comme homme, l'a suivie, puis s'est mis en tête. Elle est tombée sur des nations non préparées à son choc; mais elles se sont ressaisies à temps, et les Teutons vont en crever... La débâcle financière s'accuse : le 8 juin 1917, à Genève, le change pour cent marks était à 72 francs et la couronne autrichienne à 44, en attendant mieux.
Bandits du front et Bandits de V arrière
Il n'y a plus à discuter sur les auteurs responsables de la guerre. Le 4 août, au matin, l'Europe savait à quoi s'en tenir.
La publication du Livre jaune français, des Livres bleus anglais et serbe, du Livre gris belge, du Livre orange russe a donné, depuis, une forme diplomatique, et historique, à la catastrophe. L'Allemand dégoûté de ses compatriotes et de son empereur, qui a écrit ce réquisitoire impartial : J'accuse^, s'est joint aux chancelleries de l'Entente pour condamner les vrais auteurs du crime : Guillaume II, son fils, François-Joseph, Bethmann-HoUweg et Berchtold.
Ceux-là sont les grands coupables, les chefs de la bande, les gros bonnets de l'entreprise ; mais