‹ Comment finiront Guillaume II et ses complicesChapitre 6 sur 57 · I. Payot et Qe, éditeurs, Paris · texte numérisé non relu

I. Payot et Qe, éditeurs, Paris

la culpabilité de Guillaume II l'emporte de beaucoup sur toutes les autres. Il détient incontestablement le record de la scélératesse. Gloire au patron!

Grand premier rôle de la tragédie, ses instincts l'appelaient à tenir tout le temps la scène. Sa volonté bien arrêtée de conserver à tout prix une popularité, — dont le kronprinz tirait à lui la couverture, — l'arrogance pangermanique, les rodomontades de l'état-major, les écarts de plume des reptiles, — autant de raisons pour étoffer la querelle allemande. L'assassinat de l'archiduc-héritier d'Autriche et de sa femme, à Sérajevo, n'était qu'un prétexte impatiemment attendu.

Entre autres particularités offertes par ce plus cruel conflit de peuples et de races, on en remarque une, bien faite pour é'tonner les historiens actuels et ceux à venir. La guerre, telle que la comprend et la conduit l'Allemagne, laisse au second plan le côté purement militaire: stratégie, tactique et combat; c'est le côté crime qui domine l'autre. La lutte armée professionnelle, l'art militaire proprement dit, n'est que le second aspect de la guerre allemande. Le premier, c'est l'assassinat, le pillage, le vol, la manoeuvre déloyale et perfide.

Le monde civilisé se demande avant tout, chaque matin, en ouvrant ses journaux, de combien de forfaits s'est augmenté depuis la veille l'actif criminel de la Kultur. Combien de meurtres de prêtres, de femmes, d'enfants, de non combattants? de villages saccagés, de ta-

bleaux et de pendules emballés pour Berlin, de titres au porteur volés à l'habitant français, belge, roumain, italien ou russe? Combien de patriotes polonais, ou tchèques, ou serbes, fusillés? Combien de femmes enlevées pour le « service » de Fétat-major? Combien de régiments, de bataillons, se sont fait protéger par des civils? Combien de porte-monnaie (( réquisitionnés )) aux blessés par les médecins de la très glorieuse armée teutonne? Combien de paquebots coulés, de passagers noyés par les sousmarins? Combien de prisonniers de guerre anglais et français morts de faim, de russes au poteau, de visiteurs neutres mystifiés dans les camps de Silésie, de Poméranie, de Westphalie? Combien d'ouvriers belges, de femmes françaises raflés par la déportation? Combien de fois, dans sa journée, le bandit en chef, en présence des monceaux de cadavres, a-t-il larmoyé sa phrase hypocrite : Ich hahe dus nichr gewolh! (Ce n'est pas moi qui ai voulu cela!)? Après quoi, on passe à la lecture du communiqué...

Jamais armée, on l'avouera, n'intervertit à ce point les rôles et ne modifia les traditions militaires. Depuis le crime initial, l'invasion de la Belgique, — un de ces crimes que les vainqueurs ne pardonneront pas, — les maîtres de l'œuvre de guerre sont remplacés par des détrousseurs à main armée. Achille, Roland et le Campéador se sont vus congédier par la bande des casquettes plates. Là ou vous cherchiez la phalange d'Alexandre, la légion de César, l'attaque de pied ferme de Jeanne d'Arc, l'attaque

6o COMMENT FINIRONT

en colonnes de Turenne, l'attaque en masse de Carnot et de Jourdan, la batterie de Bonaparte, le bataillon carré de Kléber et de Cambronne, vous trouvez le maréchal Bonnot, le (( gênerai der infanterie » Cartouche et l'oberst Mandrin. Fra Diavolo est aide de camp d'un duc crocheteur de serrures. Le régiment se change en éMaffia et le train des équipages en forêt de Bondy roulante. Tropmann signe des réquisitions de cuivre et d'argent, — surtout d'argent; — Schinderannes bat du tambour à la vente publique du butin; et DumoUard trouve c( du charme » aux Françaises des régions occupées. Monstrueux avilissement d'un art et d'une vocation qui eurent leurs saints : Thémistocle, Vercingétorix, Jeanne, Marceau, Hoche, Desaix, et leurs sages : Gustave -Adolphe, Vauban, Catinat, Drouot, Bugeaud, Faidherbe, Galliéni !

La Kultur, qui a démeublé le cerveau du professeur, fait un laquais du prêtre, déshonoré le savant, abêti l'historien, devait changer ses soldats en brigands. Ceux de 1 870 et 187 1 n'étaient, par comparaison, que des pick-pockets gantés de rouge. L'horizon du Boche s'étant élargi, comme sa conscience, les hordes teutonnes dépassent en exploits ce qu'eussent fait ensemble les galériens du globe, tous les convicts et presidiarios brusquement lâchés sur le monde à toute volée. L'empereur des fripouilles règne sur le peuple qui trompe et commande une armée qui n'est pas autre chose que le bagne en liberté.

Ces bandits ont parfois une jovialité qui vise à l'ironie, mais qui les colore d'un peu plus de

GUILLAUME II ET SES COMPLICES 6l

honte; leurs pasteurs excellent en ces sinistres pantalonnades. La palme appartient sans conteste aux trois pitres de la théologie boche qui ont noms Dryander, Lahusen et Axenfeld. ce De notre côté, écrivaient-ils en août 19 14, on combat avec une maîtrise de soi^ une conscience et une douceur dont l'histoire universelle n'offre peut-être pas d'exemple jusqu'ici, » Morts de Louvain, de Tamines, d'Aerschot, de Dinant et de Gerbéviller, debout! Sortez de vos fosses et allez souffleter ces Pharisiens et ces drôles !

Harden, autre échantillon de la Kultur, éprouve au moins un vague remords des bas mensonges par lesquels kaiser et chancelier tentent de rejeter sur les Alliés la responsabilité de la guerre. Il est franc du collier jusqu'à l'infamie: « Renonçons, écrit-il dans la Zukunft^ à nos misérables efforts pour excuser l'action de l'Allemagne... Ce n'est pas contre notre volonté que nous nous sommes jetés dans cette aventure gigantesque. Elle ne nous a pas été imposée par surprise, S^ous l'avons voulue ; nous devions la vouloir,,. Nous ne comparaissons pas devant le tribunal de l'Europe; nous ne reconnaissons pas semblable juridiction. Notre force créera une loi nouvelle en Europe. C'est l'Allemagne qui frappe. » Celui-là aussi a mangé le lard et vendu la mèche. Il y a des moments où Bethmann- Hollweg, avec ses sempiternels: On nous a forcés à la guerre avec la "B^ssie et la France % doit être

I. Ce monumental mensonge remonte à la séance du Reichstag du 4 août 1914. Le chancelier le réédite, depuis, à peu près tous Jes jours, avec de faibles variantes.

tout de même un peu embarrassé. Mieux que personne il savait que Berlin voulait la guerre dès le 29 juillet, d'où son chantage le même jour à l'égard de l'Angleterre.

Si les Bissing, Btilow, Manteuffel, Beseler et autres Mackensen et Falkenhayn représentent le côté tromblon, escopette et navaj a de l'entreprise, les Bernhardi, les Harnack, les Ostvv^ald, les Seeberg, les Lasson, les Fischer et les Fritz Haber sont les dignes éducateurs, auxiliaires et complices de ce vaste brigandage. Les bandits de l'arrière valent les bandits du front et, moralement, les dépassent. Que penser d'un docteur Vulpius, médecin militaire, faisant le portemonnaie et le mouchoir à ses confrères français? Que dire d'un Sigfried Wagner, salissant un grand nom, d'un biologiste comme Ernst Haeckel, s'avilissant au point de signer le manifeste des 93, ramassis de contre-vérités, paquet de calomnies où l'atroce confine au grotesque? Comment des hommes d'âge, posés, instruits, visités - — du moins quelques-uns — par un rayon de gloire, habitués à réfléchir, peser, comparer, et responsables par conséquent de leur mentalité devant la science, ont-ils pu perpétrer cette longue liste d'affirmations et de négations frauduleuses, mentir à ce point, étrangler aussi froidement la vérité, se déshonorer avec tant de verve et de brio? // nesr pas vrai que.,. Valets de laboratoire, d'amphithéâtre et de cabinet, laquais rentés, tous sophistes, fourbes et forbans!

Docteurs, recteurs, professeurs, théologiens, qualifiés Excellences, comment n'ont-ils pas

rougi de leurs multiples faux, quand les ruines de Visé, de Nomény et de Louvain fumaient encore, que le sang rougissait les pavés de Dinant, de Tamines et d'Aerschot; que la cathédrale de Reims et les halles d'Ypres étaient en flammes, qu'on arrosait de pétrole (ou d'urine, ils sont allés jusqu'à l'immonde!) les prêtres et les femmes, et que des enfants et des fillettes, innocentes mains qui ne portèrent jamais que des fleurs et des jouets, tombaient fusillés et sabrés au pied de leurs père et mère, quelquefois de leur aïeul, férocement abattus !

De même qu'il n'y a plus désormais de soldats sous l'atroce drapeau teuton, il n'y a plus de savants en Allemagne. L'Allemagne a donné sa démission de pays scientifique le jour où, violant la déclaration du 29 juillet 1899 et l'article 23 des conventions de la Haye, ses chimistes l'ont armée des plus déloyaux instruments de mort. Les gaz asphyxiants, les obus lacrymogènes, les nappes de flammes, les bonbons vénéneux, les pastilles incendiaires, les explosifs remis aux espions, les bacilles expédiés à l'adversaire, toutes les infamies en un mot fabriquées par leurs savants pour le service du crime ont remplacé la physiologie, la pharmacopée, la pratique médicale, la thérapeutique, l'étude des phénomènes du corps humain. L'Allemand à lunettes, l'Allemand pédant, le cuistre barbouillé de grec et de latin, congestionné d'hypothèses, boursouflé d'envie et de haine pour la vraie et pure science, se penche sur des alambics et des cornues, allume des fourneaux et met le

masque de verre, non pour atténuer les maux, prolonger la vie, élargir l'hygiène, servir la grande cause de l'humanité, mais pour donner, verser la mort à pleines coupes, — une mort hideuse, scélérate, affolante de douleur, aussi cruelle, aussi féroce que peut la rêver un Barbare!

Et c'est pourquoi nous poursuivrons en justice, nous punirons aussi par le corps, ces infâmes collaborateurs, ces aides-bouchers des assassins en uniforme. Au grand soleil de la justice, la calotte du savant vaudra le casque à pointe du grenadier bavarois ou poméranien. La scientifique valetaille de Guillaume viendra s'asseoir sur le banc des accusés, à côté du kaiser, de ses généraux, de ses officiers tueurs et voleurs. L'Aigle rouge de quatrième classe, que leur a infligé leur maître, et dont se parent les Dehmel et les Hauptmann quand la première classe est déjà si dure à digérer, voisinera avec la croix de fer des assassins de terre et de mer. Les juges, à l'heure voulue, parleront aux bandits du front comme à ceux de l'arrière le langage clair et précis du châtiment et de la réparation.

Ils l'entendront aussi, ce foudroyant langage, les reptiles des feuilles pangermanistes, les hobereaux à châteaux et à domaines, les faux socialistes trompeurs et diffamateurs de peuples, les publicistes, militaires et civils, partisans effrénés des vols de territoires, les boutefeux d'annexions et d'indemnités de guerre. Aussi criminels, aussi punissables et haïssables ils

GUILLAUME II ET SES COMPLICES 6f

ont été que les soudards et les pédants encenseurs du bandit en chef. Us ont faussé la conscience et l'opinion, en aiguisant les haines, en mentant, en outrageant des peuples qui n'attendaient plus que de la lente, mais sûre justice du temps, la réparation des maux soufferts et la cicatrisation des plaies nationales.

Les Crimes allemands

Je suis dans l'obligation de résumer ici les crimes allemands ; avec les noms des criminels connus, identifiés, responsables, on en lira plus loin les atroces détails. Quoique notre cœur en souffre, ayons le courage de les connaître. Ne fermons pas les yeux devant la sinistre réalité ; n'oublions jamais le mal qu'ont fait ces hommes. Non! n'oublions jamais! Pour une fois sachons haïr... Hélas! nous ne leur rendrons jamais la millième partie de leur haine.

Vous ignorez encore le Germain, vous tous, esprits oublieux, éternels timorés, qui vous contenteriez simplement de le renvoyer chez lui, dès le butin rendu. C'est après la guerre seulement que nous connaîtrons et que nous pourrons compter tous les coups que nous a portés

la Bête^ La guerre, industrie nationale de la Trusse, est aussi celle de rAUemagne prise en bloc.

De ce faisceau de férocités, j'en détacherai seulement quelques-unes, celles qui nous ont le mieux révélé le Teuton,

(( L'Allemand naît bête ; l'éducation le rend méchant. » Combien a raison Henri Heine! Nous verrons ainsi quels parfaits rejetons a lâchés sur l'Europe le Germain stigmatisé par Tacite et signalé par lui à l'attention du peuple romain, dépositaire et gardien de la civilisation athénienne. Nous saurons enfin que l'Allemand du vergiss-mein-nicht, chanteur de lieds et de chorals, l'étudiant sentimental à pipe et à chope, cueilleur de fleurs bleues et flanqué d'une Gretchen à confitures, n'a jamais été qu'un accident temporaire. Le mortier de 420, voilà sa véritable pipe. Quant à Gretchen, après le pillage, elle vient choisir dans le tas ce qui l'appète le

I . On a constaté, dans les régions envahies, que, depuis les rapports des commissions d'enquête et les témoignages si accablants des neutres, les officiers allemands ont une tendance très marquée à dissimuler leurs noms, à défaut du numéro de leur régiment, division ou corps d'armée. Comme il faut s'attendre à toutes les ruses de leur part, beaucoup ont dû prendre un faux nom, afin de nous égarer sur leur culpabilité et leur responsabilité. Il en est qui affectent aussi des airs bons garçons, tout à fait incompatibles avec leur véritable nature. Quant aux crimes encore inconnus de nous, ils sont innombrables, les témoins, qui en sont aussi les victimes, ayant disparu sous les feux de peloton. Attendons-nous encore à la fabrication de faux contrôles, livrets, journaux de marche, etc. D'autre part, soldats, sousofficiers et officiers cachent avec plus de soin qu'en 19 14 et 191 5 leurs personnels de campagne, ou ont renoncé

— peut-être par ordre — à les continuer.

mieux. Gretchen, en hiver, va au prêche, ou à la messe, avec des fourrures françaises sur le dos. Mais, Dieu, qu'elle les porte mal!.

Werther, de nos jours, est capitaine de uhlans, ou (( oberleutnant » de pionniers, et (( soulage » les châteaux et logis, français et wallons, de leur or et de leurs meubles. Voire, pour complaire à Charlotte, il fait emballer à son adresse et mettre sur une auto volée les robes de la châtelaine qui l'hospitalisa. Dorothée remercie Hermann, officier d'ordonnance du kronprinz, d'un envoi de pendules et lui réclame quelque bagatelle ce en bois de rose » par retour du courrier. Stéphen, artilleur, bombarde Soissons et c( réquisitionne » ferme. Il a des rideaux et le portrait de Magdeleine dans son abri. Le MuUer d'Alphonse Karr, fabricant de dynamite et de gaz empoisonneurs, a pris en horreur les jacinthes et les tulipes, et le Fantasio de Musset vient d'échanger sa bosse de bouffon contre une robe de premier prédicateur de la cour. Le voilà promu Dryander, autre façon d'être grotesque. Fritz, hussard de la mort, mène une vie très douce en France, depuis qu'il a volé des bijoux et des chevaux à Chantilly. Je ne sais ce que serait au juste Koerner; mais j'ai vaguement l'idée qu'il viderait les caves de Bacçarat en compagnie du Badois von Fabarius. Quel sonner cuirassé à rimer vaudra jamais cent mille bouteilles devins fins à boire! O Klopstock!

Au premier rang des criminels du front, il faut placer les chefs. On ne trouvera qu'un simple soldat et un seul sous-officier dans la liste

des malfaiteurs identifiés par les commissions d'enquête française et belge et les témoignages de neutres et d'habitants. Les soldats boches sont, on le sait, des automates, des machines aux mains de l'officier, qui leur laisse les miettes du butin. (( Les sous-officiers allemands n'ont pas de parole d'honneur, » a dit la langue teutonne en un jour de clarté et d'élégance ^ Mais le fusilier Wenger^ et le sergent Weill3 sont si connus, leurs crimes ont été si probants, qu'on a dû innover pour eux, leur donner de l'avancement en les faisant pairs et compagnons de la noblesse militaire allemande.

A tout seigneur tout honneur: le criminel du front, c'est donc par excellence VoffLcier^ — depuis le herr lieutenant en second portant monocle, nous volant et assassinant avec des mots empruntés à l'argot parisien, jusqu'au maréchal à la poitrine éclaboussée de crachats, — en attendant ceux dus à sa figure; — jusqu'au kronprinz, blême et dégingandé, admirateur de nos femmes, rêvant Allée des Acacias et soupers fins chez Larue et Paillard, pendant que nos poilus le secouent comme plâtre devant Verdun ; jusqu'à l'empereur, casqué comme Mangin, cuirassé comme Lohengrin, infirme de corps et d'âme, botté jusqu'au nombril, tartufe couronné

1 . DéclaraUon officielle des autorités militaires allemandes^ à propos de l'évasion de sous-officiers prussiens» prisonniers de guerre. L'état-major boche est le seul, en Europe, qui ait ainsi souffleté moralement ses gradés (191 6).

Page 1