EMBARQUEMENT D VS ELEPHANT
de feuillage qu'on ne sait où commence la terre ferme. Au-dessus des eaux, des navires, des arbres, des pittoresques demeures de la cité fluviale, presque toutes sculptées et ornées de peintures, se dressent les multiples pyramides ouvragées, les phnoms des pagodes royales, tous revêtus de faïence et brillants comme l'or aux rayons du soleil.
La petite colonie française composée d'une dizaine de personnes me fait le plus aimable accueil. J'ai laissé
à Saigon le distingué ministre de France et sa femme, M. et Mme Defrance, et c'est M. Hardouin, consul, et M. Lefèvre Méaulle, vice-consul, avec Mme Lefèvre Méaulle, qui veulent bien me faire les honneurs de la légation. M. Hardouin, notre représentant consulaire au Siam, où il habite depuis quatorze ans, est le Français qui connaît le mieux et la langue siamoise et les questions du Siam. Il a été, de l'aveu de tous, l'homme de la situation, il a rendu de grands services, et il est permis de regretter que cet homme éminent n'ait pu continuer à défendre nos intérêts dans ce pays.
La légation est située sur le bord du Ménam et son jardin s'étend le long de la berge du fleuve. La chancellerie est au rez-de-chaussée, et, sous les voûtes à colonnes, se presse chaque jour une foule de clients : Annamites, Laotiens, Cambodgiens, venant solliciter la qualité de protégés français en vertu des accords de 1893.
On ne circulait naguère qu'en bateau dans la Venise du Siam, mais, depuis une vingtaine d'années, on a commencé à ouvrir des rues le long du fleuve et dans son voisinage. Des maisons s'élèvent nombreuses dans le quartier où vivent plus particulièrement les Européens, et toute la ville est éclairée à la lumière électrique. La même influence européenne se fait sentir sur la grande place qui précède le palais royal et le sépare des casernes modernes. Elle a pris depuis quelques années un aspect plus agréable : les monceaux d'ordures qui l'encombraient ont été repoussés un peu plus loin, et sur les grandes pelouses quadrangulaires viennent paître les chevaux du roi.
Autrefois, et il n'y a pas très longtemps de cela, cette sorte d'esplanade- servait pour les crémations royales. A ces occasions, tout le terrain était bouleversé de fond en comble. En moins de huit jours l'on voyait s'élever ici et là, pour le roi et pour la cour, des constructions légères en pail lottes recouvertes de damas rouge ou d'étoffes de soie anciennes lamées d'or; puis une haute tour carrée sous laquelle se dressait l'urne renfermant le corps du défunt. On y élevait aussi des miradors sur lesquels s'installaient des gens du palais. Ils étaient vêtus de costumes anciens, coiffés de chapeaux pointus, et lançaient à la foule des citrons renfermant des pièces d'argent, ou des billes en bois creux contenant des billets de loterie offerts par la munificence royale en l'honneur du défunt. Aujourd'hui, les crémations se font dans une pagode voisine du palais, où un bûcher permanent est élevé sous un dôme formé de charpentes de fer et non plus du fameux bois de teck que les Laotiens tributaires devaient fournir. Ici, comme ailleurs, on retrouve les signes du temps.
La résidence du roi, vaste palais d'architecture italienne, détonne un peu à côté des pagodes royales, qui sont restées les plus grandes attractions de Bangkok parce qu'elles ont conservé leur architecture propre. Leur premier aspect est papillotant. On ne saurait s'imaginer cet ensemble de pyramides ouvragées, recouvertes de tuiles vernissées aux couleurs claires et éclatantes. Quelques-unes sont revêtues d'une sorte de mosaïque, faite de morceaux de glace et de faïence; d'autres sont recouvertes de fleurs en relief formées par des tessons de tasses de Chine aux brillantes cou-
4o COMMENT J'AI PARCOURU L'iNDO-CHINE
leurs. Le tout s'harmonise sans crudité de ton et offre un coup d'œil d'une originalité fastueuse.
La pagode du Wat Phrakéo (i), très surélevée, entourée de colonnades et de multiples pyramides religieuses ou funéraires, est un monument d'une architecture étrange autant que superbe, où éclatent des beautés ignorées de nos monuments d'occident. Généralement les phnoms pyramidaux sont en faïence émail lée et de couleur étincelante : les uns bleus, les autres roses ou jaunes, ou encore de teintes heureusement combinées. Aux portes, comme partout ailleurs, les moindres détails d'ornementation attirent l'attention par l'élégance des motifs et le fini de leur exécution. Ce fouillis de reliefs, cette surcharge de détails, étonnent sans séduire. L'œil du voyageur d'Europe, habitué à la sévérité des lignes de nos monuments, à leur harmonie et à la discrétion du décor, se trouve vite lassé d'une profusion dans laquelle il ne voit que l'intensité et la matérialité du labeur. Néanmoins, cet art est surprenant et laisse une impression d'esthétique spéciale difficilement définissable.
Le Wat Phrakéo renferme des trésors infinis. Un grand nombre de bouddhas assis ou debout sont en or massif, resplendissants de pierres précieuses. Ils proviennent, paraît-il, de l'ancienne capitale du Laos, la superbe Vien-Chan ou Vien-Tian, sur le Mékong. Les Siamois la détruisirent de fond en comble en 182g, après lui avoir dérobé ses richesses, parmi lesquelles se trouvait le fameux palladium, le Bouddha en émeraude, le « Phra-Kéo», qui, en réalité, est en jade.
(1) Le ph se prononce comme un p.
Depuis que les événements de 1893 ont donné Yien- Tian à la France, les, Siamois craignent de voir cette effigie déserter leur capitale pour retourner au Laos. Ils y font bonne garde, car sa disparition serait la fin de la domination siamoise. L'idole est juchée sur un amoncellement d'autels superposés et mesure om,25 de