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DANS L ENCEINTE DU WAT PHRAKEO

hauteur. Elle repose sous un dais en or; une riche étoffe la recouvre de telle sorte qu'on n'aperçoit que la tête. Les murs de la pagode sont peints du haut en bas, ils retracent l'histoire de Bouddha; ailleurs, le Ramayana déroule sa légende, et plus loin, le ciel brahmanique emmêle dans les nuages ses phalanges de thévadas. On devine l'œuvre d'ouvriers hindous avec ses adultérations symboliques. Partout le brahmanisme est mêlé au bouddhisme et le domine dans les sculptures

et les représentations décoratives, comme du reste dans les cérémonies religieuses.

Cependant le Siam est le pays de l'Indo-Chine où le bouddhisme est le moins mélangé à d'autres éléments religieux. La plus grosse part de l'épargne nationale est consacrée aux pagodes. A voir même la richesse de tous les temples, on pourrait croire le peuple entraîné par un zèle religieux ardent à la glorification superbe de ces symboles de morale divine. Il n'en est rien; c'est plutôt l'égoïste préoccupation du bonheur personnel éternellement futur qui convie à des actes de munificence architecturale sans portée collective. La peur de mourir sans que la somme des « mérites » selon la conception bouddhique l'emporte sur celle des « démérites» est pour beaucoup dans ces fondations pieuses, et c'est acquérir un immense mérite que d'élever des temples à Bouddha. Or, ces sortes d'indulgences étant strictement personnelles, il s'ensuit que les pagodes élevées par les ascendants ne sont plus entretenues par les descendants, ceux-ci ayant à penser à leur propre salut. C'est ce qui explique la décadence rapide de tous les monuments bouddhiques. Au reste, le bouddhisme étant plutôt un système philosophique qu'une religion, les bonzes sont moins des prêtres faisant de l'apostolat comme les ministres de toute religion, que des moines cherchant, à l'ombre du cloître, dans le célibat et l'abstinence, l'acheminement vers une vie meilleure. Les pagodes sont, de la sorte, des monastères à l'usage exclusif des bonzes qui se réunissent pour psalmodier la doctrine bouddhique en des temples élevés dans l'enceinte de ces pagodes. Il ne s'y fait aucune prédication, ni cérémonie quelconque

pour les fidèles comme dans nos églises. Un seul enseignement Jeur est- offert une fois par semaine, dans un sala, sorte de caravansérail, construit en dehors de l'enceinte de la pagode, pour abriter les voyageurs. Un bonze y fait une lecture des livres bouddhiques et hommes et femmes sont admis à écouter la parole sacrée. Les bonzes sont en réalité les seuls éducateurs, et l'unique instruction consiste dans la lecture et l'étude des livres bouddhiques. Il résulte de ce fait que l'étude de la doctrine de Guadama, le Bouddha birman, étant la porte qui ouvre sur une vie meilleure et le chemin qui conduit au perfectionnement de l'être, tout bon bouddhiste doit passer par la pagode, séjourner plus ou moins dans les monastères qui en dépendent, en vue d'atteindre le but suprême de l'existence. Aussi les robes jaunes (1) sont-elles nombreuses dans les pays qui professent cette croyance, et au Siam4les bonzes sont légion. On trouve parmi eux, confondus dans une même égalité, les fils de princes et de dignitaires comme les humbles paysans, cultivateurs de rizières. Le roi lui-même ne fait pas exception. S. M. Chulalongkorn a, en effet, passé trois jours à la pagode, la tête et les sourcils rasés, dépouillé de ses insignes et revêtu de la robe jaune. J'ai vu une ancienne peinture le représentant ainsi.

La vie monastique est donc en grand honneur au Siam; les bonzes y sont plus respectés que dans l'Annam et la Chine, parce que, plus fidèles à leurs vœux, ils suivent plus rigoureusement les prescriptions de Bouddha, surtout en ce qui concerne la chasteté.

(1) A Kandy, dans l'île de Ceylan, et au Tibet les bonzes portent la robe rouge.

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On m'a conté à ce sujet une fort curieuse histoire qui se serait passée il y a quelques années à la cour de Bangkok. On dirait d'un conte de Schéhérazade dans les Mille et une nuits. Il s'agissait d'une princesse du sang, tenant de très près, paraît-il, au trône siamois, et d'un jeune bonze d'une vingtaine de printemps. La noble princesse, aussi belle que charitable, distribuait elle-même, tous les matins, à la porte du grand palais, le riz aux bonzes qui venaient faire leur quête journalière. Sans le vouloir, sans le savoir, elle remarqua l'un d'entre eux : leurs yeux se rencontrèrent, et ce fut tout un roman, à la manière d'Alexandre Dumas père, avec escalades périlleuses, cordes de soie, déguisements, que sais-je? Le tout grâce à la complicité d'une suivante dévouée. Mais, dans l'enceinte du palais où se déroulait pareille intrigue, au milieu des princesses et des centaines de servantes composant la maison des nombreuses reines, le secret ne pouvait être gardé. Le roi l'apprit un jour, mais ne voulut pas y croire. Peu de temps après, la noble princesse s'alita, et les bonnes langues du palais ne manquèrent pas de revenir à la charge. Sa Majesté s'en moqua encore, se contentant d'envoyer à la malade son médecin extraordinaire, diplômé de l'Université d'Edimbourg. L'étiquette défendait d'approcher d'une personne royale à plus de quinze pas. Le docteur, ne pouvant se rendre compte plus exactement de l'état de la princesse, diagnostiqua une «hydropisie très prononcée». A cette déclaration, les reines jalouses furent très déçues, mais n'en rirent que plus follement quand le pavillon de la princesse retentit des vagissements d'un nouveau-né.

Pendant ce temps, le roi était en villégiature dans

le golfe de Siam, et ce fut un de ses frères qui lui apporta, dans" une corbeille, le témoignage indéniable de la culpabilité de leur sœur. La pauvre princesse n'avait pas manqué au roi puisqu'elle n'était pas sa femme. Les sœurs cadettes seules peuvent être épousées. Elle était victime des dures traditions de la cour,

qui imposent aux sœurs aînées du roi le célibat à perpétuité. On croirait peut-être qu'un souverain aussi éclairé que S. M. Chulalongkorn fit grâce à la pauvre femme. Il n'eut malheureusement pas ce courage contre les préjugés des siens. La princesse reçut de lui ces simples mots : «Tu sais ce qu'il te reste à faire.» C'était son arrêt de mort. Elle comprit, et quelques jours après on brûlait clandestinement sur un bûcher

vulgaire le corps de la fille royale. Elle setait laissée mourir de faim, selon les rites. Quant au jeune bonze, il ne fut pas fait pour lui tant de cérémonies. Dénoncé par lai fidèle suivante, qui parla pour éviter la torture, il fut pris et eut la tête tranchée. Son corps fut jeté aux vautours.

Après cette digression, revenons à la pagode du Bouddha en émeraude que nous avons admirée déjà plus haut. Tout au sommet d'un des fihnoms est la bibliothèque. Les livres sacrés et secrets, tenus en grand honneur dans toutes les pagodes, sont disposés au Wat Phrakéo, dans une forme moderne bien faite pour surprendre, et reliés à la façon des petits volumes de nos bibliothèques. Puis dans le chœur même de la pagode, à côté de merveilles, d'objets somptueux et d'ex-voto magnifiques, au milieu des plus luxueuses splendeurs, se voient, comme toujours en Orient, des objets du dernier ordre et du plus mauvais goût. A côté des plus riches bouddhas d'or, d'émeraude ou de jade, d'ivoire ou de bois de santal, finement travaillés, des arbres d'or et des arbres d'argent, grands joujoux pour nous, mais emblèmes de vassalité et riches présents des Malais et des Laotiens, se montrent, répandus à tous les étages du temple, les fleurs sous globes, les menus bouquets artificiels qui ornent les autels en compagnie de chandeliers de verre et d'accessoires de la boutique à cinq sous. Ces misérables objets nous choquent toujours, et avec raison, parce qu'ils sont ridicules. Et cependant, un peu de réflexion devrait nous faire penser à l'effet que notre amour du bibelot serait souvent capable de produire sur les Orientaux. Ne nous arrive-t-il pas de collectionner des objets

quelconques, d'un usage quelquefois ignoré de leurs acquéreurs, tels les crachoirs qui figurent à terre dans toutes les pagodes et un peu partout? Nous les utilisons en belle place, en manière de jardinière ou de porte-bouquets, avec bien d'autres objets vulgaires recommandés seulement par leur rareté et leur lointaine provenance; et, certes, ils feraient à leur tour la risée de leurs anciens propriétaires.

Parmi les sculptures qui décorent les nefs et les péristyles, et surtout les cours intérieures des pagodes, un grand nombre n'ont aucun caractère religieux; le bouddhisme est essentiellement libéral et les bonzes tolèrent maintes effigies étrangères.

Une statuomanie bizarre a poussé le roi de Siam à accepter un déplorable présent. Un riche Chinois a offert à Sa Majesté une collection de statues en pierre représentant les types ethnographiques de toutes les races; et il les a placées dans l'enceinte du Wat Phrakéo, au milieu des sanctuaires, des fihnoms, où on les rencontre disséminées dans tous les sens autour de la pagode centrale. A côté des immenses figures de Chinois fantastiques et grimaçants, les ogres, qui gardent les portes; à côté des éléphants et des taureaux de bronze, des lions chimériques, à la gueule ouverte, dont les incisives tiennent éternellement la boule de granit roulante, on contemple avec stupéfaction le petit marin français au col rabattu, le moujik sous sa toque fourrée, le soldat anglais, l'américain, l'espagnol ou le hollandais. On ne saurait se figurer l'effet grotesque de ces affreuses reproductions au milieu de la fantasmagorie orientale.

Autour du Wat Pho (pagode du bouddha couché) se

retrouve la même série de pagodes grandes ou petites avec des rangées de cloîtres sous lesquels s'alignent, à côté les uns des autres, des centaines de bouddhas dorés, tous pareils, tous inertes et sans expression. Ce sont toujours aussi les jolies pyramides isolées ou placées dans l'ordre architectural du monument, les phnoms, qui figurent dans les armoiries du Cambodge, et qui, le grand soubassement carré en moins, reproduisent les édicules funéraires des Tibétains appelés tchorten. Ces monuments, souvent ruinés, ne résultent pas toujours d'un plan d'ensemble facile à comprendre; ils paraissent parfois jetés en désordre au milieu des arbres poussés dans les ruines. A l'ombre de monticules buissonneux, se perdent des. groupes fantastiques d'animaux féroces, figurant de véritables scènes. La jolie végétation envahissante encadre les brillantes faïences, voile de son mystère les légendes les plus bizarres et donne à toutes ces colorations vives une atténuation très douce, une poésie et une tonalité pleine de charme. Le «Bouddha couché», entièrement doré, est étendu sous un grand abri, posé sur le côté, la tête appuyée sur le bras droit. Dans la pénombre, l'effet est saisissant. Ses pieds mesurent cinq «parapluies» de longueur. Cette mesure est assurément inédite, mais c'est la seule dont je disposais, et j'ai compté 75 pas pour remonter des pieds à la tête.

Le comte de Beauvoir, dans son livre Java, Siam, Canton, en a fait une fort belle description; mais, comptant sans doute sur la naïveté de ses lecteurs épris du merveilleux, il leur a présenté un bouddha tellement plaqué d'or que sa possession «paierait les frais d'une guerre». Il est vrai qu'à cette époque (1867)

CAMBODGE ET SIAM .\ç

la gigantesque statue était encore toute neuve, tandis que maintenant sa peau est écaillée; j'en ai eu un morceau aimablement offert par le gardien. J'ai souri en constatant que ce revêtement était formé d'une

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