‹ Comment j'ai parcouru l'Indo-ChineChapitre 9 sur 47 · UNE SEMAINE A BANGKOK · texte numérisé non relu

UNE SEMAINE A BANGKOK

Nous sommes au mois de novembre, Saigon et le delta cochinchinois, en cette saison, s'emplissent des

buées chaudes que lui apporte la mousson du sud-est. C'est pour moi l'heure du départ, et mes projets d'itinéraire par la Birmanie et le haut Laos m'obligent à écourter un séjour en Cochinchine qu'un accueil tout bienveillant m'aurait fait souhaiter plus long. Aussi, l'heure des adieux ayant sonné, n'ai-je que des remerciements à adresser à tout le monde et à mes hôtes, et tous nous espérons bien nous revoir. Je comptais en particulier retrouver au Tonkin la famille Rousseau, mais déjà la mort guettait le parfaitement bon et aimable gouverneur général. A peine serai-je arrivée en Birmanie que le lieutenant-gouverneur anglais me communiquera la fatale dépêche qui plonge dans la douleur une famille si excellente et très unie.

La saison pluvieuse ne m'a pas permis de gagner le Siam par terre. On m'a conduite au bateau, selon le gracieux usage colonial, et c'est maintenant le brave commandant du Donnai des Messageries Fluviales de Cochinchine qui m'entoure de soins. Le temps est splendide, la rivière de Saigon, bien que monotone, est agréablement éclairée, et pendant quatre heures je regarde défiler les palétuviers et les rizières. Quand approche le cap Saint-Jacques, la houle nous secoue cruellement. La table hospitalière du commandant dressée sur sa passerelle achève de me troubler, et à la nuit je n'ai plus qu'à m'enfuir et à me réfugier dans ma cabine. Je me jette tout habillée sur ma couchette. J'allais peut-être m'endormir, malgré les moustiques ' bourdonnants, lorsque je sens vaguement des mouvements dans mes cheveux, et un animal de dimension respectable passer sur mon cou. Le cœur peu solide, j'hésitais à remuer et à regarder; je me soulève cepen-

dant, et je vois un cancrelat de la plus belle venue, de la taille d'une écrévisse, s'enfuir avec la vélocité propre à son espèce. Comme je répugnais au mouvement, je laissai ma tête retomber sur l'oreiller, me disant qu'en réalité ces animaux sont inoffensifs. Un peu plus tard retentit contre mon oreille un cliquetis de carapaces tout à fait alarmant : trois combattants de même allure vidaient une affaire d'honneur et s'entre dévoraient bravement. Trois cancrelats et ma tête sur un même oreiller, c'est vraiment trop ! Je me relève pour tout de bon et cherche un refuge sur la banquette, d'où je contemple mes indiscrets camarades. Ils courent en nombre sur le mur et le plafond. Bientôt, les moustiques, plus désagréables encore, s'acharnent sur ma personne jusqu'au soleil levant, dont les rayons pénétrants me menacent d'insolation. La nuit suivante je dormirai en plein air sur la passerelle, à l'abri de toutes ces misères.

Dans l'après-midi de la troisième journée de traversée nous sommes devant Pak Xam de Chantaboun. Pak Xam veut dire : embouchure de rivière, et Chantaboun est à trois ou quatre heures en amont. Une longue digue primitive sert de ponton. Le site est pittoresque et original. L'n canot se détache et nous amène un capitaine en grande tenue blanche. Il vient apporter et chercher le courrier. Quatre-vingts hommes sont au petit poste de Pak Nam, et on en compte cent soixante à Chantaboun. Ils sont sans cesse sur le quivive, car on leur envoie des coups de fusil toutes les nuits, et le télégraphe est presque toujours coupé. Des bandes siamoises et chinoises les entourent et les menacent sans répit, et lorsqu'on se plaint à la cour de

Bangkok, celle-ci se contente de répondre que ce ne sont que quelques pillards dont le gouvernement siamois ne peut être responsable.

Le lendemain à six heures du matin, à bonne marée pour franchir la barre d'entrée, nous sommes devant le Pak Nam du Ménam. Sa pagode pittoresque, toute brillante sous l'émail blanc de ses murs, se reflète sur l'eau au soleil du matin, et l'étendard rouge, timbré de l'éléphant blanc, de S. M. Chulalongkorn, roi de Siam, flotte au sommet. Les rives du Ménam sont charmantes avec leurs villages flottants, portés sur des radeaux primitifs, mais très ingénieusement construits. De jolies cases à compartiments, dans lesquelles pénètre le regard, s'élèvent sur des bambous entre-croisés de om,8o d'épaisseur. Le radeau de forme quadrangulaire est maintenu par de larges anneaux qui montent et descendent avec le flot et l'amarrent, aux quatre angles, à de solides poteaux de bois plantés dans le lit du fleuve. La rivière est sinueuse; les aspects en sont très variés. Tout le pays est gai et vivant, parsemé d'oriflammes qui flottent autour des nombreuses pagodes, aux toits pittoresquement relevés à la manière chinoise. Les grandes cheminées des usines à décortiquer le riz s'élèvent au fond du tableau.

A neuf heures du matin, Bangkok, maintes fois entrevu, apparaît enfin couché dans la verdure, au bord de sa large rivière, dans le fourmillement de ses milliers de bateaux : jonques annamites, larges sampans chinois, torchas portugaises, goélettes de la presqu'île de Malacca, bateaux chinois aux grandes voiles de jonc, steamers siamois, chinois, anglais, allemands... et le seul Donnai pour représenter notre marine.

La Venise de l'Extrême-Orient compte 400,000 habitants. Ses radeaux et- ses maisons flottantes cachent les berges et s'étendent sur plus de six kilomètres. Ils forment des rues sur les multiples affluents du Ménam, sur les klongs (canaux) qui sillonnent la ville dans tous les sens. Les cases s'emmêlent si bien aux massifs

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